‹ Mémoires du baron HaussmannChapitre 89 sur 91 · MM. CUSIN ET MAGNE · texte numérisé non relu

MM. CUSIN ET MAGNE

C'est M. Cusin qui fit le projet et dirigea la construction du nouveau Théâtre de la Gaité*

Celui du Vaudeville, qu'il fallut également déplacer plus tard, fut réédifié par M. Magne.

Ces deux artistes de grande valeur, comme leurs œuvres en témoignent, étaient Architectes-Voyers de la Ville.

M. Cusin avait été mis, par les fonctions mêmes qu'il remplissait, en rapport avec les propriétaires et le locataire de Tancienne Gatté^ Il était, par suite, capable d'indiquer, tant aux intéressés qu'à ses chefs, les moyens d atténuer l'importance des indemnités d'expropriation et d'éviction et de réinstaller convenablement cette scène populaire.

En signalant, à cet effet, remplacement qui fut adopté, M. Cusin montra, par un croquis, de quelle manière on pourrait l'utiliser.

Frappé de Tintelligence pratique avec laquelle cet Architecte avait disposé toutes les parties de son plan, comme aussi du talent et du goût dont , témoignait son dessin de la façade à élever sur le square des Arts-et- Métiers, je l'autorisai, d'abord, à prêter ses services à la Société qui paraissait disposée à se charger de l'entreprise, et puis, lorsque cette Société fit défaut et que la Ville dut prendre l'affaire en main, je lui confiai la réalisation de son ingénieux projet.

M. Cusin était parti de cette idée, très juste, que si Ventrée d'un théâtre se prête à la décoration, il n'en est pas de même des autres parties, et que le mieux à faire est de les dissimuler quand on le peut. En conséquence, au lieu d'isoler son édifice, il proposait d'aliéner les terrains contigus, en obligeant les acquéreurs à y construire des maisons de toute hauteur, dont les lignes architecturales, raccordées avec celles de sa façade.

ARCHITECTURE ET BEAUX-ARTS. Îi49

sembleraient continuer celle-ci, et en tripleraient l'importance. De grands murs pleins, montant jusqu'audessus des faîtages, intercepteraient toute communication de ces maisons avec le théâtre. Il les séparait par deux étroites cours intérieures de service où passages, longeant les flancs du théâtre de la rue Papin à la rue Réaumur, où se trouvaient Tentrée de l'administration et celle des artistes, et des issues latérales, précieuses pour la sortie des spectateurs.

Cette combinaison, qui présentait le double avantage de rendre la disposition de terrains d'une certaine valeur à la Ville, et d'exonérer notablement le devis des travaux, ne pouvait que charmer le Conseil Municipal : il l'adopta sans discussion.

Elle avait en outre, à mes yeux, le mérite de masquer de toutes parts la vue du grand comble nécessité par la manœuvre des toiles du fond de la scène.

La salle de la Gaité contient i,800 places. Elle offre cette particularité qu'aucun point d'appui n'y gène l'aspect de la scène. Elle a des avant-scènes, des baignoires, deux rangs de loges, un balcon â cinq rangs de fauteuils, trois larges galeries et un vaste amphithéâtre. La décoration est convenable.

La scène est de dimensions moyennes. Lorsqu'on y représente des féeries, elle peut s'ouvrir au fond, de manière à comprendre le magasin de décors placé derrière.

Le fronton couronnant la façade est orné d'un groupe de M. Vital-Dubray, et le balcon, de deux statues sculptées par MM. Doublemard et Godin.

Les peintures de la salle et du grand foyer sont de M. Jobbé-Duval.

La dépense totale n'a point dépassé 1,500,000 francs.

