I92 MÉMOIRES
La mer élevait ses ondes à une hauteur prodigieuse ; des lames de plus de six pieds, roulant sur les gaillards, fracassèrent mes embarcations. Déjà sept pieds d’eau couvraient ma cale. Les plus pressantes calamités m’assiégeaient. Je mis soudain quatre pompes
en exercice avec dix hommes à chaque. Pen-
dant ce temps d’autres matelots jetaient le
café dans les flots ; précaution fort inutile pour le sucre , car la plus grande partie vint liquide sur le pont avec l’eau sortant des pompes.
Sur les cinq heures du soir , il passa sur nos tètes une rafale inouie et dont on peut à peine imaginer l’impétuosité , en apprenant qu’elle enleva le petit mât de hune , sans que nous ayons pu connaître ce qu’il était devenu. Fut-il plongé soudain dans la mer ou enlevé dans les airs ? c’est ce qu’aucun individu d’un équipage si nombreux n’a su découvrir en plein jour.
Cet effroyable ouragan , après avoir duré plus de soixante heures, fit place au calme
DU CAPiTAINE LANDOLPHE.
îe plus profond , mais la houle était encore très-grosse; le roulis nous laissait difficilement la faculté de garder l’équilibre. Ce ne fut que le quatrième jour que le beau temps nous permit de tourner la vue sur l’horizon , sans découvrir un seul bâtiment. J’ai appris par la suite que les vaisseaux de guerre et les frégates avaient tous été démâtés ; que deux de ces dernières et plusieurs navires demeuraient au pouvoir de l’ennemi; que presque tout le reste de la flotte était enseveli dans les ondes.
A chaque demi- heure, les quarante hommes occupes aux pompes se relevaient , et malgré leurs efforts ne pouvaient diminuer le navire d’un pouce d’eau; ce qui me causait de vives inquiétudes. Toutefois la mer étant belle , j’ordonnai de placer des mâts de rechange sur les tronçons de ceux qui me restaient; je fis des huniers, et de tous les ris une misérable voilure. Je cinglai comme je pus de l’ouest à l’ouest-nord-ouest , essayant d’atteindre un des ports de la Nouvelle-Àn-
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gleterre , en ce que j’étais trop éloigné des côtes de la France, pour oser y diriger ma route avec de si faibles moyens. Je comptais faire encore près de trois cents lieues avant d’arriver au plus prochain asile , soit dans le port de Boston , ou dans la rivière de la Delàware , ou dans la baie de la Chesapeak.
Après avoir visité toutes les pièces à l’eau fi), je m’aperçus avec douleur que le roulis avait ouvert celles de l’entrepont, et qu’il ne s’en trouvait plus que six de pleines, contenant ensemble dix-huit barriques. Cela m’imposa la nécessité de réduire chacun à la ration journalière d’une demi-bouteille. On examina la soute, qui offrit heureusement peu d’avaries dans le biscuit, le riz et les haricots. Il y avait en outre une bonne provision de boeuf salé, de lard et de farine; mais le four n’existait plus, les coups de mer l’avaient entièrement démoli. Les cages des volailles avaient également disparu ; les cochons
(0 Expressions des marins.
DU CAPITAINE LAJVDOLPHE. ig5
étaient tués ou noyés dans leur parc , et les
moutons emportés par les lames prodigieuses,
roulant sur le bord comme d’effroyables torrents.
Dans cette affreuse position , je dus m’estimer heureux de ce que le navire ne prenait plus d’eau , les pompes ayant achevé de mettre la cale à sec. Je suivais ma route , tantôt à l’ouest- nord-ouest, tantôt à l’ouest, selon que les vents régnaient dans l’un ou l’autre point opposé. Malgré sa pauvre voilure , le vaisseau faisait encoreune lieueetdemieàl’heure. Tous les passagers ainsi que les matelots étaient
remplis de contentement , et mangeaient
avec non moins d’appétit le lard et le bœuf salé qu’on leur distribuait par mes ordres.
Nous adressions en commun des vœux au ciel pour la durée du beau temps. En déplorant le malheur des navires précipités par la tempête au fond des eaux , nous aimions à croire qu’il y en avait quelques-uns d échappés à ses horribles ravages • et, pour nous donner mutuellement des consolations/
nous laissions couler nos plaintes sur le sort de ceux dont les désastres pouvaient surpasser encore nos calamités. Parmi les passagers qui faisaient rayonner l’espoir de trouver, sans de nouveaux accidents, un refuge dans le port le plus voisin, les dames se distinguaient par des raisonnements persuasifs qui
ôtaient presque toute crainte aux matelots ; et nous observâmes en cette occasion , comme en mille autres, que, si la frayeur de ce sexe est ordinairement plus vive que celle des hommes , son cœur s’ouvre aussi plus aisément à l’espérance.
Dans le cours de nos entretiens où nous
n’avions pas cessé d’agiter cette matière
depuis sept jours, comme je prenais mon
déjeûner, on vint m’avertir que l’on voyait deux grands navires au large. Je les observe avec ma longue vue dans le sud , et m’aperçois qu’ils sont démâtés. Mes soupçons me les font considérer comme des bâtiments anglais qui ont subi les coups de l’ouragan. Par la direction que j’avais prise au couchant,
il m’était assez difficile d’imaginer que des bâtiments de notre malheureuse flotte navigassent de ce côté. Pour faire tomber mes doutes je fis hisser le signal de reconnaissance. Aussitôt les deux navires y répondent. Je mets dehors le pavillon de ralliement. Ce signal les approche de moi promptement , car nous marchions l’un sur l’autre; et vers les onze heures nous eûmes la facilité de nous parler.
Le capitaine se nommait André , son vaisseau le Jonathas de Marseille. Je Pavais vu au Cap-Français acheter des vins muscat et de Malaga : les dames de mon bord en avaient goûté. Je le rencontrai avec plaisir. La tempête ayant brisé son grand mât sans rompre
les haubans, le bout de ce mât, à chaque
roulis, frappait contre le franc bord (i) audessous des préceintes (a); ce qui endom-
(i) C’est tout le bordage d’un vaisseau depuis la quille jusqu’à !a. première préceinte.
£2) Fortes pièces de charpente qui lient le vaisseau
mageait les bordages et lui causait une voie d’eau de quatre pieds par heure, que ne pouvait tarir le jeu continuel de ses deux pompes.
Je désirai connaître ses intentions sur la route qu’il tenait. Il espérait, me dit-il, relâcher à Saint-Domingue. Sur mes observalions qu’il lui serait impossible d’y relever sa mâture , et qu’il ne retirerait pas de la vente de ses sucres avariés de quoi acquitter les frais de relâche ; sachant en outre que j’allais directement dans un port de la Nouvelle-Angleterre, il manifesta l’envie de m’accompagner dans tous les lieux où j’avais le dessein de me rendre ; il lit plus, il promit de ne point se séparer de la Négresse.
en dehors; leur épaisseur est toujours un peu plus
considérable que le double de celle du bordage de la caréné. On entend par ce dernier mot la partie submergée du bâtiment quand il se trouve à son point de charge , ou, si l’on veut , sa quille et ses flancs jusqu’à fleur d’eau.
DU CAPITAINE LÂNDOLPIIE» I 99
De mon côté, je pensai qu’il était de mon . honneur de ne point laisser ce capitaine dans l’abandon , principalement à l’heure qu’une voie d’eau considérable pouvait augmenter; car, s’il était contraint à quitter son navire , j’aurais la faculté de le recueillir avec tout son équipage sur mon bord.
L’autre bâtiment vint ensuite si près de moi que la voix seule nous suffisait pour nous comprendre. C’était le comte d’ Artois, armé à la Rochelle et commandé par le capitaine Gireaud. «J’ai perdu, dit- il, mon beau- » pré, mon grand mât et mon gouvernail; » mais un bon maître d’équipage et un excel- » lent charpentier sont venus à bout de ré~ « parer cette dernière perte; ils m’ont éta- » bli un gouvernail , avec un cable % et Font » posé dans les ferrures qui, fort heureuse- * ment, n’ont point quitté l’étambot (1) ».
* O a se servit de deux passavans, cloue's l’un sur l’autre.
(1) Pièce de bois qui sert à soutenir le château de poupe, et surtout le gouvernail.
« Vous ne prenez point la direction « de France?» — «Oh! non.» — « Où vou- » lez-vous aller?» — «A Saint-Domingue.» Lui ayant fait les mêmes observations que je sortais d adresser au capitaine André, il reprit : «Puisque ce capitaine vous accompagne » et qu’il reçoit vos ordres, je vais l imiter » et lui parler». En effet, il le joint. Après quelques instants de conférence, ils m’annoncèrent par le moyen du porte-voix que, me reconnaissant pour leur commandant, ils suivraient exactement ma route.
D’après un accord si positif je leur fis connaître que j’allais cingler dans l’ouest. Je les priai en même temps de ne point s’éloigner de mon navire pendant la nuit, leur donnant l’assurance que si sa marche était supérieure à celle de leur vaisseau, je diminuerais de voile pour les attendre, et que je porterais un fanal en poupe ou à la tête de 1 artimon dans les temps brumeux.
Les passagers des trois bords ressentirent une joie inexprimable en apprenant une telle résolution • chaque fois qu’ils rencoq-
traient le moment de s’entretenir, ils se félicitaient mutuellement d’avoir échappé à la fureur des éléments conjurés, et mettaient leurs anxiétés eu oubli par des chants d’al¬
légresse.
Nous continuâmes de cingler à l’ouest, et
quelquefois au nord-ouest quand les vents nous favorisaient sur le grand largue (i). Le
soleil couchant du 4 octobre nous montra dans l’éloignement un sloop (2) qui ve¬
nait directement à nous, mais sans trop s’avancer. Il tint la même route toute la nuit. Au point du jour, ayant hâté sa marche, il s’approcha de mon bord d’une demi-portée de canon. J’envoyai un boulet sur son avant, en arborant pavillon et flamme (1) français. Le Jonathas et le comte d’Artois hissèrent
(1) Vent qui pousse Tua des flancs du navire.
(2) On prononce cheloup , mais comme s’il n’y avait pas d’e. C’est un navire qui n’a qu’un mât et un bout de beaupré. Il porte d’ordinaire de six à dix-huit canons , de quatre à six livres.
(3) Banderole longue, étroite et fendue parla pointe.
leur pavillon blanc. Le capitaine du sloop vint de suite à mon bord m’exhiber ses lettres et son passeport; c’était un américain commandant un corsaire de quatorze canons, nommé le Bewerd , sorti du port de New- London *. Je lui demandai s’il avait un pilote pour me procurer l’entrée d’un port des Etats-Unis : « Oui, me dit-il , et plusieurs. » — « En ce cas, envoyez-moi le plus habile.)' Ce qu’il fît aussitôt. Je prévins les deux autres capitaines que j’avais un excellent pilote à ma disposition. L’on devine aisément tout le plaisir que leur causa cette nouvelle.
J’offris au capitaine américain des sucres et des cafés avariés, les seuls présents qui fussent en ma possession . Je le priai de nous accompagner jusqu’à la vue des premières terres, et de chasser à deux lieues en avant. Souscrivant à ce vœu, il me dit qu’il allait prendre le côté du nord afin d’atteindre New-London, comme étant le lieu le plus près et le plus sûr.
* Nouvelle-Londres.
• DU CAPITAINE LANDOLPHE. ao3
« Nous en sommes encore éloignés, ajoutait t-il, d’envîron soixante lieues.»
Il y avait trois jours que le pilote était à bord , et notre course était fort peu sensible , à cause du triste état de nos voiles. Le 7 octobre, à dix heures du matin, se trouvant à quatre lieues de nous au nord, l’Américain se mit en travers avec le pavillon rouge (i). Quelques minutes après nous découvrîmes le bâtiment signalé qui se dirigeait sur nous à toutes voiles. Loin de reculer sous sa manoeuvre nous fîmes bonne contenance, en formant la ligne de bataille beaupré sur poupe afin d’empêcher le navire ennemi de nous la couper. Getait une frégate anglaise. Par sa manœuvre elle nous gagna le vent et demeura en travers, à IaN distance d’une lieue, afin de nous observer. Nous continuâmes daller au nord sans quitter notre ligne. Après une grande heure
( i ) C’est le signal qui annonce que l’on voit l'ennemi.
d’examen , l’ennemi déployant toutes ses voiles nous tira d’inquiétude, car il courut dans le nord-est.
J’ai su depuis que le commandant de cette frégate avait cru que nous montions trois
vaisseaux de guerre démâtés , et que le corsaire le Bewerd était notre éclaireur. Il nous aurait pris tous les quatre s’il eût osé nous attaquer.
Dans la matinée du q, on eut connaissance de la terre de Long-Island *. Le pilote nous dit qu’avant deux jours , malgré la faiblesse de notre marche , il nous ferait entrer a New-London. Le corsaire nous quitta pour aller établir sa croisière dans je ne sais quel parage. Nous passâmes du nord à l’est de Long-Island : le 10 au matin , nous doublâmes la pointe de cette île , et le 1 1 notre entrée eut lieu dans New-London , en y lais-
sant tomber une ancre. Le fort nous salua par
* Ile-longue.
DU CAPITAINE LANDOLPHÇ.
quinze coups de canon , nombre qui représente celui des Provinces-Unies : nous répondîmes au salut par autant de coups.
Je descendis à terre avec les capitaines; nous allâmes ensemble rendre visite au commandant de la place et à M. Deschamps , commissaire-général de la marine. Ces deux chefs nous firent le plus grand accueil , en nous comblant de félicitations d’avoir échappé au naufrage , et à la vigilance dune forte quantité de frégates anglaises croisant constamment sur ces cotes. Ils nous apprirent que celle qui nous avait observés, portait trentedeux pièces de canon ; qu’elle sortait de l’Ilede-la-Providence , à quinze ou vingt lieues de New-London ; que des habitants de cette île les avaient prévenus qu’elle était depuis huit jours en mer.
Quelques moments après notre arrivée en cette ville , nous écrivîmes au consul-général français à Boston pour lui rendre compte de nos infortunes, en le priant aussi de nommer des commissaires, chargés de constater
les avaries produites par les orages dans le corps des bâtiments, la mâture, les agrès, les apparaux (1) et les marchandises. Sa réponse nous fit savoir qu'il prenait une part bien vive à nos malheurs , mais qu’il devenait indispensable que chacun de nous fît sa déclaration individuellement et en personne dans ses bureaux , afin que cet acte pût y acquérir un caractère d’authenticité. En conséquence de cet avis nous résolûmes d’entreprendre le voyage de Boston.
Avant de partir, le pilote américain qui nous avait conduits fut appelé. On voulut régler avec lui le prix qu’il exigeait pour ses fonctions. 11 demanda sept cents dollars à chaque capitaine, ou sept cents francs, car le dollar que l’on payait alors en papier monnaie supportait l’évaluation d’un franc. Je me disposais à lui compter cette somme quand mes deux collègues, la trouvant fort
(1) Terme qui se dit de l’artillerie d’un vaisseau comme des agrès.
exagérée, s’opposèrent à la reconnaître, en disant que si j’acquittais une pareille valeur elle servirait d’une sorte de règle pour euxmèmes , qui la considéraient comme infiniment supérieure au service que ce pilote avait rendu. J’acquiesçai à leurs raisons et l’on décida que le paiement serait fixé en revenant de Boston.
Le lendemain de notre entrée à New-Lon-
don, c’était le 1 2 octobre, le froid commença de se faire sentir , mais avec une telle rigueur que, deux jours après, le port était pris par les glaces. Les habitants me prévinrent que 1 hiver serait tj’es-rude et très-long 5 que je n aurais pas plus que l equipage la possibilité de. le passer dans le navire. Cette assurance me fit louer une fort belle maison sur le quai où étaitamarré mon vaisseau. Les marins descendirent à terre : on plaça leurs hamacs au rez-de-chaussée de cette maison. Comme j’éprouvais le besoin de fonds pour acheter des provisions, des canons, de la poudre, pour armer derechef le bâtiment et
le réparer, j’annonçai la vente des sucres, cafés en avarie , qui me restaient et que je craignais de perdre entièrement par un plus grand retard.
Je fis déposer ces denrées dans un magasin près du quai. La vente s’ouvrit aussitôt avec succès : les acheteurs vinrent en foule et prirent tout ce qui avait le plus souffert , les cafés à trois dollars la livre, et le sucre à deux; ce qui me procura une somme de quatre-vingt mille francs que je déposai dans un porte-feuille fermant à clef.
Le jour suivant j’allai, constamment accompagné des deux capitaines, rendre visite au général Washington , qui venait de Philadelphie dans le dessein d’avoir une entrevue avec les généraux La Fayette et Rochambeau *. Le générai Washington parut fort sensible à notre visite., il nous, dit : « J’ai » appris avec un véritable chagrin les tra- » verses que l’ouragan vous a fait essuyer.
* Ils étaient aux environs de New-London.
» Quel jour croyez- vous partir pour Boston ?» — « Demain, général. » — « Tous irez sans doute à cheval? » — « Oui, général. » — « Un interprète vous est nécessaire: adressez-vous au commandant de la place qui remplira cet objet. »
Dans la matinée du lendemain on nous amena trois beaux chevaux, avec un interprète fort bien monté. Nous allâmes coucher à Norège, jolie petite ville, à six lieues de New-London, où nous trouvâmes un excellent souper ainsi qti'un fortboii lit. Le matin avant le départ, on nous servit le café au lait , des tartines de beurre et de fromage (i). Quand il fallut acquitter cette dépense, nous éprouvâmes un refus : nous nous regardions avec étonnement ; et comme il était essentiel de savoir la cause d*une pareille conduite , l’interprète , selon nos instances , nous dit
(1) Je conserve ces détails, bien que certains lecteurs
aient peut-être quelque penchant à les trouver niit milieux. .
qu’il avait l’ordre de déclarer nos noms et notre grade dans tqq tes les auberges où nous logerions, sur le chemin de Boston.
Nous poursuivîmes notre marche jusqu’au village deWaliugtaa, habité par une tribude sauvages qui se sont mis sous la protection du gouvernement américain. Ils vivent en pleine liberté, sans être assujettis à nulle imposition , et n’ont d’autre occupation que la chasse du chevreuil. -
Au-delà de ce village une grande quantité de neige couvrait la terre. Oblige de descendre, mon porte-feuille tomba de ma redingote sans m’en apercevoir. Ce ne fut qu a Boston que je découvris cette perte ; elle me devint d’autant plus sensible qu’elle atteignait divers individus à qui les sucres et cafés vendus appartenaient. Nous allâmes droit au consul lui porter l,a déclaration qu'il avait demandée. Je me gardai bien d’omettre celle du portefeuille perdu avec la somme qu’il contenait. Elle fut certifiée conforme à la vérité
par mes deux collègues , qui en avaient
BU CAPITAINE LANDOLPfïE. ail
reconnu la valeur au moment de monter à cheval.
il y avait à Boston un négociant français, nommé Gérard; nous le priâmes de nous servir de correspondant pour le courant de nos affaires durant notre séjour dans ces contrées ; non seulement il accepta cette commission avec plaisir , mais il nous offrit cordialement tous les Services qui ne dépendraient que de sa volonté. Un procédé si honnête né me permit point de lui laisser ignorer plus long-temps mon dernier malheur ; je lui en fis donc lé triste récit. Il me rassura bientôt en me disant : « Votre porte- » feuille peut aisément Se retrouver. Cette » colonie , nouvellement établie, n’est ha- » bitée que par des propriétaires. Faites in- » sérer dans les papiers publics une note » relative à cet accident. Désignez-y bien w toutes les circonstances, et jusqu’à la cou- » leur du porte-feuille. Promettez une forte récompense à celui qui le rapportera. Faites » mention de vos nom , qualité , domicile.
