MEMBRES
Les oiseaux aquatiques sont aussi fort communs dans les deux états, notamment dans celui d’Owhère. Les flamans, les pélicans, les hérons blancs et gris cendré, les aigrettes , les spatules, les pluviers , les courlis, les coupeurs d’eau, se font le plus remarquer. Hors ces derniers, j’en avais apprir voisé une certaine quantité de toutes les espèces. Je les nourrissais indifféremment de poisson. Ils sortaient du fort tous les matins pour se rendre à la rivière, et revenaient le soir dans l’intérieur de l’habitation. Les hérons couchaient sur le faîte du grand bâtiment ; ils en descendaient quelquefois pour donner la chasse aux rats , qu’ils attrapaient
donnait un mille pour trois sous. Ce n’était pas, comme on Ip voit, payer la peine de les relever de terre. On me vendait aussi un boeuf huit francs,* mais comme on reprenait la peau pour trois, ranimai no me îevenait qu’à cinq. Trois poules me coûtaient deux pipes de Hollande que je payais en gros moins de deux liards pièce. Ainsi le prix de ces trois volailles était 4 environ quatre centimes*
DU CAPITAINE LANDOLPHE. 1 6f)
d’un seul coup de bec. Avant de s’en nourrir ils les faisaient sauter en Fair , les recevaient tout entiers dans leur gosier , toujours par la tète. J’en ai vu avaler ainsi par un héron jusqu’à trois , et la queue du dernier rat paraissait hors du bec. L’oiseau gourmand se trouvait alors dans l’embarras ; il faisait de grands efforts de gorge pendant plusieurs heures pour introduire cette sorte de gibier dans-son estomac. Les hérons s’absentaient quelquefois du fort ? mais jamais plus de trois jours. Au retour on leur jetait de petits poissons qu’ils saisissaient avec une extrême voracité.
Le nombre des perroquets y est si prodigieux qu’on en découvre des bandes de plusieurs milliers. Nous les voyions tous les jours partir à sept heures du matin, traverser la rivière dans Fest , et revenir au déclin du jour se percher vers l’ouest sur les plus grands arbres, à deux lieues de mon établissement. Les nègres m’ont appris que ces oiseaux avaient un roi qu’ils fêtaient tous les matins
par des cris joyeux et des sifflements bruyants. Ce monarque est dans un nid fait en manière
de berceau , suspendu par des filets de liane,
et balancé par les vents. La nature a pris soin de t’orner d’un magnifique plumage tout différent de celui de ses sujets , car la moitié de ses plumes est grise et demi-rose.
Les nègres, un jour, me présentèrent un jeune perroquet sortant du nid pour me le vendre, en m’annonçant qu’rZ était Oha , ou roi de ces oiseaux : « Il est si rare , ajôu- » tèrent-ils , que tu n’en trouveras peut-être » jamais de semblable. » Puis ils me racontèrent l’histoire de ce roi, dont la sigularité piqua ma curiosité au point d’acheter celui qu’ils m’offraient j s’ils voulaient bien me conduire au pied du trône de ce souverain , condition qui reçut leur agrément.
Ils vinrent le lendemain me prévenir d’emporter des sabres afin de couper les broussailles et les lianes , dont l’abondance nous empêcherait un peu d’approcher de l’arbre sacré. Rendus dans ce lieu , nous observâmes
DIJ CAPITAINE LANDOLPIIE. l'J l
une multitude de grands arbres sur lesquels gazouillaient et sifflaient une foule bien autrement considérable de perroquets. Les noirs prirent ainsi la parole : « Tiens , regarde » en l’air 5 vois-tu ce grand nid agité par le )> vent ? Le roi s’y trouve en ce moment , et )> tous les perroquets que tu entends lui )) font leur cour. )> L’arbre où il siégeait avait au moins cent pieds d’élévation. Mes guides m’assurèrent y avoir monté la veille et coupé avec un sabre l’extrémité de la branche qui supportait le précieux nid du perroquet vendu. Ils me recommandèrent d’en prendre un soin tout particulier y en me répétant que vraisemblablement il ne m’en tomberait jamais dans les mains d’aussi magnifique. Je leur donnai deux bouteilles d’eaude-vie.