Quand fut décidé le percement de la rue du Dix- Décembre (aujourdliui du Quatre-Septembre) qui fait pendant à la rue de la Paix, sur la Place de TOpéra, en ouvrant à la circulation les quartiers les plus commerçants de Paris, et que j'avais proposé, par ce motif, d'appeler rue du Commerce, il fallut songera replacer le Théâtre du Vaudeville, situé au débouché de la première section de cette grande voie, sur la Place de la Bourse, où le percement s'arrête encore, au lieu de rejoindre la rue Réaumur qui doit le continuer.

Les mômes raisons qui m'avaient fait charger M. Cusin de la reconstruction de la Gaité me déterminèrent, en 1867, à confier celle du Vaudeville à M. Magne, Architecte-voyer comme lui.

Déjà, d'ailleurs, celui-ci m'avait prouvé sa valeur artistique dans la construction de l'Église Saint-Bernard, exécutée, de 18S8 à 1862, entre les rues de Vaugirard et Blomet, près de la Mairie du XV* Arrondissement, sur une petite place à laquelle donne accès la rue Gerbert.

Ce monument, d'un caractère simple, mais de forme élégante, dont le style rappelle celui du xiv* siècle, n'est décoré d'aucune tour, ni d'aucun clocher. Sa façade porte une flèche élancée, en charpente, à la base de laquelle sont placées les cloches. Il a coûté 1,800,000 francs.

La suppression de la rue Basse-du-Rempart, cet ancien fossé courant au Nord du Boulevard des Capucines, nécessita l'expropriation et la démolition des hôtels et maisons à vastes cours et jardins qui la bordaient. Elle mit à la disposition de la Ville, entre autres terrains, un grand emplacement, à l'angle du Boulevard et

de la rue de la Chaussée-d'Antin. Les façades avaient une grande valeur, mais la profondeur, dépassant de beaucoup celle que Ton demande ordinairement aux terrains à bâtir, en rendait la vente difficile.

M. Magne eut Tidée d^installer le Vaudeville sur les terrains de fond que leur situation dépréciait, et, tout en lui réservant les accès convenables, d'aliéner les lots en bordure sur la voie publique, dont la Ville pourrait obtenir des prix très élevés, même en imposant aux acquéreurs, comme à ceux des terrains contigus à la Gaîté, l'obligation d'y construire des maisons de toute hauteur astreintes à des lignes d'architecture déterminées, se raccordant bien avec celles du théâtre.

Cette combinaison, inspirée, sans doute, à M. Magne par le succès du plan de M. Cusin, était appuyée d'un projet complet du nouvel édifice et des maisons adjacentes; il réunit tous les suffrages et le public en a ratifié l'adoption.

La façade réelle du théâtre ne comprend que la rotonde à coupole et à trois ouvertures où se trouve, au rez-de-chaussée, le vestibule précédant le grand escalier, et, au premier étage, le foyer du public; elle décore l'angle du Boulevard des Capucines et de la rue de la Chaussée-d'Antin. Cette façade est ornée des bustes de Collé, Desaugiers et Scribe, par M. Evrard et M"' Dubois d'Avesnes, et de quatre figures allégoriques de M. Salmon. La Génie de la Comédie qui couronne le fronton est de M. Chevalier, et les groupes d'enfants des angles, de M. Hébert.

Deux issues réservées au rez-de-chaussée des maisons voisines, sur le Boulevard, d'une part, sur la rue,

de l'autre, permettent à ceux des spectateurs qui descendent par les escaliers spéciaux des étages supérieurs, de gagner rapidement la plus rapprochée de ces deux voies.

L'entrée de l'administration et des artistes est au coin de la rue Meyerbeer. Une cour de service est ménagée de ce côté.

La salle et la scène ont les proportions convenables • pour un théâtre de genre.

Cependant, la salle contient 1,800 places.

Elle a quatre rangs de loges (les baignoires comprises) terminées par de larges avant-scènes et divisées en trois sections par de grandes loges entre colonnes, qui se reproduisent à égaies distances. C'est, en petit, la distribution de la salle de l'Opéra.^ Il n'y *i qu'un balcon à deux rangs de fauteuils devant les premières loges.