» Donnez-moi cette note : je connais nn des » rédacteurs du journal le plus répandu ; je » la lui recommanderai particulièrement, » L’avis fut rédigé sur l’heure.
Après avoir demeuré huit jours à Boston afin de prendre divers arrangements avec le consul, on décida qu’il nommerait d’office quatre experts, chargés de constater à New- London les avaries du Jonathas et du comte d’Artois : on arrêta leurs journées à chacune trois dollars. La veille du départ, un commissionnaire vint de la part du commandant de la ville à notre auberge nous offrir trois chevaux, et le lendemain à huit heures un guide interprète les conduisit. Nous prîmes le chemin de New-London que nous atteignîmes le quatrième jour : les experts n’y vinrent qu’une semaine après nous.
Les capitaines André et Gireaud firent décharger leur navire; chaque barrique de
sucre et de café endommagée fut inscrite
dans un procès-verbal. Ensuite on nomma des charpentiers qui, à la suite d’un scrupu-
DU CA.PFTAJNÊ' LAWDOLPHE. 21 3
kux examen, condamnèrent les deux vaisseaux à cesser leur service, car la mise de fonds qu’ils nécessitaient n’étant plus en rapport avec leur utilité , les réparations énormes de ces vaisseaux devenaient en outre impossibles dans un pays où les ressources et les matériaux manquaient pour cet objet *. Telle fut la décision des juges.
On voulut appliquer le même arrêt à la Négresse ; mais je m y opposai fortement; car, bien que le radoub, la itoâture, l’artillerie, la poudre, les munitions de guerre et les provisions de bouche exigeassent une très-forte dépense , je vis que mes voiles et mes cordages suffisaient au nouveau grément. Je résolus donc de l’équiper au printemps ; forcé de subir ce retard par la rigueur d’un froid de trente à trente-cinq degrés au thermo-
* Depuis on vendit le Jonathas à une compagnie d’Américains qui l’armèrent en corsaire , et firenOw par ce moyen de nombreuses prises. J’ai revu à Nantes le Comte dJ Artois : on l’avait armé pour te commerce,.
^ ï 4 MÉMOIRES
métré de Réaumur. La glace des rivières était d’une extrême épaisseur et la mer prise à plus de trois lieues des côtes; de sorte que Feutrée et la sortie du port étaient également interdites à toutes sortes de vaisseaux.
Je prévins André et Gireaud qu après la réparation de la Négresse , je me chargerais volontiers de transporter en France les cafés et les sucres qu’ils conservaient à leur bord, avec leur équipage et leurs, passagers. Je les invitai à garder le silence sur mes dispositions, de peur d’être surveillé par les amis des Anglais à ma sortie ; et, pour mieux donner le change à ces derniers, je répandis le bruit que mon dessein se tournait vers Baltimore, où j’irais prendre un chargement de tabac.
Peu de jours après mon retour de Boston , le capitaine du corsaire le BewercL qui nous avait fourni un pilote, et qui était rentré dans le port pendant notre absence, vint un matin chez moi , accompagné de M. Gons- -tant , négociant français , et le seul de
DU CAPITAINE LANDOLPHE. 2 i 5
notre nation qui fût à Hew-London. J’avaiè choisi cè dernier pour mon correspondant avec M. Deschamps , cité précédemment.
Je leur demandai ce qu’ils souhaitaient de moi. (( Je viens, me répondit M. Constant, » avec ce capitaine qui réclame le paiement » d’une somme que vous devez au pilote » qu’il vous a donné en mer.» — «Vous sa*- » vez , dis-je à mon tour , qu’avant notre » voyage à Boston ce pilote m’a demandé , » ainsi qu’à mes collègues, deux mille cent » dollars ; que j’étais prêt à solder pour ma » part le tiers de cette somme; que ces mes- » sieurs ont clairement manifesté leur oppû- » sition à mon désir. » — « Tant pis pour » eux, ils paieront cher leur refus; le capi- » taine exige maintenant vingt-un mille dol- » Iars, suivant les conseils d’un avocat qui » le pousse à cette démarche. » Je trouvai une semblable prétention terriblement élevée, surtout de la part de cet homme qui nous avait examinés avec l’a plus grande tranquillité, sans paraître songer à former envers
nous la moindre action d’intérêt quand nous
étions entièrement occupés à la visite de nos bâtiments. «Il faut prévenir, ajouta le négo- » ciant , MM. André et Gireaud ; demain » matin nous tâcherons d’arranger cette » affaire. »
Le jour suivant nous trouva tous réunis. Le capitaine du corsaire persista dans sa demande, en se fondant sur les raisons tirées de sa croisière que nous avions interrompue, et dont, par cela même, le dommage pouvait lui être fort nuisible, puisque, sans notre rencontre, il demeurait dans la position de faire d’excellentes prises. Un nouveau refus réconduisit. Vingt-quatre heures n’étaient pas écoulées qu’il se présente un shérif (i), tenant une baguette noire, surmontée d’une pomme d’ivoire; M. Constant le suivait. Il me dit en anglais : « Vous
(i) On prononce schérif : c^est en Angleterre un officier municipal, charge' de diffe'rentes fonctions de police et de justice.
DU CAPITAINE LANOOLPHE.
» êtes mon prisonnier, ou donnez-moi cau- » tion.» M. Constant prit soudain la parole : « Que cela ne vous effraie; vous n’irez point » en prison. Voyons M. Beschamps, il vous » cautionnera. » Mes collègues 5 l’officier municipal, M. Constant et moi, nous allâmes de suite chez le commissaire-général de la marine. Dès qu’il nous vit, sans nous laisser le temps de lui fournir nos explications , « Je » connais, dit-il, le sujet qui vous amène; il » s’agit d’un répondant ; je me charge de . » ce soin, en s’adressant au shérif : je cau- » tionne les trois capitaines pour cent mille » dollars. » M. Deschamps signa son engagement etle remit à Fofficier municipal,qui nous laissa la liberté. Mais ayant refusé constamment de payer la somme exigée, un procès nous fut intenté pour être jugé aux grandes assises civiles. Cette malheureuse affaire dura quatre mois.
Dans cet intervalle, nous crûmes devoir nous adresser à M. le chevalier de Ja Luzerne, ministre plénipotentiaire de France près le
2 iS
congrès des Etats-Unis à Philadelphie. Nous lui exposâmes notre misérable position, combien nous éprouvions d’amertume de nous voir si cruellement rançon nés chez un peuple policé, chez une nation amie de la France, après avoir été si long-tems battus par la plus épouvantable des tourmentes. Son excellepce était suppliée de porter nos réclama^ tions au président du congrès pour qu’il daignât adoucir la prétention si follement exagérée du capitaine du corsaire qu’elle était sans exemple dans aucun pays du monde. En mon particulier , je peignis sous de vives couleurs le délabrement de la Négresse , vaisseau
de l’Etat, qui faisait sa première campagne. Je lui marquai mon intention de le réparer et Farmer de nouveau , si le congrès me prêtait des secours suffisants en artillerie, ainsi qu’en approvisionnements de guerre et de bouche; que je tiendrais la mer avec cet appui dès que les glaces me laisseraient une voie libfe.
Le ministre me répondit en déplorant nos
désastres; il trouvait véritablement inouïe la conduite de ee> capitaine du Bewerd; il promettait de soumettre nos justes réclamations au président de la république; mais il avait la douleur de penser que ce premier magistrat serait réduit à l’impuissance de rfous rendre service dans cet occurrence; que la cour des assises étant saisie de l’affaire , il fallait que la justice prit son cours , et attendre patiemment le résultat de la sentence. Sa lettre finissait avec l’expression du doute que ce gouvernement tout nouveau fut en situation de me procurer des secours, en ce que la république elle-même en était privée r notamment de ceux qui ont la marine pour objet, puisqu’elle se trouvait dans l’impossi-
bilité d’achever l’armement de deux frégates dont F une était au même port que la Négresse. Je communiquai cette réponse si peu consolante aux deux capitaines , qui s’écrièrent fort tristement :• « Attendons la fin » de ce malheureux procès ! »
Nous étions au mois de novembre, et la
Pr
gelée se soutenait si bien que les plus lourdes voitures passaient sur les rivières. On recevait heureusement des vivres en abondance. Les cultivateurs nous apportaient en traîneau leurs bestiaux tués , et nous les vendaient ainsi la livre : les poules , un dollar ; les dindes gras , deux ; les cochons , deux -, les moutons, un et demi; le bœuf, un. J’ai peu acheté de ce dernier, parce que M. Constant, m’ayant assuré que l’hiver serait infailliblement rigoureux, me conseilla de faire acquisition de bœufs en vie. J’écoutai cet avis; j’en achetai une vingtaine , dont dix furent tués presque aussitôtpar le manque defourrage. Le boucher de mon bord les rangea dans un vaste magasin , mais 3e froid les durcit en douze heures de telle sorte qu’il fallut recourir à la hache afin d’en séparer les morceaux. On assomma les autres suivant les besoins de la consommation journalière qui était considérable ; car, outre mes cent vingt hommes d’équipage, j’avais encore à ma table les deux capitaines et leurs officiers.
DU CAPITAINE LATfDOLPHE. î2ï
Les cuisiniers et les boulangers des trois navires veillaient en commun à la nourriture des marins. Ma maison avait deux étages; on y avait pratiqué une très-vaste cuisine où je brûlais chaque jour une corde de bois. On le vendait à si bon marché qu’il ne me coûtait que la valeur du transport, c’est-àdire, environ vingt sous la corde. J’en fis une provision de cent cordes, imaginant qu’il m’en resterait à mon départ; mais je commis une grave erreur dans mon calcul , car à la fin de janvier, le froid augmentantxl’intensité, je me vis contraint de recommencer ma provision qui me coûta six fois plus cher. Enfin , au mois de mars , un nouvel achat me revint à quinze francs la corde.
Je passai trois mois dans un grand loisir, hors les moments où je prenais le plaisir de la chasse avec les sauvages, dont le talent merveilleux pour cet exercice est connu.
Dans les derniers jours de novembre je rêvais tristement sur le quai au délabrement de mon vaisseau; je me disais : J’ai formé la
résolution d’armer ce navire ; si j’échoue dans mon dessein, que pensera le public ? n’atira-t-il pas le droit de me taxer d’imprudence? ne mériterai-je point tous les noms que s’àt*
tire d’ordinaire un jeune présomptueux ? .
Ges réflexions sont tout-à-coup interrompues par un homme élégamment vêtu d’un trèsbeau drap gris, qu’il me semble voir encore.
Il me frappe sur l’épaule et s’informe en an-
glais si je me nomme le capitaine Landolphe. — « Oui, c’est à la fois mon nom et ma qualité ; que me voulez -vous? » — . « Avezvous perdu un porte-feuille? » — « Oui, il y a quarante jours, » — « Pouvez-vous bien me fournir la preuve que vous êtes celui-là même quia fait cette perte?)) -—((Sans doute, et la chose n’est pas difficile ; interrogez l’équipage et les officiers de mon navire , leur réponse sera pour vous, j’espère, un témoignage assez puissant. » — « Existe-tdi un notaire en cette ville?))-— «Je l’ignore; mais s’il entre dans vos désirs de m’accompagner chez mon correspondant* vouspourrez trou-
I>u CAPITAINE LANDOLPKE. 2^3
ver en lui les éclaircissements qui vous paraissent nécessaires. » — « Je le veux bien. »
Arrivé chez M. Constant, l’Anglais lui demanda s’il me connaissait. — « Oh, oui » beaucoup. » * — « En ce cas , allons ensem- » ble voir un notaire. » — « Pourquoi ? » — * « Je dois faire une déclaration authentique » en faveur de ce capitaine. » — « D’accord. » Etant au domicile du notaire / l’inconnu me dit : « Les gazettes ont annoncé au mois » d’octobre dernier que vous aviez perdu un y> porte-feuille. Ayez la complaisance de don- » ner ici quelques explications à ce sujet. » — “ <c 11 est en maroquin rouge et fermé avec » la clef que voici , tenant à la chaîne de ma » montre. En l’ouvrant , on y trouvera mon » nom inscrit en lettres d’or sur un côté inté- » rieur de la couverture. » La vérification faite et conforme à ma déclaration, cet homme ajouta : « Il y a déjà long-temps que je l’ai » trouvé ; sa couleur tranchant sur la neige • » me le fit apercevoir .* j’étais à cheval , j’en
» descendis pour le prendre. J’allais à Charies- » Town ; j’ai fait plus de trois cents lieues de- » puis ce moment. Voilà ce qui explique le » retard que j’ai mis à vous le rendre. »
Dès qu’il eut passé des mains du notaire dans les miennes, je m’empressai d’acquitter la somme de dix mille dollars que j’avais promise, mais cet homme délicat la refusa. Vive-
ment touché de son généreux sentiment, je lui demandai s’il était marin. Sur sa réponse affirmative 3 je le priai d’accepter pour son épouse un baril de sucre et un autre de café : j’eus le plaisir de lui voir agréer ce présent ainsi qu’un dîné où je lui fis connaître mes deux collègues et nos officiers, qui le comblèrent d’honnêtetés et de marques d’une véritable considération.
Vers cette époque , il tomba tant de neige pendant trois jours qu’elle s’éleva plus haut que les fenêtres de mon premier étage, de manière que le jour n’y pouvait pénétrer. Je • n’avais jamais rien vu de semblable. On m’apprit que c’était un évènement ordinaire au
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pays dans cette saison , et qu’une loi contraignait l’habitant des campagnes à donner asile aux voyageurs à pied ou à cheval , et même aux voituriers- car alors l’abondance des neiges dérobant la lumière du ciel , la vie de ces voyageurs est beaucoup trop exposée.
Je fis tracer un chemin voûté sous la neige* afin d’établir une communication avec mes voisins que la rue séparait de moi. Tous les individus de New-London s’efforcèrent de s’en débarrasser. La plupart la jetaient en tas au milieu des rues, et en formaient des monticules; on laissait seulement devant chaque maison un passage libre pour deux personnes à la fois. Nous espérions que le dégel causerait très-prochainement la fonte de toutes ces neiges. Hélas! notre erreur ne peut se comparer qu’à notre impatience de revoir le beau temps. Le froid reprit avec une violence extraordinaire. Nous étions tous transis. J’achetai des peaux de renard pour me faire un gilet, et je le mis du côté du poil sur ma peau; t. i. t
ma redingote était doublée de même; j’avais sur la tête un bonnet de peau d’ours : d’autres fourrures non moins chaudes garnissaient l’intérieur de mes bottes. Les capitaines et les officiers prirent exemple sur ce vêtement, ils s’en trouvèrent fort bien. La neige acquit bientôt la dureté des glaces, et l’on ne voyagea plus qu’en traîneaux.
Ce fut en janvier que l’on nous signifia la sentence de notre procès. Au lieu de payer les deux mille cent dollars qu’exigeait le pilote à sa première demande, nous en acquittâmes promptement seize mille, les frais compris, aux termes de notre condamnation; mais le droit nous resta de nous répandre en murmures d’une semblable vexation.
Aux derniers jours de ce mois je songeai à me procurer une mâture, de l’artillerie et de la poudre. Il y avait alors dans le port une frégate en armement, appartenant aux États- Unis, nommée la Tremboule , que commandait Nikelson. Tous les jours j’allais voir ce
capitaine; je lui adressais souvent desremar-
ques dont il me savait gré. L’une de mes observations porta sur ses canons : je lui dis qu’ils étaient évidemment trop courts; que dans J a durée d’un combat opiniâtre ils pouvaient quitter leurs affûts , et qu’il me semblait prudent autant qu’avantageux d’en commander d’une plus grande dimension.
II convint de la justesse de mon raisonnement, mais en ajoutant qu’il fallait en parler â M. Deschamps. « Si vos canons, lui dis-je, sont condamnés, je les prendrai par ac- » commodément sur mon bord, parce qu’ils » me suffiront pour une seule traversée. » Ayant été ensemble chez le commissairegénéral, nous lui fîmes part du motif qui nous conduisait en sa présence. Nos raisons lui parurent décisives; l’artillerie me fut allouée au prix de l’estimation. L’on ordonna de suite à la fonderie de Boston une nouvelle batterie de pièces plus grosses et plus longues pour la frégate. Son grand mât se trouvant trop court de trois pieds à la suite d’une vérification d’experts charpentiers, j’en
fis la demande pour mon navire ; ce qui , m é* tant accordé, me causa une extrême satisfaclion. La frégate fut aussitôt démâtée, et sans rien changer aux proportions du grand mât on le fit placer sur la Négresse. En attendant que la saison s’adoucît je donnai des ordres pour le calfaitage : on s’occupa dans les magasins à réparer les voilures et les ma-
n œuvres.
Je dus songer à l’approvisionnement. Il me fallait beaucoup de biscuit, du bœuf salé, du lard et des liquides. Les farines étaient d’une grande rareté dans tout le Connecticut, où je restais. On avait défendu aux autres provinces d’en exporter de leurs limites sans l’aveu du congrès. Le commissaire de la marine me sauva cet embarras, en se flattant d’obtenir en mon nom l’autorisation d importer de la Virginie deux cents barils de farine, cent de bœuf salé, cinquante de lard. Le tout fut accordé sur un simple exposé du commissaire et m’arriva promptement. Mes deux boulangers, ceux du J onàthcis, du comte
dy Artois , et quatre du pays firent le biscuit; • ils en fabriquaient journellement trois ou quatre cents livres.
Les équipages et les passagers montraient leur satisfaction de voir la réussite de mes desseins; ils se livraient chaque soir à la danse et à d’autres divertissements. Les habitants de New-London nous conduisaient en traîneau jusqu a cinq ou six lieues, souvent à Norege. Les dames, enveloppées de bonnes fourrures , ayant des chaufferettes aux pieds, goûtaient ce plaisir avec ardeur. Huit personnes remplissaient chacun des traîneaux que tiraient deux très-beaux coursiers entourés de sonnettes .‘deux écuyersadroits les montaient en prenant constamment le grand trot. Gelait toujours à six ou sept heures du soir, par un beau clair de lune, que l’on se mettait en marche. Arrivé dans une ville au lieu du rendez-vous, on soupait, puis on dansait toute la nuit. A cinq heures du matin , l’hôte servait le thé et le café au lait avec de petits
gâteaux. On repartait une heure ou deux après, et Ton allait se reposer à New-London* des fatigues du voyage. Dans ces parties, il y avait jusqu’à huit traîneaux à la fois, dont chacun transportait quatre hommes et quatre dames.
Ces exercices étaient très-salutaires au milieu des frimas, et nous y ajoutions celui de la chasse. Comme Je lièvre et la perdrix sont fort communs dans ces lieux, nous en rapportions une grande quantité. La perdrix du pays diffère de celle d’Europe , en ce qu’elle siffle et se perche sur les arbres ; du reste le plumage est le même.
