M. DAVIOUD
Cet habile Architecte remplissait, dans son Service, un rôle assimilable, comme je l'ai dit plus haut, à celui d'un Architecte en chef divisionnaire J
Ailleurs, j'ai parlé des charmantes constructions que lui doivent le Bois de Boulogne, le Bois de Vincennes, les Parcs Monceau, des Buttes-Chaumont etdeMontsouris, et les nombreux jardins et squares créés dans Paris sous mon administration. Ce sont, pour la plupart, des œuvres de fantaisie, bien plus que des œuvres d'art. Mais je dois citer ici ses travaux et les monuments qu'il a construits, sous la direction et le contrôle du Service d'architecture.
Élève de l'École des Beaux-Arts. M. Davioud n'était pas un Prix de Rome ; mais il ne s'en fallait que d'un degré, car il avait remporté un second Grand-Prix d'Architecture, et, sans sa mort prématurée, les portes de rinstitut lui auraient été certainement ouvertes. — C'était, en effet, un grand artiste.
Il se trouvait dans le Service du Plan de Paris quand, sur la désignation de son chef, M. Deschamps, un autre ancien élève de l'École des Beaux-Arts, etlui-même architecte de valeur, je le donnai pour collaborateur à M. Alphand.
Le premier grand travail dont je le chargeai spécialement, hors de ses fonctions propres, fut la fontaine décorative du vaste pan coupé remplaçant l'angle des Boulevards Saint-Michel et Saint- André, juste en face du Pont Saint-Michel reconstruit, abaissé, notablement élargi, dans le fond de la place qui lui sert de débouché. Le choix de M. Davioud pour une œuvre de cette importance avait été déterminé par le beau caractère de sa fontaine du square des Arts-et-Mé tiers.
Mes contemporains peuvent seuls témoigner de l'as-
pect misérable de l'ancienne Place du Pont-Saint-Michel vue du haut du vieux pont gui se dressait en forme de pupitre, lorsque, jeune étudiant en Droit, voilà plus de soixante ans, j'avais à le passer chaque jour pour aller répondre à rappel des professeurs de ce temps lointain : MM.Delvincourt, Ducauroy, Blondeau, Bugnet, Cotelle, Pardessus et autres !
Parti, le matin dès sept heures, du quartier de la Chaussée-d'Antin, que jliabitais avec ma famille, je gagnais d'abord, après bien des détours, la rue Montmartre et la Pointe Sainte-Eustache ; je traversais le carreau des ilalles, alors à ciel ouvert, au milieu des grands parapluies rouges des marchandes de poisson; puis, les rues des Lavandières, Saint-Honoré et Saint-Denis ; la ,place du Châtelet était bien mesquine à cette époque, et la renommée du restaurant du « Veau-qui-Tette » en éclipsait les souvenirs historiques; je franchissais le vieux Pont-au-Change que je devais plus tard faire également reconstruire, abaisser, élargir; je longeais ensuite l'ancien Palais de Justice, ayant à ma gauche l'amas ignoble de tapis francs qui déshonorait naguère encore la Cité, et que j'eus la joie de raser plus tard, de fond en comble, — repaires de voleurs et d'assassins, qui semblaient là braver la Police correctionnelle et la Cour d'Assises. Poursuivant ma route par le Pont Saint-Michel, il me fallait franchir la pauvre petite Place où se déversaient, comme dans un cloaque, les eaux des rues de la Harpe, delà Huchette, Saint- Andrédes-Arts et de l'Hirondelle, au fond de laquelle apparaissait, comme une discordance, l'enseigne du célèbre parfumeur Chardin. Enfin, je m'engageais dans les méandres de la rue de la Harpe, pour gravir ensuite la
Montagne Sainte-Geneviève et arriver, par le passage de THôtel d'Harcourt, la ruedesMaçons-Sorbonne, la Place Richelieu, la rue de Gluny et la rue des Grès, sur la Place du Panthéon, à l'angle de TÉcole de Droit I
La belle perspective de la Fontaine Saint-Michel, qu'on a maintenant du nouveau pont, en arrivant sur la Place, agrandie, relevée, assainie et encadrée déniaisons magnifiques, est ma revanche du mélancolique spectacle que je dus affronter quatre ans de suite pour conquérir mes grades.