L'étage supérieur est divisé en trois amphithéâtres, abrités sous trois grands arceaux portant le plafond.

Les cariatides des avant- scènes sont de MM. Gilbert et Cordier; les peintures du plafond, de M. MazeroUe.

Dans le principe, une large rosace pendante, qui se détachait du centre du plafond lumineux, et qui semblait être le fond d'un lustre de cristaux taillés à facettes, produisait un effet aussi heureux qu'originaL Mais, un Directeur routinier auquel manquait le lustre classique, supprima, comme on l'avait déjà fait à la Gaité, ce système d'éclairage, pour en revenir à l'ancien.

Le foyer est décoré de peintures de MM. Rubé, Chaperon, Fonlongue.

Le plancher de la scène peut, au moyen d'un mécanisme ingénieux, être relevé ou abaissé par portions, suivant les besoins du spectacle, et une machine à vapeur fait manœuvrer les décors. Ce sont deux progrès à noter dans une industrie fort en retard.

La dépense de la reconstruction du Vaudeville n'a pas excédé 1,800,000 francs.

Je ne saurais quitter le sujet des théâtres de la Ville, sans avoir redressé l'erreur qui fait attribuer à mon administration je ne sais quel projet de créer deux nouveaux théâtres dans la Cité, sur des emplacements réservés, disait-on, à droite et à gauche des hôtels construits rue de Constantine pour les États-Majors de la Garde de Paris et des Sapeurs-Pompiers, et qui sont affectés maintenant à l'habitation du Préfet de Police.

Avant l'édification du Tribunal de Commerce et de la Caserne de la Cité, on m'avait bien proposé d'établir deux théâtres de genre aux deux extrémités du Boulevard du Palais, comme intermédiaires des nouveaux théâtres de la Place du Châtelet et de TOdéon. Mais je ne m'étais pas arrêté à cette idée. Si l'administration Municipale avait le devoir de replacer les théâtres renversés par le percement de voies nouvelles, dont la suppression pouvait être regrettable, elle n'avait pas l'art scénique dans ses attributions et devait laisser au Gouvernement, ou bien à l'initiative privée le soin de son développement.

D'ailleurs, quel toile eût soulevé dans la Magistrature et le Barreau l'installation de théâtres en face du Palais de Justice ! Sans doute, les premiers vaudevilles

avaient été joués et chantés jadis sur une petite scène qui se trouvait dans le périmètre actuel du Tribunal de Commerce, et les tréteaux de Tabarin, précurseurs de nos petits théâtres, se dressaient non loin de là; sans doute, les tapis francs et les mauvais lieux de toute espèce constituaient, de nos jours, un voisinage encore plus choquant pour la Justice. Mais, je ne l'en avais pas débarrassée pour refaire de la Cité un centre de plaisirs.

Bien loin de là ! Mon dessein était d'absorber toutes les propriétés privées qui s'y trouvent encore, pour dégager complètement, d une part, le Palais de Justice et la Préfecture de Police, et pour faire établir d'autre part, à côté de la Cathédrale, sur remplacement des maisons diverses qui la séparent du quai Napoléon, TArchevêché de Paris, démoli par la populace en 1831.

Quant aux deux terrains disponibles que l'Administration Municipale Républicaine a vendus aux angles de la rue de Constantine sur le Boulevard du Palais et sur la rue delà Cité, TEmpereur avait en vue d'y faire construire des Hôtels pour le Premier Président de la Cour Impériale et pour le Président du Tribunal de première instance. La Cité tout entière eût été ainsi affectée à des services publics.

M. Duc avait en réserve un projet d'arrangement de la Place Dauphine, qui en aurait fait un square encadré de galeries longeant les quais de THorloge et des Orfèvres, et M. Gilbert devait étendre les dépendances de la Préfecture de Police sur l'emplacement des maisons comprises entre la rue de la Sainte-Chapelle et ce dernier quai.