Je souhaitais de caréner mon navire, mais
la gelée m’en empêcha jusqu’aux derniers jours de mars qu’elle commença de s’affaiblir. La glace autour du bâtiment avait plus de cinq pieds d’épaisseur; j’ordonnai de la casser avec des masses et des pinces : on en vint à bout par des efforts continus, ha Négresse étant amarrée à terre, on dressa sur
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le quai un appareil (i) de carène. On visita son franc-bord , et nous vîmes , avec une surprise difficile à décrire, un fragment de roche de plus de soixante livres entré dans lun des bordages, à trois pieds de la quille. Nous eûmes beaucoup de peine à l’enlever du bois : c était une pierre des Cayes-d’Ar» gent où j’avais échoué le 3o avril de l’année précédente. Si elle se fût détachée alors, nôtre perte était inévitable, le navire eût coulé bas. L’ouverture produite par cet accident avait plus de dix-huit pouces de diamètre 5 c’était véritablement une merveille de voir la surprise courir sur tous les visages des individus présents, qui admiraient deux fois le bonheur que j’avais eu de me garantir du naufrage et des projets de la Mégère.
L’activité régna dans les réparations. Après le calfaitàge, je fis mettre au franc-bord une
(1) Disposition mécanique pour quelque manoeuvre qui exige de grandes forces.
couche de suif épaisse d’un pouce, mêlée de blanc de céruse et d’une eau de chaux, afin d’augmenter la vitesse de mon navire. Ensuite ' il reçut un lest d’environ quarante tonneaux en grosses et petites pierres que je plaçai le long de l’écarlingue (i) et au centre de gravité ; les transportant d’un endroit à l’autre , sur le devant ou sur le derrière, afin d’observer exactement les lignes d’eau que m’avait indiquées i’ingénieur-constructeur, M. Chevillard, à Saint-Malo. Je recommande ici à tout chef de navire d’examiner cet équilibre, car c’est le seul moyen d’obtenir la plus grande marche possible.
Mes provisions entrèrent à bord au mois d’avril. Comme il y avait très-peu de vin et qu’il se vendait fort cher, j’achetai, pour en tenir lieu , quarante muids d’excellent cidre. C’est alors que le bruit courut par mes soins
(i) I/écarlingue ou carlingue est une pièce de bois sur laquelle porte le pied d’un mat.
que j’allais me diriger sur Baltimore , dans l’espoir que les frégates ennemies, croisant devant le port , lèveraient leurs stations.
Je fis aussi l’acquisition de quatre cents boucauts de tabac en feuille d’un négociant de New-London, à raison de quinze francs le quintal, que je payai toujours avec le produit de mes sucres et cafés avariés. Je réservai une place pour les denrées du Jonathas et du comte cV Artois , que j’avais promis d’embarquer.
Au 20 avril , les équipages avaient achevé de transporter les vivres et l’artillerie; le navire même était parfaitement gréé, lorsque le commissaire-général de la marine me fit prier de passer chez lui ; c’était pour me demander si je voulais prendre sur mon bord deux passagers auxquels il portait beaucoup d’intérêt , et qui désiraient voir la France.
L’un était M. Tremboule, major d’infanterie
à l’armée des États-Unis, et fils du gouverneur de la province du Connecticut; l’autre se nommait M. Laurence, major en chef de
la meme armée, mais il prenait en cet instant la qualité de docteur. Depuis j’ai pensé que ces deux personnages avaient une mission secrète du congrès auprès du ministre Francklin.
Je dis au commissaire que je m’estimais heureux de faire en faveur de ces messieurs quelque chose qui pût lui être agréable, bien que la Négresse fût déjà chargée de trois équipages et de quarante passagers : car, outre les miens, je transportais ceux des deux autres navires ; ce qui formait un total de trois cent quatre-vingt-dix personnes , parmi lesquelles se trouvaient onze femmes. Avec un personnel aussi nombreux, plein de bravoure et fort aguerri , je ne redoutais aucunement la rencontre d’une frégate ennemie de ma force.
Je prévins les passagers de se préparer au départ, en ce que si j’apercevais une lueur de dégel je mettrais incontinent à la voile. MM, Tremboule et Laurence , ayant leur passage assuré, venaient me voir tous les
DU CAPITAINE LÀNDOLPHEv 2 35
jours; ils paraissaient fort contents de la grandeur de mon navire, comme du lieu que je leur y destinais. Le premier, qui parlait assez bien français, demanda qu*iî lui fut permis de le dessiner afin de transmettre cette image à son père ; ce que je lui accordai avec plaisir. Ensuite, il me dit : « Je sais » que les Français aiment beaucoup les vo- » lailles dans une longue navigation; je sais » également que les passagers doivent se » fournir de vivres ; je n’en ai point embarqué » pour mon compte , mais j’aurai soin de » vous établir ici un joli poulailler. »
Cette offre vint fort à propos , car je commençais à ressentir quelque inquiétude pour contenter, sous ce rapport, tant de personnes qui prenaient leur nourriture à ma table ; heureusement elle dura peu. Je vis arriver plusieurs traîneaux chargés d’énormes cages que remplissaient des poules, des canards, des oies et des dindes, en si grande quantité que l’on en comptait plus de trois cents : six gros porcs suivaient toutes ces volailles.
11 me manquait des cages d'une autre sorte pour les contenir; le commissaire y pourvut. J'annonçai de suite aux passagers qu’une légion emplumée allait m’arriver, et que l’on s’occupait à terre de lui construire une caserne ; ce qui provoqua leur gaieté en voyant une telle ressource pour le voyage.
Le 8 mai, les capitaines Gireaud et André
m’ayant enyoyé toutes leurs marchandises , j’allai chez le capitaine Nikelson ? et lui communiquai le dessein que j’avais conçu de faire scier par mon équipage les glaces qui me retenaient. Il sourit de la nouveauté du projet, puis il me dit : « Soyez assuré » que s’il réussit je mets de suite à la voile; » nous tiendrons la même route ensemble à « cent lieues dans l’est. Je vais me disposer » sur l’heure à dresser un tableau de signaux » qui puissent nous servir dans le cas où » nous verrions l’ennemi. «
Rentré à bord , je questionnai le charpentier sur le nombre des scies de longueur dont il pouvait disposer: il n’en possédait que
deux : je priai M. Constant de m*en fournir deux autres. Le bas des quatre scies fut dé-? monté ; je fis attacher quatre boulets de douze au bout de chaque lame. Avec des pinces à canon l’on çreusa de grands trous dans la glace, qui avait encore plus de quinze pouces d’épaisseur. Les instruments étant introduits, on scia rapidement autour du navire. Le succès de mon opération n’offrant plus d’incertitude , je chargeai quarante des meilleurs matelots de la continuer dans le port jusqu a la mer. On traçait de longues raies sur la glace afin de guider les traits de scie, et la coupure s’opérait avec une incroyable célérité. Des marins conduisaient avec des embarcations, hors du port, les carrés détachés. Les courants du centre de la rivière favorisaient étonnamment ce pénible travail, dont
la continuité remplissait d’admiration les
habitants de New-London , à qui ce spectacle était aussi nouveau qu’imposant. Après plus de sept mois d’attente, le passage de la mer me fut ouvert en un jour ,' car, en commen-
çant l’opération le 9, tout était fini le len- . demain.
Le commandant de la frégate américaine me félicita d’un succès si prompt ; je lui appris que je partirais le 12. Il me dit qu’il avait la meme intention , et me donna ses signaux. Je fis battre la caisse en prévenant les officiers et matelots de se rendre à bord, pour y recevoir une gratification digne de îeurzèle a réparer mon batiment, A trois heures de l’après-midi , personne ne manquait à l’appel. J ordonne au second et au premier lieutenant daller a terre couper les amarres, et de revenir mettre à la voile , afin de mouiller les ancres auprès de la Tremboule . On tire un coup de canon, signal du départ, donnant avis aux passagers d’embarquer à l’instant leurs effets.
Il me fallait un pilote côtier ; je m’adressai pour cet objet à M. Constant qui me dit:
11 J en connais un fort habile, mais il le faut
» payer cher. » — « Le prix est ce qui m’oc- » cupe le moins, voyons cet homme. » —
Dü CAPITAINE LANDOLPHE. a3û
« Il demeure à deux lieues de cette ville , >’ nous irons ce soir lui parler. » Nous montâmes à cheval sur les dix heures; nous frappâmes à la porte du pilote qui mit la tête à la fenetre sans vouloir ouvrir. Cependant, après avoir écouté nos raisons , il consentit à nous laisser entrer. Je lui proposai de conduire mon vaisseau jusqu’à la hauteur des bancs de Nantucket. Il entrevit de grandes difficultés dans l’exécution de cette entreprise , en ce qu il y avait deux frégates anglaises en croisière devant New -London. Je lui
promis cinquante guinées s’il me sauvait de Fennemi.
« J’accepte , répondit-il , et j’engage ma » tête que les frégates ne pourront vous at- » teindre , ni même vous apercevoir dans les » passes où je naviguerai la nuit. Ne soyez » point effrayé quand je longerai le Black-
» Roche; je connais parfaitement l’étroitpas-
» sage qu’on trouve entre la terre et cet » écueil. » Ainsi l’argent, selon la coutume, fit disparaître en un clin d’œil ces difficultés
MÎiMOÏÏlKS
qui paraissaient d’abord au pilote presque insurmontables.
Il vint de suite avec nous et fut consigné à bord. Le capitaine Nikelson m’ayant félicité d’avoir rencontré ce marin me dit que lui-même serait prêt dans la journée, à six heures du soir. Après m’être assuré de la présence de tous les matelots et passagers* je levai l’ancre le 12 , et toutes les voiles furent déployées. La Tremboule me suivait de trèsprès. Mon pilote nous guidait tous les deux. Malgré ma confiance dans son adresse * je ne pouvais me défendre de vives frayeurs en voyant les lames * qui roulaient sur les rochers * venir nous atteindre à toute minute et nous montrer les suites d’un si périlleux voisinage. Cependant la sonde* ne sortant pas de nos mains* nous annonçait constamment douze* quinze et vingt brasses d’eau. Le pilote nous rassurait en disant : « Tout » va bien. « La nuit s’écoula de cette manière entre la crainte et l’espérance. Nous, faisions au moins deux lieues à l’heure.
Le i3 à cinq heures du matin, le pilote nous rendit une joie sans mélange : « Vous » voilà , s’écria-t-il , hors de tous les dangers » de Black-Roche. » Je mis un canot à la mer portant notre guide à terre, qui devait recevoir les cinquante guinées que j’avais déposées dans les mains de M. Constant.
Je fis connaître au capitaine de la frégate mon dessein de me diriger à l’est, afin de prendre la route de France la plus courte. Il desira m’accompagner jusqu’à cinquante ou soixante lieues pour éviter la croisière d’une escadre anglaise, stationnée à l’entrée de la baie de Boston. Nous navigâmes ensemble pendant trois jours sans rencontrer aucun bâtiment. Le 16 à huit heures de la matinée ,
le capitaine Nikelson, passant près de moi à la portée de la voix , me souhaita bon voyage et prit la route du sud-est. Je courus dans l’est-nord-est, poussé par un vent frais, à l’aide duquel je faisais trois lieues par heure. A deux heures de Paprès-midi la frégate était hors de vue.
Je continuai le même chemin jusqu’au i ÿ * que je tournai à l’est-sud-est. Nous étions par la latitude de la rivière de Nantes, toujours favorisés d’un grand vent. Le 24 à. onze heures du matin, les vigies * annoncèrent un fort navire à trois mâts. Aussitôt je montai dans la hune du grand mât : ma lunette de longue vue me le fit reconnaître par sa mâture et sa voilure pour une frégate anglaise. J’ordonne le branle-bas. Quarante matelots éprouvés sont disposés pour l’abordage. Déjà les vergues ont reçu les grappins. Tout le monde brûle de combattre. La frégate venait sur nous à toute voile,- je suis son exemple et vais à sa rencontre; mais elle n’eut pas plutôt remarqué la bonne résolution des marins et même des passagers, que, diminuant sa voilure, elle parut hésiter à soutenir le combat. Je lui fis tirer un coup de canon dont le boulet passa près de son bord, et j’arborai soudain pavillon français. Au même
* Sentinelles placées au haut des mâts de pérrorjuet.
instant elle changea de route par une ligne oblique, sous une voilure différence de la
première , sans doute afin d’essayer sa marche avec cellp de mon navire. Imitant promptement sa manœuvre, j’eus bientôt sur elle un immense avantage , car rien ne convenait mieux à l’allure de la Négresse.
Nous étipns spr le point de l’atteindre, quand , voulant éviter pn,e rencontre qui ne
pppvait que lui être funeste , la frégate mit au plus près du vent toutes ses voiles. J’en fis autant; mais l’ennemi trouva sous cette voilure, à son tour, une telle supériorité de marche qu’il me fallut renoncer , à cinq
heures du soir, à lui donner la chasse. Je repris la route de l’est-sud-est.
La force du vent augmenta. Nous faisions plus de trois lieues par heure. L’équipage éprouvait un vrai resgret de n’avoir pu combattre. Au reste on était gai, on s’amusait
on chantait, on dansait tous les soirs. Les
deux Américains partageaient la joie commune. M. Tremboule avait hâte d’arriyer; il
s’informait chaque jour de la distance qut nous séparait des côtes de France, et je l’engageais à prendre patience. Gomme il venait de m’adresser une de ees questions ordinaires, on aperçut dans le nord trois bâtiments; c’étaient trois cutters (i) qui passèrent dans mon esprit pour être des corsaires. Le branle-bas fut commandé, mais sans vouloir changer ma direction. Je fis fermer tous les sabords , et transporter dans ma chambre deux pièces de canon pour battre en retraite le cutter qui viendrait nous attaquer en poupe. Alors je dis à l’équipage : « Laissez agir » ces coquins , ces damnables pendards; dès » qu’ils seront à la portée de nos pièces, nous » les recevrons d’une manière qui ne leur >y laissera rien d’équivoque à notre égard.»
Les corsaires, arrivés tout près de la Né -
(i) On prononce cotre. Sorte de bâtiment à un mât
dont la construction vient des Anglais. Il ressemble a
un sloop par son grément et sa voilure, qui sont un
peu plus considérables. Son mât est aussi , d’ordinaire,
plus incliné vers l’arrière.
gresse , se placèrent l’un à tribord , l’autre à bâbord, et le troisième par derrière, L*un d'eux me tira un coup de canon en arborant pavillons rouge et anglais. Au premier coup de sifflet du maître d’équipage tous les sabors se lèvent; une volée de coups de canon tirés à la fois des trois côtés, en bissant la flamme et pavillon français, leur causa de grandes avaries , leur blessa beaucoup de monde et les étonna si fort qu’ils prirent la fuite au plus vite dans le nord. Je ne voulus point les poursuivre, appréhendant la rencontre de quelques escadresennemiesàl’ouest de file d’Ouessant.
Le a4 juin, un brouillard fort épais nous enveloppa : l’on ne distinguait aucun objet d’un gaillard à l’autre. La route se continuait malgré les ténèbres. Un vent de nord-ouest s’élevant tout-à-coup les dissipa. Quelle fut ma surprise, en retrouvant la lumière, de
me voir entouré de vingt vaisseaux de guerre !
Etaient-ils français ou anglais ? Je fus promptement hors de doute, car le chef de l’escadre
MKMOIIU S
ayant fait des sighatix qui ra’étaifent inconnus donna l’ordre à deux vaisseaux de 7 4 de courir sur moi. Ils nié tirèrent des coups de canôn de chasse , mais leurs boulets ifart’L valent pas à mon bord : plus d’une lieue nous séparait.
L’augmentation du vent me Fit risquer d’ètre démâté, en mettant dehors toutes les voiles et marchant sôus le grand îargüe. Comme je faisais près de quatre lieues à l’heure, je m’aperçus avec une indicible joie que les vaisseaux n’avaient aucun avantage sur ia marche du mien ; mais ils ne ralentissaient pas leur poursuite. A six heures du soir, l’un d’eux perdit son petit mât de hüne ; c’était précisément lè meilleur voilier. La nuit vint à moh secours , et toutes mes frayeurs se dissipèrent comme le brouillard du matin.
Des coups de canon , tirés de l’escadre , rappelèrent mes deux ennemis. A ces signaux l’équipage et les passagers de mon bord sentirent des transports d’allégresse ; ils dansèrent presque toute la nuit. Mes craintes re-
DIJ CAPITAfNK I/ABTDOLPHE.
vinrent en songeant que le commandant ennemi pourrait fort bien détacher de plus fins voiliers sur mon chemin; ce qui me donna
fut nuit close, je -fis gouverner le bâtiment au sud jusqu’à minuit. A cette heure je pensais être à quinze lieues de l’escadre. Le lendemain à la pointe du jour nul vaisseau n’était en vue.
J’avais le dessein d’entrer dans la rivière de Nantes ou dans celle de Bordeaux. Je reconnus, en obseryant la latitude , que j étais éloigné de vingt-cinq ou trente lieues de l’Ile-Dieu : changeant subitement de résolution , je tournai vers Belle-Ile afin d’arriver à Nantes. Au moment où nous apercevions Belle-Ile , la vigie prévient quelle voit trois bâtiments courir sur nous. Le plus gros était un vaisseau de 80 *. Quoiqu’il fût à trois lieues de moi, je lui tirai un coup de canon sur l’avant, e?t j’arborai flamme et pa-
* Je le croyais.
villon de France : comme il ne répondait pas de suite au signal , j’allai vers le nord ; mais
le chemin m’étant coupé par une frégate et un brigantin aux ordres du vaisseau , je cherchai un refuge dans la baie de Quiberon. Ce dernier hisse le pavillon français et tire un coup de canon. Cela ne me tranquillisa point ; je forçai de voile pour venir mouiller, à huit heures du soir, dans la rade de Quiberon sous la protection du fort , où nous pensions être exempts de crainte.
A minuit on vint m’éveiller en sursaut, en m’apprenant qu’un bâtiment venait derrière nous avec des avirons. On démasque aussitôt les deux pièces de canon de ma chambre : les artilleurs vont à leur poste; tout le monde se tient sur ses gardes. Le navire s’approche ; c’était un corsaire anglais * qui espérait nous surprendre à l’abordage.
Etant arrivé à la distance d’une portée de
Il s’était caché derrière des roches , en abaissant
.-«s^giss
DU CAPITAINE LANDOLPHÉ.
fusil, nous îe helâmes. Comme on lui demandait d’où il était, ce qu’il voulait, il répondit qu’étant pêcheur il avait en sa possession d’excellent poisson qu’il souhaitait nous vendre. Cette réponse méritait une réplique qui ne se fit pas attendre : elle fut appuyée de deux coups de canons chargés à mitraille. <« Voilà, lui dit-on, la monnaie avec quoi » nouspayons le poisson que l’on veut nous
» vendre la nuit. » Le corsaire ayant ainsi
son compte remporta, fort mécontent, le prétendu fruit de sa pêche. Nous reposâmes avec tranquillité le reste de la nuit.