M. Davioud eut comme collaborateurs pour la déco* ration de sa nouvelle Fontaine : MM. Duret, membre de l'Institut, pour le groupe de l'Archange terrassant le Démon; M. Guillaume, Grand-Prix de Rome, devenu depuis son confrère à l'Académie des Beaux- Arts; M. Barre, M. Elias Robert et M. Gumery, aussi Grand-Prix de Rome, pour les statues des Vertus Cardinales (la Force, la Prudence, la Justice et la Tempérance) qui surmontent les chapiteaux des colonnes; M.Auguste Debay, autre Grand-Prix de Rome, pour les figures du fronton ; enQn, M""" Claude Yignon, pour les rinceaux de la frise d'entablement.
La dépense totale s'est élevée à 500,000 francs.
On peut trouver que les parties saisissantes du Monument auraient plus de valeur avec un peu plus de relief. Mais je tins grand compte à M. Davioud de la solution complète du problème difficile qui lui était posé : masquer absolument les pignons, les croupes et les souches de cheminées des hautes maisons auxquelles la Fontaine est adossée.
C'est pourquoi je lui ai confié volontiers l'exécution
de plusieurs autres fontaines monumentales, se rattachant plus ou moins à son service spécial, savoir :
Celle qui dut remplacer l'ancien Ghâteau-d'Eau, reconnu de proportions insuffisantes pour l'étendue nouvelle du grand carrefour de ce nom, et transporté, sous mon Administration, dans le Marché aux Bestiaux de la Villette. — A son tour, l'œuvre de M. Davioud fit place à la statue de la République. Elle est maintenant à Vincennes ;
Celle de l'Observatoire qui termine le second des squares établis sur le sol de l'Avenue conduisant jadis du Luxembourg à cet établissement;
Enfin, celles qui décorent les plateaux plantés dont je fis ménager les emplacements des deux côtés du débouché de l'Avenue de l'Opéra sur la Place du Théâtre- Français.
Le nouveau Ch&teau d'Eau, qui rappelait l'ancien, avait été placé droit en face de la Caserne et dans Taxe du Boulevard du Prince-Eugène, au point où l'on voit maintenant cette énorme statue de la République, un peu bien massive. Toute prévention politique à part, il y produisait un effet plus heureux et une fraîcheur très appréciable l'été.
Ses vasques, graduées, alternaient avec des corbeilles de plantes vertes et de fleurs, rappelant certaines fontaines de Provence, dont j'avais conservé une agréable impression. Elles étaient flanquées des lions de bronze traditionnels, œuvres de Jacquemard.
La dépense n'excéda pas 240,000 francs.
La Fontaine de l'Observatoire coûta moins encore (200,000 francs). Cependant elle a plus d'importance artistique.
Une sphère céleste, soutenue par des statues de Carpeaux, représentant les quatre parties du monde, en forme le motif dominant.
Tout en rendant justice à cette grande, composition, je lui préfère les fontaines modestes, mais si élégantes de la Place du Théâtre-Français, dont les nymphes, dues aux ciseaux de MM. Carrier-Belleuse et Mathurin Moreau, sont extrêmement gracieuses. Que les proportions de ces petits monuments ne soient pas tout à fait en rapport avec celles des emplacements qu'elles occupent, c'est possible ; mais je n'en suis pas choqué.
La dépense de ces deux fontaines monte à 500,000 fr.
Je passe sous silence comme n'ayant aucun caractère artistique les deux fontaines occupant les angles de la place de la Madeleine et celles du Rond-Point des Champs-Elysées.
M. Davioud fut encore chargé par moi de déplacer la b^le fontaine de la Place du Châtelet, dite du Palmier, qui ne se trouvait plus dans l'axe du nouveau Pont au Change, ni même au milieu de la Place, considérablement agrandie pour donner passage au Boulevard de Sébastopol, d'une part, et à la rue Saint-Denis élargie, de l'autre.
Il réussit, après avoir soulevé en bloc tout le monument, à le faire glisser jusque sur ses nouvelles fondations, sans compromettre en rien l'aplomb de sa colonne et de la victoire qui la surmonte.
M. Duban, membre de l'Institut et du Conseil Municipal, qui avait bien voulu diriger le déplacement aux Halles, de la Fontaine des Innocents, restaurée par lui sous l'administration de M. le Comte de Rambuteau,
l'avait fait démonter pièce par pièce ^ et reconstruire dans le petit square disposé pour la recevoir.
C'est sur cette même Place du Ghàtelet, où j'avais fait encadrer la Fontaine, remise au milieu d'un plateau planté d'arbres, que je pus donner à M. Davioud l'occasion de développer toutes les ressources de son talent, par la construction des deux Théâtres qui s'y font face.
