PENDANT TRENTE-SIX ANS
Je dois déclarer, en commençant ces Memoires, qu’ils sont écrits avec la plus scrupuleuse fidélité, bien que je les aie tirés de ma mémoire dans un âge avancé. Réduit à l’impossibilité de m’appuyer sur des matériaux qui tous sont tombés au pouvoir des Anglais, j’ai dû recourir à mes souvenirs , dont , • »
aucun ne m a trompé, ainsi que l’on pourra s’en convaincre aux bureaux du ministère de la marine, si mes journaux y sont conservés. Cela sans doute a lieu de paraître étonnant, mais on verra dans le courant de cet
ivfl.
ouvrage que ma mémoire est vraiment extraordinaire, ce que je peux avancer sans amour - propre , puisque l’on sait qu’il serait malséant de s’enorgueillir d’une qualité donnée par la nature, où nos efforts ont si peu de part,
, Je suis né le 5 février 1747? à Auxonne, département de la Côte-d’or, sous le nom de Jean-François Landolphe (1).
Mon père était arquebusier du roi. Il abandonna son état pour affermer les terres des marquis d’Àrgens et de la Perrière, qui étaient d’un revenu immense, puisqu’elles embrassaient vingt-trois paroisses* Après avoir donné le jour à vingt « deux enfants , mon père et ma mère moururent fort âgés, le premier à quatre-vingt-sept ans , et la seconde à quatre - vingt - cinq. Je suis le
(1) La Biographie des Hommes vivants consacre entièrement à Landolphe ( Antoine ) un article qui ne regarde que Jean François. Antoine est cousin - germain de ce dernier; il naquit à Montbelet en 1760.
DU CAPITAINE LÀNDOLPHE. 2 3
dernier de tous ces enfants. Mon père, en ayant à la foisdix-sept vivants*, les présenta lui-même à la municipalité , qui l’exempta de toutes contributions. Je reste seul de cette famille nombreuse. On trouvera bon que je néglige les détails de mon enfance , puisque ce n’est point ma vie entière que je publie, mais seulement l’histoire de mes voyages.
Je quittai Auxonne en i^65, à Page d’environ dix-huit ans. Je vins à Paris, dans
l’intention de me livrer à l’étude de la chi-
rurgie. Je suivis durant un an le cours du célèbre Sabatier; mais, éprouvant du dégoût pour cette profession, je tournai mes regards vers la marine, où le chemin de la fortune me semblait plus aisément ouvert. Je partis pour Nantes en 1766. J’y fis connaissance d’un commis , caissier de M. Trinquart qui
armait le navire le Royal-Louis , commandé par le capitaine JeanBrochard, auquel je fus présenté pour être embarqué.
* Cinq garçons et douze filles.
J avais dépassé l’âge ou l’on reçoit les mousses; ce qui donnait matière aux difficultés, selon les ordonnances. Cependant le capitaine, satisfait de mon écriture qui lui passa sous les yeux, prit sous sa responsabilité de m’embarquer en qualité de mousse. Après m’avoir porté sur son rôle, il me déclara que je serais exempt de service, et qu’il me ferait son secrétaire. Nous mîmes à la voile pour Saint-Domingue, le 7 mars 1767. Nous revîn mes à Nantes, où le capitaine tomba malade. Il eut pour successeur M. Pierre Le Jeune , qui fit armer le navire , et sur lequel je montai en qualité de volontaire.
Le 24 novembre suivant, on refit le voyage à la meme île. La traversée fut de trente-six jours. Avant d’entrer au Cap-Français, le pilote vint à bord afin de gouverner le bâtiment ; mais la nuit , mettant obstacle à ces
mesures, l’obligea de louvoyer à petite voile pour attendre le point du jour. C’était le dernier de l’an , jour affreux qu’il m’est impossible d’oublier. Au moment où nous al-
lions entrer dans le port , un ouragan des plus furieux s’éleva vers le nord : il fallut serrer toutes les voiles. La violence du vent ne peut se décrire ; tout-à-coup l’horizon prit une teinte sombre ; ensuite il devint si noir que Ton ne voyait que les ténèbres. Dans cet imminent péril le pilote perdit la tête, et le navire alla courir sur le rocher Coque- Vieille *. Au premier choc il fut ouvert et couché plein d’eau sur le côté.
Le vent, ayant atteint le dernier terme de sa furie, porta les eaux à une hauteur incroyable, puisque les lames qui passaient quelquefois sur le bâtiment , avaient plus de vingt pieds d’élévation. Le capitaine ordonne en vain de couper le grand mât ; on ne
* Depuis ce moment on y a mis un pavillon rouge au bout d’une barre de fer de trente pieds , que l’on a fait entrer dans le rocher pour servir de balise.. Cet écueil est à douze pieds sous l’eau, et notre vaisseau en tirait dix-sept. M. le contre-amiral Halgan s’y trouvait alors en qualité de pilotin.
saurait y parvenir malgré mille efforts; seulement on vient à bout de couper d’un côté
les haubans des trois mâts. L’artimon se rompit. Alors l’équipage entier n’eut plus d’espoir de salut sur un vaisseau perdu sans ressource , étant éloigné de près d’une lieue du fort Picolet* *. Officiers et matelots se précipitèrent à la nage dans les ondes, à la vue de près de trois cents navires mouillés au fond du port, qui n’avaient que des vœux impuissants à former pour les secourir. En approchant du rivage, la plupart de ces infortunés, emportés par les lames sur les rochers , y trouvèrent la mort. De cent vingt hommes, les passagers compris, qui montaient le Royal- Louis , vingt à peine s’échappèrent.
Pour moi , je déchirai ma chemise en hâte , et cherchai quelque lueur de sûreté sur le grand mât, qui tenait encore au navire. Je m’y plaçai dans la posture d’un
* Ce fort a deux batteries d’un gros calibre.
homme à cheval , et cet exemple fut suivi
par quelques matelots ; mais les vagues en furie , roulant sur nos têtes , nous tinrent dans une perplexité mortelle , depuis dix heures de la matinée , jusqu’à deux du lendemain matin , premier jour de Tannée 1768.
Les vents ayant cessé de souffler, le second capitaine du navire la V ille-du-Cap , de Nantes, s’embarque dans une chaloupe, avec douze marins courageux , qui affrontent une mer encore irritée , afin de sauver le peu de malheureux épargnés par l’ouragan. Nous fûmes recueillis à son bord , recevant tous les soins que l’on peut desirer. Les officiers et les chirurgiens rivalisèrent de zèle pour rappeler à la vie quelques-uns de mes compagnons. Le capitaine nous offrit des vivres,
avec la promesse de nous ramener en France ,
si nous voulions rester à son bord ; je le re-
merciai de toutes ses bontés , et quittai son
vaisseau , après y avoir passé vingt-quatre heures.
Descendu à terre , sans argent , sans connaissance d’aucune personne , sans nulle recommandation, je formai le projet de sauver du naufrage quelques débris du Royal - Louis. A cet effet, je me présentai chez M. de Saint-Martin , lieutenant-général de l’amirauté. « Monsieur le général, lui dis-je, vous voyez devant vous un malheureux nau- » fragé du Roy al- Louis , dénué de tout, >j sans amis et sans espoir de rencontrer dans » l’île un visage d’homme qui lui soit connu. jj Si vous avez quelque sentiment de com- /> passion pour l’infortune , il ne tient qu a >j votre volonté de me procurer un peu j> d’argent, en tirant parti de la mienne, » car je suis plein d’ardeur dans une si
» cruelle position. J) M. de Saint-Martin me regarde fixement et me répond : « Mon ami,
» je vous trouve bien avisé de me parler jj ainsi ; hé , quels sont vos moyens, je vous » prie ?» — « C’est de faire louer une pirogue avec dix nègres et un patron. Je sortirai de la rade le soir $ j’irai le long de la
DU CAPITAINE LAWDOLPHE. 2C)
cote , j’y verrai infailliblement une grande quantité de marchandises échappées du vaisseau brisé , et que la grosse mer aura jetées sur ce rivage» » — « Vous avez là , mon ami , une excellente pensée ; mais n’appréhendez-vous point de repasser dans l’endroit même où vous avez été si près de périr ? » — « Non, monsieur , je ne crains rien. » — « En ce cas, je vous accorde ce que vous demandez ; je vais en outre vous donner une lettre , qui non-seulement vous garantira de toute opposition à vos recherches, de la part des habitants, mais saura leur prescrire de vous donner le secours de leurs nègres , si la nécessité vous fait une loi de le réclamer. » Cette lettre était ainsi conçue i « IVXessieurs » les habitants de la Bande-du-Nord sont priés » de laisser librement retirer les débris des » effets provenant du naufrage du navire le » Royal -Louis; de prêter au porteur de » la présente tous les soins qu’il pourra » desirer ; et si les habitants fournissent » quelques journées, elles seront acquittées
» par l’amirauté, sur le reçu que leur déli-* » vrera ledit porteur.
» Fait et donné ce plein-pouvoir au sieur » Landolphe , un des naufragés du susdit » navire, au Cap-Français, le 3 janvier 1768. » Signé de Saint - Martin , lieutenant- gé- » néral de l’amirauté de Saint-Domingue. » Au bas étaient apposées les armes de l’amirauté.
Embarqué le jour même , à dix heures
du soir , avec dix nègres et un patron dans
une grande pirogue , louée quarante francs chaque jour par le lieutenant - général , je sortis de la rade à la faveur d’une brise de terre ; je me dirigeai du côté de la baie du Port -de- Paix , côtoyant le rivage de la Bande - du - Nord. J’y recueillis , en moins de deux heures , enfouis dans le sable , des malles et des ballots dont la pirogue fut incontinent' chargée. Favorisé d’une brise de mer * , je rentrai dans le port, le lende-
* Dans les parages et sur les côtes de Saint-Domingue, les brises changent deux fois par jour. Les
DU CAPITAINE LANDOLPIIE. 3 t
main , entre dix et onze heures du matin , ayant un pavillon bleu pour signaler mon arrivée. La sentinelle du quai avait reçu la consigne , en voyant mon signal , d’arrêter tous les cabrouets pour mon service ; c'est une espèce de baquet établi pour faciliter le transport des marchandises , à la charge ou décharge des vaisseaux. Par ce moyen , les effets furent promptement débarqués et mis en sûreté, dans un magasin au compte de l’amirauté. Tandis que lé déchargement s’opérait , je prenais un peu de repos avec mes nègres ; puis, vers les dix heures du soir, je retournais à la Bande-du-Nbrd , en m’avançant, jusqu’à l’anse du Port-de-Paix. C’est
vents de mer , au large, s’élèvent sur les dix heures du matin et vers huit ou dix du soir; ils tombent pour faire place à des vents de sud ou sud - est que i’on nomme brises de terre. Ces vents sont précieux aux vaisseaux destinés pour l’Europe , car sans leur secours, ils sortiraient bien difficilement du Cap-Français dont le port a plus d’une lieue d’enfoncement. Ce qui est fort singulier, c’est qu’on voit quelquefois des vaisseaux entrer dans la rade et en sortir en même temps.
dans cette anse que j’ai découvert le plus d’objets, la plupart très-précieux , mais bien avariés.
Ce travail dura huit jours consécutifs, après quoi, reconnaissant que le peu d’effets susceptibles d’être enlevés ne suffisait plus pour couvrir les frais de la pirogue , je cessai mes courses. J’allai revoir M. de Saint-Martin; je lui remis un état contenant les numéros et les marques des malles et ballots déposés au magasin par mes soins.
Il m’exprima toute sa joie d’une manière très-flatteuse, et désira savoir quel prix je voulais mettre par jour à mes recherches. Ma réponse fut simple : « Ma peine, lui dis-je, » ne doit point s’acquitter à la journée; je » n’ai souhaité que de me rendre utile ; il » est vrai que je manque d’argent , et il n’y » a qu’un pareil motif qui puisse me faire » accepter un don. » Aussitôt M. de Saint- Martin ordonna qu’il me fût compté huit louis ; procédé qui me causa une satisfaction inexprimable.
BU capitaine landolphe*
En sortant de là, je me rendis chez M. Aubert, riche négociant du Cap, et correspondant du Royal-Louis. Le capitaine Le Jeune devait s’adresser à lui pour en tirer des conseils sur les ventes et les achats des marchandises, mais Le Jeune mourut au Cap,
chez le chirurgien Legrand, à la suite du chagrin d’avoir perdu son navire. Comme j’avais conservé en double la note des effets dérobés au naufrage, je la laissai entre les mains de M. Aubert, qui la reçut avec d’autant plus de surprise, qu’il ne me connaissait point. Il ne pouvait croire en outre qu’on sauvât jamais rien de ce bâtiment, sur une côte presque inabordable, à près de trois lieues du point où il s’était brisé. Après diverses questions, il me demanda si M. de
Saint-Martin m’avait récompensé de mes
peines 5 sur la réponse que j’én avais reçu cent quatre-vingt-douze francs , « Oh le vilain mesquin! » s’écria - t-il , et appelant son caissier : « donnez huit louis à ce « jeune homme, qui a cent fois exposé sa T. I. A 3
» vie pour gagner si peu ; allez, mon petit * ami; avec tant de courage et d’activité? » jamais vous ne succomberez au besoin. » Muni d’un trésor de seize louis , je courus tout joyeux chez l’aubergiste Ramé, qui mérite bien, avec sa femme, que je leur consacre ici quelques lignes. Ramé tenait une auberge où je me présentai, dans l’intention d’y séjourner, si Ton voulait m’y recevoir. L’hôte était absent; je m’adresse à sa femme, en lui peignant l’état déplorable où m’avait réduit la perte du Royal- Louis , et qui me mettait dans l’impuissance de reconnaître , pour le moment, ses soins généreux, si elle eu usait envers moi. Je la priai de me servir un déjeûner, car jetais bien pressé par la faim. « Entrez, mon jeune ami , me )) dit-elle; mon mari est au marché'; je suis » assurée qua son retour, il ne trouvera » pas mauvais que je vous donne à déjeû- )) ner, et même à dîner. » Tandis que je
* Ma taille est de cinrj pieds.
prenais le premier repas, j’osai lui exprimer le vif désir de rester quelque temps dans sa maison. « J’y consentirais bien vo- » lontiers , ajouta-t-elle , mais vous savez a que je ne suis pas maîtresse d’accomplir )) mes volontés. Tout ce que je puis faire , » c’est d’en parler à Ramé, aussitôt qu’il a viendra. » L’aubergiste parut peu d’instans après. Il avait à peine entendu ma priere sortir de la bouclie de sa femme qu’il lui répondit : (c Hé bien! ma bonne » amie, puisque cela te fait plaisir, ce jeune » homme peut rester avec nous , jusqu a ce » qu’il trouve l’oecasion de s’embarquer; nous ;) n ferons pas pour cela plus de dépense.))
Je demeurai neuf jours chez ces braves gens dont les attentions me semblaient trèsdélicates. Des que je fus en état de rembourser leurs avances, je demandai la note de ma dépense; mais, ne voulant pas atténuer le bienfait qu’ils m’avaient accordé , ils réduisirent a la moitié, envers moi^ le prix qu’ils exigeaient des autres pension-
naires. Je payai seulement six francs par jour, ce que ceux-ci payaient douze. Il ne m’en coûta donc que cinquante - quatre francs pour ayoir été parfaitement soigné dans cette hôtellerie.
Je fis alors emplette de chemises bleues et de pantalons. Un pantalon et une chemise furent donnés au navire la Ville-du-Cap , dont la chaloupe m’avait recueilli entièrement nu : un jeune homme de ce bord s’était empressé de me fournir ces deux objets ; jamais je n’ai pu savoir son nom. S’il vit encore , et que cet écrit lui tombe sous les yeux, je le prie de recevoir, du fond de mon cœur , l’expression d’une vive reconnaissance de son touchant procédé.