MM. GINAIN ET VAUDREMER

Ces deux Architectes émînents, aujourd'hui membres de rinstitut, ne figuraient encore, avant 1870, au sein du Personnel du Service Municipal, qu'à titre d'architectes de section ou d'arrondissement. Mais on pouvait déjà prévoir le brillant avenir qui leur était réservé.

Ainsi qu'on a pu le voir au précédent chapitre, M. Ginain, le plus nouvellement promu des deux, n'occupait que le poste secondaire d'Architecte-Inspecteur, quand il fut l'un des sérieux concurrents de M. Garnier, dans le concours public pour les fonctions d'Architecte de l'Opéra, d'où ce dernier sortit vainqueur.

On pense bien que je ne restai pas spectateur indifférent de cette lutte. Or, c'est parce que j'avais remarqué tout particulièrement le projet de M. Ginain, que je donnai la place que M. Garnier laissa vacante dans mon administration, à son habile compétiteur.

Je le chargeai bientôt d'une construction fort importante : celle de l'Église Notre-Dame-des-Champs, sur le Boulevard Mont-Parnasse. Son projet, dégagé de tout luxe décoratif superflu, conformément au programme, comprenait une nef et des bas-côtés bordés de chapelles ayant sur les façades latérales les mêmes saillies que le transept, continuées au delà par des sacristies aboutissant à l'abside circulaire, occupé par la chapelle de la Vierge. Au-dessous, une crypte était ménagée pour servir de salle des catéchismes. La façade principale, dont une rosace décorait le

fronton, donnait accès par trois portes dans la nef et les deux bas-côtés.

Les voûtes se composaient d'une ossature en fer garnie de poteries dans ses intervalles.

Le clocher isolé s'élevait près du chevet de l'Église.

L'ensemble du monument était conçu, malgré le programme restreint devant gêner beaucoup l'initiative de l'architecte, dans le style de la Renaissance italienne.

Les travaux, commencés en 1867, ont coûté 1 million 730, 000 francs.

C'est vers la fin de mon administration que je désignai M. Ginain pour la reconstruction de l'École de Médecine dans un périmètre agrandi, prenant façade sur le Boulevard Saint-Germain. L'exécution de ce grand travail, longtemps suspendu après 1870, semble avoir repris de l'activité dans ces derniers temps.

J'ai dit, lors des Grands Travaux entrepris, de son côté, par le Département de la Seine, que la Prison cellulaire de la Santé, pour 600 prévenus ôu condamnés des deux sexes, était due à M. Yaudremer, choisi par moi pour cette œuvre notable, exécutée suivant le programme de la Préfecture de Police. Elle ne coûta pas moins de 6 millions et demi. Afin de mieux utiliser les talents de cet artiste et son goût si pur, je lui donnai l'Église de Saint-Pierre-de-Montrouge à construire, ensuite.

Cet édifice religieux, qui rappelle, par la simplicité de son style très correct, les premières églises chrétiennes, prend façade sur le pan coupé marquant la rencontre des avenues d'Orléans et du Maine.

Un porche surmonté du clocher forme saillie en avant de la nef, dont les bas-côtés sont séparés d'elle par des colonnes.

Le transept, où se trouvent, d'un côté la chapelle des mariages, et de l'autre celle des messes flanquées de vastes sacristies, fait, sur les façades latérales, deux autres saillies favorisées par l'élargissement du terrain. Au milieu, le chœur est isolé de toutes parts.

L'abside contient la chapelle de la Vierge, deux petites chapelles établies sur les côtés, et, au-dessous, dans une crypte, la salle des catéchismes.

L'ensemble du monument a des proportions harmonieuses. Tous les détails en ont été, d'ailleurs, exécutés avec un soin visible. Cette remarquable église, commencée en 1864, fut livrée au culte en 1867. Elle a coûté 1,843,000 francs.

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