‹ Mémoires du capitaine LandolpheChapitre 8 sur 11 · COU · texte numérisé non relu

COU

Nous fîmes cuire le caïman et les œufs • les nègres le trouvèrent extrêmement délicat , et tout autant que le serait pour nous le meilleur saumon ; sa chair était aussi blanche que celle de poulet; j’en avalai quelques morceaux qui , sans une odeur de musc, m’auraient semblé d’assez bon goût.

Le caïman est le plus vorace de tous les animaux de ces fleuves ; il se nourrit également de poisson et de chair humaine. Si Fon jette un cadavre à ieau, il s’en empare; si un autre corps est enseveli sur les bords de

la rivière , il le déterre avec ses pattes * et ses longues griffes, et l’avale. Pour surprendre le poisson , il contrefait le mort à la surface des eaux, s’abandonne au courant, et des qu’il l’aperçoit, sa large gueule en fait sa proie. Quand il est sur terre , se cachant dans les broussailles, il guette au passage les singes,

les loutres, les chevreuils, etc.; met une patience incroyable à les attendre, et les saisit , de sa place , avec beaucoup d adresse. Un homme poursuivi à terre par cet animal peut aisément l’éviter , en courant alternativement de droite à gauche et de gauche à droite , car le caïman , comme le crocodile , va toujours en ligne droite: sa structure s oppose au mouvement circulaire un peu rapide.

Un jour , mon chien donna l’éveil à un petit caïman qui n’avait pas trois ans : comme il était tout près de moi, je n’eus que

* Elles ressemblent à celles d’un basset à jambes torses. Un gros caïman avale un homme entier; les petits le coupent ën deux.

le temps d’ouvrir largement les jambes pour le laisser passer , en ce cju’un arbre de chaque côté m’empêchait de fuir. Une autre fois, un chien de forte race que je nommais Trompette me devançait; il portait un collier garni de longs clous pointus. Je sortais d’indiquer aux matelots descendusde laNégresse à terre le bois que 1 on devait couper. Apercevant un gros arbre tombé sur le bord du fleuve je fis diriger le canot de ce côté par le patron pour avoir un embarquement plus aisé. Je passe sur l’arbre ; un matelot me donne la main en entrant dans le canot. Mon chien veut me suivre , mais il est aussitôt happé par un énorme caïman embusqué , qui plonge vite dans le fleuve avec sa proie. Le chien 11e poussa qu’un petit cri sourd et plaintif, exactement semblable à la moitié de celui du coucou. Les hommes du canot ainsi que moi nous tombâmes tous dans une telle stupeur que le remède le plus laxatif opère des effets moins prompts. Trompette avec son collier n’a point reparu.

Les noirs m’apportaient souvent de ces animaux vivants, pris au piège. J’ai vu plusieurs fois deux nègres affronter la mort à la poursuite des plus gros. Quand ranimai se laisse aller au courant, ceux-ci le suivent avec une pirogue fort légère : l’un des deux ayant à la bouche un bâillon et une courroie s’élance à cheval sur le monstre 9 qui souvent plonge et entraîne 1 assaillant au fond de l’eau ; mais il n’y peut rester que quelques moments. Le nègre lui met le Millon dans la gueule , et Temmusèle à l’aide de sa courroie : on l’attache à la pirogue , et on l’amène à terre s’il est prodigieux.

Mon second , M. Danikan (i), de Rennes, entrant un jour dans ma chambre, et regardant par la fenêtre , s’écrie : u Capitaine ! « voici un monstre au gouvernail. » Je tourne soudain la tête et crois voir un hippopotame. Danikan s empare dun fusil chai-

(a) La ressemblance de ce noûi a celui du phidor Danikan est remarquable.