Les ballots, les caisses, les malles et les marchandises retirés des sables demeurèrent près d’un mois en magasin : on les vendit publiquement environ quatre-vingt-dix mille francs. Cela me rappelle qu’en ouvrant une malle , remplie de chapeaux d’un très-beau poil qui n avaient pas subi la moindre altération.
j en mis un sur ma tête, que je désirai garder. Un sieur Lefèvre *, passager sur nçtro bord, vint le réclamer, comme lui appartenant; je m’opposai à cette volonté qui me parut injuste, dans une circonstance où,
sans mes efforts , sa malle entière était per-
due, ainsi qu’une grande partie de la cargaison. Toutes les personnes présentes furent indignées de cette vile réclamation ; et d’un avis unanime le chapeau me resta.
Le i5 janvier, je fis la connaissance d’un négociant du Cap, nommé M. Gault de Neuilli , possesseur de plusieurs navires en rade, qu’il destinait au commerce interlope des piastres, sur les côtes de file de Cuba. Il se proposait d’armer de vingt pièces de canon le brigantin le Ferme , avec l’intention de le charger de marchandises ; il n’avait point encore de capitaine pour le conduire, a Voulez-vous en être le gardien? me dit-il ; » lorsque je l’armerai , vous pourrez vous
+ Il a gagné depuis dix millions dans les fournitures pour le service des Etats-Unis.
» y embarquer. » D’après mon consentement, je mis le pied dans un canot , et m’installai dans le Ferme, où les vivres me furent délivrés bien régulièrement.
Sur la fin de janvier, ce négociant mit en armement une polacre interlope de vingt pièces de canon , commandée par le capitaine espagnol Don Pèdre , qui devait aller aux côtes de Couves , île de Cuba. Don Pèdre souhaita de me prendre comme secrétaire à son bord ; il m’offrit de m’avancer douze cents francs pour établir une pacotille, en me déclarant qu’au retour du voyage, il reprendrait cette somme, mais qu’il me laisserait tous les bénéfices qu’elle aurait produits. Bien que je ne fusse en droit de prétendre à nulle sorte d’appointemens, cet arrangement me convint.
Nous mîmes à la voile et dirigeâmes le vaisseau vers le sud de l’îîe de Cuba. Parmi les cent vingt hommes de notre équipage, se trouvait un Espagnol qui connaissait parfaitement tous ces parages; de telle sorte qu’à deux lieues de l’île, sur divers points.
DU CAPITAINE EANDOLPHE. 3 9
nous faisions aux habitans des signaux que ceux-ci échangeaient par des feux. Aussitôt que la reconnaissance de ces signaux était opérée, on approchait de terre ; on débarquait les marchandises qui trouvaient des acheteurs au comptant, et donnaient en argent au capitaine des bénéfices de 5o à 60 pour cent. On renfermait ces produits dans des barils contenant mille piastres. Don Pèdre, à ce voyage, vendit toute sa cargaison, dont il ne retira pas moins de cent mille piastres.
Nous remîmes à la voile pour le Cap-Francais, où nous entrâmes sans accident. Tous
les barils furent déposés chez M. Gault de Neuilli, qui s’empressa de payer aux matelots ce qu'on leur devait selon sa promesse. Comme j’étais le seul homme . du vaisseau sans appointemens , le capitaine me dit: « Mon petit ami, les douze cents francs que » vous avez reçus de moi pour avances d’une » pacotille ont produit trois mille francs. » D’après nos conventions, je retire les pre- » miers fonds et vous laisse dix-huit cents » francs. Etes-vous content? » Ma réponse
4o MÉMOIRES
affirmative lui montra toute la joie que je ressentais de toucher une somme aussi considérable dans un voyage d’un mois; c’était assurément dépasser de beaucoup mes espérances. Alléché par cette bonne fortune, je me préparais à faire une nouvelle campagne quand tout-à-coup mon zèle fut refroidi, en apprenant les périls que j’avais courus, si nous fussions tombés dans les mains des garde-côtes du roi d’Espagne; car le capitaine aurait subi la corde , et lequipage entier eût été condammé aux mines du Pérou , c’est-à-dire aux galères.
Une pareille perspective est de nature à porter quelques réflexions dans la tète d’un jeune homme qui n'aime pas plus les travaux souterrains que la potence, et je fus bientôt décidé à demeurer à terre, en attendant l’occasion de repasser en France. Mon dessein était d’y étudier l’hydrographie dont j’avais appris les élémens sous la direction de M. Giraud, grand mathématicien, et l’inventeur du Quartier de réduction. Jat-
1 DU CAPITAINE LAKDOLPHE. 4*
tendis peu de temps cette rencontre. Un jour qu’en me promenant sur les quais, je rêvais aux moyens de me remettre en mer, un particulier m’aborde uniquement pour lier une conversation. Dès qu’il connut mon désir, il m’indiqua le capitaine Desrud, commandant Y Africaine y du port de Nantes, et venant des côtes d’Afrique. Ce capitaine avait perdu la plus grande partie de son équipage; il cherchait à le rendre complet par de nouveaux hommes. J’allai dès le lendemain le voir, rue du Bac où il demeurait. Je frappe à sa porte, un jeune nègre vint m’ouvrir : « Qui ça vous voulez? » me dit-il dans son langage naïf. — « Je désire parler
» au capitaine Desrud ; puis - je le voir ? » Le nègre va dire à son maître : « Monsiou , )) voilà blanc qui veut parler vous. » À ces mots, le capitaine vient à moi, me regarde fixement et s’informe du sujet qui m’amène en sa présence. « J’ai appris , )) monsieur, lui dis-je, votre arrivée des/ » côtes d’Afrique, et le malheur que vous )) avez eu de perdre beaucoup de monde
)) dans cette traversée. Je suis Fuel des » nombreux naufragés du Royal - Louis , » et viens avec confiance m’offrir en rem- » placement d’un de vos hommes. » Desrud fronce le sourcil, et s’écrie dlun air dur et rebutant : « Vous êtes vraiment un bel » homme pour un remplaçant ! Et peut-on » savoir votre grade à bord de ce navire ? » (( J étais pilotin. * * » — ((Ah! vous étiez » pilotin , me repond-il , avec l’humeur
» d’un vrai bourru; ces b . s-là ** ne
)) veulent jamais mourir; j’en ai reçu quatre » de cette mauvaise espèce à mon bord; ce sont à) de véritables consommateurs de pain sans » profit; ils ont tenu ferme à la vie, quand » j ai vu périr tous mes meilleurs matelots » par la maladie, tous braves gens et de
* Elève en pilotage.
* On sait que les marins sont de grands jureurs;
la délicatesse de la langue se refusant à leur expression piopre, j avertis que je la déguiserai de'so rmais , en observant seulement que c’est un juron/
}) mes amis. Au diable tous ces mangeurs » de pain perdu ! » — « Hé bien ! capitaine, » puisque je ne vous conviens point, n’en » parlons plus, cessez vos injures, je me )) retire. » En quittant ce brutal, je me disais en riant : voilà un fort drôle de capitaine.
A peine avais-je fait cette réflexion, que
je me sens arrêté par le petit nègre qui me dit : « Monsiou, capitaine dit à vous de ve- » nir , lé voulé parler vous. » Je demeure un moment incertain sur ‘ce que je dois faire, après quoi je me décide à retourner vers mon bourru. Sa première question fut de savoir si j’avais navigué quelque temps; la seconde , si la lecture et l’écriture m’étaient un peu familières; la troisième, à quel taux mon salaire était fixé par mois. « J’ai fait , » répondis-je , deux campagnes sous les capi- )) tainesBrocbard et Le Jeune; mon écriture )> est assez belle; qui sait écrire, peutpres- » que toujours lire ; neuf francs le mois » étaient le très-modique produit de mes
» appointemens. » — « Je ne vous promets
rien; allez à mon bord, vous y prendrez
» les vivres, en partageant l’ordinaire des ^ •
» jeunes gens. )> Je souscrivis à une déci^
sion si peu avantageuse, parce que, dans ma
position, il valait encore mieux recevoir ma
nourriture de cet homme que de la tirer de
ma bourse.
Il y avait trois jours que j étais sur le vaisseau , quand je m’aperçus que le second capitaine , M. Beaulieu, me prenait en amitié. G était un homme aimable , officier distingué , d’une brillante éducation , et qui avait l’esprit orné d’une multitude de connaissances , particulièrement dans les mathématiques. M. Beaulieu me permit d’espérer que , durant la traversée , je recevrais de sa complaisance des leçons d’une science qu’il possédait à un si haut degré. Ce fut pour moi une distinction tellement flatteuse quelle m’inspira non-seulement le désir de la mériter , en suivant ses conseils , mais un sincère attachement à sa personne , qui
DU CAPITAINE LÀNDOLPHE. - 4^
dissipa toute idée d’intérêt de ma part envers Desrud. •
Le jour suivant , je vis que la peinture du
navire avait besoin d’être renouvelée. C’est une opération exigée par l’usage. J’ouvris à M. Beaulieu la proposition de m’en charger. Il me fit observer combien un pareil travail devenait fatigant. « Qu'il soit gratté au net , » lui dis-je, et je prends sur moi le reste. » En effet, le lendemain, vingt hommes furent occupés à faire disparaître le vernis extérieur. Pendant ce temps, je préparai les diverses couleurs que je comptais employer, et qui furent soumises à son approbation. Je les distribuai de telle manière que M. Beaulieu parut très-satisfait ; le capitaine, venant à bord, voulut connaître l’auteur de ee travail : cc Yous voyez le peintre , lui dit-il » en me montrant ; c’est votre jeune rem- » plaçant qui a vivement souhaité de l’en- » treprendre , et qui, comme vous le voyez , » s’en est fort joliment tiré. «
Nous étions arrivés au premier mai 1768,
et le capitaine gardait le silence sur mon traitement. M. Beaulieu* tomba dans une grande surprise quand il sut de moi que je n en avais aucun. Il descendit à terre , fit valoir mon service au capitaine, qui, cette fois, m accueillit gracieusement. Desrud , ayant connu mon désir de repasser en France, me conduisit au bureau des classes , où l’on me comprit comme le remplaçant d’un volontaire. Nous fîmes voile pour l’Europe , et nous arrivâmes à Nantes le 5 septembre. D’après le rôle. du capitaine, je restai trois mois huit jours sur son bord. Au désarme-
ment de V Africaine , il m’emmena chez les armateurs de ce navire , MM. André et Tarvouillet , qui m accordèrent une gratification de cent francs. Desrud me retint pour une nouvelle campagne. Il réarma le même bâtiment destiné aux côtes d’Afrique.
Je demeurai chargé de surveiller les réparations du vaisseau , de suivre le travail des matelots , de noter les journées des charpentiers et calfats, Ces soins m’éclairèrent
auprès des ouvriers , notamment sur ce qui concerne la charpente. J’appris ainsi à com naître une grande partie des pièces servant à la construction. L’on m’expliquait les règles établies dans les proportions de la mâture , en me faisant considérer qu’elles étaient prises sur la longueur de la quille du vaisseau , ainsi que sur la largeur du maîtrebau (i). J’examinais avec beaucoup d’attention les moyens employés au calfatage. Les matelots m’instruisaient dans le grément : les voiliers m’enseignaient le nom de chaque voile dont j’avais déjà quelque connaissance, de leur coupe, de leur chute, de leur échancrure , de leur couture , etc. Il me devint bientôt aisé de voir que les deux mesures , longueur et largeur , sont la base fondamentale du grément de tout vaisseau. Ce sont ces entretiens , avec les réflexions qu’ils produisirent dans mon esprit, qui m’affermirent
(i) Espèce de poutre pose'e au milieu du navire l’endroit le plus large.
le plus dans un goût déjà si décidé pour la marine. s a
1J Africaine étant bien radoubée , capable de tenir long-temps la mer , le capitaine et les deux armateurs pourvurent au chargement , qui consistait en diverses marchandises, vivres , artillerie, munitions de guerre. On l’arma de seize pièces de canon , du calibre de six livres de balle, et son équipage fut composé de cinquante hommes ; j’en fis partie en qualité de novice. Nous quittâmes la rivière de Nantes , le 5 mars 1769 , pour nous diriger vers les côtes d’Afrique.
Le 5 avril suivant , ayant doublé le Capde-Palme , le capitaine mit la chaloupe en mer avec cinq hommes , afin de débaîrasser le pont , et m’en confia la conduite , avec ordre de suivre continuellement le navire pendant le jour. Je longeais la Côte-d’Or , la sonde en main , dans une distance d’une ou deux lieues. J’ai constamment trouvé dixhuit , vingt-cinq et trente brasses. Au coucher du soleil , je forçais de voile pour me
Uü CAPITAINE LANDOLPIIE.
rallier à la poupe du navire. Quand les nuits étaient sombres , remplies de brouillards , orageuses , je me guidais sur le fanal que le capitaine y faisait placer à ce dessein . Ce qu’il y a de remarquable en cette rencontre, c’est que tous les deux ou trois jours , mes cinq hommes tombaient malades , et qu’il les fallait remplacer, tandis que seul je jouissais de la meilleure santé. La règle exigeait que cette chaloupe fût conduite par un officier; mais aucun n’avait le moindre penchant à remplir une place où* la chaleur du climat offrait , durant le jour, un danger réèl , et qui était affaibli dans le vaisseau.
J’ai gardé mon poste jusqu’à la rivière du Bénin. L’entrée de ce fleuve est fort difficile, à cause d’une barre de sable argileux , située à une lieue de la côte, et qui n’a pas moins de deux mille cinq cenfè toises de* largeur. 11 n’y a que sept pieds d’eau en basse mer et quatorze dans la haute , aux jours de nouvelle et pleine lune. Les navires , tirant plus de onze pieds d’eau , courent le risque d’y t. r. 4
échouer. Cette rivière, l’une des plus belles des côtes d’Afrique, a cinq quarts de lieue à son embouchure. Dès que l’entrée en est franchie , on peut la remonter jusqu’à huit lieues , en gouvernant dans la partie du nord-est. On y voit une belle baie, nommée Régio , qui a huit ou dix brasses de profondeur ; ses eaux sont douces* et quatre grandes rivières viennent s’y mêler.
Les bâtimens qui jettent l’ancre sur cette rade sont placés dans une bonne exposition, en ce qu’ils reçoivent directement les vents du sud-ouest ; car ces vents entretiennent la fraîcheur des forêts voisines , si nécessaire au salut des équipages. Quand, au contraire, ils vont mouiller dans la rivière de Gathon * , coulant à gauche de cette grande rade, ils sont infailliblement atteints de maladies fort dangereuses. C’est un malheur que , pour gagner la terre ferme et commercer le long de ces fleuves, il faille remonter jusqu’à
* Ou d’Agathon.
DTJ CAPJTÂ1NÉ LAN DOLPHfi. 5l
vingt lieues de la mer , jusqu’au village de
Gathon. Là , on trouve de l’ivoire , des tapis de coton et d’herbes , fabriqués par les naturels du pays ; des bois rouge , bleu , violet et jaune ; du copal , beaucoup d’huile de palme , ainsi qu’une foule d’autres objets trop fastidieux à détailler.
Après avoir séjourné trois mois dans ces lieux , où l’on fit un chargement de marchandises et de trois cent soixante nègres nous revînmes vendre la cargaison, avec de grands avantages , au Cap-Français que nous quittâmes encore pour retourner en France. Nous entrâmes dans la rivière de Nantes, le 28 juin 1770. Cette campagne a duré quinze mois vingt-trois jours
Je restai dans ce dernier port jusqu’au premier juillet 1771 , avec le projet de me rembarquer sous les ordres du meme capitaine et sur le même navire, qui avait changé à la fois de nom et d’armateur. On le nomma les ü eux- Créole s ; il fut armépar M. Gruei, de Nantes.
Tandis que je prenais du repos à terre je ne demeurais pas oisif, j’étudiais l'hydrographie sous M. Lévêque, hydrographe du roi. Les leçons de ce savant , jointes à celles de M. Giraud, augmentèrent encore, si je le peux dire , mon ardeur pour les voyages lointains.
Le capitaine, avant de donner un radoub à son bâtiment , m’adressa la proposition qu’il m’avait précédemment faite à l’égard de V Africaine, et dont le but était de surveiller les ouvriers ; ce que j’agréai avec le meme plaisir, et je m’acquittai de ce devoir avec le même zèle. Tout étant terminé, l’on chargea de différentes marchandises les Deux-Créoles; on composa l’équipage de cinquantehommes, et j’y pris ma place comme pilotin.