J’ai en effet pris des précautions infinies pour l’élever. Il était aussi beau que rare. Toutes ses plumes d’un semi-rose et d’un semi-gris cendré avaient un brillant que je ne saurais exprimer. Parlant très-distincte-
ment , il imitait aussi fort bien le roulement du sifflet du maître d équipage. Je Fai apporté en France , ayant l’intention de l’offrir à la reine Marie-Antoinette. 11 fut débarqué à Nantes. En me rendant à Paris , il excitait l’admiration sur toute la route. M. Marion Brillantais *, à qui je l’avais confié le fit dessiner. Malheureusement cet armateur venait
de recevoir de la Nouvelle-Angleterre un didelphe (i), animal sauvage, qui s’alla ré-
mon perroquet fut déposé. Le lendemain on le trouva mort , ayant eu la tête coupée par
histoire. Huit ou dix jours après que les nègres m’eurent amené un caïman en vie , une pirogue contenant dix hommes de la
* Il existe.
(i) Ou sarigue : c’est un quadrupède de la grosseur d’un renard, qui emporte, enfuyant, ses petits dans
une sorte de poche placée sous son ventre
DU CAPITAINE LANDOLPIIE. 1^3
nation Jo vint m’offrir une douzaine de moutons et cabris vivants, ainsi que trois porcs marrons, boucanés, et coupés par quartiers. J’acceptai ces vivres dont j’acquittai le prix avec de la poudre et des fusils , car
ce peuple ne vend rien autrement aux Européens. Ces hommes étaient armés d’un sabre, d’une sagaie et d’un pistolet; ils portaient pour habillement la calotte de peau de tigre et la pagne bleue comme les camarades de Béîé-Bélé.
Je demeurai quatre mois dans la rade de Régio. Le capitaine Okro in’y rendait fréquemment des visites de la part de son souverain. La dernière fois que je le vis, il me prévint que nous touchions au moment du retour de la belle saison , et que je pourrais ' sortir du fleuve au milieu d’octobre. Je le descendis, afin de me préparer à franchir les barres. Je ne fis remplir que cent barriques d’eau, quantité suffisante à la consommation du navire jusqu’à l’Ile-du-Prince , où j’étais
forcé de relâcher pour réparer à la fois le
calfaitage, la mâture et le grément. Gomme j’avais prié les noirs venant journellement à mon bord de m’apporter sous le plus court délai trente mille ignames, je vis arriver âu bas de la rivière vingt pirogues qui en contenaient trente-cinq mille, des bananes, de l’huile, une centaine de poules et vingt moutons.
Nous approchions de la fin d’octobre, et les vents de nord-est , qui depuis prés de cent cinquante jours n’avaient pas soufflé, vinrent à six heures du matin favoriser ma sortie; je déployai tontes mes voiles , et à onze j’étois hors de tout danger. J’atteignis l’Ile-du-Prince le quinze novembre. J’y louai, à l’instar de tous les capitaines qui relâchent en ce lieu , une vaste maison où se rendirent le lendemain tous mes nègres , au nombre de trois cent quatre-vingt-seize , en ayant perdu quatorze par les maladies.
Aussitôt que les noirs furent débarqués, je m’occupai des réparations dont l’urgence se faisait extrêmement sentir. Le haut des rnâfs
du capitaine eandolphe.
