‹ Mémoires du capitaine Péron sur ses voyages [microforme] : (volume 2)Chapitre 36 sur 50 · PAS · texte numérisé non relu

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piastre sur le comptoir, et je tourne le dos pou me retirer; le marchand, d’une manitre fort civile, me prie de remarquer que la pièce que je viens de lui donner est fausse ; et en effet il m'en présente une qui ne vaut rien. J’eus beau me récrier contre une supercherie aussi grossière ; en pareil cas, un étranger a toujours tort; je fus obligé de remettre au marchand une nouvelle piastre.

Un autre marchand, au lieu de 10 à 12 aunes de ruban, m'en vendit deux ou trois seulement, roulées autour d’un morceau de bois très léger; les bouts étaient recouverts, de chaque côté, d’un morceau de soie dont les couleurs et le tissu m'avaient tout-à-fait abusé.

Ce genre d’escroquerie se voit fréquemment dans le commerce de détail: deux ou trois aunes de toile de coton, de soierie ou de nankin, entourent des morceaux de bambou ; le poids et le volume sont les mêmes que ceux des rouleaux ordinaires de la même étoffe ; l'acheteur peu défiant s’y laisse prendre aisément.

Il y aurait un volume tout entier à faire si l’on voulait donner le détail de toutes les friponneries et tours d'adresse des chevaliers d’industrie que l’on rencontre à Quang-Tong. Je

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DU CAPITAINE PÉRON. 207 ne citerai plus qu’un fait, et ceci dans l’intérêt d’une classe fort recommandable.

I y a dansla ville comme dans les faubourgs beaucoup de marchands de comestibles. Ce jambon si appétissant, cette oie si grasse , si dodue, cette volaille dorée, dont l’aspect seul aiguillonne l'appétit, tout cela n’est qu’un modèle en bois recouvert de la peau bien rissolée de l'animal; l’intérieur est rempli de terre ou de toute autre substance.

Les filous chinois ne font pas seulement, ainsi qu'on dit à Paris, la police correctionnelle : parfois ils prennent un plus haut essor.

Dans le faubourg qu'habite le commerce étranger, un négociant anglais était logé au premier étage de la factorerie de sa nation; il avait placé sa caisse dans sa chambre à coucher; ses employés et ses domestiques avaient leurs chambres près dela sienne ou au-dessous, au rez de chaussée : il paraissait impossible d'arriver chez lui, à moins de passer devant ses gens. Des voleurs montèrent pendant la nuit sur les toits, et pratiquèrent une ouverture perpendiculaire à la chambre du négociant; ils descendirent sur le plancher du second étage, et, à l’aide d’une vrille, ils firent

un trou au travers duquel ils passèrent un long tube; ce tube était chargé de fumée d'opium.

Lorsqu'ils jugèrent qu'il y avait quantité suflisante de fumée pour plonger le négociant dans un étatcompletd'ivresse, ilsagrandirent le trou qu'ils avaient commencé, et, munis d’une lanterne et d’une échelle de corde, ils se laissèrent glisser dans la chambre ; ils s'emparèrent de la caisse, et la hissèrent par le chemin qu'ils s'étaient frayé. Le négociant se rappela, le lendemain, avoir vu les Chinois arrivant auprès de li et garrottant sa caisse; mais tel était le délire où l'avait jeté la fumée d’opium, qu'il avait été hors d'état d'opposer quelque résistance ou d'appeler au secours.

Dansle même faubourg , ainsi que je l’aidit, les rues sont étroites et tortueuses. Des voleurs, au nombre de sept à huit, se placent en embuscade , la moitié à chacune des extrémités d’une rue. Si, après le coucher du soleil, un étranger et même un Chinois a le malheur de s'engager dans un de ces défilés, à un signal donné, on le suit, on le cerne; il n’a rien de mieux à faire que de livrer sa bourse, s’il ne veut être dépouillé ou battu.