Le 29 à six heures du matin, la frégate qui accompagnait le vaisseau vint à nous on lui tira un coup de canon. Elle mit soudain son canot à la mer, un officier le montait. Il m’adressa beaucoup de questions sur mon voyage, et fut émerveillé d’apprendre avec quel rare bonheur j’avais passé au travers de la flotte anglaise. Il conserva par écrit mes réponses, et m’apprit à son tour que la frégate d’où il sortait se nommait Ici
Blanche; le brigantin , l’Ep&rvier ; et le vaisseau , le Tonnant de 90; qu’ils étaient tous trois partis de Rochefort pour se rendre à Brest, où l’on armait une forte escadre que devait commander le comte d’Estaing. L’officier s’étant retiré, je mets le pavillon en berne ( 1 ) pouravoir un pilote côtier. Il s’en présente un qui me procure l’entrée de la rivière
de Nantes, moyennant trente-trois francs.
C’est ainsi que se termina cette campagne de quatre ans, où la fortune sembla prendre plaisir à me faire éprouver ses bôns et ses mauvais succès. Depuis long-temps on perdait l’espoir de mon arrivée, car les feuilles publiques annoncèrent, au moment de l’ouragan du 17 septembre 1779, que mon bâtiment avait coulé bas avec beaucoup d’autres .
Les négociants, MM. Cbaret et Ozenne, correspondants de la Négresse , procédèrent à son déchargement en effectuant la remise
(1) C’est le plier dans sa hauteur de manière qu’il ne fasse qu’un faisceau.
DU CAPITAINE LANDOLPHE. 2Ôl
des sucres et cafés du Jonathas et du comte d'Artois, Tous les passagers descendirent à Pa imboeuf : ils allèrent ensuite à Nantes. Les deux Américains me prièrent de les conduire chez M. Gruel, leur correspondant et celui d’une foule de leurs compatriotes. Ce négociant les accueillant avec chaleur se répandit en offres de services, dont quelques-unes avaient pour objet des lettres de change tirées sur les principaux banquiers de la capitale. Je compris par la nature et l’importance
de ces offres que ces messieurs étaient par-
ticulièrement recommandés.
M. Gruel, sachant que je me proposais de rendre mes comptes aux administrateurs de la compagnie de la Guyane, desira savoir mon départ deux jours auparavant, en ce que les Américains qui se rendaient à Paris lui avaient marqué l’intention de m’emmener dans leur berline. Le moment arrivé , je, déjeunai chez M. Gruel avec mes compagnons de voyage. Le repas était à l’anglaise et à la française. Je demeurai surpris de la
dépense qu7on y faisait, et des égards singuliers que l’on témoignait aux deux hôtes;
mais, voyant arriver six chevaux de poste destinés à la voiture, je ne doutai plus que ces passagers ne fussent des personnages d’une haute considération.
Après le déjeûner, nous montâmes dans la berline qui fut traînée avec la rapidité de l’éclair jusqu’au premier relais. M. Tremboule me chargea du soin d’acquitter les frais de route, et de payer trois francs par poste à chaque guide *. Ceux-ci donnaient la qualité de princes à ces messieurs qui, dans les auberges , paraissaient la mériter par la bonne chère et la manière pleine de dignité dont ils soldaient la carte, trouvant partout que les mets les plus délicats n’étaient jamais assez payés.
Le troisième jour nous vit arriver à la
capitale. «M. Landolphe, conduisez-nous , » me dirent- ils, dans un bel hôtel, au centre
* Il y en avait deux.
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» de Paris.» Les postillons, sur mon avertissement, s’arrêtent vis-à-vis le grand hôtel de Richelieu, rue de ce nom. Je demande à voir un bel appartement. Nous montons au premier étage; il y en avait un magnifiquement meublé qui fut retenu sans discussion à raison de cent cinquante francs par jour. Une semaine fut acquittée d’avance. On fit venir trois domestiques parlant diverses langues, et pouvant se faire entendre en français, anglais, hollandais, espagnol, portugais et italien : ils demeurèrent au service des deux vo va geu rs. Pour moi, j’allai me loger modestement chez un épicier, nommé Delavigne, tenant un hôtel garni, rue de la Jussienne. Les Américains manifestant l’envie de me présenter au docteur Franklin, je saisis avec un très-vif empressement l’occasion de voir' cet homme justement célèbre que tout Paris admirait.
Le jour suivant, nous allâmes en voiture tous les trois a Chaillot, ou il demeurait. Le docteur vint nous recevoir. M. Tremboule
en me présentant lui dit : « Voici le capi- » taine qui nous a conduits de New-London » en France, à travers mille périls. » M. Franklin , après s’être exprimé d’une manière obligeante sur les circonstances de notre traversée, m’offrit ses services. Je lui déclarai que j’étais porteur de quelques papiers où sa signature devait être apposée. « Apportez-ies- » moi, me dit-il, et je les signerai. »
Nous restâmes plus d’une heure dans son cabinet; il ne cessa pendant tout ce temps de témoigner mille amitiés à M. Tremboule. Nous remontâmes en voiture. J allai le meme, jour rendre visite aux administrateurs de la compagnie, à qui je soumis tous mes comptes pour être examinés. Me félicitant sur mon retour ils m’avouèrent qu’ils me croyaient au fond delà mer, n’ayant eu aucune nouvelle de moi depuis plus d’un an.
Dès que l’examen des comptes fut terminé, je reçus une gratification de dix mille francs, outre la solde de mes appointements qu’on régla sur l’heure. Le directeur me dit
i)U CAPITAINE LANDQLPHE.
que si la Négresse eut été perdue il aurait fallu payer au gouvernement une somme de deux cent mille francs, selon dévaluation qui en avait été faite avant mon départ.
Quelques jours après ma visite au docteur Franklin , je retournai chez lui, accompagné d?un de mes parents, M. Faraguet (t)? qui desirait beaucoup îevoir.Nousentrâmesdans son cabinet aussitôt qu’on m eût annoncé. Il nous fit asseoir. Je lui présentai mes pièces j c’étaient des récépissés du papier monnaie que j’avais versé au trésor du congrès, et un écrit par lequel M. Franklin était autorisé à me faire compter la même somme à six mois de vue. Il mit au bas ces mots : «Aussitôt » que M. Grand, banquier, lira ce papier, il » en acquittera le montant. » Je sortis de chez le docteur, et le lendemain son banquier me versa les fonds qui m’étaient destinés, non sans une grande surprise de voir l’ordre du plénipotentiaire sur l’esprit duquel il
( 0 Premier époux de madame 'Landolplie,
me croyait apparemment un bien puissant crédit.
L’administration de la compagnie me donna le choix du commandement de la Négresse qui devait transporter dans six mois des troupes à Cayenne, ou de la frégate la Chimère de 3a , que le roi venait de céder à l’un de ses membres. Celle-ci étant sur le point d’ëtre armée par le gouvernement, on avait décidé quelle ne recevrait que 26 pièces de canon,, avec la désignation de lettre de marque. Elle était au port de Lorient; je lui
donnai la préférence.
Je me rendis dans cette ville en décembre j 780. Le commissaire ordonnateur qui sortait de recevoir les ordres du maréchal de
Castries , ministre de la marine, me remit le
commandement de la Chimère . Il fallait à cette frégate un radoub très-considérable dont Fingénieur-constructeur, M. Guignard, fut chargé. Il la fit mailleter (1). Je n’avais
(1) Couvrir de clous à tête large le doublage d un
jamais vu cette opération 3 j’en ignorais même le nom. J’ai su depuis que ce navire était destiné à servir de ponton. Quoique le mailletage , dont le travail paraissait uni comme le franc-bord, fut établi avec une adresse admirable , j’appréhendais qu’il ne devînt nuisible aux mouvements de la frégate qui jouissait de la réputation d’excellente voilière : mais M. Guignard me tranquillisa pleinement, en
vaisseau pour le préserver des vers dans les voyages
de long cours, surtout aux pays chauds où cet insecte abonde.
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La compagnie des Indes avait coutume de doubler ses vaisseaux et de piquer dans le doublage des clous de fer, a tete plate, de huit lignes de diamètre. La rouille, détachée des têtes de clous, s’étendait sur le bois dans les vides infiniment petits qui restaient entre ces tctes. Cela suffisait pour les garantir de la piqûre des vers. Le mailletage nuit, d’ordinaire , à la marche du vaisseau; c’est pourquoi on lui préfère aujourd’hui le doublage en cuivre, qui réunit les deux avantagés d’une marche avantageuse et d’éloigner ces insectes.
m’assurant que son pillage serait de quatre lieues à l’heure.
Le bâtiment réparé, je m’occupai de son
lest. Je fis placer quarante tonneaux de gueuses, distribuées sur l’avant et barrière : chaque gueuse pesait cinquante livres. On les transportait à chaque minute d’un endroit à l’autre pour obtenir un juste équilibre; ce qui n’offrait pas une médiocre difficulté dans le chargement, car la frégate sans lest tirait six pieds d’eau sur le devant, et onze par derrière. Pour vaincre cette enorme différence, je mis trente tonneaux sur les deux côtés de l’écarlingue , au pied du mât de misaine , et les dix autres furent déposés par égale partie , depuis ce mât jusqu’à l’archipompe (i). Ce moyen me donna presque entièrement les lignes d’eau si nécessaires, encore une fois , à la marche des navires de toute grandeur: '
(i) Retranchera en t carré qui est a fond de cale nour conserver les pompes.
En janvier 1781, M. Dègle , administrateur chargé de l’armement' de M Chimère me donna l’ôfdre d’aller à Bordeaux pour ÿ prendre dés comestibles et dés 'marchandises. Jë partis avec un fort bâtiment de cette ville / le Dut de G-rammont , qui revenait de Saint - Domingue. Armé de
vingt-deux pièces de canoh , H était com-
mandé par le capitaine Gram mont ( f ): Comme ce navire jbüissait d’une grande estime pour sa vitesse , je vis aveè jilaisir lVëcasion favorable de juger la marche de ma frégate. Nous appareillâmes ensemble du Port-Louis , à huit heures du matin ? avec un fort vent de nord-est. La marée jointe au vent nous poussait tellement que nous faisions plus de cinq lieues à l’heure ; ce qui nous obligea la nuit de nous mettre en travers sous nos huniers pour ne point dépasser
l’entrée de la rivière; et à neuf heures et demie de la matinée , nous mouillâmes à
(1) La rencontre des deux noms est singulière.
Pouillac *. Dans cette courte traversée ? j’otn servai la supériorité de la Chimère sur le navire qui l’accompagnait , car le Duc de Grammont portait toutes ses voiles , tandis que la frégate n’avait dehors que ses huniers; et même avec cette seule voilure , j étais encore souvent contraint à déployer le perroquet de fougue (1) sur le mât afin de ralen-
tir sa marche.
Un très-adroit pilote leva mes ancres et conduisit la frégate auprès du château Trompette, Je descendis à terre ; j’allai chez M. Borel, mon correspondant , qui me dit : «Yous » resterez peu de temps ici j votre charge- » ment est complet et préparé ; disposez-vous » à le recevoir. Vous porterez beaucoup de
» vin. Des arrimeurs le placeront solidement
* 11 y a cent-trente-quatre lieues deNantesà Pouillac. Cette route a été faite en vingt-cinq heures. Si la Chimère eut déployé toutes ses voiles, elle aurait pufaire a l’heure neuf ou dix lieues.
(1) Ou d’artimon.
» et sans danger pour les pièces, à l’égard » des fardeaux qu’on y pourrait poser. »
Je reçus plus de six cents pièces de vin et des barils de farine, après quoi la Chimère descendit à Lormont *. Elle n’aurait pu passer sur un banc de sable voisin, si on l’eut chargée davantage.
Comme je logeais chez M. Borel, un gendarme de la marine vint m’ordonner à huit heures du matin de la part de M. Le Moine, commissaire général, de me rendre chez lui à onze. « Soyez exact, me dit cet homme. » — « Que me veut le commissaire? » — a Je » n’en sais rien. » — « Est-ce une affaire pres- » santé? » — •« Je l’ignore. Vous êtes averti; » prenez bien garde de manquer à son or- » dre , car c’est un homme qui n’entend nul- » lement la plaisanterie. » — ■ « Cela suffit; » dites à M. le commissaire que je me ren- » drai chez lui à l’heure indiquée. »
* À une lieue et demie de Bordeaux.
En effet j’allai au bureau , où l’un des commis, ayant su qui j’étais, me fit annoncer par un domestique. J’avais hâte de voir cesser mon incertitude. Entré dans le cabinet de M. Le Moine, celui-ci se lève, prend un paquet, me demande si je porte réellement le nom de Jean-François Landolphe, commandant la Chimère . Cette question étant réso- .
lue affirmativement, il me dit: « Recevez ce
« paquet qui renferme le brevet de lieutenant
» de frégate , pour servir à la suite des armées
» navales de Sa Majesté. Le ministre me l’a- » dresse , en approuvant votre nomination » au commandement de la Chimère . Vous » reconnaîtrez , par la lettre de Son Excel- » lence le maréchal de Castries, les bontés » dont le roi vous honore. »
Le brevet passa dans mes mains; je le reçus avec autant de plaisir que de surprise, 11e pouvant imaginer les motifs d’un pareil avancement. Le commissaire ajouta : « Son Excel- » lence ne borne point là ses faveurs; elle
» veut vous donner une autre marque de » confiance , mais vous ne la connaîtrez » qu’au moment de votre départ. »
M. Borel , à la vue de mon brevet , prit part à ma joie et m’assura que ce témoignage de considération de la part du Gouvernemeirt allait augmenter la confiance des négociants de Bordeaux, qui devaient opérer un chargement sur la Chimère . Je n’ose dire qu’il avait raison de s’exprimer ainsi ; mais je sais que les assurances , qui s’établissaient sur les autres navires à raison de trente -cinq à quarante pour cent , ne furent portées qu a trente pour la frégate. Il est aussi juste de convenir que sa vitesse extraordinaire entrait pour beaucoup dans l’avantage de ce marché.
Le chargement étant complet, la Chimère revint à Pouillac. Il y avait dans ce port plusieurs bâtiments chargés et armés prêts à mettre à la voile pour Saint-Domingue, notamment le Monsieur y capitaine Chicou, portant vingt-quatre pièces de 12; la Sirene de Marseille, ayant dix - huit pièces de 18,
avec deux nombreux équipages. Dix autres navires de diverses grandeurs portaient chacun de huit à douze canons de différents calibres.
J étais sur le point dallerau port de Rohan , à l’embouchure de la rivière , pour déployer les voiles au premier vent favorable, quand le commissaire-général m’ordonna d’escorter ces bâtiments jusqu’à Saint-Domingue. Tous les capitaines vinrent à mon bord et me donnèrent communication des lettres de leurs
armateurs , qui leur mandaient de se rallier à la Chimère. Je dressai de suite un tableau de signaux que je leur doi^nai pour le jour et la nuit : nous prîmes la résolution mutuelle de nous défendre avec honneur , si l’on avait la témérité de nous attaquer. Les capitaines furent unanimes dans l’idée que trois de nos navires pouvaient battre une frégate de cinquante canons , en l’approchant à la fois de trois côtés. Quoiqu’il y eût une frégate anglaise en croisière dans l’ouest de la côte d Arcasson jusqu’à l’ouest de l’île de Rhé,
je prévins ces messieurs que j’allais appareiller.
Dans cette disposition une lettre me parvint; elle était de M. Borel qui me prescrivait au nom du ministre de la marine, de remonter le fleuve jusqu’à Pouillac pour mettre ma frégate en sûreté. Cette lettre devait me surprendre , puisque les ordres du ministre arrivent par une autre voie que celle des négociants ou correspondants du commerce; je n’y eus donc aucun égard. C’était à quatre heures du matin que la lettre de M. Borel me fut remise au lit. J’appelai mon second : «Faites monter à bord, lui dis-je, » les quatre hommes arrivés à l’instant » même dans une chaloupe, avec le pilote » qui m’a remis un message dont le contenu* » n’a pas le sens commun. Posez à l’embar- » cation une chaîne, qui sera fermée par un » cadenas ; vous m’en apporterez la clef. » Le pilote effrayé de cette mesure m’en demanda la cause. Je tâchai de le rassurer en lui représentant que l’affaire m’était personnelle , que
je prendrais un soin particulier de ses hommes comme de lui-même, et qu’il serait indem-
nisé de la perte de son temps.
Les capitaines, officiers, matelots de tous les navires, s’épuisant en conjectures sur le motif de la détention du pilote et de sa chaloupe, consacrèrent cette journée à mander leur départ ou d’autres nouvelles à leurs parents et amis. J’attendais avec une extrême • »
impatience un bon vent pour m’éloigner, car j’appréhendais à chaque minute de recevoir des bureaux de la marine l’ordre de rentrer ; nécessité qui aurait certainement exigé ma soumission., *
Dans le cours de mes craintes, je consultai mon pilote côtier sur le moment où il croyait me faire sortir du fleuve : « Je vous « donne ma parole d’honneur que demain » matin à quatre heure.' vous serez en mer. » D’après cette conviction du pilote, je fis tirer un coup de canon afin d’annoncer le départ. Tous les équipages se réjouirent à ce signal.
Comme ce marin l’avait prédit, un grand vent s’éleva dans le nord à l’heure désignée. Nous sortîmes du fleuve à pleines voiles. J emmenai jusqu’à dix lieues au large la chaloupe et son pilote. Là, je lui donnai cent vingt francs dont il parut fort satisfait, et je le renvoyai à Bordeaux : mais avant de partir il voulut obtenir une réponse à la lettre qu’il m avait remise. « Dites au négociant qui » vous envoie , que vous m’avez vu sous * voile en mer partant pour Saint-Do- » mingue. Votre conscience est à l’abri par » là de tout reproche, puisque rien n’est » plus vrai.» — a La réponse venue de si » loin paraîtra singulière.» — Allez, conti- » nuai-je, le reste me regarde; je couvre votre » mission de ma responsabilité.» Le pilote s’inclina, partit, et reprit la route du fleuve avec le même vent qui nous favorisait en haute mer. ^
A quatre heures du soir, comme nous étions poussés dans l’ouest -sud -ouest, on m’annonça l’apparition d’un grand bâtiment.
Monté dans la hune je reconnus de suite que c’était une frégate anglaise. J’ordonne le branle-bas et me dispose au combat. Je fais signal aux plus forts navires que j’escortais de former la ligne de bataille sans nous écarter de notre chemin. La frégate ennemie voyant cette manœuvre tint le vent, et nous laissa la voie libre.
Nous naviguions par un très-beau temps ; mais le 3o avril , étant dans l’est à quarante lieues de Saint-Domingue, vers les deux heures après-midi , nous découvrîmes une autre frégate anglaise directement devant nous, se tenant en travers, ses basses voiles carguées. Nouveau branle-bas de notre part. J’ordonne au Monsieur de battre l’ennemi par bâbord, et à la Sirène d’attaquer en poupe ,• je me dispose à la combattre par tribord. Je force de voile. La frégate prend sa rouleau sud en laissant tomber ses voil^g basses. Je 1 atteins en peu de temps. Croyant être secondé je l’attaque avec vigueur par une volée ; je reçois la sienne sans avarie , bien que tirée
DÜ CA PFTÀ INE LANDOLPHE. 269
sur mes mâts : ripostant par une seconde , je m’aperçois avec une douleur aisée à comprendre que les deux navires, au lieu de m'appuyer , prenaient la fuite dans l’ouest. Navré d’un si cruel abandon , j’eus bientôt formé la résolution de m’échapper au nord, et virant de bord très- promptement , j’eus plus tôt orienté mes voiles que Pennemi qui ne prévoyait aucunement cette manoevre.