PU CAPITAINE LÀNDOLPHE.

gé à balle * qu’il tire à bout portant sur le caïman , car c’en était un , et l’atteint à l’orbite de l’œil. Le monstre, furieux de sa bléssure, s’élève en bondissant à la surface de l’eau. Neuf nègres , qui transportaient dans une pirogue des ignames à mon vaisseau , fondirent dessus et lui lancèrent leurs sagaies sous le ventre , qui est la partie la plus tendre aux coups, bien qu’elle soit revêtue d’écailles. Après l’avoir tué, ils le traînèrent à bord de la Charmante- Louise que je commandais alors. On eut recours aux palans (i) pour l’embarquer. Nous le mesurâmes sur le pont; il avait vingt-un pieds de la tête à l’anus, et sa queue était longue de six; ce qui donne vingt-sept pieds d’une extrémité du corps à

* J’en avais toujours une vingtaine charge's dans ma chambre.

(i) Assemblage de deux poulies à un ou plusieurs rouets chacune, avec leur cordage ou garant, servant à former une puissance , soit dans certaines parties de la manœuvre d’un vaisseau, soit pour enlever les fardeaux.

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l’autre : sa circonférence était de neuf; la

longueur et la largeur de la gueule étaient les memes , chacune de sept pieds, fai constamment observé que la longueur de la tête d’un caïman esj le tiers de celle de son corps.

Le chirurgien , plusieurs personnes et moi, nous nous mîmes (en devoir de le dépouiller, au moyen de marteaux et de sabres cassés; nous enfonçâmes les lames dans ses écailles avec des peines infinies, après quoi l’on parvint à enlever toutes les chairs. J’étais ravi de posséder une si belle pièce d’histoire naturelle que déjà je destinais au cabinet du roi de France. Tous les dessicatifs dont je pouvais disposer furent mis en usage pour conserver sa peau. On l’étendit soigneusement sur des planches. Elle resta suspendue entre le mât de misaine et le grand mât. Mais huit jours après ces précautions, ayant été attaquée des vers, elle répandit tant d’infection • » * (

qu’il fallut bien, à mon très-grand regret, me résoudre à la jeter dans la rivière.

Puisqu’il m’est arrivé de consacrer quelques

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pages au caïman , je vais profiler de cette occasion pour lier ici plusieurs tiaits qui ont rapport à divers autres animaux, tels que les serpents, les tigres les singes et les oiseaux, afin que l’union de ces passages soit plus intime, et donne à mon travail un air de méthode, malgré la différence des époques qui commandent la justesse de mes remarques. #

Il existe aux deux pays d Owhère et de

Bénin une immense quantité de serpents de toutes grandeurs , comme de couleurs différentes. Lorsque je fondai mon établissement à l’embouchure du fleuve de Bénin * *, le terrain qui devait le soutenir était couvert de reptiles \ ils s introduisaient partout ,

★ P y a dans le pays des lions et des léopards, mais je n’en ai point vu. Les éléphants y sont assez communs; j’en ai rencontré.

** Je suis fâché' de redire incessamment ces noms d’Owhère et de Bénin; mais encore une fois je ne saurais me soustraire à celte nécessité que mon sujet

comporte.

même dans les hamacs et les couvertures de l’équipage, mais sans lui causer aucun mal: nous en avons tué dont la longueur dépassait neuf pieds ; leur corps renfermait trois ou quatre volailles , avec autant de perroquets qu’ils enlevaient des cages.

A la suite de grands efforts , long-temps multiplies , nous sommes parvenus à détruire cette espèce de reptiles. On faisait tomber

1 un sur 1 autre de gros arbres ; on y mettait le feu trois ou quatre jours après, et la flamme consumant jusqu’aux racines des herbes n’épargnait ni les serpents ni leurs œufs. C’est par ce moyen que nous avons converti ces nids de reptiles en une vaste prairie d’environ trois lieues de tour, où les moutons, les cabris, les vaches, les bœufs, les chevaux , etc. , ont trouvé depuis une abondante pâture.