On le sait : l'ouverture du Boulevard du Prince-Eugène entraîna le déblaiement de toute la portion du Boulevard du Temple où florissaient, à raison même de leur rapprochement, disait-on, l'ancien Cirque Olympique, devenu le Cirque Impérial, et la Gaîté, de date plus ancienne, — car elle fut fondée en 4789, pour servir aux représentations du célèbre Nicolet, vouée, malgré son nom, aux plus noirs mélodrames, — que flanquaient, d'un côté, le Théâtre-Lyrique égaré dans ces parages, et de l'autre, les Folies-Dramatiques, les Funambules, le Petit Lazari, les Délassements- Comiques et autres bouis-bouis oubliés.
Le Ville n'eut pas à se préoccuper du remplacement plus ou moins désirable de ces derniers établissements.
Quant aux trois premiers, l'Empereur tenait à ce qu'elle assurât de nouvelles salles au Cirque, où se représentaient, concurremment avec des féeries, les grandes épopées militaires faisant vibrer la fibre patriotique des spectateurs, et â la Gaité, scène populaire entre toutes. Le Théâtre-Lyrique, refuge des jeunes compositeurs, se recommandait par lui-même à ma sollicitude personnelle et à l'intérêt bienveillant des nom-
breux amis que FArt Musical comptait à l'Hôtel de Yille.
Le percement du Boulevard de Sébastopol et du tronçon de la rue Réaumur compris entre les rues Saint- Denis et Saint-Martin, comme aussi le dégagement du Conservatoire des Arts et Métiers, qui m'avait fourni le prétexte d'un square dans ce quartier manquant d'air et de verdure, me permettaient de réinstaller la Gaîté sur un terrain libre allant d'une des rues bordant ce jardin à la rue Réaumur, et pas trop éloignée de sa clientèle ordinaire.
Le Cirque exigeait plus d'espace.
Or, le dénivellement de tout le quartier environnant la Place du Châtelet, motivé par l'abaissement à l'Est de la butte que dominait la Tour Saint-Jacques, et par le rechaussement, à l'Ouest, du quai de la Mégisserie et de ses abords, avait nécessité la démolition de toutes les maisons comprises, de la rue des Lavandières et la rue des Arcis, entre la ligne des quais et la rue de Rivoli.
L'fl6tel de la Chambre des Notaires, qui faisait le coin de la Place et du quai de la Mégisserie, a été reconstruit au fond de la Place dans l'axe du nouveau Pont au Change.
Quant au « Yeau-qui-Tette », il disparut dans le bouleversement général.
Un grand parallélogramme d'une superficie d'environ 9,400 mètres carrés (près d'un hectare), formé par le prolongement de la rue Saint-Denis, le quai de la Mégisserie, la rue des Lavandières et l'Avenue Victoria, pouvait être affecté au Cirque.
Sur l'autre côté de la Place, un terrain de même largeur, mais beaucoup moins profond, circonscrit par le
Boulevard de Sébastopol, le quai de Gesvres, une rue d'isolement (la rue Adam) et la portion de l'Avenue Victoria bordant le square Saint- Jacques, suffisait à rinstallation du Théâtre Lyrique.
Le Conseil Municipal adopta ma proposition de replacer sur ces trois points les théâtres dont la suppres* sion n'était pas jugée possible ; mais, ce ne fut qu'après bien des hésitations, surtout au sujet du Cirque et du Théâtre-Lyrique. Il compritfinalement qu'il fallait doter lecentre de Paris,déshéritésous ce rapport dans le passé, de deux grands théâtres, facilement accessibles de toutes parts et bien à portée des Arrondissements de la Rive Gauche, auxquels l'Odéon ne pouvait suffire, même avec Bobino, le précurseur du Théâtre de Cluny. C'était un acte équitable et, en même temps, une mesure de bonne édilité. Car ce centre de Paris, si plein de vie dans la journée, semblait mort le soir, et il convenait de ne rien négliger de ce qui pouvait maintenir l'animation qu'y ramenaient chaque semaine les brillantes réceptions de l'Hôtel de Ville.
Les théâtres de M. Davioud ont été fort discutés. Isolés de toutes parts, ils laissent trop voir les combles élevés, déplaisants à l'œil, dont toute scène est forcément surmontée, pour loger les grandes toiles de fond que les machinistes doivent enlever toutes droites, nul peintre décorateur n'ayant encore su découvrir le moyen de les faire souples, afin qu'on pût les rouler dans les frises.
Le Grand Théâtre de Bordeaux, si généralement admiré, ce chef-d'œuvre de Louis, architecte du Théâtre-
Français de Paris, a des combles bien autrement lourds que ceux des théâtres de la Place du Chàtelet. Ils écrasent le reste de Tédifice quand on le voit à distance, comme le permet le voisinage inopportun des Allées de Tourny.