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ait à la Chine que des escrocs etes voleurs. Je dois dire à l'honneur de cette contrée que le haut commerce s’y fait remarquer par l’exactitude de ses relations, par ses procédés généreux , par une loyauté qui ne se dément jamais. La misère et le vagabondage, vices inhérents à une surabondance de population, entraînent à leur suite les tentations et les crimes : que le gouvernement fasse disparaître les causes , il y a lieu de croire que, chez un peuple auquel la vertu est chère, et qui, dans les classes les plus élevées, trouve des modèles à imiter, cette plaie sociale ne tarderait pas à se cicatriser.

La forme des vêtements est la même pour toutes les classes ; la qualité des étoffes fait seule la différence. Les Chinois portent deux ou trois espèces de robes ou de pelisses, de couleur noire ou violette, qu'ils mettent l’une sur l’autre et qui retombent jusqu'aux genoux ; on les attache par devant avec de très petits boutons ronds de métal. Les manch3s sont si longues et si larges, qu'elles dépassent de deux pieds l'extrémité des doigts. Sous ces robes, ils ont un large pantalon de nankin , de laine ou de soie ouatée et piquée, suivant la saison. En hiver, leurs robes sont doublées de fourrures

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de loup marin , de loutres, de martres, de renard et quelquefois même d’hermine. Leur chaussure se compose de bottines d'une étofte de soie ouatée, de nankin ou d'une toile de coton également ouatée et piquée ; la semelle est faite d’une espèce de carton très épais ; la pointe se relève comme celle de nos patins.

Dans l'été, les vêtements sont plus légers , et peu de personnes, homme ou femme, paraissent en public sans être armées d’un éventail. Les Chinois se coiffent d'un bonnet qui a la forme d’un entonnoir renversé; il est ordinairement couvert d'une étoffe de soie travaillée avec beaucoup d’art, et surmonté d’une boule de cristal de la grosseur d’une noix , et de couleur et de prix différents, suivant la dignité des personnes.

Les dames portent des robes qui les couvrent depuis le haut des épaules jusqu'aux pieds; leurs manches sont aussi longues que celles des hommes. Dans les rues, elles se découvrent le visage; leurs cheveux, d’un noir d'ébène, sont peignés avec soin, et relevés sur le sommet de la tête, où ils se trouvent fixés par deux longues épingles d'or qui se croisent; par ce moyen le front et les tempes ne sont pas cachés : quel-

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DU CAPITAINE PÉRON. 211 ques unes, et plus particulièrement les femmes âgées, mettent sur la tête une espèce de bonnet d’étoffe ou de velours noir, de forme triangulaire ; l'une des trois pointes descend sur le front jusqu'à la naissance des cheveux , et les deux autres sur les tempes. En général, il faut dire à l'éloge des dames chinoises qu'elles mettent beaucoup de simplicité dans leur parure. Leur démarche à quelque chose de pesant et d'embarrassé; malgré la grâce et les formes heureuses qu'elles tiennent de la nature, elles ne peuvent se soutenir sans le secours d'un bras ou d’une canne. Leurs pieds, resserrés dès le plus bas âge dans une étroite chaussure de fer, deviennent d’une extrême petitesses mais, ainsi contrariés, ils ont peime à supporter le poids du corps. Une aussi barbare coutume accuserait la coquetterie des dames chinoises, si l’un de leurs adorateurs ne les eût justifiées d’un mot : je tiens trop à l'honneur du beau sexe pour ne pas admettre comme évidente une explication que des lecteurs moroses pourraient, jusqu’à un certain point, contester.

À une certaine époque, m'a-t-on dit, des femmes. d'humeur séditieuse, ont trempé dans ane conspiration; elles ont figuré au premier

rang dans une révolte qui pouvait avoir pour le gouvernement de funestes conséquences. À l'issue de cet événement, une loi fut portée qui condamna les femmes, jusque dans leur dernière postérité, à emprisonner leurs pieds dans une étroite chaussure de fer, laquelle chaussure doit être de la même dimension depuis l'enfance jusqu’à l’âge le plus avancé.

Par malheur, à Pékin, il n’y a point de chambre de députés devant laquelle ilsoit possible de demander, par pétition collective du beau sexe, le rapport de cette loi.