avait beaucoup souffert des pluies continuelles, surtout le grand mât qui se trouvait en partie pourri : la filtration des eaux n’avait guère moins endommagé le reste; ce qui me donna lieu d’appréhender un instant que le navire ne restât hors de service. Heureusement que je fus tiré de cet embarras par d’habiles charpentiers montés sur mon bord, et dont un avait travaillé long-temps à la mature des vaisseaux de guerre dans le port de Rochefort. Celui-ci me donna des consolations; il fit mieux, il me rassura. « Mettons » à terre, me dit-il, le grand mât et celui » de misaine ; visitons-les avec le plus grand » soin, et nous verrons quel parti l’on en » pourra tirer. »
J ordonnai cette opération , par l’intermédiaire de mon second, au maître d’équipage qui la fit exécuter avec promptitude. L’inspection des mâts prouva que, malgré de très-fortes avaries, on pouvait les remettre en bon état avec l’appui de deux jumelles de quinze à vingt pieds de long. On les sou-
tint par des roustures (i) à cinq pieds de distance l’une de l’autre; ils reçurent de ces moyens une telle solidité qu’ils étaient à l’épreuve des vents les plus impétueux. J’avais à bord une forge, des barres de fer, ainsi qu’un armurier qui fit les cercles, avantage par lequel je fus dispensé d’avoir recours aux ouvriers portugais. On calfaita l’intérieur et l’extérieur du bâtiment ; les matelots revirent le grément et nettoyèrent la cale. Toutes les barriques d’eau furent descendues à terre et cerclées , selon le besoin , par les tonneliers. Un officier avait la surveillance des noirs; il les conduisait tous les jours au bain, à dix heures de la matinée : leur principal repas
(i) Ce sont plusieurs tours de cordage faits autour d’un mât de force, dont les deux bouts et chacun des tours sont contenus par de petits clous à tête plate ; on les arrête aux deux extrémités avec un cercle de bois qui entoure également ce mât. Dans cette circonstance on se servit de cercles en fer larges de quatre pouces , et d’une épaisseur de trois lignes , avec des
clavettes.
DU CAPITAINE LANDQLPHE.
était pris à trois heures, et dans l’intervalle des autres on les promenait , en leur donnant 1 exercice de la danse (juMs aiment passionnément.
Les grandes chaleurs de File causèrent de la lenteur dans les travaux ; mais lorsqu’ils furent achevés, je me hâtai de faire emplir cinq cents barriques d’eau; j’achetai quarante cordes de bois , quatre cents alquers * de farine de manioc , deux cents alquers de haricots rouges d un goût délicieux, mille cocos, des bananes, six bœufs, vingt moutons et cabris, trois cents volailles de diverses espèces avec du millet et du grain de maïs pour les nourrir. Lorsque j étais sur le point de partir, un évènement remarquable me retint quelques jours de plus dans ces eaux.
Le capitaine Pacot, commandant le Saint- Julien de Nantes, armé par M. Bouteiller de cette ville, en sortant de Flle-du- Prince fit
* Mesure du poids de vingt-huit à vingt-neuf livres.
naufrage à GoriScô :.ce lieu , qui dans un précédent voyage faillit m’être funeste *, n’est accidentellement habité que par des nègres anthropophages arrivant de la Grande-Terre, continent séparé de Gorisco par trois lieues. Ils n’y paraissent que pour faire des sacrifices humains et dévorer leurs prisonniers de
guerre.
Dès qu’ils eurent observé l’affreuse position de Pacot , ils vinrent en foule assaillir son vaisseau. Un matelot étant tombé dans leurs mains , ils le coupèrent en morceaux , firent rôtir ses niembres et les mangèrent à la vue des esclaves noirs que transportait le capitaine, et dont une partie se trouvait en cet instant Sur le rivage. Ceüx-ci , révoltés de tant de férocité , accoururent se ranger auprès de Pacot. Il arma des espingolies de trois livres de balle sur des barriques remplies de sable , et les fit jouer contre les barbares qui
* Voyez page 58 de ce volume.
prirent la fuite * criblés par la mitraille, et laissant derrière eux un assez grand nombre de morts.
La chaloupe du capitaine ayant été sauvée , il l’envoie à l’Ile-du-Prince afin d’en obtenir des secours. Le gouverneur lui expédie incontinentJd»éux grands bateaux, dont les marins arrachèrent au péril le capitaine avec les nègres qu’il avait encore autour de lui : d’autres noirs quis’étaiënt échappés revinrent, de manière qu’il n’en perdit que quatre dans toute sa cargaison.
Cette aventure étant à-peu-près ignorée , même à Nantes, mon récit peut servir a la rendre historique.
Je ne pus voir d’un œil indifférent le cruel embarras de Pacot ; je crus que l’humanité m’ordonnait de lui offrir un passage avec ses nègres sur mon bord. Je n’exigeai rien de lui personnellement ; mais comme il m’était impossible de tenir la même conduite envers ses noirs sans accroître la dépense de mes commettants, et voulant toutefois que mon
service eût la couleur d’un entier désintéressement, je me contentai de la moitié des frais du transport des nègres *. Pacot mourut dans la traversée : ses noirs furent déposés aux mains de ses correspondants MM. Mesnier frères, négociants, à mon arrivée au Cap. Après lin séjour de deux mois et demi dans l’Ile-du-Prince, je la quittai vers les premiers jours de février 1779 pour aller au Cap-Français.