Il ne s'écoulait pas de semaine que les nègres ne m apportassent au fort , en échange d une bouteille d’eau-de-vie , des serpents dune couleur merveilleuse et variée, longs

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de vingt, vingt-cinq ou trente pieds , et gros de vingt-quatre à trente pouces. J’ôtais leur peau que je saupoudrais d’alun ; je l’étendais et la fixais avec de petits clous sur les planches de la batterie; et quand elle était parfaitement sèche, je la roulais comme un ruban.

Les serpents , voisins de mon habitation , aimaient extrêmement les poules; lorsqu’ils se glissaient dans le poulailler , nous en étions avertis par les cris continuels du coq : alors , munis d’un fanal et armés de sagaies , nous faisions la ronde en ce lieu , souvent long-temps sans rien voir : mais après bien des recherches nous apercevions, caché dans les chevrons, le reptile que ses yeux brillants trahissaient. Un coup de lance l’abattait : dès qu’il était tué l’on ne trouvait jamais moins de deux ou trois volailles daps son corps, et c’était toujours avec un sentiment de surprise que nous voyions un si petit gosier contenir plusieurs poules. U les vomissait tout entières lorsqu’on le frappait ;

mais elles étaient aplaties comme si le cylindre les eût pressées.

Cela me rappelle qu’importuné par les cris redoublés d’un coq , je voulus en voir la cause. Accompagné de trois hommes armés, je visite avec soin le poulailler ; l’un d’eux aperçut un serpent long de neuf pieds , et le perça d’un coup de lance près de l’anus; il tomba. Un autre le frappe sur le dos avec le manche de cette arme. Je lui passe une ficelle au cou avec un nœud coulant; on le traîne : je l’attache à l’affût d’un canon dans l’intention d’enlever sa peau qui me semblait très-belle. Il ne remuait plus , nous le crûmes tué ; nous revînmes à nos lits.

Dès que le soleil fut levé , j’allai droit au serpent ; mais, retrouvant ses forces, il avait disparu , laissant à sa place trois grosses poules sorties de son corps dans les efforts qui avaient relâché le nœud coulant. Nous vîmes ses traces sur le sable ; elles avaient huit pouces de large.

Les nègres m’ont dit fréquemment que de

certains reptiles des bois , se couvrant de grandes feuilles sèches pour n’être point découverts, se tenaient aux aguets, et s’emparaient des petits chevreuils et des gazelles qui passaient près d’eux sans défiance. En introduisant l’extrémité de leur queue dans le fondement de l’animal , ils lui serrent violemment la gorge dans leurs replis, et trouvent ainsi le moyen de l’avaler. La nature a doué ces reptiles de la faculté de renvoyer à terre les os, les poils et les peaux qu’ils ne peuvent digérer. J’ai vu dans les forêts de ces matières expulsées de leur estomac, et j’y ai reconnu des peaux de singe.

Un jour , un de mes officiers, nommé Bourgeois, me demanda la permission de chasser dans un bois près de Gathon. Là, il tire et blesse mortellement un chevreuil , qui conserve encore assez de force pour lui échapper. Bourgeois, n’osant le poursuivre , tant à cause des ténèbres que de la peur des bêtes féroces , vint à mon comptoir , et me dit qu’ayant tué un chevreuil, il se

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proposait de l’apporter le lendemain. Il avait coupé des branches afin de reconnaître l’endroit même où la bête devait succomber, Il s’y rend dans la matinée , s’avance d’une centaine de pas et trouve avec un étonnement inexprimable le fruit de sa chasse dans la gueule d’un si énorme serpent qu’il avait plus de trente pieds de long. Comme le reptile était dans l’impuissance de se remuer en digérant une si grosse bête, Bourgeois eut le temps de revenir au comptoir solliciter le secours de plusieurs nègres qui , s’armant de sabres et de sagaies , le mirent à mort et malheureusement par morceaux : les tronçons dont ils étaient chargés avaient plus de deux pieds de circonférence.