Toutefois la frégate voulut prendre exemple sur moi pour me donner la chasse avec toute
sa voilure , mais la marche de mon navire supérieure à la sienne me dégagea de sa poursuite.
Malheureusement la route que je suivais dans l’ouest-nord- ouest me conduisait sur les écueils des Cayes d’ Argent, et je ne pouvais changer de direction sans me retrouver sous la volée de la frégate. J’eus l’idée de faire, à dix heures du soir, une fausse route au nord afin de passer auprès des îles Turques : ce projet me réussit fort mal, car à huit
heures la Chimère toucha les roches, et nous donna de si fortes secousses que nous gardions avec peine l’équilibre sur le pont : jé pensais la voir s’ouvrir à chaque minute. C’était non seulement la seconde fois , comme on doit se le rappeler, que cet accident m’arrivait , mais précisément au même mois , au même jour, à la même heure , au même lieu, et dans la même circonstance (1), puisque c’est le 3o avril 1779 , à*huit heures du soir, que , poursuivi par la frégate la Mégère , j’échouai sur les Cay es- d’ Argent.
L’équipage , frappé d’effroi, voulait confier les canots et la chaloupe aux flots, et déjà les palans allaient servir lorsque je m’opposai avec violence à sa volonté , le menaçant de diriger sur lui une pièce de canon s’il me quittait. J’observai que le navire ne prenait pas une goutte d’eau; qu’en jetant, hors quatre pièces, les canons à la mer, et vidant
(1) "Voyez page i83 de ce volume.
DU CAPITAINE LANDOLPHE. 2 J ï
les futailles pour en pomper l’eau, le salut semblait certain. On prêta l’oreille à ce langage et l’exécution suivit mes ordres.
A dix heures le navire étant allégé , les ondulations l’élevèrent au-delà des roches, et bientôt la sonde annonça quinze brasses. Nous flottions sur les lames, ce qui combla de joie l’équipage. On déploya la misaine ; on marcha vers l’ouest sous cette légère voilure, faisant une lieue à l’heure. A deux heures du matin on ne trouva plus de fond; dès lors je me crus délivré des écueils. Ayant déployé les quatre voiles majeures, on gouverna (1) dans la partie de l’ouest-sud-ouest jusqu’au jour. Nous ne vîmes alors ni vaisseau ni terre. J’avais droit de pester contre les Anglais , et je m’en acquittai à la satisfaction de tous ceux qui m’entendirent.
Je donnais un libre cours à mes réflexions sur le double évènement des Cayes d’argent et sur la bizarrerie de certaines rencontres ,
( 1 ) Les marins font presque toujours ce verbe neutre.
quand je commandai d’augmenter la voilure en gouvernant au sud-ouest *, afin de m’assurer de la position de Saint-Domingue. Nous faisions près de quatre lieues par heure. A midi je reconnus le Vieux-Cap. Nous marchâmes vers le Cap-Français toute la nuit. Le lendemain 2 mai, l’on était parle travers de la Grange, et à deux heures après midi nous entrâmes au port, en présence des habitants et des officiers de marine, qui nous congratulèrent sur notre arrivée, car le matin meme à six heures une escadre anglaise avait levé le blocus du port.
Je mis de l’empressement à savoir des nouvelles des bâtiments que j’avais escortés jus-
* Cet ouvrage pouvant être utile aux navigateurs , les autres lecteurs m’excuseront d’employer si fréquemment les expressions qui ont rapport aux vents et à la marclie des vaisseaux. Peut-etre que les uns trouveront l’intérêt d’une histoire où ceux-ci ne verront que l’aridité d’un journal. Ce dernier point est peut-être aussi une vérité dont, pour plaire à tous, je ne saurais sauver l’inconvénient.
qu’au moment de mon action avec la frégate ennemie. Aucun n’avait paru. Je présumai qu’ils s’étaient dirigés vers le Port-au-Prince ou Saint-Marc; mais le jour suivant ils arrivèrent , à l’exception du Monsieur.
J’allai voir MM. Russi et Gauget qui devaient me fournir des renseignements sur letat du commerce. Ils me conseillèrent de hâter la vente de ma cargaison si je voulais obtenir de gros bénéfices. Je louai un trèsvaste magasin de trois mille six cents francs par mois; j’y déposai les vins, les farines, etc. Je tombai des nues en voyant acheter les barils de farine quatre cents francs chaque, et les barriques de vin neuf cents. Tout fut enlevé en un moment. On peut juger de l’avantage que je recueillais de ces marchandises, malgré le fret et l’assurance, en considérant que chaque baril de farine coûtait à Bordeaux trente-deux francs, et la bar-
rique de vin cinquante. Il faut encore ajouter à cette considération que les produits de fa vente furent consacrés à l’achat de cafés, t. i. 18
que je payais neuf sous la livre et que je vendis plus tard en France cinquante sous. Cet énorme gain s’étenditsur les toiles, mouchoirs, indiennes, mousselines, basins, chapeaux , souliers, etc., où je n’avais pas moins de deux cents pour cent de bénéfice.
Les navires que j’avais convoyés profitèrent des mêmes avantages, car depuis près d’un an aucun navire français n’était venu dans la colonie. Il y avait donc, avant notre arrivée, une disette complète de marchandises. A peine la vente des autres cargaisons était-elle opérée, deux cents bâtiments de France, escortés par la flotte de M. de Grasse, vinrent mouiller au port de cette ville; ils étaient encombrés de marchandises et de denrées de toute espèce. Cet immense transport en fit tellement baisser le prix qu’il fut malaisé de les vendre au taux de rachat en France. Devleur côté, les négociants du Cap augmentèrent la valeur des cotons, sucres, cafés, etc. ; ce qui aggrava le malheureux état des capitaines nouvellement venus : aussi la
DIJ capitaine LANDOLPHE. 275
plupart mirent- iis leur cargaison en vente judiciaire, afin de remporter au moins en échange quelques denrées coloniales. Ce convoi était le plus considérable qu’on eût encore vu dans ce pays.
Un mois après mon arrivée au Cap, plusieurs négociants de cette ville reçurent de la Jamaïque la nouvelle de la prise du Monsieur par la frégate anglaise le Diamant de 44, que commandait le fils de l’amiral Parlier. C était celle que j’avais commencé de combattre, et que j’aurais infailliblement enlevée si le capitaine Chicou , commandant le Monsieur y et son collègue m’avaient soutenu selon leur devoir. Le Diamant , perdant l’espoir de m’atteindre, avait cessé de me poursuivre afin de s’attacher aux navires de mon escorte. Le Monsieur tomba bientôt en son pouvoir, fut conduit à la Jamaïque et vendu quinze cent mille francs. Cette friste nouvelle produisit une vive sensation parmi les commercants du Cap.
Lorsque j’eus établi tous mes comptes de
vente et d’achat, je fis pour les divers propriétaires trois parts des marchandises nouvelles * , qui furent chargées sur trois différents navires, le mien compris. J adressai les factures et les connaissements, relatifs aux pacotilles, à mes commettants par la voie d’un navire neutre danois.
Il fallut encore une fois songer à remplacer l’artillerie sacrifiée dans mon échoument ; mais avant d’agir je présentai une requete au procureur- général de l’amirauté, en le priant de nommer d’office des capitaines et des charpentiers autorisés à visiter la Chimère. Ce fonctionnaire y eut égard; la visite
étant achevée, on décida que la frégate pouvait entreprendre un voyage de long cours. Je reçus un double du procès-verbal qui fut dressé à cette occasion et enregistré au grefle de l’amirauté.
* Le café, première qualité, me coûtait 8 et 10 sous la livre ; les plus beaux sucres terrés 53 et 5 6 francs le quintal , et les cotons i o5 et i i.o francs meme poids.
Ayant pris un chargement de trois cents barriques de sucre, deux cents milliers de café , cent cinquante balles et ballots de coton que je fis placer en bastingage (i), j’achetai quatorze canons de 12 et deux cents boulets de ce calibre. J’eus donc dix huit pièces en batterie, avec six de 4 fi116 j’acquis d’un bâtiment condamné. Celles-ci furent placées comme artillerie légère sur le gaillard d’arrière.
Comptant surune marche supérieure, bien armé , ayant à bord cent trente hommes d’équipage pleins de valeur, je ne craignais aucun corsaire; j’avais même résolu de partir seul en aventurier pour la France, quand M. de Grasse fit prévenir tous les négociants et capitaines qu’il mettait plusieurs vaisseaux de guerre et frégates aux ordres de M. le comte
(r) Abri contre le feu^de Tennemi , que Ton établit sur les plats-bords des vaisseaux , frégates , ou autres bâtiments de guerre, ainsi que sur les tablettes des fronteaux de gaillards et dunettes.
*ï 7 8 / MÉMOIRES ,
de Boisderud, commandant V Actionnaire de 74 ? pour prendre sous sa protection tous les bâtiments désireux de son escorte. Il s’eu trouva cent vingt, auxquels je pris le parti de m’unir,.
Pour être compris dans la flotte et recevoir une feuille de signaux, je me rendis à bord de F Actionnaire. Un officier de f 'étatmajor, après diverses questions sur mon navire, sa force et son équipage, me dit de venir le jour suivant parler au commandant. Celui-ci me fit répétiteur de ses signaux en m’adressant ces mots : «Je sais que votre » navire est bon voilier; vous accompagne- 3) rez la frégate la Renommée de 44* Vous 3> irez souvent à la découverte. Recevez à la >> fois la feuille de mes signaux et celle que » je destine à toute la flotte. Cette dernière » feuille est cachetée; vous ne l’ouvrirez que » dans les deux cas d’une séparation d’avec » le convoi , ou d’une rencontre de l’ennemi. » Soyez prêt à sortir du port sous trois
» jours.» Etant ainsi désignée sous le nom de bâtiment d’escorte, la Çhitftpre prenait le rang de frégate du roi. ,
La flotte appareilla le troisième jour. Je reçus l’ordre de m’avancer vers les îles des Cayques et des Débouquements, et de revirer de bord sur l’escadre s’il n’apparaissait aucun navire anglais , ce qui fut exécuté ponctuellement.
On suivait la route de France. Nous étions
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à garante degrés de latitude et à cent lieues dans l’est des îles Bermudes. Un furieux coup de vent de sud-ouest nous tourmenta plus de vingt-quatre heures. Le calme ayant succédé à la tempête, op ne vit au loin aucun signe de désastre; seulement la mer restait encore fort agitée. A deux heures de l’aprèsdîner, un coup de canon tiré du vaisseau V Union de 7/*, armé en flûte (1), me surprit
(1) Gros bâtiment de charge , à fond plat, dont on se sert ordinairement en mer pour transporter des vivres et des munitions.
2 8o 5 MÉMOIRES
extrêmement^' son boulet passa entre les deux principaux n$âts de la Chimère . J’en appris la cause en même temps que je vis ce vaisseau couler à fond. Je fis tirer , à mon tour, un coup dé canon de détresse pour annoncer sa perte au général, qui donna l’ordre aux
vaisseaux et frégates de mettre en panne , et
i ^envoyer leurs embarcations aux naufragés.
Sept cent cinquante hommes flottaient alors sur les cages, les mâts, les futailles vides, etc. : presque tous furent sauvés; j’en recueillis trente-sept dans ma chaloupe ; c’est tout ce qu’elle pouvait contenir. Les effets des matelots et la fortune des passagers dont plusieurs étaient possesseurs de trois cent mille
francs en or, disparurent sans retour en vingt minutes sous les flots. Qu’on juge de leur désespoir !
Le vent changea du côté de l’ouest et du nord-ouest. La mer était belle et le temps serein. Tous les matins je recevais l’ordre de forcer de voiles en devançant la flotte de cinq lieues, et de m’y rallier en voyant l’ennemi.
?>U CAPITAINE LANDOLPITi:. 201
Chaque soir je revenais prendre place à l’aile gauche du convoi. J’exécutais avec d’autant plus de plaisir ce commandement , que la Chimère doublait aisément la marche des autres vaisseaux.
Ayant aperçu par la latitude de Brest, à
cent lieues dans l’ouest, un bâtiment que
j’atteignis bientôt, je lui fis tirer un coup de canon en arborant le pavillon français. Il répondit par le pavillon suédois. Étant à la portée de la voix, je l’interrogeai. Après qu’il m’eut fait connaître son dessein d’aller à Lisbonne f et m’avoir assuré de l’absence de bâtiments de guerre ennemis sur son passage , je dis au capitaine de se rendre auprès du commandant de la flotte, pour lui fournir la même explication et d’autres renseignements s’il les exigeait. Le Suédois, feignant d’écouter mon invitation , suivit une route directe pendant trois lieues; mais, dès qu’il se vit à cette distance de moi , il prit un chemin tout opposé.
Cette conduite me devenait plus que sus-
pecte. Je virai de bord en courant sur lui à toutes voiles. Secondé par un grand vent, je faisais quatre lieues par heure; je le joignis en peu de temps. Je lui tire un coup de canon dans la mâture, en lui adressant des reproches de s’être écarté de ce que je venais de lui prescrire. Il s’excusa de ne m’avoir point compris. Cette excuse n’ayant rien de valable à mes yeux, je le contrains de se diriger vers le général, et je l’accompagne.
Aussitôt que M. Boisderud m’eût entendu : v.< Continuez de chasser en avant, me dit-il , » je prends soin de ce navire; il sera visité » scrupuleusement : en attendant je vais le » placer sous la surveillance d’une frégate « qui saura bien l’empêcher de s’éloigner. » En effet je l’aperçus , le lendemain à la pointe du jour , escorté par une frégate.
A onze heures du matin , j’en vis un autre envers lequel j’agis comme avec le suédois. Celui-ci se déclara danois , venant de Copenhague , allant sur son lest dans les Échelles du Levant. 11 avait été visité quel-
qu«s heures auparavant par un vaisseau anglais de y/J.? qui faisait partie d une escadre de vingt-un vaisseaux croisant dans Fouest de File d’Ouessant, et à Fentrée de Brest. J’emmenai ce navire à M. Boisderud. Le commandant ayant reçu la déclaration de ce capitaine fit changer la destination du convoi. On eut ordre d’aller à Bordeaux on à Rochefort. Mais dans la nuit, les vents tournèrent au sud-est et au sud; ils devinrent aussi contraires que violents : ils augmentèrent si fort que Fon ne put porter de voile; ce qui donna lieu de présumer que Farinée navale anglaise avait levé le blocus de Brest. Nous prîmes de nouveau cette direction , et nous entrâmes dans la rade vent arrière et sans voile. Toute la flotte laissa tomber ses ancres, n’ayant à regretter que la perte si déplorable du vaisseau V Union.
Pour moi, qui étais un peu écarté du convoi et privé de pilote côtier , je passai dans le Toulinguet, lieu d’un accès difficile et dangereux, en ce qu’il faut longer de très-
près les rochers qui excèdent la hauteur des mâts. Heureusement qu’en suivant bien la route indiquée sur la carte on arrive à la rade. Je mouillai auprès de V Actionnaire.
Aussitôt M. Boisderud m’envoya chercher dans son canot par un officier. Je lui remis la feuille cachetée des signaux. Après m’avoir adressé des éloges trop flatteurs sur ma conduite, il me pria de dîner avec lui.
Je restai dans le port de Brest jusqu’au 1 5 janvier^ ainsi que tous les bâtiments de commerce; car les vents de sud et sud-ouest ne cessèrent de souffler avec impétuosité durant cet intervalle. Mon correspondant , M. Ozenne, vint me voir; il s’embarqua sur ma frégate qui se rendait à Bordeaux, parce que la majeure partie de son chargement était adressée aux négociants de cette ville.
Plus de trente bâtiments appareillèrent avec moi, les uns pour le même lieu, quelques autres pour Nantes, et le reste pour la Rochelle. Il y avait grande apparence que les vents de nord-ouest et d’ouest, régnant en ce
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moment, nous seraient favorables dans la traversée. Je pris un très-habile pilote côtier qui reçut de moi trois cents francs pour me conduire dans la rivière de Bordeaux. Dieu ! que ïeséléments sont inconstants! Nousétions en vue de ce fameux fleuve, et voilà tout-àcoup que le vent s’élève, et accroît sa furie d’une manière épouvantable. Le pilote, connaissant tout le danger dont nous sommes menacés, refuse d’avancer de ce côté, parce qu'il fallait passer sur des rochers où la mer brisant, blanchissait d’écume ; ce qui m’obligea d’aller au large, au plus près du vent, sous les quatre grandes voiles, et de prendre tous les ris.
Ne voyant aucun port ouvert, je côtoyai le rivage d’Àrcasson , frémissant d’être Üiglouti dans les sables d’un bord si dangereux. Les coups de mer devinrent tellement effrayants qu’ils nous jetaient deux pieds de sable d épaisseur sur le pont, quand la sonde nous donnait quatorze brasses ou soixantedix pieds de profondeur. Nous aurions infail-
liblement péri, si le vent n’eut tourné brusquement à Fouest-nord-ouest; alors l’espoir des matelots fut ranimé. On gouverna au sud et sud-sud-ouest , en nous éloignant d’Àrcasson. Le vent qui soufflait toujours avec furie m’emporta le petit hunier; mais l’habileté des matelots parvint à le remplacer ; c’est à cette voile que je dus le bonheur de trouver un asile au port du Passage , côte d’Espagne , près de Saint-Sébastien.
Le lendemain on plaça par mon ordre un pavillon français sur le sommet de la trèshaute montagne , située à l’ouest de cette rade , pour indiquer aux autres navires qui m’avaient suivi le lieu de relâche que j’avais atteint. Ce signal eut un heureux effet, presque six bâtiments , bien maltraités, entrèrent au port dans la même journée. Le jour suivant , sept autres , dont un avait perdu son mât de hune, arrivèrent au même refuge.
Pendant cette calamité terrible, M. Ozenne, couché dans ma chambre , recommandait son
ame à Dieu. Dès que son pied eut touché le rivage , il me sauta au cou , me souhaita bon voyage, en me disant que jamais la fantaisie ne lui reprendrait de courir la mer. Il prit soudain la poste pour Bordeaux.
M. Gabarus, consul français dans cel te ville, voyant la réunion de quatorze capitaines, nous dit : <c Messieurs , FEternel vous a tiré » visiblement d’un naufrage inévitable; iïfaut » le remercier d’une manière éclatante de ce » divin témoignage de sa bonté. Faites célé- » brer en commun une grande messe en
» musique, et chanter un Te Deum avec
» pompe. »
Cela fut exécuté selon les conseils de M. Gabarus ; la messe et les cierges coûtèrent trois cents francs : nous observâmes que les prêtres n’étaient pas moins joyeux que nous de cette auguste cérémonie (1).
(1) J’adoucis un peu ce trait, bien que j’aie le scrupule de ne pas commettre la moindre infidélité. J’écarte seulement les répétitions oiseuses.