Le programme suivi par TArchitecte des théâtres de la Place du Chàtelet, dont toute la responsabilité m'incombe, lui recommandait, comme disposition obligatoire, de border ses théâtres, aux angles et sur les faces latérales, de magasins et boutiques, se prêtant mal, sans doute, aux combinaisons de TArt pur, mais dont la clientèle et surtout Téclairage vivifieraient les alentours de ces monuments.
D'ailleurs, le produit de la location de ces magasins et boutiques devait alléger notablement les charges des baux que la Ville consentirait aux Directeurs.
Par la même raison, dans ces baux, la Ville conserva l'éclairage des théâtres à son compte, afin de faire profiter indirectement les locataires de la réduction de moitié que son traité avec la Compagnie Parisienne lui assurait sur le prix du gaz consommé.
Au Cirque, dont l'emplacement avait une grande profondeur, mon programme prescrivait un premier vestibule assez vaste pour abriter les *< queues » de spectateurs attendant la distribution des billets et l'ouverture de la salle.
Au Théâtre-Lyrique, je dus me contenter d'une large marquise vitrée couvrant le trottoir.
Pour ces deux théâtres, comme pour la Gaîté, comme pour le Vaudeville, plus tard, il était recommandé, notamment, de multiplier les escaliers et de rendre indé-
pendants ceux des étages supérieurs, afin de faciliter Tévacuation simultanée de toutes les parties de la salle, à la fin du spectacle ; de ménager le plus d'issues possible, pour éviter l'encombrement des foules à la sortie, en cas de paniques; de remplacer les lustres, qui éborgnent les spectateurs des places hautes, et qui, déterminant des courants d'air de la scène au plafond ouvert, causant des pertes de sonorités regrettables, par des plafonds lumineux imités de ceux que j'avais vus à Londres, en 1885, dans le Palais de la Reine et au Parlement, et dont l'application se faisait alors dans notre Chambre des Députés ; enfin, d'établir un système de chauffage et de ventilation perfectionné, d'après les indications d'une commission spéciale constituée sous la Présidence du savant Général Morin^ membre de l'Académie des Sciences et Directeur du Conservatoire des Arts et Métiers.
Mes instructions adressées à l'Architecte se résumaient ainsi :
c( Faire des nouveaux théâtres des monuments dite gnes de la capitale de la France ; les construire soli- « dément et les décorer richement; leur donner des « accès larges et faciles ; des salles vastes, bien éclairées, « bien aérées, pour que le public y circule aisément, y « séjourne commodément; enfin, mettre à profit les « progrès des industries modernes, pour rendre ces « théâtres attrayants et confortables. »
Les appareils construits à très grands frais, suivant les indications longuement étudiées de la Commission spéciale de chauffage et de ventilation, marchaient à merveille; mais ils exigeaient une surveillance attentive des conditions variables de la température et de
l'aération des salles, afin de régler le jeu de leurs registres selon les oscillations du thermomètre et du manomètre, et, partant, un personnel spécial et une certaine dépense de charbon et de gaz, pour alimenter les calorifères et les foyers d'appel, dont les Directeurs se sont empressés de se décharger, sous tous les prétextes imaginables. Ils supprimèrent de même, pour épargner des frais minimes, Tusage des escaliers de dégagement des étages supérieurs. Ailleurs on a vu ce que peuvent coûter au public l'insouciance à son égard et la ladrerie de ces entrepreneurs.
Le nouveau Cirque Impérial devait avoir 3,600 places, au lieu de 2,400 que l'ancien contenait et le Théâtre- Lyrique, 4,800 au lieu de 1,400. L'Architecte a su remplir cette condition, qui l'obligeait, au Cirque, à faire une salle dont aucun modèle n'existait nulle part.
Il résolut le problème en répudiant la forme du fer à oheval qu'affectent en général les salles des grands théâtres et qui permet de faire des deux groupes de loges d'avant-scène, en saillie sur le reste, d'importants sujets décoratifs; il adoptait la forme semi-circulaire allongée qui élargit le proscenium et laisse voir, grâce à la suppression de ces groupes de loges, Tensemble du spectacle, de toutes les places, distribuées en quatre amphithéâtres étages autour de la salle. Un rang de baignoires, sous le premier de ces amphithéâtres, et un rang de loges sous le second rompent heureusement la monotonie qui pouvait résulter de ce parti pris.
Toute l'ossature de cette salle est en fer.