Nous cinglâmes de nouveau, le premier juillet , vers les côtes d’Afrique. Après une traversée de cinquante-deux jours, suivant le bas de la Gôte-d’or, nous entrâmes dans les eaux de la rivière Formose,au Bénin. Nous la remontâmes à vingt lieues de la mer et a
quatre de Gathon. Ce village , situe sur une hauteur d’environ trente pieds au-dessus du niveau du fleuve, est habité par trois mille nègres, que gouvernent trois chefs nommés phidors. Le premier de ceux - ci s’appelait Danikan ; c’était un homme de beaucoup de sens, et qui avait une estime particulière pour les Français.
Je descendis à terre avec Desrud. Le capitaine établit là sa factorerie. Il y avait en ce moment dansle fleuve un batiment anglais et un autre portugais ; mais la France ayant une prépondérance très-marquée sur les autres nations de l’Europe , Desrud eut le droit de prendre un chargement #avant les deux ca^, pitaines ses concurrens ; ce qui nous retint trois mois dans ces eaux.
Durant cet intervalle, j’essayai d’apprendre la langue beninienne , et voyant les heureuses
dispositions des habitans pour mes compatriotes , je formai le dessein de fonder par la suite, dans cette contrée , un établissement avantageux à la nation française. On en verra bientôt le résultat.
Desrud étant prêt à sortir , nous primes notre direction du côté de l’Ile-du-Prince *, appartenant aux Portugais , et située à i° 3o' nord ; nous comptions y trouver de l’eau fraîche et des vivres. G’est en outre un port excellent où les vaisseaux demeurent à l’abri de tout vent ; presque tous ceux qui fréquentent les côtes d’Afrique y relâchent. Les eaux de Pile sont très-claires. Elle fournit en abondance des haricots, de la farine de manioc , des moutons , des porcs et toute espèce de volaille, Je m’y rendais pour la seconde fois. Je n’en ai point parlé dans mon premier voyage , en cë que rien d’intéressant ne s’y rattachait.
En quittant le Bénin 5 Desrud , voulant alléger son navire afin de franchir plus aisément les barres, me donna le commandement d’une chaloupe montée par sept hommes.
Il y avait fait mettre dix mille ignames **.
* Ce fut en 1471 qu’elle fut ainsi appelée, parce qu alors on en donna les revenus au prince royal du Portugal.
** C’est une plante dont les racines, comme les
« Quand les barres seront dépassées, me dit » le capitaine , vous reviendrez a bord , je
pommes de terre , sont garnies d’une multitude de tubercules d’un manger délicieux. Elle pousse des branches de quinze à vingt pieds de haut 5 ses feuilles, qui ressemblent beaucoup à celles du saule , sont plus serrées et plus nombreuses. Sa racine a un pied et jusqu’à trois de grosseur; sa longueur est d environ vingt pouces. On la cultive avec un grand soin dans les royaumes du Bénin et d’Owhère(i); elle vient dans des terres fortes, rougeâtres et un peu sablonneuses; c’est la nourriture générale des habitants. On en recueille abondamment; elle est d’un meilleur goût que nos plus excellentes pommes de terre. On la mange cuite à l’eau ou rôtie. J’ai observé que sa qualité est incomparable lorsqu’elle cuit sans toucher le fond de la chaudière.
Comme j’aurai souvent occasion de parler des ignames , je vais anticiper ici sur mon récit afin de dire en une fois ce qui les concerne. J’avais fait construire une grande chaudière où était posé un gril , à huit pouces du fond. On versait un peu d’eau dans la chaudière , après quoi on la fermait hermétiquement. La vapeur de l’eau bouillante les cuisait en fort peu
(i) On prononce Ouere .
» déchargerai la chaloupe et la briserai pour
» faire du feu. »
de temps. Cette chaudière contenait deux cents.ignames qui donnaient journellement la nourriture à quatre cents personnes. Quand on les retirait d-u vase , il s’en trouvait dont les parties offraient l’image d’un sucre cristallisé $ celles-là étaient exquises.
Tous les équipages, qui vont dans ces contrées, préfèrent à tout l’igname, même au pain. Sa farine est plus blanche que le meilleur froment* Elle se con¬
serve un an sans altération, si on ne l’expose point à l’humidité. J’en ai rapporté à Nantes qu’on a trouvée excellente.
On ne recueille l’igname qu’une fois l’an, sur la fin de juin ou dans les premiers jours de juillet. Quand on est près d’ouvrir la récolte, le roi du Bénin ordonne plusieurs jours de jeune dans tout son royaume. Il défend à ses sujets de manger des ignames nouvelles, av ant qu on lui en ait présenté la première vingtaine. Une fele alors est commandée qui dure huit jours, et qui est une des quatre principales de l’année,* on la nomme fêle des ignames • elle se passe en danses et réjouissances assez burlesques.
Si je me suis étendu dans cette note sur les ignames , c’est que je n’ai vu nulle part une description de cette
DU CAPITAINE LANDOLPIIE. 5^
Je m’embarque, muni de mon octant* *, afin de prendre la hauteur du méridien et déterminer la latitude de l'embouchure du fleuve. J’étais assez éloigné , quand je vis le bâtiment sur le sommet des barres. A l’instant même un grain** de sud-est s’élevant, me poussa vent-arrière en pleine mer, sans pouvoir prêter le côté au vent, de peurd’être submergé. Le navire , dans une vive appréhension de s’échouer , présentait , malgré de grands efforts, le flanc à la bourrasque. I^a nuit survint , je le perdis de vue. Il tira par intervalles des coups de canon pour me rappeler. Je voulus vainement obéir : les vents, ayant changé de direction , s’opposèrent à mes manœuvres.
plante qui me satisfasse. Gomme nul européen n’a séjourné aussi long-temps que moi au Bénin, je pense que les lecteurs ne me sauront pas mauvais gré de ces détails.
* Instrument d’astronomie contenant la huitième partie ciu cercle ou quarante- cinq degrés.
** Tourbillon plus ou moins violent.
Le lendemain, à la pointe du jour, je ne vis plus le vaisseau , ce qui me jeta dans une étrange perplexité , car j’avais très-peu de vivres, et je manquais de bois pour faire cuire les ignames. Je pris aussitôt la résolution de dirigerla chaloupe surFlle-du-Prince et d’aller reconnaître la petite île Corisco. Celle-ci dépend aussi des Portugais ; elle est sous le gouvernement de Saint-Thomas (i). J’atteignis Corisco le quatrième jour; je l’abordai sous le vent ; je m’en approchai dans la volonté d’y descendre , pour y couper du bois. Un de mes matelots se jette à la nage , avec une corde afin de tirer l’embarcation à terre. A peineest-ilen devoir de nousamener, qu’une troupe de nègres lui tire une grande
(i) Ou Saint-Thomé. C’est une île presque ronde , d’environ trente-six lieues de tour. Il y a des vignes qui portent du raisin mur, en fleur , et en verjus dans toutes les saisons de l’année; et ce qui n’étonne guère moins , c’est que bien qu’elle soit coupée dans le milieu par la ligne , on y trouve une montagne dont la crête est toujours couverte de neige.
* MK
DÜ CAPITAINE LANDOLPHE. D9
quantité de flèches dont quelques - unes tombèrent à bord sans nous blesser. Nous hâtâmes le rembarquement du matelot , au moyen de la corde qu’il avait en main.
On éleva la voile ; le vent favorisant notre marche , nous fûmes en un instant hors de la portée des flèches des insulaires. Nous étions enqore éloignés de trente-cinq lieues de l’Ile-du-Prince. Les vents et les courans nuisaient singulièrement à notre direction de ce côté ; nous restions toujours privés de bois pour la cuisson des ignames. Ces contrariétés me décidèrent à faire usage des hautes lisses de la chaloupe, afin d’avoir du feu. Les ignames étant cuites , nous les mangeâmes avec un appétit dévorant.
Le vent redevint favorable, et le huitième jour de mon départ de la rivière du Bénin , j’entrai au port de l’Ile-du-Prince. Je tombai dans une extrême surprise de n’y point trouver le capitaine Desrud. Il y avait alors en relâche sur la rade un bâtiment de la
Rochelle; c’était /<? Duc-de-Duras , venant de Juda , Côte - d’Or , et commandé par M.'Delage.
Mon premier soin fut d’aller rendre une visite à M. de Saint-Vincent , gouverneur de 111e, auquel je lis la déclaration des circonstances qui m’amenaient dans ce port , sans omettre les noms du navire , du capitaine et de l’armateur, il me répondit : « \e ne crois » à rien de ce que vous m’annoncez. Vous » avez enlevé la chaloupe de votre capitaine » dans le dessein de la vendre. Je vais vous » envoyer en prison jusqu’à ce qu’il me par- » vienne d’autres informations. » — « Mon- » sieur , lui répliquai-je , le gouvernement » français ne vous a point établi pour me » juger. Je vais prier M. Delagede venir ici ; » il recevra de ma bouche une déclaration » semblable à celle que vous sortez d’en-
tendre. Avant de savoir si je mérite les
» arrêts , souffrez , je vous prie , qu’il me
» soit permis de passer à son bord avec mes » hommes; et si le bâtiment les Deux-Créoles
DU CAPITAINE LÀ.NDOÏ/PHE. 6l
» n’arrive point avant son départ, la chaloupe » sera vendue. Déposés dans le navire de « M. Delage, nous serons conduits, sous sa » responsabilité , dans les colonies , où les » officiers de l’amirauté prendront connais- » sance du crime dont vous m’accusez si lé- » gèrement. »
Le capitaine ne fut pas plutôt descendu chez cet imprudent gouverneur, qu’on l’instruisit des motifs qui exigeaient sa présence. Il répondit de suite qu’il se chargeait de ma personne et me prenait bien volontiers sous sa protection ; puis s’adressant à moi d’une manière très - affable : « Venez , mon petit » ami * , vous mangerez à ma table et n’en » aurez point d’autre jusqu’à l’apparition de » votre navire. Les hommes qui vous ac- » compagnerit recevront aussi leur ration » journalière. » En acceptant ses offres généreuses , je le priai de me fournir , sur
* On voit que ma taille et ma jeunesse me faisaient donner souvent ce nom.
mon reçu , un baril de bœuf salé , ainsi qu’un baril de lard ; c’est avec ces vivres que je nourris les hommes gardiens de ma chaloupe.
Comme M. Delage sortait de la rade pour aller à Saint-Domingue , le capitaine Desrud parut à l’entrée du port. Les deux officiers manœuvrèrent aussitôt l’un sur l’autre , afin de se rencontrer. Ils eurent ensemble un entretien. Je descendis , vers les onze heuresdu matin , sur les Deux - Créoles , après avoir passé huit jours à bord du Duc-de-Duras. Je ressentais une joie indicible de me revoir avec mon capitaine , et j’eus soin de lui apprendre toutes les bontés dont m’avait honoré M. Delage. Il me dit qu’il les connaissait, ayant obtenu déjà des communications en mer.
Durant le séjour des Deux-Créoles sur la rade, je conçus le désir de prendre une parfaite connaissance de la situation de l’île , du gisement de ses côtes , des diverses anses où Ton pourrait se réfugier dans un gros
temps, s’il ne rendait pas le port accessible;
mais les Portugais, qui sont naturellement très défians, ne souffrent point que l’on visite l’intérieur de leur île. Afin de lever cet obstacle, je feignis une maladie, et me fis ordonner , par le chirurgien , d’aller passer quelques j ours dans une habitation . L’attein te du scorbut devint le prétexte de celte ordonnance. Le gouverneur y consentit. Je courus de suite chez M. Jouan Damathe, officier delà douane , possesseur d’une des plus belles habitations de l’île. Là, je découvris de grandes baies où les vaisseaux peuvent jeter l’ancre avec toute sûreté.
Le lendemain matin , j’allai me baigner dans une belle anse , que l’on rencontre dans l’ouest-sud-ouest. Muni d’une ligne de trente brasses , à laquelle j’attachai une pierre , je sondai, en nageant, une grande partie de l’anse ; je trouvai dix , quinze et vingt brasses de profondeur : on avait la facilité de mouiller tout près de terre , à l’abri des orages. Les habitans me dirent qu’aux premiers temps
de l’établissement des Portugais dansl’IIe-du- Prince, ils abordèrent sur ce point *, mais que depuis, ils ont cessé de le fréquenter, étant repoussés par l’extrême difficulté d’y élever une ville , à cause de la hauteur des montagnes dont l’île est remplie.
L’entrée de ce lieu fut l’objet de nombreuses observations que je consignai dans mon journal pour m’en servir au besoin • je les communiquai au capitaine Desrud , qui me sembla très-content de ce travail.
Un mois s’écoula durant lequel on fit des réparations au navire et l’on se pourvut d’approvisionnemens , afin d’entreprendre la traversée de l’Ile-du-Prince à file de Saint- Domingue.Tout étant disposé pour ce voyage, nous appareillâmes et mîmes soixante-deux jours avant d’arriver au Cap-Français , traversée rendue fort longue par un grand nombre de calmes qu’il nous fallut supporter dans les parages voisins de l’équateur.
* C’était l’ancien port. x
DU CAPITAINE LANDÜLPHE. 65
Nous passâmes également trois mois au Cap ; nous y prîmes un chargement en sucre et café , provenant des produits de notre nouvelle vente. Desrud revint en France, et nous entrâmes dans la rivière de Nantes, le 23 nombre 1772, après une campagne de quinze moi» vingutrois jours. C’est précisément le même temps que la précédente (1).
Je restai six mois à Nantes; j’y continuai mes études d’hydrographie. Mon savant professeur, M. Lévêque, dont j’ai déjà parlé , travaillait alors à la composition de son ou-1 vrage intitulé le Guide du Navigateur , livre ' éminemment utile. J’allai le revoir • il me fournit, avec la plus grande complaisance , les moyens de résoudre plusieurs problèmes qui me paraissaient d’une extrême difficulté. Il m indiqua la maniéré de me servir de ses Tables , par où l’on abrège beaucoup les
(0 II est à remarquer que, dans les états de service du capitaine Landolphe, il se rencontre plusieurs erreurs à son pre'judice.
calculs des opérations d’astronomie. Ses leçons nourrissaient en moi l’envie de me présenter un jour à l’examen , pour être admis capitaine au service du commerce dans les voyages de long cours.
M. Gruel me fit prévenir qu’il allait à la fois armer les Deux Créoles sous un autre nom , et changer de capitaine. M. Jean Boulangé remplaça Desrud , et le bâtiment s’appela le Mafougue ; c'était le nom du premier ministre du roi d’Angole *. M. Boulangé m’avait réservé uné place d’enseigne ; je lui rendis visite -, mais il était fort peu soucieux de me conserver , en ce que je tombai dans l’impossibilitédeluifournirtrois mille francs^ afin de compléter la somme de quarante mili£, qu’il employait dans l’expédition. Néanmoins , après avoir pris , le jour suivant , l’avis de l’armateur, on décida que je serais embarqué comme enseigne.
Le bâtiment, bien radoubé , reçut son
* Ou d’Angola.
Î)L* CAPITAINE LANOOLPHE. 67
chargement. Nous déployâmes les voiles le 29 mai 1 773 , et nous cinglâmes vers la côte d’Angole. On jeta l’ancre au port de Malimbe trois mois après notre sèù*tie, terme assurément long pour cette navigation. Nous passâmes là quatre mois* : nous nous rendîmes ensuite au Cap-Français , où nous demeurâmes environ quatre-vingt-dix jours , après quoi nous opérâmes un nouveau retour en Europe 5 et le 4 juillet 1774 nous vit entrer dans la rivière de Nantes , à la suite d’une campagne de treize mois six jours. Je crains de fatiguer le lecteur par le récit d’une foule de circonstances qui ont entre elles tant d’analogie , mais il faudrait renoncer à la fidélité des Mémoires si l’auteur était forcé d’ensevelir ces détails.