Les serpents qui m’entouraient , à la distance dont j’ai parlé , sortaient des bois ou des hautes herbes , et venaient sur le bord du fleuve , à la basse mer, se nourrir d’oiseaux aquatiques qui s’y voient en grand nombre , et principalement de ceux qu on nomme cou-

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peurs d'eau , à cause de la forme de leur bec semblable à des lames de ciseaux. Parmi tous ces nombreux serpents, il en est un tout noir, petit comme les vipères, plus dangereux encore que l’aspic , et redouté à l’excès par les * nègres. Durant mon séjour dans ce canton je n’en ai vu qu’un seul ; ce fut Pouponneau * , tuilier , qui le déposa dans ma chambre : il avait dix-huit pouces de long et la grosseur d’un tuyau de plume d’oie. Pouponneau était au bois quand le reptile s’é^ lança d’un saule dans sa chemise : le tuilier l’enveloppa subitement du linge et le rompit en deux sans en avoir été mordu. Les nègres présents lorsqu’il me le montra félicitèrent Pouponneau d’avoir échappé à sa cruelle dent , car il n’eût guère survécu plus d’un quart-d’heure à sa blessure. Ils disaient vrai. J’ai été une fois témoin qu’une négresse ayant mis sur sa tête un fagot où s’était coulé

* C’est celui dont j’ai parle' à la page i3i de ce volume.

un de ces reptiles, en fut atteinte au front, et mourut en arrivant à sa case.

D’autres dangers nous menaçaient de ce côté : c’étaient les tigres. Il y en avait beaucoup de différentes tailles. On les voit , à la vérité , rarement attaquer les hommes ; mais ils n’épargnent ni chevreuils ni moutons , ni volailles ni génisses , etc. Jamais ils ne quittent un lieu qu’ils n’aient complété la destruction de ces animaux. Cachés dans les épais taillis ou lesmangliers , quand ceux-ci passent, ils les saisissent d’un bond à la gorge et les emportent en courant.

Un soir, un peu avant le déclin du jour, me promenant avec deux de mes officiers auprès d’un bois touffu , mon chien , de grande race , à qui j’avais donné le nom de

* C’est un arbrisseau d’un bois fort dur et dont les branches, retombant en ligne droite à terre, y prennent racine et s’élèvent de nouveau. On voit, au bord de la mer , des haies de manglier qui ont dix lieues de

Cartouche et dont le cou était défendu par un collier garni de clous comme Trompette qu’avala un caïman, nous suivait à cinq ou six pas. Tout - à - coup , saisi dé frayeur, sans doute à la vue ou par l’odeur d’un tigre, il voulut chercher un refuge entre nos jambes; mais celui-ci ne lui en laissa pas le temps, il l’enleva, en nous plongeant nous-mêmes dans de vives transes. J’appelai la garde du fort qui était près de ce lieu. On tira des coups de fusil à l’aventure , et le tigre prit la fuite. Des fanaux nous mirent sur ses traces , marquées par les grandes herbes. À vingt-cinq pas de là, nous retrouvâmes le pauvre Cartouche fortement maltraité , presque sans vie. On l’apporta dans l’habitation ; il avait de grands trous à la gorge au-dessous du collier ; tout son corps était lardé de coups de griffes. Je l’ai soigné pendant «quarante jours avec des plumasseaux, de l’onguent de la mer, et des peines infinies qui ont été couronnées du succès. Mais tant de soins étaient pris en vain , puis-

que le malheureux Cartouche et un autre chien que j’appelais Mandrin furent dévorés dans l’année par ces tigres.