Nous restâmes long-temps à Bordeaux. Nul autre capitaine que moi ne voulait sortir seul de ce port. Tous me firent considérer qu’en partant sans être accompagné , j’encourrais le blâme universel si je tombais au pouvoir de l’ennemil On décida que Ton s’adresserait par écrit à la chambre de commerce, en la priant de solliciter du commandant d armes de Rochefort un bâtiment de guerre pour nous escorter. Nous signâmes tous la lettre. Cette chambre nous répondit que le commandant d’armes n’avait osé prendre sur sa responsabilité de distraire de 1 escadre le navire que nous appelions de nos vœux, mais qu’il allait en instruire le ministre.
Le 20 mars, parut la frégate V Active sous le commandement de M. le comte de Puységur , qui fit tirer un coup de canon en arborant la flamme d’ordre. Nous allâmes tous à
son bord. Il nous annonça qu’il partirait le lendemain , et nous délivra des feuilles de signaux imprimées. Puis s’adressant à moi : « Vous, M le capitaine de la Chimère , vous
v répéteriez mes signaux; vous servirez d’es- » eorte , et si une frégate ennemie nous at- » taque , nous la combattrons ensemble. » Le 2i , jour de l’équinoxe , tous les vaisseaux appareillèrent et quittèrent le port avec des vents de sud violents *. Plus nous étions écartés des côtes d’Espagne , plus ces vents acquéraient de force , et presque aucun bâtiment ne pouvait supporter de voile. Vers midi le mauvais temps empirant encore , nous cessâmes de voir V Active. J’é tais à quatre lieues en avant de la flotille , faisant à-peu-près sans voiles quatre lieues à l’heure. Je reconnus à six heures la tour de Chassiron ; je voulus entrer dans la rade des Basques. Le vent augmentant toujours, je fis serrer la voile et gouverner, la sonde en main. Guidé sur le feu de la tour, je longeai d’un peu trop près le banc de roches Antiochat , situé au pied de la côte ; ce qui eut pour effet
* Nous priâmes en vain le commandant d’attendre un jour, à cause de l’équinoxe,
Tf I. 19
de nous faire essuyer une lame sourde qui nous couvrit d’eau 7 en jetant cinquante hommes de l’autre côté du bord. Je fus précipité sur une pièce de canon dont l’affût me causa une blessure très-grave au menton *. Plusieurs matelots reçurent aussi de fortes contusions.
Toujours poussés par la tempête , nous eûmes le bonheur de mouiller à deux heures
if» ,
du matin sous la volée du fort de la petite île d’Aix. Au point du jour ? nous fûmes extrêmement étonnés d’être sur la rade où s’arrêtent tous les vaisseaux de guerre sortant de Rochefort , pour recevoir leur artillerie et compléter leur chargement.
Ici finit cette campagne dans une frégate • qui courut de grands périls. Mes infortunes étaient moindres que les malheurs qui m’entouraient. Plusieurs navires venaient de périr corps et biens sur Tîle de Rhé , et la cote de La Rochelle. Des quatorze bâtiments sortis
* Elle a près de trois pouces de long.
avec M. de Puységur, un seul avec la Chimère s’est tiré de cet effroyable coup de vent d’équinoxe. L’Active put arriver à Brest. Parmi les navires naufragés , deux furent jetés dans les vignes de file de R hé; ils avaient franchi un banc de rochers au sud et sudsud -est; on les vit échoués à près d’une demi-lieue de la mer (i). Les habitants ne revenaient pas de leur surprise d’un semblable évènement , car il était inoui. Il fallut démolir ces bâtiments sur la place, en ce qu’il devenait impossible de les remettre à
fl — f. ' ' N»
(i) Dans un naufrage à la fin de décembre 1794 sur la rade de Cherbourg, j ai aussi vu f quelques jours apres , la chaloupe de mon bord dans les terrés, a plus d’un quart de lieue du rivage. Ce coup de veut ou plutôt cet ouragan dura trois jours. De deux cents navires ancres sur cette rade, deux seuls purent tenir à la mer; c’étaient la grosse frégate la Carmagnole , sans armement et sans mâture, et le vieux vaisseau le Brillant , également privé de ses mâts , qui servait de ponton. Mai« ce que raconte ic le capitaine est encore plus extraordinaire.
l’eau. Les équipages furent heureusement sauvés.
Mon capitaine en second , Porteau, m a.; vait depuis peu demandé son congé, afin de remplacer son collègue de l’un de ces deux navires , qui venait de mourir , et gagner par là trois cents francs. Je m étais efforce de le détourner de cette résolution , en lui rappelant l’avantage de naviguer sur un bon vaisseau plutôt que sur un faible. Le malheureux, courant sans s’en douter à sa perte, mit tant d’instance à me supplier , que le congé fut accordé. Il y avait trois jours qu’il était sur l’autre bord quand il échoua. Voyant sa position désastreuse , il tenta de se sauver ; mais en sautant sur des ceps de vigne il se cassa les deux jambes. Il demeura dans cet endroit et dans les souffrances que l’on doit imaginer, depuis deux heures de la nuit jusqu’à six, que des habitants attirée par ses cris l’enlevèrent sur un brancard. Le pauvre Porteau se rappela trop tard mes conseils , il ne put éviter la fatalité qui 1 entraînait.
J’appris encore avec un mortel déplaisir que plusieurs bâtiments de notre flotte , ayant pris le feu de la tour des Baleines pour celui de la tour de Chassiron, firent naufrage sur le banc de roches qui porte le premier nom *, pensant entrer dans la rade des Basques ; affreuse erreur qui rendait leur perte infaillible. Cet évènement fut pour ma tète une source nouvelle de réflexions. Une flotte très-
nombreuse traverse l’Océan et ne perd au milieu d’une tempête qu’un seul vaisseau. Après trois mois d’attente au fond d’un port de France, quatorze navires essuient un coup de vent qui en submerge ou brise douze dans le trajet d’une centaine de lieues, et sur les deux qui ont lutté avec avantage contre les efforts multipliés des vagues en courroux, le mien est encore le moins maltraité. Mais ces réflexions ne devaient pas se borner là; j’ai bien d’autres choses à mettre en lumière- Ayant passé huit jours sur cette rade, je - - * -
* Banc de roches de la tour des Baleines.
tendis les voiles pour Bordeaux , où j’arrivai sans accident vers les premiers jours d’avril. La Chimère y fut déchargée et mise à la disposition de MM. Simon Jeauge et Dupuis , négociants. Tous les autres commerçants intéressés dans la frégate reçurent mes comptes.
Au bout d?un mois, je pris le chemin de la capitale; j’y revis M. Brillantais, de Saint- Malo 7 mon ancien correspondant pour l’armement de la Négresse . Nous concertâmes le dessein d’armer un navire destiné au voyage des côtes d’Afrique^ sous le pavillon d’Autriche. J’allai pour cet objet en Hollande A mon passage, un négociant d’Anvers me fit naturaliser autrichien. Arrivé à Amsterdam , je vis MM. Fiseau, banquiers, que l’on instruisait de ma mission, et sur lesquels j avais des lettres de crédit. Ils m’apprirent que deux* navires de l’amirauté étaient en vente au port de Middelbourg et m’engagèrent à passer en Zélande afin de les visiter. Ils me donnèrent aussi des lettres pour
M. Vandenbosc. Ce négociât, qui parlait très-
bien français, me dit que la vente devait s’effectuer sous huit jours, et que si les objets
convenaient à mon dessein il fallait sur cela
garder un profond silence
Ces deux navires se nommaient 1 Attente et F Espérance; je les trouvai conformes à mes désirs, mais on voulait les vendre ensemble. Je consentis à les acheter en disant à M. Vandenbosc que j’armerais celui qui semblerait plus propre à l’expédition, et que je me déferais facilement de
l’autre, en ce que plusieurs capitaines fran¬
çais souhaitaient de se faire naturaliser autrichiens, afin de naviguer avec sûreté dans tout le cours de cette guerre donjon ne pouvait prévoir le terme. « Vous avez rai- « son , observa le négociant , et si M. Bril- » lantais y apporte quelque obstacle , je » prendrai pour mon compte celui que vous » refuserez comme inutile. » Il me demanda combien je les estimais. « C est un
» marché avantageux, répondis-je, s’ils sont
» adjugés à vingt mille florins. »
Nous nous acheminâmes vers la salle d’audience ; nous pénétrâmes dans celle des ventes où déjà la foule était rassemblée. Les négociants écrivaient et cachetaient leur enchère. Craignant d’avoir porté trop bas mon évaluation j’éprouvais des inquiétudes sur le résultat de l’opération, quand le dépouillement du scrutin donna l’avantage de cinq cents florins à M. Vandenbosc. Tous les concurrents se lèvent en apprenant que l’achat est en faveur d’un jeune étranger présent , et ne cachent pas que , s’ils fussent entrés dans quelque soupçon de mon secret , je n’aurais point eu le même motif de m’applaudir d*e cette acquisition.
Je pris le commandement du meilleur de ces deux navires * en juillet 1782 • M. Brillantais lui donna le nom de la Charmante - Louise . Il fut réparé, et chargé pour le Bénin. M. Vandenbosc, devenu mon correspondant, me fournit les fonds qu’exigeaient les répa-
L autre fut alors vendu aussi cher que les deux ensemble.
rations et l’armement. Je fis venir de Nantes
des officiers de ma connaissance, ainsi qu’un
chirurgien que j’avais emmené sur mon bord dans l’une de mes dernières campagnes. Il me fallait quarante-cinq matelots , que je ne trouvai pas à Middelbourg. M. Vandenbosc me conseilla de faire avec lui-même le voyage d’Ostende. Là , je vis d’excellents hommes de mer, qui me suivirent à un prix moindre qu’en France. Mon équipage fut bientôt complet ; il se composait de soixante-cinq individus dont un tiers était français, et les deux autres flamands et hollandais. Vingt-deux canons de 6 formaient notre armement.
Revenu à Middelbourg, je reçus toutes mes provisions de campagne. Le i5 décembre, je sortis de ce port et mouillai en rade afin de profiter des premiers vents favorables. Je tenais de M. Vandenbosc un très-bon pilote connaissant également les côtes de Hollande, d’Angleterre, et tous ces bancs de sables si dangereux dont elles sont semées. Cet
homme devait me conduire au-delà du Pas-
de-Calais; mais il était convenu qu’à l’entrée de la Manche je le renverrais sur le premier
bâteau pêcheur, voisin d’un lieu de débarquement. Cette occasion ne s’offrit point. Je commençais à croire que je serais forcé de l’emmener au Bénin. Déjà j’étais à soixante lieues dans l’ouest du Pas-de-Calais, lorsqu’on aperçut un grand navire qui venait de notre côté. Je fis mettre pavillon en berne. Le bâtiment cingla sur moi. Il arbora pavillon danois; il venait de Saint-Thomas et allait à Copenhague. Il consentit très-volontiers à prendre le pilote sur son bord. Celui-ci reçut
de moi , avec une gratification, un billet qui
l’autorisait à toucher la somme arrêtée pour son pilotage. Il parut très-content et m’accabla de remercîments. Le canot qui l’avait
mené au Danois étant revenu et embarqué, nous mîmes toutes les voiles dehors.
Le lendemain , sur les dix heures du matin , le ciel était traversé par des grains qui rendaient la mer difficile. Un assez fort bâtiment, dont le grand mât paraissait tombé,
DU CAPITAINE LANBOLPHE.
fut aperçu marchant sur nous : il portait pavillon autrichien. Il s’approcha de mon bord pour me demander du secours; il voulait, à l’entendre, replacer son grand mât brisé. Mais je découvris que ce mât qui devait être en pièces flottait sans cassure, traîné parle navire , et que le chef" de ces marins plaintifs n’était qu’un rusé corsaire anglais ; alors je lui dis : « Retire-toi soudain, car les secours « que je prodigue à des malheureux tels que » toi sont des coups de canon : tu vois ces » pièces braquées et les mèches allumées ; si
tu as quelque envie d’en voir l’effet, tu » peux avancer. »
Cette résolution était trop claire pour qu’il conservât le moindre doute sur notre intention ; il vira de bord en s’écriant que c’était avoir une étrange obligeance que de repousser à coups de canon de braves gens qui n’imploraient dans leur malheur que la pitié. Le corsaire avait à peine fait une lieue que je le vis remâté , donnant la chasse à un bâtiment plus fort que le sien.
3oO MÉMOIRES
Je continuai ma route vers les côtes d’Afrique. J’entrai dans le fleuve du Bénin vers les premiers jours de janvier 1783 : je le remontai jusque auprès de Gathon où j’établis mon comptoir (1). Mes marchandises furent vendues bien plus tôt que je ne l’imaginais: les ayant remplacées par trois cent quatrevingt-dix noirs des deux sexes, je descendis la rivière à la fin d’avril. Je savais que les approches de la mauvaise saison ne se feraient guère sentir avant trois semaines. Rempli de sécurité , je mets à la voile. Hélas! les memes évènements qui m’avaient retardé dans ces lieux , cinq ans auparavant , se reproduisirent y à de légères différences près. A u risque de lasser mon lecteur , il faut bien que
(1) Quoique les comptoirs appartiennent aux nations et les factoreries aux marchands , je me décide à laisser ce mot que le capitaine emploie toujours, ainsi que tous les marins. Celte remarque doit suffire pour justifier quelques expressions qui ne paraîtraient pas rigoureusement exactes ; c’est ce que j’ai déjà déclaré dans une autre note.
DU CAPITAINE LÀNDOLPHE. 3oi
je les rapporte; peut-être même que plusieurs navigateurs m’en sauront gré.
J étais déjà parvenu à la première barre quand les vents, venant à souffler dans le sud-ouest et le sud , contrarièrent ma direction. La marée montait, je tâchai de louvoyer pour gagner le vent ; mais ce fut en vain , le flux était trop violent. Tout-à-coup le mouvement du reflux s’opère. Je cherche à rentrer dans la rivière ; il n’était plus temps, j’échoue : heureusement la mer offrait peu d’agitation. Le navire , qui tirait dix pieds et demi d’eau, n’en avait que neuf autour de lui ; ce qui formait un enfoncement de plus de dix-huit pouces. Au retour de la marée , je fus remis à flot et je revins au fleuve.
Je comptais sur des vents de nord-est, mon espoir fut trompé : j’essayai toutefois une nouvelle sortie avec toutes les voiles déployées. Ayant gagné une lieue au vent en louvoyant, je me croyais à l’abri du danger, lorsque j’ai la douleur d’échouer encore sur la dernière barre en dehors. Je suis contraint
d’amener les voiles par une mer irritée. Les vagues poussent le navire en travers sur les bancs de sable, avec des secousses terribles. Cojnme elles roulaient sur le pont et menaçaient de nous engloutir, je fis clouer les prélarts (i) sur les panneaux.
J’espérais que le flux nous serait favorable
pour reprendre la route du fleuve; nouvelle
erreur! les courants m’entraînèrent dans le sud. Le vent s’étant apaisé , je n’osais laisser tomber l’ancre , de peur de voir enfoncer le bâtiment par la secousse que produisait chaque ondulation. Trois jours nous tinrent
de cette manière dans de continuelles alar-
mes. Enfin , un orage s’élevant au sud-est et la mer montant , le vaisseau commencé à sillonner le sable; je fais élever de suite les quatre grandes voiles , et j’ai le bonheur de rejoindre le fleuve , mais fort inquiet sur le moment où j’en pourrais sortir.
(i) Carrés de grosse toile goudronnée dont on couvre les écoutilles, afin d’empécher Peau d’y pénétrer.
DU CAPITAINE LANDOLPIIE. 3o3
IN’ayant en ma possession de vivres que pour six semaines, comment nourrir quatre cents personnes jusqu’au mois d’octobre?
c’était une de mes tristes réflexions. Peut-être arrivera-t-il bientôt quelque vaisseau qui m’apportera des secours : c était une autre idée ou je me plaisais à rencontrer une lueur de consolation.. Touché de ces pensées diverses, je remontai la rivière jusqu’à la rade vde Régio pour trouver un sûr asile contre les mauvais temps.
Le jour suivant, une pirogue se présente portant pavillon blanc , armée de dix pierriers sur pivot et montée par cinquante hommes en armes. Leur chef, âgé de quarante-cinq à cinquante ans, se rend à mon bord et me tient ce discours : « J’apprends » que tu n’as pu franchir la barre, et que tu » es en relâche ici jusqu’au retour du beau » temps. D’après cet avis, déjà parvenu aux » oreilles du roi Bernard à qui cette pirogue » appartient, je m’empresse en son nom de » t’offrir toutes les provisions que tu souhai-
î) teras durant ton séjour. » Après m’ètre confondu en remercîments de son procédé je lui dis que je n’avais de ma vie entendu parler du roi Bernard , bien que ce voyage fût le quatrième fait en ces lieux. « Hé bien, » me répond-il avec beaucoup de tranquillité , « le roi te fournira les preuves qu’il
» donne /dans son affection , la préférence
» aux Français sur toutes les nations, et c’est » pour cela qu’il fait arborer à sa pirogue le » pavillon de France. »
Comme cette pirogue contenait un grand nombre d’ignames , je voulus les posséder-, il consentit avec plaisir à me les vendre , en ajoutant qu’il me les apportait dans l’inten¬
tion de commencer un trafic avec moi. J’en achetai trois mille au-dessous du prix de ' celles que j’avais payées jusqu’alors. Ensuite il alla , me dit-il , rendre compte au roi Bernard de l’excellent accueil qu’il venait de recevoir. , ..
Trois jours après cette visite, il m’arriva deux autres pirogues, dont l’une sortait de
DU CAPITAINE LANDQLPHE. 3o5
Galhon, et l’autre était commandée par le capitaine des guerres, Okro. La première portait deux phidors envoyés par le roi de Bénin pour me témoigner toute la peine qu’il éprouvait en apprenant, avec ma relâche, les dangers que j’avais courus sur les barres. La seconde, arborant pavillon blanc, armée de vingt pierriers et portant cent six hommes, était expédiée par les ordres du roi d’Owhère. Dès que les phidors furent à mon bord, je les fis passer dans une chambre afin d’éviter leur rencontre avec le capitaine Okro, car je connaissais la teinte de jalousie qui régnait entre les deux peuples ? et j’avais intérêt à ménager la protection des deux rois. Okro étant entré dans une pièce tout près de celle dés phidors, je le prévins d’accorder son attention au peu -de mots que j’allais dire à ceux-ci.
« Messieurs, je ne trouve point de termes assez forts pour exprimer combien je suis » sensible au vif intérêt que le roi prend à » mon sort. Puisqu’il offre avec tant de bonté
» de soulager mon malheur, dites-lui que
3q6 mémoires
» je le prie de m’envoyer deux mille pièces de
» differentes marchandises dont j’ai besoin
» pour nourrir, par échange, les quatre cents » individus de mon navire. » Les phidors partirent aussitôt en m’annonçant que, sous huit jours, ils m’apporteraient la réponse de leur maître.
Okro avait entendu ce discours -, il me dit à son tour : « Je vais me rendre auprès du » roi d’Owhère; jejni mettrai sous les yeux » l’embarras de ta position. Sois tranquille ; » je veillerai et ferai veiller à la sûreté de / « ta personne , de tout ton équipage et de » ton navire. J’ai su qu’une grandejnrogue, » expédiée par un prétendu roi Bernard , » était venue à ton bord. Défie-toi de ce beau » roi ; c’est un sujet rebelle à mon souverain ; » nous le prendrons bientôt : avant un mois » sa tête tombera *. Tiens-toi sur tes gardes, )> principalement la nuit : ne laisse aborder
* Il eut en effet la tête tranchée peu de temps après, ayant été fait prisonnier dans un combat.