Ce fut à cette époque qu’il me prit envie de passer à l’examen. J’avais des motifs d’appréhender un refus, n’ayant point fait deux campagnes sur les vaisseaux du roi 5 et parce qu’il me manquait six mois de navigation pour le commerce. Je hasardai d’écrire au
ministre de la marine , le suppliant de m’accorder des dispenses. Je joignis à ma lettre deux certificats de deux armateurs de Nantes, qui promettaient de me confier le commandement d’un navire aussitôt que ma réception serait confirmée. Je fus bien inspiré, car les dispenses, signées du roi, me furent expédiées huit jours après les avoir sollicitées.
Pouvant à peine contenir ma joie , je cours chezM. Lévêque. Je feins qu’un jeune homme de mes amis a l’ambition de prétendre au commandement , mais qu’il ignore également le degré d’instruction nécessaire et les formes à remplir pour y monter. Il m’en développa de suite les conditions indispensables. « Je suis , lui dis-je , le jeune homme » pour qui vous prenez le change ; c’est moi » qui veux risquer cet examen ; voici les » dispenses que m’accorde Sa Majesté. » — « Venez demain dans mon cabinet , répond » avec la plus grande bonté M. Lévêque ; je » vous interrogerai sur la construction de
» l’octant et du secteur, ainsi que sur la
» manière de les rectifier quand on les
» met en usage pour observer la hauteur des » astres. »
Je ne manquai pas d’aller au rendez-vous. Mes réponses et mes opérations le satisfirent. On prévint , pour assister à mon examen , 1 avocat ^ le procureur du roi, le lieutenantgénéral de 1 amirauté , deux capitaines en titre et M. Leveque. Le jour fixé au jeudi 23 mars 1775, je me rends au tribunal de 1 amirauté* je sutis l’interrogatoire d’usage, et 1 on me reçoit « en qualité de capitaine , » maître, patron et pilote, pour commander » et piloter un navire aux voyages de long M cours, soit avec la pratique ou la théorie. » C’est ainsi que s’expriment mes lettres , enregistrées au greffe de l’amirauté de la ville de Nantes.
Lorsque je fus en possession de mon grade, je rédigeai le prospectus d’un établissement de commerce dans la rivière du Bénin. Je pris la roiite de Paris ; je présentai mon projet à
M. David 5 ancien gouverneur de la colonie du Sénégal , et à M. Eriès , tous deux chevaliers de Saint-Louis. Ce dernier avait été sous-gouverneur aux ordres de M. le duc de Lauzun (i), alors nommé gouverneur-général de tous les établissements français sur les côtes d’Afrique. On était sur le point
de créer MM. Eriès et .David administra-
leurs d’une compagnie dite de la Guyane française. M. David , à l’aspect de mon plan , sentit tout l’avantage que le commerce français pourrait retirer de son exécution ; il exigea de plus grands développements sur les ressources du pays et ses localités, avant de le soumettre aux membres delà société. Il ne me cacha point qu il entrevoyait pour moi 1 espoir d une immense fortune ; mais il fallait attendre peut-être long-temps.
Ma bourse n’étant pas dans un état bien prospère, je craignis de Fépuiser dans une
(0 Le duc parle, dans ses Mémoires , de son expédition au Se'négal, à laquelle, autant que je peux m,en souvenir, il consacre quelques pages.
Ï)U CAPITAINE LANHOLPHE. 7L
vaine attente ; c’est pourquoi je me décidai à reprendre le chemin de Nantes. J’allai retrouver le capitaine Boulange , qui m accueillit très - cordialement. Il se disposait à l’armement d’un navire à la Rochelle pour la côte d’Angole. « Voulez-vous entreprendre » avec moi ce voyage ? me dit-il. Bien que » vous ayez le grade de capitaine , je ne peux » vous offrir que celui d enseigne , car les » armateurs se sont réservé la nomination » aux emplois des autres officiers. » « J ac-
» cepte la proposition sans hésiter , repon- » dis-je \ l’amitié que vous m’avez témoignée » dans la dernière campagne m’engage à vous 7) suivre sous celui de tous les grades qu il » vous plaira de m’accorder. » — « Soyez >, donc bientôt prêt. Dans quatre jours je » pars pour la Rochelle ; je vous emmène » dans ma chaise de poste , et vous n’aurez » aucuns frais de route à supporter. »
Le capitaine , en arrivant dans ce port , s’empressa de me présenter aux armateurs , MM. Dumoutier et de Jarnac. Ces messieurs
le reçurent ; très-froidement pour tn’avoir emmené de Nantes, et lui demandèrent avec humeur si je comptais prendre un intérêt dans l’expédition. Sur sa réponse négative , ils déclarèrent que je ne serais pas embarqué. « Il le sera , messieurs , s’écrie Boulangé. A » quel taux fixez-vous cet intérêt ?» — « A » trois ou quatre mille francs au moins. » — « Je les donne, ajoute Boiilangé; on les >> comprendra, comme supplément, aux
trente mille que je fournis à l’entreprise. »
H n’y eut plus d’objection , mon embarquement fut résolu.
On doit facilement imaginer combien ce procédé du capitaine me toucha; il vit aussi, dans la chaleur de mon ame, combien j’y étais sensible. C’est un de ces moments, dans la vie , ou les puissances morales de l’individu se concentrent pour laisser dominer, parmi tousles sentiments généreux, celuide la plus vive reconnaissance, il me fit dîner avec lui à l’hôtel du Bièn-Nourri. Après le repas, nous allâmes a bord de notre nouveau navire. Il
DU CAPITAINE LANDQLPHE. y3
s appelait le Baron de Montmorency , du nooi du gouverneur des provinces de Saintonge et d Aunis , et portait derrière îa poupe un écusson cintré et doré , armoiries de ce gouverneur , avec la devise : Dieu aide au premier baron chrétien.
Après avoir examiné le vaisseau , M. Boulangé me conduisit dans une pension bourgeoise. Nous y avons pris ensemble la nourriture et le logement pendant près de deux mois y aux frais du noble capitaine , qui n’a jamais voulu souffrir que ma part de cette dépense sortît de ma bourse.
Les travaux opérés et le chargement complet ^ M. Boulangé se rendit à son bord avec tout l’équipage et se mit en rade de Chef- Baye. Les marchandises qui complétaient la cargaison n étant pas toutes embarquées, je fus chârgé de les prendre à terre sur un bateau. Le soir meme , le courrier m’apporta de Paris une lettre d’un parent, qui me recommandait de retarder mon départ , en ce que la compagnie de la Guyane me destinait
le commandement de F un des premiers navires qu'elle se proposait d'armer. Cette nouvelle me jeta dans un extrême embarras ; mais ma résolution fut bientôt prise , c’était <le tout sacrifier au sentiment que m’inspirait la belle conduite de M. Boulangé. Je répondis à mon parent que sa lettre m’était parvenue au moment où le navire mettait dehors toutes ses voiles , et que je n’avais plus le choix de m’attacher atf parti qu’il me conseillait de prendre.
Nous eûmes le bonheur de faire en cin quante-quatre jours la traversée aux côtes d’Angole. On mouilla sur la rade de. Malimbe , où se trouvaient trois navires français , du Havre, de Nantes et de Bordeaux. Les courtiers du pays, connaissant déjà notre capitaine , lui donnèrent , à prix égal , la préférence sur les autres; ce qui nous mit dans le cas de repartir au bout de quatre mois pour Saint-Domingue. Nous entrâmes au Cap-Français quarante-quatre jours après
notre sortie de Malimbe.
1> U CAPITAINE LANDQLPME. ^5
Au mois d’octobre , le capitaine Boulangé fît l’acquisition d’un navire , qu’il nomma le Saint-Jacques . Il le chargea de sucre et de café pour le compte de M. Grue! , que j’ai déjà cité. Le commandement de ce vaisseau m’ayant été confié , je fus contraint , par.Ies mauvais temps qui m’emportèrent toutes les voiles , d’entrer à Lorient afin d’y réparer les avaries. J’expédiai sur - le - champ M. Allard , enseigne, qui partit pour Nantes à franc-étrier, avec une lettre écrite à M. Gruel, où je lui annonçais l’arrivée du Saint-Jacques 9 que j’espérais bientôt conduire à Nantes. Ce négociant concevait de grandes inquiétudes sur le sort du navire , dont il n’avait pas eu de nouvelles depuis long-temps; car son éorrespondant du Cap lui ayant annoncé mon départ de cette ville pour le mois de juillet, il ignora presque cinq mois si j’avais ou non fait naufrage. On lui demandait d’abord cinquante pour cent d’assurance : il trouvait ce taux trop élevé. Cependant ses craintes prenant avec le temps plus de fondement , il
MÉMfoïRES
consentit à ce qu’on exigeait ; mais les assureurs se crurent en position d’augmenter leurs prétentions ; ils voulurent dix pour cent de plus , ce que M. Gruel refusa net.
Il passa donc tout-à-coup d’une grande inquiétude à une satisfaction très-vive , en recevant ma lettre vingt jours après ce débat. J’avais recommandé le silence à l’officier qui la portait. M. Gruel , allant à la bourse, dit aux assureurs : « Hé bien , messieurs ? vous » refusez donc toujours d’assurer mon Saint- » J acques ? » — « Bah ! votre Saint-Jacques , » il y a long - temps qu’il est coulé 1 % — « Oh oui , fort heureusement dans le port de » Lorient. Tenez , lisez ce que m’écrit le ca~ » pitaine Landolphe, qui s’est avisé de trou- )) hier mon sommeil à trois heures du ma- » tin par un exprès. »
Cette nouvelle répandit une grande surprise sur la place de Nantes ; les assureurs
* Au lieu de ce mot, c’est un juron qui fut dit.
DU CAPITAINE LÂNDGLPHE.
regrettèrent d’avoir montré une pusillanimité qui les privait d’un bénéfice de près de quatre-vingt mille francs, puisque la cargaison du Saint-Jacques était évaluée à deux fois autant.
Le 1 5 décembre 1776 , je vins à Nantes et fis décharger le navire. M. Gruel , se précipitant dans mes bras , me dit : « Ne cherchez » pas d’autre bâtiment à commander ; celui » que vous avez amené de Saint-Domingue » vous appartient 5 je vais Farmer de suite. » Je le remerciai de cet excès de confiance les larmes aux yeux. Ma position ne me permit ni d’agréer ni de refuser le témoignage de sa générosité, parce qïte des affaires qui m’appelaient à Paris pouvaient à mon égard changer la face des choses. Je le priai de me charger du soin de ses commissions , en le prévenant que je partirais dans le délai de trois jours au plus pour la capitale.La seule qu’il me donna était une lettre de crédit chez MM. Simon Jeauge et Dupuis , banquiers , où j’avais la liberté de prendre tous les fonds
dont les circonstances me feraient une nécessité.
Je vins à Paris le 24 décembre. J’allai voir M. David qui, depuis mon départ de ce lieu ? avait été inscrit parmi les directeurs de la compagnie de la Guyane , M. de Neubourg , receveur-général des finances , et M, de Montjuzion, secrétaire - général. Tous les trois m’apprirent qu’ils s’étaient occupés de mon projet d’établissement à l’entrée du fleuve du Bénin , et que l’on me destinait le commandement de l’un des quatre vaisseaux cédés à la compagnie par le roi.
Jusqu’au mois de février , je ne songeai plus qu’à dresser Ÿétat des diverses marchandises qui devaient composer la cargaison ; j’y en joignis deux autres comprenant l’équipage et les provisions. Je remis ces pièces à M. de Montjuzion , rue du Croissant, hôtel de la compagnie. L’administration m’écrivit de me rendre sur-le-champ au Hâvre pour y commander un navire encore sur les chantiers. Mais quel fut, en arrivant, mon étonne-
ment de voir ce vaisseau que Ton me désignait , lancé à Feau , mâté , gréé , chargé , recevant tout son équipage, sortant du bassin,
mettant à la voile, et tout cela avec une telle
promptitude que je n’ai jamais rien rencontré de sembla ble l
Me trouvant sans activité , j’adresse mes plaintes à l’administration , qui les communique aussitôt à l’assemblée des sociétaires. Cette assemblée se composait toute entière de receveurs - généraux et de fermiers - généraux. On me prescrivit d’attendre huit jours , durant lesquels on allait solliciter du ministre de la marine un autre vaisseau. En effet, la semaine suivante, on m’enjoignit de me rendreà Saint-Malo, afin d’y commander un navire en construction. Là je trouvai la Négresse , nommée ainsi par la compagnie, si peu avancée que l’on venait de poser sa quille sur les chantiers , sous la direction de M. Chevillard , constructeur et ingénieur de la marine. Je ne fus pas mécontent de trouver l’ouvrage dans cet état, parce qu’il me four-
nissait une nouvelle occasion de m’instruire, ensuivant journellement le travail de cet ingénieur, qui était un très-habile homme dans son art , et qui poussait la complaisance au point de m’indiquer par leur nom toutes les pièces entrant dans la construction d’un vaisseau , quelle que soit sa grandeur.
Au mois de septembre on mit le navireà l’eau. Ce beau spectacle me remplit d’admiration , en ce qu’il ne fut pas lancé, selon l’usage , sur des couettes ou des berceaux (0* On l’avait établi sur une plage de sable très-plate. Je ne concevais pas comment il pouvait de ce lieu descendre dans la mer. Je fis part à ce sujet de mes idées à M. Chevillard , qui me tira d’embarras , en m’apprenant qu’il ne serait pas lancé, mais que la marée viendrait l’enlever. Cela ne laissait point de m’étonner encore , car je n’avais jamais vu les eaux s’élever assez pour atteindre ce but. Lorsque le construc-
(1) On appelle ainsi un établissement de charpente construit sous le vaisseau, lorsqu'on se dispose à le lancer à la mer.
MJ CAPITAINE LANDOLPHE. 8 1
leur sentit approcher le moment des plus hautes marées , il fit creuser par cinquante hommes le sable autour du navire, qui fut bientôt au niveau du banc : la mer montant
vint mouiller ses bords, et le mit à flot sans secousse comme sans danger. On le conduisit dans la rade pour être mâté, gréé et chargé sous le plus bref délai.
Comme on envoyait l’artillerie à bord , le batelier 3 chargé de dix pièces, eut le malheur demalélinguer(i)lasecondepièce-, elle tomba sur le bateau , le brisa et le fit couler à fond : on sauva les quatre hommes qui le montaient, mais l’embarcation fut perdue. Des plongeurs retirèrent les pièces du fond de l’eau, qui n’avait pas moins de trente pieds. Je sollicitai de MM. Marion Brillantais 5 frères , négociants avec qui je correspondais, une indemnité proportionnée à la perte qu’avait subie le batelier ; elle fut accordée par les
( i ) Mettre un gros cordage autour d’un fardeau pour l’embarquer ou le débarquer.
administrateurs pour le compte de la 'compagnie.
Le 4 octobre , je fis venir un prêtre à bord pour y dire la messe, et donner la bénédiction au vaisseau. J'avais invité ce jour-là plusieurs personnes à dîner. Le navire était garni de pavois. Des musiciens firent danser les èonvives : mais voilà qu'au milieu du plaisir une furieuse tempête , s’élevant tout-à-coup, nous donne le bal d’une tout autre manière. Je laisse tomber mes ancres. Les canots de service , que j’avais pris pour le transport des personnes appelées à la cérémonie, étant hors d’usage dans une mer si violente , la plupart de mes conviés se virent contraints de passer la nuit à bord. Le lendemain , la société regagna la terre par un très-beau temps.
Cette tempête, en langage du pays, se nomme
un coup d’équinoxe.
Trois jours après , je mis à la voile pour le Havre, dans la vue d’y prendre un supplément de cargaison que l’on m'avait expédié de Paris et de Rouen. Je devais aussi recevoir
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iihe provision de biscuit de Honfleur , qui est fort estimé.