Un autre jour , comme j’allais au village de Bobi , éloigné d’une portée de canon du fort, et que les bois n’étaient pas encore abattus , je suivais tranquillement un sentier assez large. A moitié chemin un tigre soudain s’offre à ma vue ; il s’arrête , se pose sur le derrière en poussant d’affreux rugissements rauques (i). Quoique armé d’un fusil à deux

(i) Voici comme Buffon s’exprime à ce sujet : «Le » tigre fait mouvoir la peau de sa face, grince les » dents, frémit, rugit comme fait le lion; mais son

pjg

» rugissement est différent ; quelques voyageurs l’ont

» comparé au cri de certains grands oiseaux. Tigrides » indomilœ rancant , rugiuntque leones ( autor Philo- » meîœ). Ce mot rancant n’a point d’équivalent en » français; ne pourrions-nous pas lui en donner un , et » dire, les tigres rauquent et les lions rugissent? car » le son de la voix du tigre est en effet très-rauque. »

Le manuscrit de M. Landolphe porte : « . en

» faisant des espèces de hurlements affreux. »

Je crois à peu près concilier l’expression du capitaine

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cbüps, j’aVoue que je fus très-effrayé. Je l’ajustai néanmoins sans oser le tirer, certain d’en être dévoré si je le manquais. Je restai quelques secondes dans cette position, lui jetant des regards terribles pour Feffrayèr, et tout prêt à tirer si je lui voyais remuer la queue comme les chats ; mouvement qui décèle en lui Fenvie de s’élancer suT sa proie. Ma contenance lui en imposa sans doute, car il s’enfonça dans le bois. Le passage étant libre je doublai le pas , tournant incessamment la tête afin d’éviter une nouvelle surprise , et j’arrive tout essoufflé chez Animazan, phidor du village. Je lui donne avis de

ma rencontre; aussitôt il fait battre le g ongon , sorte de tambour. En moins d’un quartd’heure plus de cent noirs sont assemblés avec des armes. Instruits de la caùse du gongon, quelques-uns- me disent : « Conduis- » nous au lieu où tu as vu le tigre, j > Arri-

avec celle de Buffon , en écrivant les trois mots qui font la matière de cette note.

vés là, je leur indique de la main la véritable place. L’un deux s’y jette le ventre à terre , flaire l’herbe comme les animaux , et s’écrie çn se relevant : Non taijiant ; ce qui signifie « tu n as point menti. »

Les noirs courent à l’instant dans la foret , se dispersent , se répandent de tous cotés , rencontrent la bête féroce et la tirent. L’animal blessé s’élance avec furie au cou de celui qui FaVait tiré, le perce de ses cruelles dents et l’étrangle. Un second nègre lui lâche à bout portant son coup de fusil vers l’épaule ; le tigre , rendu plus furieux encore par un second coup , se jette sur ce noir , lui cause tant de blessures au cou et sur le reste du corps qu’il en perd la vie. Un troisième , accourant au secours de ses camarades, porte au tigre un coup de sagaie dans le corps et un autre dans la gueule 5 mais les redoutables griffes du monstre lui déchirent le bras depuis l’épaule jusqu’au poignet , lui ouvrent les artères , et causent sa mort. Enfin un quatrième l’ayant atteint au cœur, le

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tigTe fit üti bond prodigieux et vint expirer aux pieds de son Vainqueur , dont le sort fut

plus heureux que le courage et le dévouement des autres assaillant!.

Le monstre fut transporté à mon comptoir; il pesait quatre-vingts livres ; sa peau était criblée de balles et de coups de sagaie. Je l exposai en dehors a la porté du fort, et tous les passants y déposaient des offrandes pour récompenser la Valeur des noirs qui avaient osé lé combattre.

Un de ces monstres m’emporta plus tard uilè génisse de deux ans : je m’en aperçus le lendemain matin. Je suivis ses traces par des sentiers où l’on voyait dans des halliers fort épais des branches d’arbres, plus grosses que le bras, pliées sur son passage. Je trouvai la génisse saignée au cou, carie plusgrand régal des tigres est de sucer le sang de leur proie ; un tiers de son corps était dévoré. Je la fis enlever par les nègres qui la mangèrent , après avoir nettoyé tout ce que le tigre avait touché.