La scène, d'une largeur exceptionnelle et d'une lon-
gueur peu commune, s'ouvre, au besoin, sur une cour intérieure vitrée, par dessus laquelle on peut encore en étendre la profondeur jusque daùs le magasin de décors qui borde la rue des Lavandières.
La façade du Théâtre, sur la Place, est d'une belle ordonnance. Elle se distingue par une loggia ouverte, de cinq arcades, occupant la hauteur de deux étages au-dessus du premier vestibule ; celle du Théâtre- Lyrique, est un peu plus ornée.
Les statues qui la décorent sont de MM. Aiselin, Chatrousse, Chevalier et Robert. La statue du vestibule est de M. Girard.
Les sculptures de la façade du Théâtre-Lyrique sont de MM. Robert, Eude et Captier.
Les dispositions intérieures de ce dernier édifice ne trahissent pas la gêne causée à l'Architecte par le peu de profondeur de son emplacement. La salle, destinée à recevoir un public de moitié moindre et d'habitudes plus élégantes, a trois étages de loges, les baignoires non comprises, avant-scènes avec balcons, et galeries. Elle est richement décorée. Les proportions en sont parfaites, et Taspect général plus agréable que celui de toute autre salle de Paris.
La grande composition du plafond a été peinte par M. Maillot.
Le nouveau Cirque a coûté 3,379,282 francs; le nouveau Théâtre-Lyrique, 2,088,570 fr. 60.
L'habileté avec laquelle M. Davioud avait su placer commodément 3,600 spectateurs dans la salle du Cirque, me fit songer encore à lui pour la construction d'un grand Orphéon, que je comptais établir sur la Place du
Château- d'Eau, entre les Boulevards Saint-Martin et Magenta, en face du boulevard du Prince-Eugène.
Je voulais avoir, dans ce monument consacré à la musique populaire, une salle pouvant contenir 4,200 chanteurs, garçons et filles, choisis parmi les meilleurs élèves des classes de chant de toutes les écoles de Paris, et 10,000 auditeurs.
Le projet en fut complètement dressé, et j'ai pu en soumettre une maquette à l'Empereur.
M. Da^âoud l'utilisa plus tard, pour la construction de la salle, moins grande, du Trocadéro. Mais, là, sa rotonde à coupole se perd dans Tespace; les galeries qui prolongent sa colonnade, à droite et à gauche, en amoindrissent, d'ailleurs, l'effet perspectif, et les hautes tours élevées des deux côtés l'écrasent. Le monument n'a pas le caractère grandiose qu'il aurait eu dans les limites relativement restreintes de la Place du Chàteau-d'Eau, encadrée par les hautes constructions qui la bordent.
Une rue d'isolement, où se fut terminée la rue de Bondy, aurait été ouverte, en arrière, entre les deux Boulevards latéraux.
La salle n'aurait pas servi seulement aux séances périodiques de l'Orphéon. On l'eût ouverte aux « Concerts Populaires » fondés par le pauvre Pasdeloup, ce champion infatigable, persévérant jusqu'à la fin, ce martyr de l'Art Musical, que je m'honore d'avoir secondé sans relâche dans ses courageux efforts.
De plus, sur le théâtre où devaient se dresser les estrades des orphéonistes ou des exécutants des concerts populaires, on aurait tait représenter, entre temps, les chefs-d'œuvre du répertoire de nos grandes scènes
lyriques, avec le concours de leurs artistes laissés libres par le spectacle du jour, et les ressources de leurs magasins de costumes et de décors.
Les directeurs se seraient bien trouvés de ces séances peu coûteuses, amplement rémunérées par le prix dix mille fois répété de places tarifées de 50 centimes à 3 francs, que les nombreux habitués de TOrphéon et des Concerts populaires se seraient disputées.
On aurait vu si les chefs-d'œuvre du répertoire classique des Français et de TOdéon ne devraient pas être offerts également à l'admiration des classes laborieuses.
L'Empereur et l'Impératrice accueillirent avec un empressement très marqué mon idée de faire concurrence, par ces combinaisons diverses, aux distractions malsaines qui dégradent et abrutissent de plus en plus les masses populaires à Paris, et m'encouragèrent beaucoup à poursuivre Texécution de mes projets.
Le temps m'en a manqué.
L'Administration Municipale Républicaine, en aliénant les terrains que je destinais à ma grande salle d'Orphéon, et qui sont couverts aujourd'hui de maisons de rapport, a rendu complètement impossible désormais la régularisation de la Place du Château -d'Eau, telle que je la comprenais, au moyen du monument utile et décoratif, tout à la fois, que mon Administration n'eût pas manqué d'élever sur ce point.