Au mois de novembre , la Négresse fut chargée et armee en lettre de marque (i) ^ avec vingt pièces de canon et quatre-vingtdix hommes d’équipage. Après ma sortie du bassin, je cinglai vers Lisbonne afin d’y acheter huit cents rôles de tabac , du poids de quatre-vingts livres chaque , dont je sentais
Futilité pour mon nouveau commerce. La compagnie de la Guyane m’ayant confié le titre d'administrateur en chef de l’établisse*
(i) Le dictionnaire dé l'Académie omet la définition de ce mot. Le grand dictionnaire raisonné de la Marine ne s'explique pas davantage. Seulement à l’article Lettre > il dit : « On appelle ainsi , dans les ports » de Picardie et de Flandre , une commission que » les étrangers prennent d'un prince dont ils ne sont )) pas sujets , pour faire le commerce sous son pa- » villon , ou pour armer en course contre ses en- » nemis* »
On doit entendre par Lettre de marque un navire armé en guerre et chargé de marchandises.
ment que je me proposais de former à l’embouchure de la rivière du Bénin, il fut résolu que, pour seconder mes projets, on m enverrait en ce lieu , tous les trois mois , la même quantité de marchandises que j’emmenais.
Mon second capitaine devait commander le navire aussitôt notre arrivée dans ce fleuve, et repartir pour la France , tandis qu’à terre j’élèverais un fort , établirais des magasins ,
ferais des échanges , etc.
Au bout de neuf jours de mer, nous moud- I lames dans la rade de Belem , à deux lieues ^ de la capitale des Portu gais. Les navires étrangers, chargés de marchandises 9 sont forcés de s’arrêter en cet endroit s ils vont a Lis- ; bonne , sans quoi Pon exigerait d eux une entrée de trente pour cent sur la valeur de ces marchandises.
Il y avait alors à Belem une escadre anglaise , composée de plusieurs vaisseaux et frégates. Les Anglais et les Américains étant en guerre , une de ces frégates avait capturé
quelques bâtimentsdelaNouvelle-Angleterre.
Elle déposa dix-sept prisonniers sur le bord de l’amiral. Les Américains, à la vue d’un navire français ancré à deux lieues de distance , eurent la hardiesse de se précipiter dans la mer , pour venir à la nage prendre un asile sur la Négresse . II était onze heures du soir quand ces malheureux touchèrent la chaloupe ; la sentinelle faillit tirer sur eux. On m’éveilla. Je me lève, et je vois sur le pont les dix-sept hommes sortant de l’eau. Après leur avoir distribué des liqueurs, je les interroge. Leur déclaration m’annonce qu’ils sont habitants de la Nouvelle-Angleterre. Ils avaient parmi eux cinq capitaines. Je leur dis à tous que je recevrais volontiers ceux qui consentiraient à faire la caçnpagne avec moi , aux memes conditions que les hommes de l’équipage. La proposition fut agréée par les douze matelots ; je conduisis les cinq officiers à Belem, chez un Français tenant un cabaret, et je laissai une somme à chacun pour se nourrir.
Dans la matinée de ce jour , vers les onze
heures , tandis que j étais à terre , un canot de l’amiral anglais , portant un lieutenant de vaisseau , s’approcha de la Négresse . L’officier monte à bord et somme M. Langrené, mon second , de lui délivrer de suite les dix-sept prisonniers de guerre , déserteurs du vaisseau amiral ; puis il montre assez d’insolence pour vouloir se permettre une visite dans l’entrepont. Langrené, qui n’aimait pas du tout ces manières , lui dit ces propres mots : « Mon- » sieur, prenez garde à vous , à vous-même , » je le répète. Vous êtes entré dans ce navire » par le côté de tribord , mais je dois vous » déclarer que, si votre embarquement n’a » pas lieu sous deux secondes, je vous fais » débarquer par bâbord. » Cette menace était à peine exprimée qu’il appelle vingt hommes, en leur disant : « Jetez-moi * cet insolent à » la mer. » L’Anglais, voyant cette résolution qui n’avait rien d’équivoque , se rembarque au plus vite.
* C’est encore un juron qui fut prononcé.
Revenu le soir de Lisbonne, j’appris de Langrené la conduite qu’il avait tenue en cette rencontre ; j’y donnai sans hésiter mon approbation.
Le lendemain, des affaires sollicitaient ma présence à Lisbonne. Ayant lieu d’imaginer que j’y recevrais quelque insulte des matelots de l’escadre anglaise , je fais placer une douzaine de sabres dans les coffres de mon canot; je m’embarque avec un patron et dix de mes meilleurs matelots. En approchant du quai , je le vis entièrement barré par les chaloupes de l’escadre anglaise, de telle manière qu’on n’avait pas laissé le moindre passage pour débarquer. « Ah ! dis-je aux marins , il y a » une cabale ici pour nous fermer l’entrée » du quai. Allons, mes amis, il nous faut » triompher de cet obstacle par un bon coup » d’aviron , et coulons le canot de Pun de » ces odieux freluquets (i). » Les marins, qui partageaient mon sentiment , ne de-
(ix) Expression propre du capitaine.
mandèrent pas mieux que de le seconder ; ils redoublèrent d’efforts et donnèrent tant de vitesse au canot , gouverné par l’habile patron , qu’il arriva sur le travers d’une chaloupe anglaise ; elle fut aussitôt mise en pièces et coulée à fond. Je débarque incontinent. Les Anglais accourent en foule sur mes gens afin de venger cet outrage : ceuxci ? armés de leurs sabres , montrent une telle contenance que les assaillants jugent à propos de prendre la fuite.
Débarrassé de cette nuée d’insolents, je me rends fort paisiblement chez M. le comte de Blossac , ambassadeur de France auprès de la cour de Portugal. Je lui rapporte également la conduite de l’amiral anglais envers les prisonniers américains montés sur mon bord , et la rixe qui venait de s’élever sur le quai , à la suite de cet évènement. Je lui demande en outre si la guerre est commencée entre la France et l’Angleterre :« Non , pas encore ^ » répond son excellence , mais elle le sera » bientôt. J’approuve assurément dans tout
» ceci la fermeté de votre caractère , mais
» je vous conseille de presser votre charge-
» ment et de sortir du port le plus tôt que
» vous pourrez. »
J’allai de suite à la douane ; je priai les employés de m’expédier promptementle reste de mes tabacs, car j’en avais déjà reçu une grande quantité. Je redoutais fort, en cette occurrence , une rupture entre les deux nations. Le lendemain de ma visite à l’ambassadeur, un courrier me fut envoyé par la compagnie , qui , considérant la guerre comme
déclarée « m’enjoignait de hâter mon départ ■ m .
pour madestination. Elle me prévenait qu aucun de ses navires ne suivrait cette expédition , et qu’elle attendrait un temps plus favorable pour former l’établissement projeté. Cette lettre fut pour moi un nouvel aiguillon.
La veille de mon départ de Lisbonne, une frégate anglaise, se détachant de l’escadre , descend le fleuve jusqu’à Belem. Elle s’approche de mon bord , met en panne et m’a-
dresse de grandes menaces par la voie des signes. Irrité de tant d’audâce , j’ordonne aux matelots de monter sur les passavans et de s’y mettre en ligne. Le maître d’équipage commande la manoeuvre suivante : « Tournez » le dos à la frégate : déboutonnez la cu- » lotte : baissez la tête : le corps plié en » deux : montrez le derrière à cet effronté » capitaine * *. » Dès que cette manœuvre fut exécutée à la barbe de l’autre équipage , qui ne put s’empêcher de l’entendre et de la voir , la frégate fit voile et se mit en devoir de m’attendre à la sortie du fleuve **.
Le lendemain, sur les dix heures de la matinée , comme je me disposais à partir , le pilote portugais , quoiqu a mon bord , refusait son office, parce que, témoin de la
* Des gens d’un goût difficile trouveront sans doute ce commandement cynique • je suis de leur avis. Je ne dis pas ici ce que j’ai dû faire, mais seulement ce que j’ai fait.
** Les matelots , que cette scène avait fort égayés , m’appelèrent entre eux le capitaine rhontre-c...
DU CAPITAINE LANDOLPHE. qi
manœuvre qui avait mis tant de postérieurs en évidence , il ne faisait aucun doute que nous serions attaqués hors delà rivière. Afin de vaincre sa répugnance, je lui promis dix louis s’il consentait à m’affranchir des dangers du banc de roche la grande Cachope *, et qu’ensuite je le renverrais dans son canot. Ma proposition l’ayant ébranlé, son avarice lui ferma les yeux sur le péril. Nous fran- ' chîmes heureusement les écueils.
J’étais à peine en vue de la frégate , qui se
trouvait à près de trois lieues de moi, quelle cingle à pleines voiles de mon côté. Son dessein me parut clair , et le combat devant être inévitable , je disposai mon équipage à
* Il y a dans la même rivière un autre ëcueil , la
petite Cachope y ils sont tous deux fort dangereux ,
en ce que i’eau les couvre en tout temps. Un navire , poussé par la tempête dans le fleuve , doit longer la terre du nord jusqu’auprès du fort Saint- Julien. Il peut s’en approcher sans risque à la distance d’une. longueur de câble. Celte remarque peut être utile aux navigateurs qui n’ont point fréquenté cette rivière.
la bien recevoir si elle m’atteignait. Le vent du nord-est soufflant avec une grande force , je déployai toutes les voiles que le navire
pouvait supporter ; je longeai les côtes du
sud du Portugal , dites Stuval. Je m’aperçus bientôt que , loin de gagner de vitesse sur ma marche, la sienne se ralentissait. Je fis toute la nuit plus de trois lieues par heure. Cet avantage rendit sans doute inutile la poursuite de la frégate , car , au point du jour , elle avait disparu.
Je me dirigeai sur File de Madère , que nous découvrîmes le troisième jour, et sur les Canaries. Après avoir attéri à File de Palme , une des plus occidentales de ce groupes d’îles , connues aussi sous le nom de Fortunées , je fis route sur celles du Cap- Yerd afin de prendre connaissance de File de Sel. J’atteignis et doublai le cap de Palme, situé par'4° 3o# nord ; j’approchai de la rivière .Saint- André } je côtoyai tous ces parages eu observant leurs différentes situations , ainsi que les caps Appollonia et des Trois-Pointes;
DU CAPITAINE LÀNDOLPHE.
ce qui me donna lieu de voir plusieurs grades côtes élevées l’une sur l’autre en amphithéâtre , jusqu’à trois rangs. Aussitôt qu’on a doublé le cap des Trois -Pointes , on arrive à la Côte-d’Or, où se fait un immense commerce d’ivoire.
Je vis aussi le grand fleuve de Volte , à l’entrée duquel les Danois ont élevé un fort, sur un îlot. Dans les mois de juin , juillet et août, saison des pluies, ses courants ont tant de violence qu’ils se font sentir à dix lieues de terre. Les navigateurs doivent les envisager avec une extrême précaution , car ceux
qui n’en ont qu’une connaissance imparfaite courent le risque de manquer l’entrée des divers ports dans lesquels doit s’effectuer leur débarquement ou leur relâche.
Quand on a passé le Yolte , on trouve, en approchant de la terre , un village appelé Koto ou Keto , qu’habitent des nègres. On y reçoit des provisions en abondance, telles que moutons , cochons , volailles , etc. En parcourant cette côte, on passe devant les rades d’Epée , Patagri , Juda, Portonovo,
p4 MÉMOIRES
Aurçis. Là est une rivière étroite où n’entrent que de très-petits navires. Quand on a le dessein d’aller de ce point au fleuve du Bénin , il ne faut pas s’écarter de la terre. On doit se servir de la sonde, principalement la nuit, et suivre les lieux qui donnent une profondeur de quinze à vingt brasses, où l’on rencontre un sable fin , très-roux. Dès que la sonde annonce un fond de vase , on n’est plus éloigné de la rivière du Bénin que de dix-huit ou vingt lieues. Les terres sont si basses, depuis Aunis jusqu’à l’entrée de ce fleuve , qu’à la profondeur de trente brasses on ne les voit plus ; il arrive alors qu’on demeure fort exposé à manquer cette entrée si l’on s’est tenu un peu trop au large.
J’ai vu plusieurs fois des navires anglais qui avaient mal pris leurs mesures pour s’y introduire , obligés de remonter la Côte-d’Or afin de revenir à cet endroit. Je dois ajouter a ce que j’ai dit sur la barre (1), qu’il est prudent de conserver, à cinq lieues de là, un fond d’environ quinze
(i) Voyez la page 4o de ce volume. ,
DU CAPITAINE LANDOLPHE. q5
brasses , en ce qu’elle se trouve loin des côtes de la rivière, et qu’on est toujours près d’y échouer. Il faut avoir l’attention de gouverner du sud-est au sud pendant le jour seule-
ment. Cette route conduit au fleuve qu’il est bien intéressant de reconnaître, puisque son enfoncement s’étend plus loin que la vue. Quand on s’est bien assuré qu’on l’a devant soi, l’on peut laisser tomber l’ancre par trois ou quatre brasses, fond vaseux. Alors on se trouve encore à plusde trois lieuesde l’entrée, ainsi qu’à deux mille toises des écores (i) de la barre. Il y a des saisons où il serait plus qu’imprudent d’en approcher davantage, parce que la mer y déferle (2) , et qu’aucun navire ni embarcation n’oserait en risquer le passage, surtout depuis le commencement de juin jusqu a la mi-septembre.
Je fis mon eptrée dans ce fleuve au mois de février 1778 , après une traversée bien
(1) Escarpements.
(•2) Brisement des lames qui écument avec bruit.
longue, puisqu’elle dura près de quatre mois, et je le remontai jusqu’à Régio. Je descendis à terre au village de Gathon, où je pris une maison à loyer , afin d’y établir mon commerce. Ma première attention se porta sur les phidors , à qui je rendis visite. Je prévins Danikan , le premier d’entre eux , comme je l’ai annoncé (^i) , que je souhaitais de fonder en ce lieu un vaste établissement , utile aux Français , et que , pour obtenir la protection du roi du Bénin , j’étais tout disposé à lui offrir mes hommages en personue. Danikan et ses deux adjoints me firent une réception très-amicale, qui me sembla dun heureux présage. Ils m’assurèrent qu’ils allaient envoyer un exprès au roi pour lui donner avis démon arrivée et de mes projets. Effectivement, le troisième jour il me vint deux ambassadeurs, que l’on nomme passadors, qui me complimentèrent de la part du roi sur mon voyage, en m’annonçant quil me recevrait avec le plus grand plaisir.
(i) Page 53 de ce volume.
La ville de Bénin est à dix lieues de Gathon. Les passadors me demandèrent comment j’entendais parcourir ce trajet , que je pouvais faire à cheval ou dans un hamac. Je donnai la préférence au dernier transport. Le lendemain , ayant distribué aux phidors divers présents, tels que trois beaux chapeaux .relevés d’une bordure en or , une pièce de superbes mouchoirs de Cholet, une pièce de Perse , trois brasses de tabac à fumer, avec une douzaine de pipes de Hollande , je vis arriver trente-deux nègres vigoureux , des-
tinés au voyage. Un de mes officiers m’accompagnait. Nous montâmes chacun dans un hamac , disposé avec des traverses , de telle sorte qu’on y est assis comme sur un fauteuil , ayant un parasol à la main , afin d’être garanti de l’extrême chaleur4 qui règne en ces climats. Trente hommes armés de fusils nous escortaient.
* Elle demeure constamment, le jour, entre quarante et cinquante degrés. La nuit , il tombe une rosée prodigieuse.
p8 MÉMOIRES
Durant toute la route nos porteurs couraient en chantant. On fit halte à moitié chemin , où nous trouvâmes , à l’ombre de grands arbres, des ignames cuites, des figues, des bananes, des cocoset des vins de palmier, que le roi avait ordonné de préparer pour témoigner sa joie, nous dit-on , de recevoir des Français. Malgré la halte , le chemin fut parcouru en cinq heures.^
En entrant dans la ville, on nous fit descendre chez le capitaine- général des guerres,
nommé Jabou , et nous fûmes introduits
dans une vaste et belle salle , élégamment incrustée de petits coquillages des Indes*. On nous apporta , remplis d’eau , deux grands bassins de cuivre jaune , de neuf pieds de circonférence , où des esclaves nous lavèrent les pieds , en déclarant que, sans cette précaution , nous ne pourrions voir le capitainegénéral. Il fallut donc s’y soumettre. Le capi-
* On les appelle cauris : ce sont ceux qui sont connus en France sous le nom de pucelages.