DU CAPITAINE LAjVDOLPHE.
3oy
» aucune pirogue. Dans huit jours , et pèüt- » être plus tôt , je serai de retour. Je veux « connaître la réponse que te fera le roi de » Bénin; quelle qu’elle puisse être, celui » d’Owhère ne t’abandonnera point , car il » m’a charge dé f environner de tous mes
» secours. »
La semaine étant écoulée, je vis arriver les phidors de Bénin. Ils me dirent que le roi consentait h m’avancer les deux mille pièces de marchandises, mais à condition que mon bâtiment remonterait le fleuve jusque dans la rade de Gathon. Cette condition ne pouvait me convenir, parce que les vapeurs marécageuses qui s’exhalent d’une immense forêt dont elle est presque entourée , rendent cette rade mortelle aux Européens. J’en connaissais trop bien les redoutables effets , ayant vu périr en moins de six semaines , dans mes voyages antérieurs , les trois quarts des matelots de plusieurs navires français , anglais, hollandais et portugais. Je ne montrai pas moins aux phidors toute ma grati-
tude de la proposition royale. Je les renvoyai avec un présent pour chacun.
Okro , arrivé la veille , avait couché à mon bord. Je lui communiquai ma réponse aux deux envoyés ; il l’avait entendue. « Je suis » chargé, dit-il, de te faire conduire , si tu le » veux, dans la rivière d’Owhère. Ton na- » vire sera mouillé devant les appartements
» du roi. Là, tu pourvoiras à tes besoins; tu » y jouiras d’une pleine sécurité en attendant y> le beau temps. Réponds-moi. » J’hésite une minute... J’entre en conférence avec mes officiers sur ces brillantes promesses. C’était peut-être une imprudence de se livrer entre les mains d’un peuple réputé sauvage, et dont le nom m’était seul connu ; mais d’un autre côté , la situation cruelle où nous allions tomber étouffait les soupçons, de sorte que l’on résolut d’accepter l’offre du capitaine des guerres.
Aussitôt que celui-ci fut instruit du résultat de la délibération , il passa sur le pont , ayant à la main un mouchoir blanc qu’il dé-
DU CAPITAINE LÀNDOLPHE.
ploya; il l’agitait dans l’air avec force. Dix minutes après ce signal , quarante pirogues de même grandeur , contenant chacune vingt ou trente hommes, sortirent d’une petite rivière , éloignée tout au plus d’une portée de canon de la Charmante-Louise . Toutes portaient des pavillons blancs ; elles s’avancèrent sur trois lignes avec une incroyable vitesse. Lorsqu’elles eurent entouré le navire , Okro me dit que les pirogues et les hommes étaient à ma disposition; que je pouvais lever mes ancres , fournir des cordes aux nègres pour remorquer mon vaisseau qui, dans trois ou quatre jours, arriverait à Owhère ; qu’aucun accident ne troublerait ma tranquillité.
J écoutai les désirs de ce brave homme. Les noirs formèrent une triple ligne comme à leur apparition; ils chantaient, pagayant en mesure, et le bâtiment, ainsi traîné par eux contre le courant, faisait plus d’une lieue et demie à l’heure.
Okro ayant détaché deux pirogues, j’y fis descendre deux officiers pour sonder en avant
3lO MÉMOIRES
la profondeur de l’eau , ou les eciieils que l’on pourrait rencontrer dans les divers passages. En quitjapt la baie de Régio, nous entrâmes à gauche dans une grande rivière , coulant au sud-est et au sud-sud^est. On y trouve huit, dix et douze brasses; ses eaux sont excellentes; point de roches ni bancs de sable : des bois aussi variés qu’agréables couvrent ses bords. Il est essentiel de gouverner adroitement pour ne point accrocher les » vergues aux branches d’arbres , qui avancent sur tous ces fleuves.
Delà , nous avons passé dans la rivière Jabou *, tout aussi large et non moins profonde que les deux autres. Son cours s’étend de Festsud-est à Fouest-nord-ouest ; il est fort rapide et ne s’arrête point à la marée. Après l’avoir parcourue environ huit lieues, nous Favons
quittée pour naviguer sur un point où elle
perd son nom. Ensuite on suivit le fleuve de Rorodo , qui ressemble à un lac. Il a pins de
* Nom que lui donnent les naturels du pays.
DU CAPITAINE liANDOLPHE. 3ll
deux lieues de large, et sa profondeur au centre est de vingt à vingt-cinq brasses.
Les pirogues avaient beaucoup de peine à remonter contré le courant qui allait à l’ouest ; cela m’a donné lieu de présumer que l’emboucbure de ce fleuve, dans la même direction que celle de la rivière Formose * , est à la mer : nous ne sentions point alors
de marée.
On gouverna durant plusieurs heures à l’est ; nous sortîmes de la rivière de Borodo , entrant à droite dans une autre beaucoup moins large et nommée petite rivière d’Owhère dont de beaux arbres ombragent les rives. Elle coule au s^jd-est sur un fond de douze brasses. Après avoir fait une dixaine de lieues, nous navigâmes sur une autre encore très-large et très-prôfonde , car elle n’a pas moi»# de trente à quarante brasses ; son
+ Gesdeux fleuves ont une telle ressemblance qu’on les prend quelquefois l’un pour l’autre , ce qui cause des naufrages.
cours est d’une grande violence. Il m’a paru que le flux , encore qu’inaperçu, occasionnait une crue d’eau, malgré l’extrême rapidité des courants. J’ai examiné l’heure de la marée , prise exactement sur celle du flux de la rivière Formose dont le cours est moins rapide , et je me suis convaincu que , si la marée ne se laissait point observer, il fallait en attribuer la cause aux pluies abondantes et continuelles tombant alors depuis un mois. On doit juger de la force de ces courants qui font faire aux navires, avec le jusant, trois lieues à l’heure (i).
. * * 1 * * iflt '■
Enfin, ayant encore navigué pendant deux heures vers le sud-est,^îous fûmes portés sur un canal devant la demeure du roi d’Owhère. On mouilla par quatre brasses d’eau. Tous les habitants de cette ville * , réjouis de voir la grandeur de la Charmante- Louise , nous
(0 Le capitaine a déjà dit cela, mais cette répétition est utile aux marins.
* Elle a douze ou quinze mille âmes.
I)Ü CAPITAINE LANDOLPHE. 3l3
saluèrent par des chants et des salves de mousqueterie. Aussitôt que le bâtiment fut amarré, j’ordonnai que l’on tirât vingt-un coups de canon en l’honneur du roi, qui fit répondre par autant de coups de pierriers. On vint m’annoncer que je pouvais descendre à terre, et qu’il me recevrait sans nul retard. Je sortis du bord, accompagné du capitaine Okro.
On m’introduisit dans un appartement du palais , et l’on m’y présenta un fauteuil de fabrique portugaise. Presque au même instant, je passai dans une salle beaucoup plus vaste où se tenait le souverain. Il vint à moi d’un air très-content et me dit : « Tu es malheureux » de n’avoir pu franchir les barres ; je vois » avec plaisir que tu te sois décidé à passer » le mauvais temps chez moi , je t’assure » que tu n’auras point lieu de t’en repentir. y) Je songe à nourrir tout le monde que ren- » ferme ton navire. On débarquera demain » les noirs, et les malades trouveront des » soins dans une maison que j’ai désignée
» pour les blancs : des docteurs sont spécia- » lement chargés de veiller au rétablissement » de leur santé. »
On conduisit les noirs dans différents villages, proches de la ville d’OwheTe; ils furent logés chez les habitants comme des gens de guerre. Ceux-ci en reçurent de quatre à six dans chaque maison, et me donnèrent autant de petits cauris (i) qu’ils logeaient d’hommes et de femmes. J’avais quinze blancs malafies, un enseigne compris.
Le roi ajouta : a J’ai commandé que deux » de mes gens aillent tous les jours à la chasse, :» et deux autres à la pêche. On te fournira » chaque matin plus de poisson et de g»- )> hier que tes hommes n’en pourront con- » sommer. »
Les officiers et l’équipage ne se lassaient point d’admirer les qualités de ce souverain noir; ils ne revenaient pas de leur surprise
(i) Voyez page 98 de ce volume.
DU CAPITAINE UANDOLPHE.
de voir tant d’humanité chez un chef si mal à propos qualifié de sauvage.
Notre gaieté recommença, car auparavant tous les marins étaient fort soucieux. Les chasseurs et les pêcheurs , fidèles à l’ordre de leur maître, nous apportaient journellement, tantôt des chevreuils, tantôt des canards, des pintades, despoules-d’Inde sauvages, tantôt des sangliers , ainsi que d’excellentes carpes, des brochets délicieux, des anguilles, et beaucoup d’autres poissons aussi délicats dont j’ignore les noms. Nous recevions en outre cinquante belles ignames, des bananes, des ananas, des cocos, des goyaves (i), mille autres fruits du pays avec du miel , et surtout de l’huile très-fraîche pour la friture du poisson. Cette huile était assurément bien préférable au beurre rance de notre bord. Les poules, les moutons , les cabris sont aussi communs
(i) Fruit du goyavier, poirier des Indes . Il est long ou ovale, à peu près gros comme une pomme de reinette.
dans ce pays qu’au Bénin ; j’en recevais audelà de mes besoins.
Pendantmon séjour en cette contrée, j’allais presque tous les jours voir le roi , qui me recevait avec une bonté continuelle. Dans l’un de nos entretiens, je lui communiquai mon projet de commerce, dont la suite devait être extrêmement avantageuse à sonpays , s’il voulait me permettre d elever un fort sur ses terres, à l’embouchure de la rivière Formose. Il me répondit qu’il accorderait bien volontiers son consentement, mais que cet établissement devant être durable, il devait consulter les gouverneurs des départements de son royaume , et convoquer ensuite une assemblée nationale; que si l’on tolérait l’établissement d’Européens vers ces bords , il donnerait soudain son suffrage pour appuyer mes vœux ; qu’au reste l’examen d’une affaire de cette
importance exigeait du temps.
Dans les beaux jours, je me promenais aux environs de la ville; trois ou quatre hommes suivaient mes pas ; le roi les dési-
gnait : cette mesure , disait-il , était prise pour le salut de ma personne qu’il voulait mettre à l’abri des accidents et surtout des bêtes féroces.
Un jour, que j’allais chasser, je m’enfonçai dans une très-belle forêt. J’y considérai des arbres d’une hauteur prodigieuse et qui n’avaient pas moins de trente pieds de circonfé-
rence. Les nègres me dirent que c’étaient ceux dont ils avaient coutume de se servir pour construire leurs pirogues. Ils les abattent en y mettant le feu au pied, et les creusent par le même moyen ; c’est ainsi qu’ils leur donnent la façon qu’on leur voit à l’eau. On est étonné de rencontrer de ces pirogues qui ont une longueur de soixante pieds sur dix
de large. Des traverses à cinq ou six pieds de distance les unes des autres , et amarrées à chaque bout par des rotins (î), les soutiennent : ces rotins qui sont plus solides que
(1) Roseaux des Iodes que Ton fend pour en faire des meubles de canne.
des cordages ne se relâchent jamais. Aux deux extrémités de chaque traverse on monte Un pierrier sur pivot. J’ai vu des pirogues porter vingt pierriers , cent hommes en ar-
mes et quarante pagayeurs. Elles volent sur les flots à l’aide d’une adresse merveilleuse èt font au-delà de, trois lieues par heure : les noirs les appellent bâtiments de guerre. Rien n’est plus curieux que d’entendre ces Africains chanter en pagayant; la voix se marie aux mouvements; l’aviron frappe la mesure avec une justesse parfaite; un chœur d’Allemands ne ferait pas mieux.
Je restai à Owhère jusqu’à la fin d’août, époque où les pluies commencent à.se^ralentir. Toutes les réparations du navire étaient achevées. Les malades avaient recou-
vré la santé. Un seul nègre était mort. Le roi me le fit apporter pour le reconnaître.
Je profitai de mon séjour afin de bien examiner les environs de la ville. Le terrain est très fertile ; les ananas y viennent sans culture. On y trouve en extrême abondance
BU CAPITAINE LA.NDOLPHE. 3fq
des oranges , des citrons, des melons, des giraumonts(i). Le pourpier (û) croît dans les rues. L’oseille, les épinards sauvages, et d’autres légumes sont aussi fort communs. Les matelots en faisaient un grand usage
dans leur soupe; je pense que cela n’a pas
peu contribué au maintien de leur bonne constitution , en les préservant du scorbut. Les forêts fournissent aussi des bois d'un grand prix, tels que le rouge, le bleu, le jaune, le violet. Le copal n’est pas moins abondant que tout ce que je viens de rappeler.
Au commencement de septembre, les habitants des villages m’annoncèrent qu’un certain nombre d’entre eux était chargé de me conduire incessamment à l’embouchure
(1) Plante qui porte un fruit de la forme d’une calebasse, fort approchant du goût de la citrouille, et aussi bon à manger. Les Indiens en font un grand usage contre les crachemens de sang et les maux de poitrine.
(2) Plante potagère.
de la rivière du Bénin. Je me rendis chez le roi , qui me dit de me disposer à reprendre tous mes noirs. Okro vint à bord ; il me livra de la part de son maître six mille ignames et cent régimes de bananes.
Les nègres embarqués, j allai revoir ïeToi afin de lui exprimer toute l’étendue de ma reconnaissance, en le priant de fixer la somme que je lui devais pour la nourriture de tant d’individus , comme pour les autres provision sque je tenais également de sa bonté. Je lui proposai mon billet, et lui donnai l’assurance que je l’acquitterais à mon prochain voyage. Mais voici la réponse de ce digne monarque : « Je suis noir, et tu es blanc ; » quand tu arriveras en France , tu diras à » tes armateurs que, par toute la terre, les « hommes se ressemblent malgré leur cou- » leur ; que le noir et le blanc n’apportent » aucune différence dansles sentiments d’hun manité ; que les secours mutuels sont une » loi de la nature. Tu leur diras aussi qu’en » t’invitant à venir dans mon pays, je n’avais
BU CAPITAINE LANDOLPHE. 3a I
» pas l’intention de les ruiner. Ainsi, garde » toi}/ billet. La subsistance de tes hommes » ne m'a rien coûté. Leurs hôtes, en les rece- » vant avec un grand plaisir, m’ont voulu » montrer leur zèle dans l’hospitalité qu’ils » accordent aux étrangers qui ont besoin de » secours. Le nombre de tes noirs aurait été 3) quatre fois plus considérable que l’on n’eût » rien exigé pour leur dépense; et s’il faut te » l’avouer, des habitants m’en ont demandé j) pour les loger, et m’ont fait voir tout leur » regret de n’en pouvoir obtenir. » .( i)
Je me séparai de ce généreux souverain les larmes aux yeux, et pénétré d’admiration pour ses belles qualités.
(i) Il ne faut pas oublier que ce sont les propres termes du chef d’un royaume dont presque personne en Europe ne soupçonne l’existence.
NOTES
■„ •? feu*1»
NOTES
M. Landolphe ayant oublié de me rapporter quelques circonstances de ses Mémoires assez tôt pour les faire entrer à leur place dans le courant de l’impression, j’ai cru devoir les insérer ici plutôt que d’en priver le lecteur.
Nous revînmes . au Cap-Français ( page 5i ).
En 1769, vers le mois d’août, V Africaine était mouillée à Léogane , au bas de la cote de Saint-Domingue. Le capitaine Desrud avait üu logement en ville, éloigné de la mer d’une demi-lieue. Nous dînâmes ensemble. A la suite du repas , il voulut me retenir ; mais , incommodé d’un malaise général qu’augmentait encore une douleur de tête, je desirai revenir a bord. Desrud se plaignit aussi d’un embarras dans tout le corps et n’insista point pour me retenir. Examinant le cours des nuages , il pensa que la journée pourrait être orageuse.
<1 Puisque vous allez à bord , me dit-il, prévenez » M. Beaulieu que , s’il voit le ciel se noircir dans le
NOTÉS
» nord , il fasse épisser deux cables * au bout l’un de 3> Fautre , dont les extrémités seront attachées à Fann cre** et au pied du grand mât. On les étendra sur n le pont, afin de les filer au moment de la tempête. »
Le pressentiment de Desrud était fondé. Toute la partie du nord devint ténébreuse. M. Beaulieu fila ses cables. L'ouragan se déclare ; les habitants sortent de chez eux , jetant des cris d’effroi. Un bruit souterrain se fait entendre; la terre tremble ; deux mille maisons tombent renversées : leurs toitures vont se disperser à cinqcents pieds de là. Les deux sommets des montagnes le Petit-Gouaive et le Grand-Gouaive , séparés de plus de trois lieues , viennent tout-à-coup s’unir *** ; les arbres et les terres qui les couvraient roulent dans la mer. C’est depuis cet évènement mémorable qu’on les appelle Montagne s-Pelées.
Les eaux s’élevèrent à plus de vingt pieds au-dessus du rivage et se répandirent jusqu’à Léogane , empoitant tout ensemble débris, hommes et bestiaux. Sur sept navires mouillés dans ce lieu, l Africaine seule f grâce à la prévoyance de son commandant, tint ferme contre la furie des éléments; les autres furent poussés
*% avaient ensemble trois cents brasses ou quinze ççnts pieds.
** Elle pesait deux mille quatre cents livres.
*** Cela ferait presque mentir le proverbe : Deux montagnes
ne se rencontrent point.
NOTES
sur la côte, et périrent corps et biens. Desrud donna ses voiles au gouverneur pour établir des tentes.
Toutes les sources de la plaine disparurent. J’ai vu la terre fendue de plus de quinze pieds de large : une sonde de cinquante brasses, ou deux cent cinquante pieds, n’arrivait pas au fond de l’ouverture. Depuis cette grande catastrophe on a défendu de construire les maisons en pierre.
Dans les parages voisins de V équateur (page 64).
Les calmes profonds qui régnent sur ces points, à
dix ou douze degrés de latitude , m’ont donné l’idée de
sonder les doubles courants, et principalement ceux
que l’on sent sur les côtes des grands continents. Je
prenais une bouteille vide et de verre, comme celles de
Sèvre, que je bouchais avec une grande force. Une
toile brayée et bien ficelée enveloppait le bouchon. Au bas du vase étaient attachés plusieurs boulets pour la faire descendre perpendiculairement à cinquante brasses. J’observai, par le mouvement de la ligne, que le navire était entraîné dans le sud-ouest, et qu’un courant , à. une certaine profondeur , allait au nordest. L’expérience dura quinze minutes au plus. La bouteille étant retirée , nous la vîmes avec le plus grand étonnement emplie aux deux tiers. Je la débouchai ; l’eau qu’elle contenait était douce. Chaque
NOTES. 3s 5
fois que j’ai répété cette expérience, j'ai rencontré le meme résultat.
Depuis, ayant consulté sur cette matière les plus habiles physiciens de la capitale, tous m'ont ici confessé leur ignorance ( i).