Les longs calmes que nous éprouvâmes sous l’équateur nuisirent beaucoup à cette traversée. J’estimai, le 3o avril, que j’étais parvenu à quarante lieues dans l’est de l’île de Saint-Domingue. Nous eûmes alors connaissance d’un bâtiment, le seul que nous eussions rencontré depuis notre départ de Lisbonne : il était en travers à notre égard , et nous au nord envers lui. Sa route , sa voilure, sa marche devinrent semblables aux miennes;
* Cent cinquante francs par individu , au lieu de trois cents.
DU CAPITAINE LA1VBOLPHE. i8l
seulement il déclinait sur moi, mais sans me gagner de vitesse (i). Sa manœuvre me donna des soupçons que la guerre était déclarée entre la France et l’Angleterre. Je fis l’ouvertures de mes craintes au second et au lieutenant qui cherchèrent à les calmer, en me disant que ce navire n’offrait rien d’inquiétant, puisqu’il suivait la même route que nous pour se rendre à Saint-Domingue. Mais, nullement rassuré par ce peu de mots, je leur dis à mon tour : «Hé bien, messieurs, >' je vais connaître sur l’heure l’intention de » ce navire, en virant de bord et prenant » la route au sud. S’il n’a point de desseins » hostiles, on le verra continuer sa direc-
(i) Si le lecteur trouvait que ces phrases n’ont rien d’académique, il doit penser que la langue des marins, contient des expressions qui rendent mieux leur pensée que l’enchaînement de mots plus harmonieux. Au reste , il ne faut point oublier que Ton écrit des mémoires, c’est-à-dire un ouvrage qui doit avoir le caractère simple et net des récits ordinairement admis dans une conversation de bon ton.
» lion ; s’il est armé en guerre , il nousdon- » nera la chasse. »
A peine avais-je exécuté cette manoeuvre en tirant vers l’ouest-sud-ouest, que je vis l’autre bâtiment déployer toutes ses voiles et venir droit à nous; ce qui me le fit reconnaître, après l’avoir bien examiné , pour une frégate anglaise de vingt-six à trente pièces de canon. La marche de mon navire était constamment égale à la sienne. Je mis à mon tour toutes les voiles dehors, en me dirigeant obliquement au sud et déclinant au sud-ouest. Je faisais plus de trois lieues à l’heure; je courais autant qu’il m’était possible vers l’ouest afin de reprendre ma véritable route. La frégate imitait si bien mes mouvements qu’elle se trouva positivement derrière moi, "dans une distance d’environ deux lieues.
Cette poursuite rendit ma position fort critique, car je ne pouvais plus dévier de ma ligne, soit d’un côté, soit de l’autre, sans m’exposer à recevoir sa volée. J’avais bien des canons pour soutenir le combat; mais la plu-
DU CAPITAINE LANDQLPHE.
part des marins , capables de les servir , étaient atteints du scorbut ou reposaient sur les cadres (i). Ma frayeur augmenta, en pensant que j’approchais d’un banc de roches,
les Cayes-d’ Argent * * doht je n étais éloigné
que de dix à douze lieues; car, outre que l’observation de la latitude me prouvait une marche directe sur ce point , les oiseaux aquatiques m’indiquaientencore ces écueils d’une manière plus positive. Lamarche de l’ennemi n’avait point d’avantage sur moi, bien quelle eût celui de recevoir les premières risées (a) du vent qui soufflait de l’est au nord-est.
Il m’arriva ce que je redoutais avec tant de fondement; vers les huit heures du soir mon navire échoua sur les roches. Je mis
(i) Etaient couchés.
* Ce banc est ainsi nommé d’un galion espagnol chargé d’argent, qui fit naufrage en ce lieu : de temps en temps des pêcheurs en retirent des caisses.