DÜ CAPITAINE landûlphè.
taine Jabou nous fît annoncer par un de
ses phidors qu’il nous recevrait avec joie. L'introducteur nous conduisit dans une salle de quarante pieds de longueur , où l’on re-
marquait plusieurs statues mal exécutées; c’était l’image de ses aïeux qui avaient exercé la meme fonction que lui. On nous servit par ses ordres un repas abondant en vo-
.if
lailîe cuite , mouton rôti , ragoûts assaisonnés d’huile de paîme*et de beaucoupde piment^ avec des ignames exquises*
* L'huile de palme son d'un arbre fort commun dans les forêts du Bénin et d'Owhère. Le fruit de c et arbre vienten gros paquets d'olives brunes et jaunâtres^ qui ressemblent au gland et sont aglomérées comme les excroissances de la pomme de pin. Les paquets sont quelquefois d'un si grand poids qu’un homme peut a peine les porter. Le fruit renferme un noyau très-dur que les rats palmistes aiment beaucoup. Ce noyau est entouré d’une substance ou tunique jaune employée par les nègres à divers usages. Pour obtenir l’huile , on creuse un arbre en forme de crèche. On y jette une grande quantité de noyaux de palmier qu’on écrase avec des pilons. Ensuite on y verse de l’eau
I oo
Nos porteurs nous apprirent que ce capitaine était le plus riche de toute la contrée;
bouillante. L’huile surnage ; elle est enlevée au moyen d’une sorte d’écumoire, et conservée dans des jarres ou des calebasses.
Cette huile , dans sa fraîcheur qui dure environ quinze jours, est très-bonne aux fritures; les nègres l’emploient au poisson, a la volaille, au mouton, à l’igname et à toutes sortes de sauces, ou plutôt c’est la sauce de tous leurs mets. Elle a l’odeur de la violette , et surpasse assurément la première qualité de nos huiles d’olive. Servant à l’usage des lampes, elle répand sans odeur et sans fumée une clarté trèsbrillante qui ne le cède en rien au procédé de l’éclairage par le gaz hydrogène.
On recueille dans lé pays une si grande quantité de cette huile, qu’elle ne me coûtait jamais plus d’un • sou la livre; aussi tous les habitants se servent-ils de plusieurs lampes à la fois dans leurs maisons.
Ayant conçu l’espérance de la rendre utile à nos manufactures françaises, j’en achetai plus de cinquante barriques de la contenance de nos pièces de vin , qui furent chargées sur la corvette V Afrique , avec diverses
productions précieuses des deux Etats, consistant en bois rouge, violet, jaune, bleu, en copal, en une
que son pouvoir balançait celui du roi ;
qu’il possédait plus de dix mille esclaves
et n’en vendait jamais*; que, marchant aux combats, il avait toujours cinquante à soixante mille hommes sous son commandement. Je lui donnai, en présent, un manteau d’écarlate galonné, un chapeau bordé d’or, un collier de corail fait en tuyau de pipe , de la valeur de cinq cents francs. Il me sembla fort content de ces objets. L’interprète me dit , par son ordre , que tous les Français jouiraient de la plus grande sécurité dans l’état de Bénin , car la moindre insulte envers eux , de la part des noirs , emportait la peine de mort.
vingtaine de milliers de livres d’ivoire , en mille tapis de coton fabriqués par les Beniniens. J’expédiai le tout pour la France en 1789. Malheureusement celte corvette a péri. J’ai toujours ignoré le lieu comme les circonstances de son naufrage.
* On ne vend point d’esclaves aux états du Bénin et d’Owlière : ceux qu’on livre au trafic viennent des pays limitrophes.
Le capitaine Jabou n’avait guère plus de trente ans ; sa taille était d’environ cinq pieds cinq pouces ; on voyait l’amabilité sur son visage que l’on pouvait considérer comme très-beau parmi les noirs ; le feu de son ame pétillait dans ses yeux : sa démarche, aussi grave qu’imposante , son ton et ses manières pleines de noblesse, annonçaient la grandeur des fonctions dont il était revêtu « En me retirant de sa présence , il voulut bien m’engager à le revoir à mon départ du Bénin , ce que je lui promis avec une sorte
d’attendrissement.
Les conducteurs me transportèrent , à l’entréè de la ville , dans une maison bâtie par le roi pour y loger les Européens qui viennent en ce lieu. Aussitôt que j’y fus descendu , mon escorte fit une décharge de mousqueterie. En un moment , trois ou quatre mille nègres et négresses accourent au bruit , avec un grand désir de nous voir. Il fallut , mon officier et moi , nous montrer à cette multitude , qui ne cessait de faire
DU CAPITAINE LANDOLPHE. Io3
retentir Pair d’acclamations de joie , et de surprise pour ceux auxquels les blancs étaient encore inconnus
Après notre installation dans ce nouveau domicile ; je fis annoncer au souverain mon arrivée en lui demandant l’heure où il daignerait me recevoir. Deux passadors vinrent sur-le-champ me prévenir, de sa part, que je serais introduit à onze heures du soir. Il m’adressa des* vivres de toute espèce dans de grands plats d’étain trèspropres et couverts d’un linge excessivement blanc. Il y avait quelques volailles et du mouton cuits, avec une centaine d’excellentes ignames du poids de trois livres chaque : douze poules et douze moutons vivants , quatre gros régimes ( i ) de figues bananes , d’un goût fin et sucré , achevaient l’envoi. De son côté, le capitaine-général des guerres m’expédia des vivres cuits de la même
(0 Rameaux cliargc's de fruits.
io4
qualité que ceux de son maître ; il y joignit six moutons et douze poules en vie. Tout ce qui avait subi la cuisson était assaisonné d’huile de palme avec une grande quantité de piment. Je fis conduire incontinent les animaux en vie à mon comptoir de Gathon.
A l’heure indiquée, deux passadors vinrent me chercher pour m’introduire auprès du souverain. Je m’habillai et les suivis , accompagné de vingt-cinq nègres armés de sagaies*. Deux grandes lampes , chacune à quatre mèches, nous éclairaient. Arrivés à l’enceinte du palais , nous traversâmes plusieurs cours spacieuses, dont une renfermait les tombeaux des rois de Bénin. Il ne me fut
* Espèce de pique, longue de six pieds, fort acérée, et maniée si habilement par les nègres qu’ils lalan-? cent, à vingt-cinq pas, dans une carte attachée sur un arbre: Elle diffère de la sagaie dont se servent les
insulaires de Madagascar, et qui n’est qu’une espèce de dard ou de javelot.
DU CA.PJTA1ÎTE LA1VDOLPHK. lo5
pas permisse m’y arrêter , selon mon désir, pour contempler ces monuments. En sortant de là, on me fit passer dans un grand appartemént , où l’on m’avait préparé un fauteuil. Je restai seul avec les deux passadors.
J’avais pris, pour interprète, un jeune nègre dont le capitaine Desrud faisait, dans v ses voyages , un garçon de comptoir. Nous le nommions Cupidon , à cause de son intelligence et de sa jolie figure : il comprenait le français et le parlait assez bien. Je l’emmenai chez le roi. Je savais un peu la langue beninienne ; mais je pensai qu’il y aurait peutêtre pour moi quelque danger à m’exprimer dans cet idiome devant sa majesté. J’attendis près d’une demi-heure la présence dumo narque. Il parut accompagné de deux noirs entièrement nus, âgés d’environ vingt ans et armés d’un damas. Ils firent signe aux deux passadors de se retirer.
Le roi , enveloppé de riches mousselines blanches des Indes, m’envoya dire par Cupidon de m’approcher, en lui ordonnant de
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rapporter bien fidèlement tout 'ce que je desirais. Cupidon alors se jette , étendu sur le ventre, aux pieds de son maître, levant à peine la tète pour le regarder , et mettant horizontalement la main un peu au dessus de sa bouche, comme dans l’appréhension que son souffle n’atteignît le visage royal. Après que le nègre lui eutdéclaré ses voyages avec v Desrud , et comment il me connaissait, le roi m’exprima son contentement de voir des Français dans ses Etats; il dit que non-seulement il avait l’intention de les protéger de tout son pouvoir , mais qu’il voulait encore leur faire sentir la préférence qu’il se proposait de leur accorder sur les autres nations. Ayant désiré savoir le motif de mes dé- \ —
marches dans son royaume : « Mon vœu, lui » dis-je , est d’y former un établissement » de commerce également avantageux à la » France et au Bénin. J’élèverai, pour le » protéger , un fort à l’entrée de la rivière.
» Jamais le royaume ne sera privé de mar- » chandises de toutes qualités. Le bâti-
» ment armé que je commande appartient » au roi de France , un des plus grands po- » tenta ts de l’Europe , et m’est confié par » une compagnie aussi riche que puissante , » et protégée par ce monarque. Mais le com-
» merce , dont j’ai présentement l’idée, ne
» pourra se fonder que dans un autre » temps, parce qu’il est à craindre que la » France n’entre bientôt en guerre avec les » Anglais. »
Au nom d’Anglais , il me dit : « Ce sont des j» gens bien méchants !... Demain, j’assem- » blerai mon conseil et tu recevras ma ré- » ponse. 11 faut aller te reposer. » Je me levai. Cupidon lui apprit aussitôt que les armateurs de mon vaisseau m’avaient chargé d’offrir à sa majesté quatre pièces de Perse , un pareil nombre de mouchoirs des Indes , deux col-
îiers de corail , une robe de satin blanc à fleur d’or et d’argent , avec une paire de sandales de meme étoffe , ces deux objets sortant de la garde-robe de Louis XV. Le tout était
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évalué à cent louis. Dès que le roi vit la robe , il demeura comme en extase , et s’écria quelques secondes après: « Les blancs sont » des dieux pour le génie et le travail !» Je reçus de sa part de nombreux remercîments; ensuite il me fit reconduire dans mon logement. A la pointe du jour , il m’envoya des provisions qui auraient suffi à la nourriture de plus de cent hommes.
Ce monarque, d’une belle physionomie où régnait la franchise , quoiqu âgé d’environ soixante-cinq ans , n’avait pas une seule ride au visage. Sa taille, de cinq pieds six pouces, était droite et remplie de dignité. Ses yeux brillaient d’un vif éclat ; il parlait avec feu. Ses cheveux, qui commençaient à grisonner , étaient relevés à la grecque. De fines étoffes, d’une extrême blancheur , lui entouraient les reins d’une façon très-élégante et descendaient jusqu’aux genoux. Il ne portait point de chemise sous ce vêtement. C’est au surplus le costume général des hommes et des femmes
sur les côtes d’Afrique. Au Sénégal et sur les rivages de Juda, on se sert de guinées bleues au lieu de mousselines blanches*.
Je passai dix jours dans la ville , et durant les trois premiers , j’allai voir chez eux vingt grands seigneurs composant le conseil du commerce. J’étais dans mon hamac, toujours escorté par trente hommes qui, à chaque visite, déchargeaient leurs fusils. Le cérémonial et les questions étaient uniformes: on me faisait asseoir en demandant si je* n’avais pas couru quelques dangers à l’entrée de la rivière , quand il me fallut franchir la barre de sable. On me servait des ignames et des poules. Lorsque j étais rentré, je recevais
* Comme le blanc domine au Bénin , on s’y défait avec avantage des bafetas , casses , calicots , toiles de Bretagne étroites, toiles de Rouen, de Cholet , etc.
On y vend aussi avec le même profit le fer en barre, les fusils, sabres, pistolets, poudres à feu, pierres à fusils, les eaux-de-vie , tabacs à fumer, la quincaillerie, les couteaux flamands , ciseaux , rasoirs , miroirs , chapeaux , etc.
de chacun de ces personnages deux beaux moutons et six poules en vie; c’était en retour d’un chapeau bordé d’or et d’une pièce de mouchoirs de Cholet , que je leur avais laissés.
Toutes ces visites , qui m’avaient étrangement fatigué, ayant pris fin , un passador vint à moi le soir ou plutôt la nuit * , de la part du roi , pour me prévenir que le lendemain une fête serait célébrée à l’occasion de l’arrivée des Français dans son pays ; que je verrais son conseil assemblé , et que je connaîtrais le résultat de la délibération dont mon établissement formait le sujet. Je me rendis chez le monarque avec mon lieutenant, qui n’avait pu me suivre dans mes visites à cause d’une indisposition ; mais, malgré sa fièvre , il voulut assister au conseil et voii* la fête.
Deux passadors nous accompagnèrent , et
fe.
li n’y a point de crépuscule au Bénin. Aussitôt
que le soleil est couché Ton reste dans les ténèbres.
DU CAPITAINE LANDOLPHE. i
nous firent traverser trois cours spacieuses qu’entouraient des mûrs de terre , élevés d’environ seize pieds. Il y avait dans l’intérieur , en ligne parallèle aux murs , une galerie de quinze pieds de large couverte en natanier*. Cette couverture était soutenue par de grosses pièces de bois en façon de pilastres. Placées debout dans un éloignement
Espece de jonc d environ trois pouces de tour , haut de vingt-cinq à trente pieds: ses feuilles, dans la forme d une lame de sabre, n’ont pas moins de quatre ou cinq pieds de large. On ne voit jamais au natanier que deux rangs de feuilles , un seul de chaque côté, depuis le pied jusqu au sommet : elles se touchent et sont par conséquent assez nombreuses. La couverture d’un édifice se fait avec le jonc que l’on croise; et ses feuilles, qui n’en sont point séparées , se posent les unes sur les autres dans une épaisseur de dix-huit pouces. Ces toits ont beaucoup de pente, sont remplis de solidité, durent dix ans sans réparation. Le palais du roi n’a point d’autre couverture. Je crois que le natanier est une plante particulière au Bénin , et peut-être aux lieux voisins : du moins je n’en ai jamais rencontré dans aucune autre partie du monde.
c MEMOIRES
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respectif de dix-huit pieds, elles recevaient un grand madrier horizontal sur lequel portaient des soliveaux tombant obliquement , afin de soutenir le toit qui était d’un travail ingénieux. Par ce moyen, l’on pouvait se promener autour des cours sans être incommodé du soleil ou de la pluie.
Lorsque nous eûmes dépassé les trois cours, on nous fit entrer et asseoir dans une grande salle. Au bout de vingt minutes, quatre phidors vinrent nous prendre et nous
conduire à la salle du conseil , qui n a pas moins de soixante pieds de long. Nous y vîmes le roi touf au fond , assis sur un fauteuil élevé de trois degrés. 11 était couvert
d’une très-belle pagne blanche : deux nègres, ainsi que je l’ai déjà remarqué , de l’âge d’environ vingt ans, sans aucune sorte de vêtement sur le corps , se tenaient à ses cotés ; ils avaient dans la main droite un damas , la pointe haute. Soixante vieillards de soixante à soixante-dix ans , que l’on appelle hommes
grands , superbement vêtus de pagnes, envi-
Î)U CAPITAINE LAWDOLPHÉ. Il3
ronnaient leur maître. Chacun portait au cou deux rangs de corail fort gros , autant à chaque jambe au-dessus de la cheville du pied et autant à chaque poignet : c’est la marque distinctive de la première dignité de l’Etat. Les phidors et les passadors ne peuvent porter sur tout le corps qu’un seul
rang ou plutôt un collier , encore leur faut-il l’autorisation du roi , car les dignités ne sont pas héréditaires.
Ce nombre de vieillards se divise en trois sections : vingt ont la surveillance des recettes et des dépenses , sous le nom de conseil du ministre des finances ; vingt autres composant celui du ministre de la guerre , s’occupent de tout ce qui concerne la guerre ou la paix ; et les vingt derniers ont le commerce dans leurs attributions. Le roi assemblait extraordinairement les trois conseils , parce que ma demande lui avait paru d’une extrême importance pour la prospérité de
ses sujets.