(i) Je suis assurément loin d’être habile, encore qu’il me soit arrivé quelquefois de traiter d’objets scientifiques. Cependant, malgré mes faibles lumières, j’oserai prendre la liberté d’émettre une opinion sous la forme du raisonnement, au risque de pécher contre la vraisemblance; dussé-je même encourir le blâme des lecteurs qui n’ont pas le courage de la réflexion.
Jamais la sonde en mer n’a dépassé deux mille brasses ou dix mille pieds, ou , si l’on veut , une lieue de poste moins un sixième. Un peu au-delà de celte immense profondeur ,une ancre de quatre mille livres ne pourrait plus descendre , à cause du volume de résistance qu’elle éprouverait. Tous les vieux marins qui joignent l’expérience à l’instruction savent cela comme moi.
Appliquons cette résistance à la bouteille dans le degré où elle est descendue, comparé à la profondeur dont je viens de parler; nous trouverons en même temps une pression d’une énorme colonne d’eau de deux cent cinquante pieds ou cinquante brasses. Entre ces deux forces nous imaginerons des gaz si déliés, si ténus , si subtils qu’ils pénétreront par transsudation (i) dans les pores non-seulement du bouchon de liège, mais dans ceux du brai qui le couvre, et peut-être le verre même comme fait le calorique^ Ce qui vient à l’appui de mon sentiment, c’est que , malgré toute (i) On sait que l’eau, dans son équilibre naturel, je veux dire sans courant et sans pression, transsude à travers les pores de certains vases et même dé certains corps que l'air ne saurait pénétrer.
3a6 notes.
Il le déterre avec ses pattes ( page 146).
Dans l’île des Morts, on enterrait les cadavres à nue très-grande profondeur. Le lendemain nous Voyions que les caïmans les avaient enlevés. Quand, au lieu de les inhumer, on les jetait à la mer, nous avions la dourëurMe Tés" voir disparaître dans la gueule de cés monstres.
Gérard (pageau).
Il est de Marseille. Ayant employé tous ses soins à guérir la fièvre jaune , notamment dans les hôpitaux, il recueillit jadis en Amérique de grosses sommes de ses remèdes , dont l’efficacité fut fréquemment couronnée du succès. Il a fait un très-digne usage de sa fortune ; car, dans la guerre de i8i5, entre l’Angleterre et l’Amérique, M. Gérard a donné en présent au Congrès une frégate de 4° canons , armée , équipée et montée.
la force qu’on avait employée pour chasser le bouchon , on le trouvait encore plus enfoncé en retirant le vase de la mer.
Les gaz?: pour s’introduire dans la bouteille , auront pu déposer les parties salines dont ils étaient enveloppes j et , par laloi des affinités , ces gaz auront pu former aussi des vapeurs , dont la condensation rapide offrait alors aux yeuxcommeau goût un fluide sans saveur, ainsi que des eaux filtrées. Ce qui devrait peut-etre le plus étonner dans ce phénomène, c’est qu’il ait eu lieu en quinze minutes, si l’on ne savait d’ailleurs avec quelle promptitude la «aïure opère quelquefois ses merveilles dans son diviu laboratoire.
NOTES
Voici comment MÆyâe de Neuvillé s’est exprimé sur ce sujet, à la Chambre dés Députés, dans la séance du g avril i823. « Pendant l’épidémie de Philadelphie
» en 1 798 , un français créa un hôpital à ses frais j il
» était lui-même garde-malade ; il ensevelissait les » morts, les portait en terre. Cet homme ne partage
» point mes opinions politiques, mais je n’en suis pas » moins l’admirateur de sa belle conduite. Dieu l’a ré- » compensé : de simple pilote, il est devenu l’un des
« plus riches négociatis du monde; il possède plus de jf trentè huilions; il se nomme Gérard. Je doisléhoint- » mer : lé noin de l’ami dé l’humanité doit être connu » partout dans sa patrie. »
M. Tremboule ( page 233 ) ,
A peint un admirable tableau, d’une vaste dimension, qui représente une action militaire où figurent des généraux ‘anglais , français, américains. On assure que Washington, Rochambeau , M* de Lafayette et quelques autres y sont parfaitement ressemblants. L’auteur en a lait présent au Congrès , qui 1 a [placé dans la salle de ses séancès.
Jé vais emprunter à M. Labarthe un passage de son Voyage à la cote de Guinée : il servira de
NOTES
voyages au Bénin, et qu’il a passé six ans aux environs. L’auteur du Voyage écrit Porte-Nove, Badagri , M. B rillantois- Marion. M. Landolplie dit : M. Marion Brillantais , Patagri 7 Porto novo , ainsi que prononcent les Portugais. Il en est de même d’Owhère que l’on écrit de diverses
manières , avec une prononciation semblable.
cU- i r ✓ . <*
« De tous les navigateurs, dit M. Labarlhe, qui ont visité la côte d’Afrique, par ordre du gouverne-' ment, depuis 1783 jusques et compris 1790, aucun, excepté M. de Flotte, n’a été au Bénin, soit parce qu’ils étaient partis trop tard de France, soit à cause du défaut de vivres.
» M. Bonnaventure n’était parti de France qu’au mois d’avril 1788; il se trouva à la côje dans la saison des pluies : il était encore le 28 août dans la rade de Juda. M. de Flotte, au contraire, ayant fait voile de France en décembre 1786, se trouva mouiller a Juda le 5 avril 1787, et à la rivière de Bénin , le premier mai suivant.
» Nous puiserons dans le mémoire de cet officier ,
quelques renseignements sur cette partie.
» De Juda à la rivière de Bénin, on compte 6/j.
lieues : on rencontre d’abord un village qu’on appelle »
Epe’e , puis on aperçoit Porte~Nove , qui est remar-
NOTES
3ag
quable par deux bouquets de bois : comme il dépend du roi d’Ardres, M. de Flotte crut devoir passer avec ce roi un traité par lequel ce prince a consenti à céder un terrain convenable, moyennant 3o onces en marchandises (a) , et à condition que les bâtiments
nationaux qui feraient la traite chez lui paieraient 200 onces de coutumes.
» Cet officier observait, à l'occasion des coutumes payées par les bâtiments du commerce, que Pusage des Anglais est plus avantageux que le nôtre, en ce qu’ils ne payent pas leurs coutumes tout d’un coup, mais à mesure qu’ils avancent dans leurs opérations.
» Entre Porte-Nove et la rivière de Bénin, on trouve deux endroits de traite, l’un appelé Badagry ? l’autre Ahoui.
» Le premier soin de M. de Flotte, en arrivant à la rivière de Bénin , fut7 d’envoyer deux officiers ( MM. Legroing et Balon ) (r) vers le roi du pays.
(a) Une once (marchandises) est composée de 16 écus. Il y a des marchandises dont Fonce est plus chère , par exemple, des étoffes de soieries , et d’autres , comme la poudre à feu, Feau-devie , etc. , dont Fonce revient moins cher ; le prix commun de Fonce ( marchandises ) est fr.
( i ) M. de Flotte , à sqn arrivée, pria M. Landophe de l’accompagner à Bénin pour voir le roi. Le jour même qu’il devait partir. M. de Flotte tomba malade, c’est pourquoi il envoya deux officiers vers le souverain.
NOTES
)) Voici les détails que M. Legroing transmit k son retour à M. de Flotte. -
« La rivière de Bénin, dit M. Legroing, est située dans l’intérieur des terres, à 28 lieues de l’embouchure de la rivière Formose; sur la rive droite de cette rivière , à 70 lieues de son embouchure , on trouve la rivière de Bénin, que l’on remonte avec des goelettes (a) jusqu’à Agathon , village situé à 1 8 lieues plus haut. Ce village est élevé de plus de 5o pieds (1) au-dessus du niveau de la rivière; il est composé d’une quarantaine de cases : ces cases sont bâties en terre , elles sont polies en dedans avec beaucoup d’art : nous visitâmes l’emplacement d’un établissement hollandais détruit depuis plus de quarante ans (en et qui est
situé à une égale proximité du village et du chemin qui conduit au Débarcadaire : un fort serait bien placé dans cet endroit.
» Nous envoyâmes , continue M. Legroing , un exprès au roi de Bénin, pour le prévenir du désir que nous avions de nous rendre chez lui. Le lendemain nous vîmes arriver deux ambassadeurs, ou plutôt deux envoyés de commerce , auxquels les Portugais
(a) Ces goelettes peuvent tirer jusqu’à 9 pieds d’eau. Il est bon d’avoir une grande pirogue pour remorquer la goeletle.
(1) M. Landoptie ( page 53 ) dit trente pieds.
NOTES
donnent le nom de Fassadors : ils sont pris dans la classe des favoris du roi.
» Un de ces envoyés portait , pour marque distinctive j un sifflet d’argent, qu’il nou9 obligea de toucher , pour que tious né doutassions pas de sa qualité.
» Nous étions au nombre de quatre Européens (a) , et nous avions trente nègres pour porter nous et nos effets. Nous nous arrêtâmes à Gaure, village à cinq lieues d’Àgathon. Le i3 mai (6) nous arrivâmes à Bénin, nous ne mîmes que dix heures à faire ce trajet.
» La route d’Àgathon à Bénin est très-fréquentée par les naturels; elle est plantée d’arbres de différentes espèces, en sorte que l’on est continuellement à l’abri du soleil.
» Ces arbres sont très-gros et très-él^vés : quoiqu’ils aient jusqu’à vingt-quatre pieds de circonfé-* * rence, il arrive souvent qu’ils sont détruits par les ouragans.
» On voit, sur la route, des cases placées de di» stànce en distance, qui sont destinées à abriter les voyageurs ; quoique la plupart né soient pas occupées, on y
(a) M. Landolphe, chef d’un établissement, au bas de !a ri-
vière Formose, était de ce nombre ( i ).
(à) Ils étaient partis le 7 mai.
(?) Ainsi que M. l’alisot do Beauvois.
NOTÉS
trouve des rafraîchissemens en fruits du pays : ceux qui profitent de ces secours mettent le prix de ces objets dans l’endroit où ils les ont trouvés, et il n’est jamais arrivé que cela ait été volé.
)> Avant d’entrer dans la ville de Bénin, nous allâmes voir le capitaine des guerres, chez lequel les étrangers sont obligés de s’arrêter pour se laver les pieds.
» Nou$ reçûmes de ce capitaine un accueil flatteur ; il nous fit voir ses femmes, qui étaient richement vêtues.
» Sous une espèce de vestibule on apercevait un mausolée, dont le principal ornement consistait en 8 figures, sculpture en bois : ces figures supportaient huit dents d’éléphant *. une de ces dents avait huit pieds de long.
» Le capitaine des guerres nous dit que c’était là le mausolée de son père.
» La ville de Bénin est située dans une plaine, et entourée de fossés profonds. On voit les vestiges d’une ancienne muraille en terre; il serait difficile qu’elle eût été construite autrement, car nous n’aperçûmes pas une seule pierre dans tout notre voyage. Les rues ont quinze pieds de largeur , quelques-unes sont cependant plus larges (i) ; les maisons , en
(i) Il y en a beaucoup qui ont plus de cent vingt pieds de largeur.
NOTES
très-grand nombre, sont couvertes de feuilles de latanier , celles du roi le sont avec de grands bardeaux. Devant ces dernières on a planté deux bosquets en arbres de baute futaie : il nous a paru que c’étaient les seuls arbres plantés par la main des hommes. <S>
» Il faut aller chercher Feàu à une petite rivière située à un quart de lieue de la ville, pour qu’elle soit claire et bonne; les nègres ne boivent que de mauvaises eaux qu’ils puisent dans des creux.
» La population de Bénin paraît être considérable : nous logeâmes a 1 entree de la ville, chez un des interprètes du roi : les Passadors vinrent nous féliciter de la part de ce prince, et nous annoncer qu’il ne serait visible que vers la nuit; ils nous apportèrent des présents en vivres.
» Le soir nous fumes introduits chez le roi : il était assis sur un banc, il avait à ses côtés quatre officiers noirs et deux esclaves tout nus.
» Le roi fit paraître beaucoup de joie en voyant M. Landolphe : celui-ci nous annonça comme venant de la part du roi de France : je remis à ce prince . les présents dont j’étais chargé, il en parut très-satisfait. Sur l’observation que je lui fis que le roi de France desirait faire un traité avec lui, il répondit qu’il consulterait à cet égard les grands de son royaume. Noire interprète ne parlant que mau-
HOTES
vais anglais, je m’aperçus qu’il était très-difficile de nous faire entendre.
» Le lendemain ( 1 4 mai ) nous assistâmes à une cérémonie qui fut pour nous un spectacle affreux.
» Sur les 3 heures de l’après-midi , le roi, précédé
de gens chargés deHout son corail, accompagné des
grands de son royaume, s’avança vers un mausolée placé dans une de ses cours. Il était vêtu de blanc , d’une manière fort simple : une musique lugubre le suivait. Arrivé au rendez-vous, roi se plaça sur la première marche du mausolée, et chacun se tint debout, en formant deux lignes parallèles ; on nous avait réservé les premières places -, bientôt nous vîmes paraître un malheureux qui avait un bâillon a la bouche : on le fait mettre à genoux , puis un des grands , armé d’une massue, en assène un coup sur la tête de la victime : le saog ayant ruisselé , des nègres, qu’on nomme Phidors , s’empressaient d’aller chercher les filières de cojail , qui sont les ornements de la royauté, pour leur faire toucher la tête ensanglantée.
r> On sacrifia aussi un bœuf et un mouton, et Ion arrosa le mausolée de sang : pendant cette cérémonie, le roi riait aux éclats , et nous faisait signe de regarder.
» Nous fûmes conduits ensuite dans un endroit où l’on nous servit des cocos et divers fruits, du vin, du
NOTES
rum et de la bière. Les appartements du roi sont vastes : ils sont orne's de dents d’éléphant sculptées. Le roi a consacré à son fétiche { i) deux de ces dents, aussi il y attache un grand prix.
» Dans une visite que nous fîmes au roi le soir du même jour, i4 mai, je lui fis part d’ùn projet de traité de commerce exclusif avec les Français; mais, après en avoir conféré avec son conseil , il nous dé* clara qu’il voulait laisser le commerce à la concurrence. M. Landolphe obtint la permission de traiter à Agatlion, moyennant certaines coutumes.
» Le lendemain i5 nous dînâmes chez le roi et en sa présence, faveur qu’il n’accorde à aucun de ses sujets : on nous servit un ragoût de mouton accommodé avec des ignames.
» Nous ne pûmes assister à une fête que le roi donna, pendant la nuit , dans l’intérieur de son sérail : ce ne fut qu’à la dérobée que nous pûmes apercevoir quelques-unes des femmes qui le composent (2).
(1) Fétiche est féminin.
(2) Le roi de Bénin possède plus de trois mille femmes dans son sérail. Chacune d’elles est servie par trois négresses. Un capitaine d’eunuques les surveille. M. Landolphe a vu la cour du sérail, mais sans y apercevoir les femmes; Leurs maisons sont alignées comme des manufactures. Les murs ont vingt-cinq pieds d’élévation et cinq d’épaisseur; ils sont en terre et construits fort solidement. Plusieurs fois le capitaine a pu observer la fêle que le
IfOTES.
» Le 1 6 il voulut nous donner une ide'e de sa puissance, en faisant défiler devant nous tous les riches du royaume en corail : car une marque distinctive est d’avoir plus ou moins de filières de corail : dans les jours de cérémonie ils ont un collier composé de quinze à vingt filières. Les Passadors n’ont que deux filières, et les phidors n’en ont qu’une ( i ) : s’ils venaient à la perdre ils rentreraient dans la classe du peuple.
» Quant aux coutumes à payer pour traiter les esclaves dans le royaume de Bénin , les bâtiments marchands les paient en pagnes : si c’est un grand bâtiment , le roi prend 900 pagnes , un des capitaines des guerres en a 3oo, chaque ministre du commerce en prend 100 j les Passadors en ont 4o, et enfin on donne 20 pagnes à chaque Pliidor (2) : la pagne est estimée de 4o à 45 sols :
roi leur donnait dans une autre cour du palais ; leur maître pieurait de joie en les voyant danser. Le visage et les manières sévères des eunuques contrastaient singulièrement avec l’émotion du souverain.
11 est remarquable que M. Landolphe était toujours seul avec le roi pour contempler ces femmes.
(1) Ceci n’est pas exact. Les phidors et les passadors ne portent qu’un collier ( page ii3 ). En outre, la dignité des phidors est supérieure à celle des passadors. C’est parmi les phidors que l’on prend des hommes grands, et jamais dans les passadors.
(2) Si les phidors reçoivent moins de pagnes que les passadors, c’est que ceux-ci sont bien moins nombreux.
NOTES
le prix d’un nègre bien constitué est de i'üo à 280 liv » En prenant conge du roi, il nous demanda plusieurs articles en vins, liqueurs , sel, sucre , etc. , il nous recommanda surtout de ne pas oublier le beau corail ; il nous fit présent , à M. Balon et à moi , de deux dents d’éléphant; les présents destinés pour le
roi de France consistaient en une dent d’éléphant et un esclave.
» Avant de partir de Bénin, nous allâmes rendre une visite au capitaine des guerres’, qui nous accueillit encore mieux que la première fois; car il poussa la complaisance jusqu’à nous conduire dans son sérail , R
où nous vîmes plusieurs de ses femmes : il nous donna à chacun une pagne en paille.
» De retour à Agathon , nous y retrouvâmes la goélette, étayant profité du Jussan(a) (i), nous nous rendîmes dans la même marée, à l’entrée de la rivière ïormose; nous allâmes mouiller à un quart de lieue de l’établissement de M. Brillantois-Marion de Saint- Malo. »
(a) Le reflux de la mer. Dans la belle saison, la marée se fait sentir j usqu’a Agathon ; mais lorsque les grandes pluies surviennen i , elles empêchent la marée de monter au-delà de six lieues de l’embouchure; alors les courants sont très-violents.
(i) On doit écrire et prononcer jusant.
NOTES
» Voici l’origine de cet établissement : en 1783, le capitaine Landolphe se trouvant à traiter dans la rivièré Formose, le roi d’Ouëre {a) lui donna des secours, et promit que désormais il protégerait la traite des Français.
» Dans la meme année , le fils aîné (1) de ce roi s’embarqua sur le bâtiment du capitaine Landolphe , pour venir en France , où le gouvernement pourvut à sa dépense.
3) Les dispositions favorables du roi d Ouëre déteiminèrentle gouvernement à accorder (b) à MM. Brillantois-Marion et compagnie, un privilège exclusif , pour faire, pendant trois ans, la traite delà rivière Formose, à l’embouchure de laquelle il fut charge d’établir un comptoir français sur un terrain concédé au capitaine Landolphe, par le roi d’Ouëre.
» Cet établissement était avantageusement situé pour la traite : en 1787, il consistait en 8 cases en-
(а) Ouëre ou Where. Le royaume d’Ouëre s'étend te long delà rive gauche de la rivière Formose jusqu’à la mer, et communique par l’intérieur avec les deux Kalbars.
(1) Nous avons vu que c’était son neveu, et que M. Landolphe te croyait aussi fils du roi.
(б) Arrêt du Conseil d’Etat , du 27 mai 1786.
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NOTES
îièrement achevées, et une qu’on élevait pour servir de logement au commandant; il y avait de plus une batterie de huit canons de six , et de deux canons de
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TABLE DES MATIÈRES