Mais ce qui provoque encore plus l’étonne-

ment ? c’est le trait suivant. Mon fort, comme je le rapporterai en son lieu , était garni de palissades qui servaient de rempart aux animaux domestiques revenant le soir du pâturage. Elles avaient neuf pieds de haut et se terminaient par des morceaux de fer en façon de lance , de quatre pouces de hauteur, et séparés de trois pouces entre eux. La nuit , les cris sourds des chiens * ** me réveillent. On se lève; des coups de fusil sont tirés au hasard. On examine la cause de beffroi des chiens. Un tigre , ayant mis à mort cinq moutons dont il avait bu le sang , surpris par les coups

ton , en franchissant avec cet animal d'un seul saut la palissade de neuf pieds quatre pouces , sans avoir touché les pointes

* Les chiens de l’intérieur de l’Afrique n’ont point de voix, ils n’aboient jamais; celle des chiens d’Europe s’affaiblit en ces climats.

** Les moutons du- pays ont un poil ras, et sont beaucoup plus gros que les nôtre?. La laine de ceux-ci tombe quand ils y demeurent un certain temps.

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Vf. ffi* • -

Que ion apprécie par ce seul trait la vigueur de ces bêtes féroces !

Les nègres pensent que le foie du tigre est un poison aussi subtil que violent ; aussi les chefs d'un village prennent-ils de grandes précautions pour que l’on ne puisse en user. Ils rassemblent tous les hommes; huit sont choisis à la pluralité des voix , qui prêtent serment de ne pas toucher au foie. On ouvre le tigre; son cœur et son foie sont enfermés dans une jarre que l’on enduit de terre glaise ; on y met autour un tas de pierres. Les huit hommes montent sur une pirogue, portent la jarre au milieu de la rivière et l’y jettent. A leur retour r iis déclarent aux habitants par un nouveau serment qu’ils n’ont rien détourné de ce que renfermait ce vase.

Quand un ou plusieurs nègres ont mis à mort un tigre, le roi d’Owhère leur envoie le collier de corail, qui est une marque de distinction comme au Bénin.

Parmi divers moyens employés par les noirs pour s’emparer des tigres , en voici un

dont j’ai connaissance. Animazan vint un matin me demander une pièce de canon de six, dans le but de prendre un de ces animaux, Je la lui prête : ses nègres remportent. Il fit creuser un grand trou dans lequel on mit un panier avec un cabri vivant. On plaça dessus une sorte de herse sans dents ,, inclinée , où était une détente. La pièce de canon y fut amarrée solidement, ainsi que le panier , par un piquet fixé en terre. Le soir même vers les onze heures, le cabri, ayant appelé sa mère par des bêlements continuels, attira un tigre qui sauta sur le panier ; mais comme il voulait l’emporter r la détente partit, la herse lui tomba sur le corps avec la pièce de canon : le tigre avait taiit de force qu’il la soulevait; il se serait infailliblement dégagé du piège si des uègres , postés tout près , ne l’avaient tué à coup de sagaies.

On rencontre aussi dans les environs beaucoup de singes de diverses espèces et des orang-outangs. Il y a de ces derniers

d’une grande taille et d’une telle Vigueur , qu’ils emmènent quelquefois des négresses dans les bois. Le singe , appelé singe-liôti , est digne de Remarque par sa face unie , sa belle crinière et le bout de sa qüêtie, garnie comme celle du lion ; il porte cette tpueue très-haut et la fait revenir sur sa tête. J’avais en ma possession deux de ces singes, qui sont d’une adresse vraiment surprenante.

Les ayant posés sur une perche haute de vingt-cinq pieds , à l’extrémité de laquelle était attaché un baril vide et Ouvert par tin bout , je m’amusais souvent avec plusieurs personnes à leur jeter des citrons par douzaines. Jamais nos coups n’ont pti les atteindre, tandis qu’eux recevant les fruits nous les renvoyaient à la tête , en faisant des milliers de grimaces fort plaisantes toutes les fois que nous étions touchés par les

citrons *.

* Ce fruit, bien plus beau que celui dë nos climats, est si abondant et à si bon compte, que Tort m’en

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