Les Chinois sont en général d’un caractère doux, paisible et affable ; ils ont autant de politesse les uns à l'égard des autres qu'envers les étrangers, et surtout de cette politesse qu'on ne trouve en Europe que dans les hautes classes de la société. Il ne faut pas demander à ce peuple les qualités qui distinguent nos guerriers ; il n’a rien de cette audace , de cette fermeté d'âme qui nous porte à braver la mort sur ce qu'on est convenu d'appeler le chanp d'honneur. Un de nos matelots, étant pris de vin , attaqua seul et mit en fuite trente Chinois; peut-être faut-il attribuer cette petite déroute à l'espèce d’effroi ou d’antipathie que

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leur cause la vue d’un homme ivre. Un caractère énergique a, chez un peuple, ses avantages et ses inconvénients: si les Chinois n’ont point, ainsi que nous autres , à citer de brillants faits d'armes, par compensation, on n’a point à leur reprocher les grands crimes, les meurtres , les incendies dont les diverses contrées de l’Europe , dont l’Angleterre et la France elle - même n'ont été que trop souvent le théâtre.

Le droit et la faculté de commercer avec les étrangers , à quelque nation qu’ils appartiennent, est exclusivement attribué à douze négociants chinois : ils forment une compagnie, à peu près comme celle de nos agents de change; cette compagnie paie au gouvernement une somme considérable pour la jouissance et l'exercice exclusif de son privilège. Lorsqu'un navire arrive à Wampo, il est soumis aux visites de la douane , qui sont toujours très rigoureuses.

Les principaux articles du commerce de la Chine sont le thé, les nankins, les soieries , et les porcelaines.

Le thé boo est mis en tas dans de vastes magasins, assez semblables à nos granges; il y est

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amoncelé comme le blé dans nos greniers. Un kou-lis ou portefaix jette le thé dans une caisse avec une grande pelle de bois, tandis qu’un autre, placé dans l’intérieur, le foule avec les pieds nus. Ce travail fait lever une ‘poussière noire et épaisse qui intercepte le jour ; les koulis en sont couverts; leur visage est aussi noir que celui de nos ramoneurs. Le mouvement qu'ils se donnent porte à la transpiration ; une sueur abondante retombe sur le thé. Quand une caisse est remplie, on assujettit le couvercle avec des clous , et chaque côté des angles avec de légères bandes de fer. Le dessus est enveloppé de papier de bambou, puis enduit d’une gomme qui rend la caisse imperméable.

Les thés de qualité supérieure sont emballés avec plus de soin.

Je n'ai point vu fabriquer le nankin ni les étoffes de soieries ; ce dernier article est beaucoup diminué depuis quelques années.

Les magasins de porcelaine sont ce qu'il y à de plus curieux à voir ; ils sont trés vastes, et garnis depuis le pavé jusqu’au plancher. Les Chinois avaient montré peu de goût dans leurs peintures , mais les Anglais leur ont apporté des modèles qu'ils ont imités avec un art pro-

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DU CAPITAINE PÉRON. 219 digieux. J’ai remarqué un grand nombre de services complets d’une étonnante perfection , tant pour la forme que pour les couleurs, et des vases d’une grande dimension, exécutés avec beaucoup de hardiesse, M. Drummond, le même auquel appartient la grotte de Camoens , avait fait exécuter un service de mille cinq cents pièces, sur chacune desquelles était représenté un fait historique; la vivacité descouleurs ne le cédait pas à la pureté des dessins.

Les Chinois excellent dans beaucoup d’autres branches d'industrie ; ils travaillent l’ivoire et la nacre avec une grande délicatesse, ils en font les plus jolies choses du monde ; leurs éventails sont d’une légèreté et d’un goût admirable.

Le commerce de détail a beaucoup d’extension dans tous les genres : on trouve ici autant d'artistes, autant d'ouvriers que dans les plus grandes villes d'Europe, et tous excellent chacun dans leur partie. Quelle que soit la marchandise que l’on demande, elle est immédiatement fournie. On trouve aussi de bons restaurateurs qui ne servent pas à leurs convives des volailles postiches.

Les rives du Tigre sont couvertes de maisons de campagne. De vastes plaines entrecoupées

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