Il résulta de la délibération qu’il me serait
accordé gratuitement et à mon choix autant
de terrain que je le souhaiterais pour élever un fort sur le bord de la rivière, dans le village de Gathon. Cette concession ne pouvait s’étendre à l’entrée du fleuve Formose, en ce que les terres situées sur ses deux rives appartiennent au souverain d’Owhère, indépen-
dant de celui du Bénin. Si l’offre était de mon gré, disait le conseil, on allait expédier l’ordre aux phidors de Gathon de me laisser une pleine liberté d’accomplir en cela ma volonté. J’acceptai la proposition avec beaucoup de reconnaissance.
En sortant de la chambre du conseil, j’allai directement à mon logement, attendu que la fête ne devait commencer que vers cinq heures du soir. La fièvre de mon officier, prenant un certain caractère d’intensité, me causa de vives alarmes ; il ne put assister à la cérémonie avec moi comme il en avait manifesté l’envie : je m’y rendis seul au moment indiqué. Je vis dans une cour immense au moins dix mille nègres des deux sexes et de
DU CAPITAINE LANDOLPHE. Il 5
tout âge : au milieu d’eux, douze énormes tambours de sept pieds de long, fabriqués avec des bambous creux et recouverts d’une peau de chèvre aux extrémités, retentissaient sourdement sous les coups des hommes qui les portaient en les frappant d’un petit bâton. Ces sons lugubres se mariaient aux accords d’une douzaine d’autres noirs, dont les uns soufflaient comme des enragés dans des dents d’éléphants , percées de distance en distance à l’instar de nos serpents d’église, et dont les autres ne ménageaient pas mieux leurs poumons dans des cornets à bouquin. Non, qu’il me soit permis de le dire , jamais harmonie d’un pareil charivari ne saurait arriver à l’esprit par la voie de l'expression y il faut avoir entendu 9 ainsi que moi , tout ce que la discordance des sons les plus aigres peut produire, pour connaître à fond l’effet prodigieux de l’académie royale de musique du Bénin.
Pendant ce concert, le roi était assis sous une tente , entouré des grands , et dune foule
de courtisans comme il s’en rencontre sur tous les points du globe ( i ). J’étais assez près de sa majesté, dont les yeux se tournaient de temps en temps vers moi pour observer le plaisir que je devais goûter à ce brillant spectacle , composé d’un grand nombre de danses fort lascives. Il me fit demander par Cupidon comment je trouvais la fête ; je lui répondis sans mentir que je n’avais rien vu de pareil. «Attends, me dit Cupidon , tu vas
voir bien autre chose. » A l’instant les musi-
ciens redoublent d’efforts et de vitesse, battant sur les tambours , soufflant dans les cornets, ressoufflant et rebattant avec une force surhumaine , de manière à parvenir au plus infernal tintamare.
« Regarde de ce côté , continue mon jeune » interprète, voici un noir que l’on amène; 3) on va lui couper la tête en ton honneur. » — « Comment ! dis-je extrêmement étonné ;
(i) Réflexion du capitaine, qui est rendue avec plus d’énergie dans son manuscrit.
» je ne suis pas venu dans ce-pays pour être )) la cause d’un meurtre. » — « C’est Oba* » qui le veut. » — « Va dire à ton Oba » d’épargner la vie de cet homme. » — » Oh, non, non. Si. j’allais parler à Oba, il » me ferait décoller. »
Pendant ce dialogue , la victime s’avançait bâillonnée , les reins couverts d’une fine pagne blanche. On la fit arrêter à cent pas du roi ; la musique reprit ses effroyables accords. Deux hommes masqués, revêtus d’une robe touchant la terre, et qui me semblaient sous ce costume avoir près de sept pieds de haut, s’approchèrent du souverain afin de recevoir ses ordres. Au bout de quelques minutes , ils viennent reprendre leur place à côté du patient. L’un tient une grande massue percée à jour dans le haut, où l’on remarque une
petite figure sculptée représentant le diable :
en l’agitant, un bruit se fait entendre imitant celui du grelot. Il parle au nègre, et lui dit
ll8 MÉMOIRES
queLolocou * veut le prendre. L'autre, également armé d’une massue, se place derrière le malheureux auquel le premier donne à baiser la fétiche du démon : c’est le signal de mort. Frappée à la tête par devant et par derrière, la victime chancelle; mais elle est soutenue par les exécuteurs qui l'étendent à terre, le visage appuyé sur le bord d’un grand bassin de cuivre : on lui tranche la tête d’un seul coup de damas , et tout le sang qui a coulé dans le vase arrose les tombeaux des rois. Ces sortes de sacrifices ont lieu dans toutes les fêtes. Je reviendrai sur cet objet quand, selon l’ordre des matières et du temps, je m’occuperai des mœurs du Bénin.
Je fis conduire à Gathon , avec tous les présents dont on m’avait honoré, douze gros moutons et un très-beau bœuf donnés par le roi. La veille de mon départ, j’allai, toujours accompagné de Cupidon , prendre congé de sa majesté. Après que les phidors m’eurent
* Le diable.
présenté, tout le monde sortit, hors un dès jeunes nègres nus , armé de son damas *. Le roi, me faisant asseoir à ses côtés, commandât que Ton me servît un repas. On apporta des
voîailles fricassées à l’huile de palme
la quantité de piment ordinaire, des ignames, d,u vin de palme * ** , deux bouteilles dé
* Je regrette d’ètre forcé d’user de re'pe'titions dans les plus minces détails, mais cela me semble indispen¬
sable pour être clairement compris du lecteur.
Désormais j’emploierai le mot huile saris désignation.
*** Le palmier d’où le vin se tire est un arbre de cinquante à soixante pieds de haut,* il en a trois au plus de circonférence. Sa grosseur est presque la même à la cime qu’au pied ; il est à côte. Les nègres, pour recueillir son vin, s’entourent d’un cercle avec des crochets de fer, et montent par ce moyen jusqu’au sommet; ils font une incision dans l’une des côtes où ils attachent une calebasse, qui se trouve remplie le lendemain. Cette liqueur cause des maux de tête si l’on en boit avec un peu d’excès : elle s’aigrit en vingt-quatre heures, et fait d’excellent vinaigre. Le palmier, qui donne le vin , est aüssi commun que celui qui fournit Ihuile.
vin de Porto rouge , un flacon de vieux rura, Ses mains royales daignèrent me verser de cette liqueur dans un verre de cristal éblouissant. Comme je faisais quelques façons , il me contraignit d’en boire , et se prit à rire en m’apprenant que le vin lui avait été donné par un capitaine portugais venant du Brésil , et que le rum, qui me semblait délicieux , provenait du présent d’un capitaine anglais , nommé Chapman , que j'avais vu au Bénin dans mon premier voyage avec Desrud. Cet anglais commandait alors le Bénin, très-beau navire armé à Liverpool.
Après le repas, le roi me prenant la main m’emmena dans une grande cour où étaient entassées plus de trois mille dents d éléphant. « Choisis, me dit-il, celle qui te fera plaisir. » J'en pris une très-blanche, fort lisse, pesant cinquante livres, et la mis à part. Mon choix le fit sourire; il me promit de l’envoyer à Gathon. Sa générosité ne se borna pas là. M’ayant fait passer et asseoir dans une salle, il voulut me mettre sous les yeux les étoffes fa-
DU CAPITAINE LANDOLPHE. I l I
briquées par les femmes beniniennes. On apporta de beaux tapis de coton ainsi que des pagnes d’herbe très-fines. Le travail des tapis me surprit beaucoup, autant par la beauté de leurs couleurs que par l’égalité de leurs tissus. Ils avaient trois largeurs, chacune d’un tiers, et une longueur de huit pieds. Les tapis d’herbes , d’une couleur nankin, égalant presque la finesse de la soie , étaient composés chacun de quatre bandes d’un tiers de large, sur une longueur de huit à neuf pieds. Le monarque exigea que je fisse encore un choix dans ces produits. Un nègre vint, qui fut chargé de transporter à Gathori les objets que j’avais désignés. Je trouvai tous ces présents fort supérieurs à ceux qu’avait reçus le capitaine Desrud. Le roi recommanda plusieurs fois au nègre de ne rien égarer de ces objets, car il avait aussi la conduite du bœuf et des moutons ; puis se tournant de mon côté, il me dit : « Je vais donner des ordres pour ton départ. »
Le matin du jour suivant il m’arriva des
porteurs pour mon hamac et celui du lieutenant, dont la fièvre ardente, maligne et putride offrait alors peu d’espérance de le sauver. Ils étaient en même nombre que la première fois, avec une escorte semblable. Je leur annonçai que je partirais entre neuf et dix heures. Je voulus m’acquitter envers mon hôte , et le remercier des soins infinis qu’il avait eus pour moi et mon officier malade. Ce bon noir en refusa le prix , en me disant que le roi , ayant construit un édifice dans le but de loger et nourrir gratuitement tous les blancs , Français , Anglais , Portugais qui arrivaient au Bénin , il se faisait, comme hôte , un scrupule de rien recevoir. Cependant je vins à bout de le déterminer à l’acceptation d’un cadeau qu’il avait si bien mérité.
A neuf heures et demie, nous montâmes dans nos hamacs. Le transport eut lieu avec une extrême diligence. On fit halte à moitié chemin de Gathon , dans le village de Gaure habité par neuf cents noirs. Le phidor qui
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le gouverne s’avança pour me recevoir. J’entrai dans son domicile , aussi vaste que bien distribué ; c’était un carré long divisé en plusieurs salles d’une très-grande propreté , fort ingénieusement couvert en natanier comme la galerie dont j’ai fait mention. Ce vénérable vieillard me fit servir une douzaine d’œufs , une fricassée de poulets à l’huile et du vin de palme. Il reçut de moi une pièce de mouchoirs de Cholet avec un chapeau bordé : il m’exprima son contentement par de nombreux remercîments. Je remontai dans mon hamac , et je mis pied à terre à Gathon vers les deux heures et demie. J’y fus complimenté par les trois phidors : l’escorte signala mon arrivée dans une triple décharge de mousqueterie. J’ordonnai une distribution de vingt bouteilles d’eau-de-vie. En congédiant ces hommes, je les invitai à revenir le lendemain. Ils se présentèrent sur les huit heures du matin à la porte de mon comptoir. Chacun d’eux reçut, avec un verre d’eau-de-vie, six couteaux flamands dont la
\ ULUMMI— il
lame était fixe , car les nègres ne veulent point de ceux qui se ferment. Tous portent leurs couteaux dans des gaines de cuir qu’ils fabriquent. Ils les ont constamment à leur côté pour s’en servir au besoin , avec une adresse admirable , contre les animaux féroces, et les serpents qui sont très-communs , fort grands et quelquefois dangereux.
Le jour qui suivit ma descente à Gathon , il arriva de la ville du Bénin deux passadors, dont la mission avait pour objet de m’annoncer que je devais faire une déclaration de toutes les marchandises embarquées sur mon bord, et que, dans deux jours, il viendrait de cette ville quarante phidors, préposés à l’évaluation de chaque pièce et de chaque article; qu’une fois que le prix en serait fixé, je n’aurais plus la faculté de l’augmenter; que cette fixation servirait de base aux droits d’entrée exigés par la coutume, et qui se prélèvent en faveur du roi et des grands de son royaume.
Ces droits sont élevés : un navire à trois
mâts paie plus de quinze mille francs ; un à deux mâts acquitte les deux tiers de cette somme ; un à un mât beaucoup moins. Voici le tarif pour un à trois mâts, avec la qualité des personnages qui le perçoivent en
pagnes , monnaie de deux francs.
Leroi, neuf cents pagnes . . . ï,8oofr.
Le capitaine-general des guerres trois
cents-* . 600
Vingt hommes grands, chacun cent . 4?ooo
Quarante phidors, chacun vingt.. . i,6oo
Six faladorsf interprètes), chacun vingt.. 240 Quarante carcadors (espèce de porteurs),
chacun dix . . . . . . g00
Trois phidors de Ga thon , chacun vingt,. 120 Les divers présents s'élèvent à près de. . 6,000
Total . . i5,i6ofr.
Les quarante phidors étant arrivés, se réunirent dans mon comptoir et me tinrent ce langage : « Il faut que tu donnes â chacun » de nous un verre d’eau-de-vie , une pipe » et une brasse de tabac. Tandis que nous » fumerons, tu mettras dans de très-grands
» bassins de cuivre toutes les marchandises » que tu as apportées sur la Négresse. Nous » en fixerons le prix, dont il te sera tenu » compte en traite *. Nous te déclarons qu’il » n’y aura point d’augmentation ** de ta part » sur les sommes arrêtées par l’assemblée 7 » sous peine d’interdiction de ta traite. » Après avoir étalé mes marchandises pièce à pièce dans les bassins, ils en prirent une de mouchoirs de
Cholel qui fut estimée à... . pagnes.
Puis 1 pièce, mouchoirs de soie de Nîmes 12
7 pièce d’indienne de 7 aunes . 7
1 pièce, toile de Bretagne de 5 aunes. .. 4
1 idem , cotonnade de Rouen de 6 aunes. 6
1 idem , bafetas blanc de 5 aunes . 6
1 idem , Cholet à robe de 6 aunes . 6
I idem , soie satin galet *** de Nîmes de
6 aunes. . . 6
1 idem , perse des Indes de 5 aunes . 10
ï rôle de tabac à fumer du Brésil pesant 80 livres . . 20
* Des noirs.
** J’avais le même droit sur le prix des nègres que j’établissais.
*** Moitié soie , moitié fil.
| rôle idem , 4o livres . I0 pagnes.
1 bassin de cuivre jaune de 3 pieds de
diamètre . v
1 idem, de 2 pieds . 4
1 fusil de munition de réforme ......... 7
1 pistolet d arçon de dragon de réforme. 4
1 sabre commun. . . ,
1 baril de poudre de 5 livres . 5
1 sac de plomb à giboyer d’une livre. ... 1
100 pierres à fusil . r
6 couteaux flamands peints en bois de gaïac . . 2
1 étui renfermant une paire de ciseaux , et un rasoir avecune petite pierre ardoise. 1
1 chapeau commun bordé de laine rouge. 1
1 baril d eau-de-vie de 20 pintes . 8
1 cave idem , de 12 flacons d’une pinte et
demie chaque . 8
1 barre de fer de 7 pieds de long sur 3
pouces de large . 3
1 collier de corail de 40 fr. la livre. . ... 8
1 idem f rond , grain de chapelet de 60 fr. là livre . 3
1 idem, de petit corail contenant 12 petites filières * . 5
* Ge sont des grains enfilés d’une certaine longueur.
Lorsqu’on eut terminé les estimations , on tira plusieurs coups de fusil à la porte de mon comptoir afin d’annoncer que la traite m’était ouverte. Ensuite un homme et une
femme furent amenés. Les phidors réglèrent à cent vingt pagnes la valeur de l’homme , qui était bien fait et sans défaut, et à cent pagnes celle de la femme. Je me récriai sur cette évaluation. Après d’assez longs débats , on convint que je payerais un bel homme cent pagnes, une belle femme quatre-vingtdix. J’achetai les deux premiers individus à ce prix, qui fut converti en un assortiment de diverses marchandises, selon l’estimation que je sors de détailler.
La traite devint abondante : quinze à dixhuit hommes passaient journellement sur mon bord ; de telle manière qu’en trois mois je complétai ma cargaison, qui comprenait quatre cent dix noirs des deux sexes , et soixante milliers d’ivoire de diverse grandeur et grosseur. Je payais dix sous la livre d’ivoire quand les dents pesaient moins de vingt
DÛ CAPITAINE LANDOLPHE. 1 2g
livres , et quinze ou vingt sous lorsqu’elles
dépassaient ce poids : c’était, comme on le voit, un bénéfice immense pour la compagnie.