(2,) Augmentation de vent qui dure peu de temps , comme les rafales, mais moins forte. G est elle qui , après un calme plat , ride la face des eaux.
l84 MÉMOIRES
sur le champ un fanal à la corne de l’artimon ; je fis tirer un coup de canon de détresse afin de signaler à la frégate l’écueil qui m’arrêtait, et de l’avertir en même temps du péril quelle courait en me suivant.
Il n y avait pas une minute à perdre pour sauver mon bâtiment. Je donnai Tordre de jeter à la mer quatorze pièces de canon , d’enfoncer presque toutes les futailles d’eau:
au nombre d’environ trois cents, et de faire jouer quatre grandes pompes par les nègres : cela me réussit pleinement. Mon vaisseau était a peine à flot que voici l’ennemi qui , méprisant mes avis, vient s’échouer à bâbord de mon côté, à la portée du pistolet. Au premier coup. que la frégate donna sur la roche, sa quille fut brisée ; elle se coucha sur le côté de tribord. Sa batterie étant à l’eau ne pouvait tirer sur la Négresse. Son équipage poussait des cris lamentables : j’y fus sourd , étant moi-même occupé du salut de mes gens.
Je mis à la mer un canot monté par mou
lieutenant et six bons marins. Munis d’un fanal et d’une sonde, ils avaient l’ordre d’élever le feu autant de fois qu’ils trouveraient de brasses d’eau; c’était mon point de direction dans l’extrême obscurité de la nuit, mais sur une mer peu agitée. Le canot suivait la route du sud; je l’observais toujours avec grand soin , et non sans crainte , car , à cha-
que ondulation, le gouvernail du navire essuyait de vives secousses. A minuit l’officier signale trois brasses; ce qui m’offre quelque espoir de m’affranchir de cette périlleuse rencontre. Un moment après le feu m’indique vingt pieds; tout, l’équipage entre dans une grande joie. A une heure et demie le lieutenant ne trouve plus de fond avec une sonde de cinquante brasses, et celles de mon bord confirment exactement la justesse de ses observations. Je rappelai l’officier. Nous fîmes petite voile sous la misaine et le grand hunier dans la direction de l’ouest-nord-ouest , en suivant les sinuosités de ces écueils tels qu’ils sont tracés sur les cartes marines.
Le jour commençant à poindre , j’étendis mes regards sur le lieu ou nous avions touché, mais la frégate avait disparu. Je déployai toute ma voilure, et je fis tourner le gouvernail au sud-ouest afin de prendre connaissance de la terre de Saint-Domingue. Le vent soufflant avec force, nous découvrîmes la terre à midi; et tenant la route de l’ouest où nous faisions plus de trois lieues par heure , nous vîmes la Grange , îlot servant de point pour entrer dans la rade du fort Dauphin qui établit une démarcation entre les possessions françaises et celles d’Espagne. Cette ligne est encore éloignée de quatorze lieues du Cap-Français.
La nuit apportant obstacle à mon entrée dans ce port, je pris le parti de louvoyer à petite voile. Le 3 mai , comme j’étais près de la rade , j’aperçus une goelette venant du nord et cinglant à pleines voiles sur la Négresse ; j’allai droit à sa rencontre, et lui fis tirer un coup de canon en arborant pavillon français. Le boulet passe entre les deux
mâts. Aussitôt elle revire de bord et s’enfuit
dans le nord-ouest. Cette manœuvre me donna lieu de présumer que ce bâtiment était un corsaire anglais; avec d’autant plus de fondement qu’il ne voulut montrer aucun pavillon. Je repris ma direction ; j’entrai dans la rade du Cap à trois heures de 1 après-midi; je descendis à terre, et j’allai rendre visite au gouverneur qui me demanda si j avais rencontré en mer des bâtiments anglais. Après m’être étendu sur les diverses particularités de mon voyage, je reçus ses félicitations d’avoir échappé aux écueils. Il ajouta que ces évènements étaient d’une nature assez grave pour devoir être consignés au greffe de 1 amirauté.