La Négresse pouvait contenir aisément cinq à six cents nègres, mais j’appréhendais les maladies qu’aurait inévitablement causées un si grand nombre d’hommes , entassés dans les ponts. Je remportai beaucoup de marchandises, dont je ne jugeai point à propos de faire l’échange par la raison que j’indique. Je préparai mon départ.
b n descendant la rivière , j’espérais sortir avant le retour de la mauvaise saison qui, d’ordinaire, se fait sentir à la fin de mai ou dans les premiers jours de juin. Dès le i5 mai j’étais près de la barre : je mis à la voile, et contre toute attente j’observai que les vents au large régnaient dans le sud-ouest. Je n’eus d’autre parti à prendre que dé louvoyer sur les barres : j’échouai à l’une des premières. Les eaux basses ne me donnèrent que neuf pieds d’eau , et le bâtiment en tirait
dix. La mer étant heureusement assez belle , il fut remis à flot à la marée haute. Je rentrai dans la rivière, et vins mouiller par quinze pieds d’eau. Le jour suivant , je tentai une nouvelle sortie en appareillant avec toutes les voiles dehors. Je me croyais en sûreté, quand tout-à-coup le navire échoue derechef sur le sommet de la seconde barre. Je me vis exposé au plus imminent danger, car le vaisseau éprouvait de si fortes secousses qu’à chacune d?elles je le croyais ouvert : aussi le naufrage me semblait inévitable.
J’eus encore une fois le bonheur d etre favorisé par le flux qui releva le bâtiment pour le rendre au fleuve. Voyant le lendemain les vents fixés au large dans le sud et sud-ouest, il fallut bien me décider à remonter la rivière iusciuà la rade de ïlegio,
pour y attendre le retour de la belle saison qui ne devait guère arriver qu’au mois de novembre. J’étais plongé dans les plus vives inquiétudes, ayant à bord tant de nègres, et les fièvres malignes et putrides m ayant en-
1HJ CAPITAINE LANDOLPHE. i3r
levé un tiers des officiers et des matelots, comme il arrive lorsque les Européens séjournent quelques mois dans cet ardent climat *.
Le roi d’Owhère , apprenant que je n avais pu franchir la barre, dépêcha son capitaine des guerres, nommé Okro, qui vint à mon bord me prévenir que son maître me fournirait, durant mon séjour, tous les vivres dont j’aurais : besoin. Je priai cet honnête homme d’accepter, comme un faible gage de ma reconnaissance dans un si grand embarras, deux pièces de mouchoirsde Cholet. Je Je
* Dans un voyage fait avec Desrud , sur cinquante hommes , on en perdit quarante-trois. De tous ceux que j’ai emmenés depuis sur le Pérou , au nombre de cent quarante , trois ont survécu : je suis de ce nombre; et ce qui paraît assurément digne de remarque , c’est que nous sommes encore tous les trois existants. Les deux autres se nomment Pouponneau et Tondu ; ds sont domiciliés aux environs de Charente , département de la Charente, à peu de distance de Rochetort.
l32 mémoires
chargeai en meme temps de remettre au roi un manteau d’écarlate avec un chapeau bordé d’or. Il y avait à peine cinq jours d’écoulés depuis ce moment, qu’il m’arriva deux pirogues chargées de dix mille ignames. Je les achetai avec le plus vif plaisir , afin de continuer la nourriture de mes nègres qui en consommaient journellement deux cents. Le souverain eut encore l’attention de m expédier un bœuf et six moutons : il me fit dire, par le capitaine qui reçut de moi un nouveau cadeau , que j’étais en droit de compter sur cent milliers d’ignames , sur des figues , bananes, cocos, poules, moutons, dans la quantité qui pourrait former l’objet de mes désirs; que si le paiement m’offrait quelque gêne , il m’avancerait mille pièces de diverses marchandises. Je ne revenais pas, en vérité, de mon étonnement d’un procédé si généreux chez un peuple que 1 on qualifie en Europe si faussement de sauvage. Je suppliai encore une fois le capitaine Okro de rapporter à son maître que j’aurais recours à
ses offres magnifiques, si le sort m’entraînait dans la détresse.
Le capitaine avant de quitter mon bord me dit : « Pour te prouver jusqu’à quel point » le roi d’Owhère aime les Français, il m’a » chargé de te demander un pavillon , qui » sera porté par une de ses pirogues ; tu la » reconnaîtras à ce signe, et tu lui feras l’ac-
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» cueil qu’exige l’amitié. » Je mis beaucoup d’empressement à souscrire au vœu royal, en observant que , si mes occupations le souffraient, j’irais remercier le monarque de tous les témoignages d’intérêt donnés dans ma personne à la nation française • qu’au contraire, si les circonstances présentes apportaient quelque obstacle à mes souhaits, rien au monde ne me ferait manquer l’occasion . à mon prochain voyage , de remplir un devoir aussi sacré en lui présentant particulièrement mes hommages; et que je profiterais de ses heureuses dispositions, en vue de commencer , étendre , fortifier un établis»
sement commercial dans son royaume et celui de Bénin.
Okro renouvela ses offres de la plus sincère amitié. De suite il arbora le pavillon sur sa pirogue , que montaient cinquante hommes armés d’un fusil et d’un sabre; elle avait en outre à bord douze pierriers posés sur pivot. Quand elle fut un peu éloignée de mon bâtiment, la pirogue s’arrêta pour saluer le pavillon français d’une décharge de mousqueterie; puis, à force de pagaie , les noirs revinrent auprès du vaisseau dont ils firent trois fois le tour en poussant mille cris de joie. Comme les canons de mon bord restaient toujours chargés à mitraille * * de peur d’être surpris la nuit par une nation belliqueuse et errante , vivant en nomade sans reconnaître la souveraineté d’aucun roi *, je fis ôter promptement des canons les boîtes de mitraille durant le cérémonial de la pi-
* On la nomme Jo. '
rogne , et l’on tira par mes ordres onze coups , afin de rendre le salut dont le capb taine Okro venait d’honorer le pavillon du roi de France. La pirogue se dirigea ensuite vers la rivière d’Owhère, ou elle entra.
Six jours après le départ d’Qkro nous eûmes connaissance, à la pointe du jour, de cinq grandes pirogues portant chacune divers pavillons , l’un bleu, l’autre rouge et un autre de toutes couleurs. Elles avaient ensemble plus de deux cents hommes. Je n’avais pas vu dans mes précédents voyages un armement en pirogues aussi formidable. J’entrai dans quelque défiance de leurs desseins. Cependant je vins à penser que s’ils avaient eu des projets hostiles , ils auraient plutôt choisi la nuit que le jour pour m attaquer. Voulant avoir un éclaircissement positif sur leur conduite» je leur fis tirer un coup de canon à boulet , en avant des pirogues. Le boulet , faisant un ricochet , va frapper des arbres dont il casse les branches.
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Aussitôt une très-grande pirogue se détache
des autres ; elle portait avec le pavillon de toutes couleurs plus de cent hommes bien armés de sabres et de fusils ; quelques-uns avaient des pistolets. Elle était munie en outre de vingt pierriers montés sur pivot, et par devant se trouvait un jeu d’orgues (1) en cuivre armé de sept petits canons , en forme d’espingolle, que j’apercevais pour la première fois.
Celui qui la commandait s étant approché de mon bord, y monte avec un de ses officiers. Je lui dis par l’organe de Cupidon
que je ne souffrirais point qu’il entrât plus de six hommes dans le vaisseau. Je désirai savoir son nom ; il me déclara qu’on l’appelait vulgairement Bélé-Bélé , ce qui signifie
(0 Terme d’arquebusiers. On appelle ainsi plusieurs canons de fusil ou d’espingolle que l’on monte à côté les uns des autres sur un même fut, et qui tirent tous ensemhle quand on y met le feu. On se sert rare» nient de celte arme.
bossu par devant et par derrière*, mais qu’il portait véritablement le nom d'Oueffo ; qu’il était chef d’une grande famille Jo , et toujours armé en guerre ; qu’il avait appris des Beniniens que j étais Français et protégé par leur roi; qu’il venait dans l’unique dessein de contracter amitié avec moi, en m’assurant que mes chaloupes et mes canots n’éprouveraient aucune insulte dans la rivière, non seulement de la part des siens , mais de nulle autre nation. Je remerciai beaucoup M. Bélé-Bélé. C’était un polichinel de quarante-cinq à cinquante ans, de la taille de cinq pieds un ou deux pouces , très-fort malgré ses jambes grêles, ayant les yeux étincelants, avec un visage plus noir que l’ébène de son pays , mais qui n’offrait rien de désagréable dans le contour. Il avait la réputation d’un grand guerrier; sa bravoure était à toute épreuve; ses subordonnés avaient un si grand respect pour sa personne qu’ils ne lui par-
* C’est. le seul nègre difforme que j’aie jamais rencontre' .
laient jamais qu’un genou en terre, et ne se relevaient que lorsqu’il l’ordonnait. Ceux qui l’accompagnaient avaient tous sur le corps une pagne bleue, sur la tête une sorte de
calotte de peau de tigre, et un couteau flamand à gaine au côté.
J’offris à Oueffo une pièce de mouchoirs et une d’indienne avec deux barils d’eaude-vie. En descendant du navire , il m’assura de nouveau que je pouvais reposer tranquillement sur la foi de ses promesses, et que jamais nul Jo ne serait assez audacieux pour m’inspirer la moindre crainte. J’ai appris par la suite que ce commandant était un brigand de la rivière , qui avait enlevé plusieurs navires anglais, dont un notamment parce que le capitaine s’était emporté jusqu’à le frapper. Oueffo jura dans sa fureur , sur sa fétiche, qu’il saurait bien un jour se venger de cet affront. Il tint parole; ayant trouvé le moyen d’exciter à la révolte , en leur promettant la liberté, les noirs embarqués à bord de l’Anglais , il s’empara du navire, en massacra tout l’équipage, vola le chargement, mit Ie
DU CAPITAINE LÂNDOLPIIE. I 3<)
feu aux objets qu’il ne put emporter , vendit, au mépris de ses promesses, les noirs dans le Galba rd (1). J’ai vu la carcasse de ce bâtiment enfouie dans les vases. On me fit frémir par le récit des actions infâmes et des cruautés dont ce peuple Jo s’était rendu coupable en mille occasions. Cela m’avertit de prendre les plus grandes précautions que m’imposait ma sûreté , surtout dans un moment où les maladies exerçaientleurempiresur mon équipage.
En conséquence les noirs des pirogues furent prévenus de s’éloigner de mon bord la nuit, à la suite du coup de canon que je ferais tirer tous les jours au soleil levant et à son coucher ; leur déclarant que je me verrais contraint par la nécessité de couler bas les pirogues qui rôderaient autour de mon bâ- ' timent dans les ténèbres. Cet avis produisit un heureux effet , car pas une ne vint nuitamment près de moi tandis que je- demeurai sur cette rade.
(i) On Calbary; pays, j rivière et village d’Afrique «a royaume de Bénin.
Les provisions m’arrivaient en abondance; c’étaient des poissons frais, salés, des ignames, bananes, cocos, bœufs, moutons, cabris, cochons , marrons boucanés , chevreuils , poules, pigeons, perdrix, pintades sauvages, œufs , etc. Je ne redoutais plus la disette. Je faisais distribuer par jour à chaque matelot trois quarts de bouteille de vin de Bordeaux , avec un verre d’eau-de-vie tous les matins. On m’apportait aussi deux ou trois fois la semaine une prodigieuse quantité d’oranges, de citrons et d’ananas. Le jus exprimé des citrons coulait dans les futailles d’eau. C’est un excellent antiputride aux climats chauds, particulièrement dans ces contrées, dont le terrain plat et marécageux est couvert d’épaisses forêts où les arbres sont d’une hauteur prodigieuse. Les pluies v tombent par torrents aux mois de juin , juillet, août et septembre * ; elles ne cessent qu’en octobre ou novembre ,
* Durant ce déluge , le thermomètre ne descend pas au-dessous de quarante degrés.
DU CAPITAINE LANDOLPIÏE. 1 4 *
époque où revient la belle saison, qui est aussi celle où l’on peut sortir du fleuve dans un grand bâtiment. On doit dire avec vérité que pendant ce tiers de l’année tout Iç pays, à plus de cent lieues, reste sous l’eau. Les courants deviennent alors si forts qu’ils parcourent trois lieues à l’heure et se font sentir, je le répète, à dix lieues en mer.
Durant le temps que j’ai passé dans ces parages, j’ai voulu connaître les diverses rivières qui se confondent dans celles du Bénin. Il s’en trouve un grand nombre dont je ne saurais offrir la nomenclature. Toutes celles qui ont fait la matière de mes remarques sont larges, très-profondes , et bien boisées sur les rives. On n’y voit ni rocher ni bânc de sable. On peut estimer que le fond n’a pas moins de quinze ou vingt brasses. Un bâtiment peut fréquenter leurs bords sans risque , car ils ont également un fond de six brasses ; le navire doit seulement se défendre d’accrocher ses vergues aux branches des grands arbres qui garnissent
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les deux côtés. Elles fournissent abondamment d’excellent poisson , mais nourrissent aussi beaucoup de serpents et de caïmans , ce qui rend fort périlleux l’usage du bain.
Le caïman est une espèce de crocodile , ou , si l’on veut, un énorme lézard amphibie, couvert de si dures écailles que les balles de fusil s’y aplatissent. J’en ai vu de toutes grandeurs, depuis trois pieds jusqu’à vingtsept ; ces derniers en avaient neuf ou dix de circonférence. Il est fort commun dans la rivière du Bénin , où tous les jours nous en observions plusieurs , quelquefois une douzaine, ainsi que dans celles qui sont voisines de là , formant un très-grand archipel dont les îles inhabitées et couvertes de bois touffus servent de retraite aux tigres, aux léopards, aux serpents de diverses grosseurs, et aux singes de toute espèce.
Il est ovipare , et dépose ses œufs au bord des fleuves sur des bancs de sable, exposés à la plus vive ardeur du soleil qui les fait éclore. Ils sont ordinairement gros comme
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des œufs de dinde et longs de six pouces, un peu gris, bons à manger dans leur fraîcheur 5 j’en ai goûté ; ils sont très-clairs et presque sans jaune. Je ne sais pas exactement le nombre que pondent ces animaux; mais j’ai reconnu par l’observation que toute leur ponte ne se fait point dans le même endroit : ils la divisent par des espaces d’environ cent toises. Ce qui m’a mis sur la voie de cette découverte, c’est une sorte de vautour venant gratter le sable et piquer les œufs. Je tirai cet oiseau d’assez près pour ne le point manquer ; mais , soit que le plomb, fût trop petit ou qu’il glissât sur les plumes , l’oiseau prit sa volée sans blessure. Arrivé sur le lieu même où je l’avais ajusté , je trouvai une douzaine d'œufs; j’en pris quatre qui furent portés à bord. Les nègres manifestèrent une grande envie d’en manger. On les fit cuire dans l’eau bouillante comme des
œufs à la coque ; ils durcirent. La coque
étant cassée, l’intérieur parut tout blanc et non moins dur que les œufs de poule. Les
noirs les dévorèrent; ils m’en donnèrent une part que j’avafai sans dégoût.
Quinze jours après, il me vint une pirogue montée par des nègres qui m’offrirent un caïman vivant avec vingt de ses œufs. Jachetai le tout pour les noirs de mon vaisseau, qui en étaient avides au-delà de toute expression. Je demeurai assez étonné de voir ce monstre bâillonné , muselé , ses pattes amarrées sur le dos. 11 avait huit pieds de long de la tête à l’anus, et près de trois de diamètre. L’ouverture de sa gueule excédait deux pieds ; elle était armée d’une énorme quantité de dents noires , croisées , fort pointues et longues d’environ deux pouces. Les nègres l’avaient pris dans un piège comme ils en usent envers les autres animaux, même les tigres. Ce piège est un arbre d’au moins trois pieds détour qu’ils plient* jusqu’à douze ou quinze pouces de terre ; on y attache au bout une courroie en forme de cercle avec un
* Ces arbres sont excessivement üexibles.
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nœud coulant; l’extrémité de l’arbre est arretée par une détente dont le mouvement cède au plus léger toucher. Dès qu’une bête passe dans le cercle , la détente part , l’arbre se relève avec la force et la rapidité qu’on peut imaginer, et la prise est suspendue en l’air soit par le cou , soit par toute autre partie du corps : on l’ôte vivante du piège chaque fois qu’il ne l’a pas saisie au