Le lendemain 4, je me rendis au greffe où ma déclaration fut reçue fort amplement. On s’informa si je n’avais point aperçu de navire anglais , et surtout une goelette de cette nation , commandée par le capitaine Porquain dont la croisière était établie à la hauteur de la Grange, et qui avait déjà cap-
turé plus de trente bâtiments français. Ma
réponse fut affirmative, en assurant que ce
corsaire s’était réfugié â ma vue dans les
îles Turques, où ses pareils se retirent en
temps de guerre. Ces îles sont inhabitées :
l’une d’elles produit beaucoup de sel , formé
sur ses bords par l’ardeur du soleil. Plusieurs
navires américains et danois vont y prendre
leur chargement de ce sel, qui est d’une telle
dureté qu’il faut employer le pic pour le di- #
viser.
Peu de jours après ma déclaration , il vint sur la rade un canot que montaient quatre hommes de la frégate anglaise qui m’avait
poursuivi. Ces marins déclarèrent à leur tour
que leur navire se nommait la Mégère ,
portant vingt-six pièces de canon de neuf
et cent cinquante hommes d’équipage; que
la frégate ayant échoué s’était totalement
brisée sur les roches ; que le capitaine ,
les officiers et tous les marins avaient péri ;
, . \ . < qu eux seuls, après avoir recueilli un peu de
biscuit, s’étaient précipités dans la chaloupe
■'i ■ $£&ask&
DU CAPITAINE LÂNBOLPHE. 1 89
avec l’espoir de trouver un asile au Cap, comme l’endroit le plus près où ils pussent aborder. Tous ces détails furent inscrits au greffe, et les quatre Anglais demeurèrent prisonniers de guerre.
Ayant vendu ma cargaison et remis aux
frères Mesnier les noirs du capitaine Pacot, je tournai mes soins vers les réparations de mon vaisseau. Ensuite le produit de ma vente me servit à l’achat de sucre, de café , d’indigo, de coton ? etc. MM. Saurine, négociants et mes correspondants , firent avec moi un marché pour remplacer mes canons perdus : je les payai mille francs la pièce du calibre de huit. Le bâtiment étant réarmé, gréé, très - abondamment pourvu de toute espèce de provisions , je pris à bord trente-sept passagers des deux sexes. J’allai me joindre au convoi de soixante-dix-huit navires marchands, qui partais pour la France : six vaisseaux de guerre et quatre frégates* l’escortaient.* M. de Grasse de Limer-
1 C)0 mémoires
mont *, montant le Protecteur de soixantequatorze, commandait notre escadre.
La veille du départ , comme je lui rendais visite, il voulut savoir mon nom, celui de mon navire, le nombre de ses canons et des hommes de l’équipage. Quand il apprit que j’avais vingt pièces et cent vingt marins, il
i âàCàÊ' : w • ' ‘ , V.»
me nomma répétiteur de ses signaux sous la désignation de bâtiment d’escorte, et me fit délivrer par un officier de l’état-major tous ceux qui devaient servir au convoi , en me disant : « Quand je serai dans la nécessité de » vous parler, je ferai mettre une flamme » bleue à la corne d’artimon. »
Dans les premiers jours d’août 1779, nous appareillâmes sur la rade du Cap. Nous n’éprouvâmes d’autre inconvénient que des calmes ; mais le 1 7 septembre , vers six heures du matin * nous aperçûmes les îles Bermu-
* Cousin du comte de Grasse qui se défendit si vaillamment sur la Ville de Paris contre l’amiral Rodney.
des (ij à quatre ou cinq lieues dans l’estnord-est. Le commandant donna le signal à toute la flotte de prendre la direction du nord, afin d’éviter les approches de ces îles qu’environnent des bancs de rochers.
Au déclin du jour, les vents soufflèrent dans le sud-est avec une telle violence qu’il fallut serrer toutes les voiles. La nuit fut terrible. Au crépuscule du matin, l’ouragan acquit une telle force qu’il devenait impossible d’entendre aucun son de voix humaine. Les vaisseaux de guerre ne paraissaient plus. L’ouragan redoublait sa furie. Je voyais autour de moi des navires tout démâtés, beaucoup d’autres couler à fond. Dans ce moment épouvantable je fis jeter à la mer quatorze pièces de canon , et m’abandonnai à la rage des vents qui suivaient le tour de l’horizon.
(1) Ainsi nommées, à cause de Jean Bermudez qui les découvrit en 1527 : elles sont à neuf cent cinquante
lieues de la côte de France.