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Pendant cette journée et celle du 30, nos gens furent employés à débarrasser le câble et le navire des glaçons qui s’accrochaient d’une minute à l’autre, et qui étaient presque aussitôt remplacés que repoussés. Dans la nuit du 5 au 6, le froid devint terrible; le pourtour de la baie se garnit d’une épaisse couche de glaces, à une grande distance de la rive. L'eau ne se découvrait que de loin en loin, et nous menaçait de ses blocs mouvants : les uns couraient avec rapidité vers la mer, d’autres se jetaient sur &es flancs du navire ou refluuent derrière nous, s’élevant devant la ville comme une montagne.
À deux heures , un banc de plus detrois cents toises de circonférence se détache de la baie, et se dirige vers nous; malgré nos efforts, en dépit de toutes nos mesures de prévoyance, il tombe de tout son poids sur le vaisseau et l’entraîne. Ballotté par cette masse énorme, le vaisseau voit ses ancres brisées ; aucune force humaine ne peut ralentir sa marche; il est jeté à la côte, au milieu d’autres amas de glaces. D’autres glaces s'accumulent autour de nous, et la ville se dérobe entièrement à nos regards.
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tint droit sur sa quille, et conserva encore son équilibre ; dans la crainte que les eaux, en se retirant, ne le fissent pencher, il nous fallut l’étançonner avec des mâts de hune et les espaures quise trouvaient à bord. Lorsque la mer fut basse, le bâtiment resta à sec, semblable à un monticule au milieu d’un vaste champ de glaces.
Cependant des planches avaient été jetées sur les intervalles où la glace était entr'ouverte. Nos communications avec la terre furent rétablies ; on nous envoya cinquante ouvriers, et, avec leur aide, le reste du jour ét le lendemain furent employés au déchargement. Il n’y avait plus un instant à perdre ; le navire ayant beaucoup souffert, l’eau avait presque entièrement envahi la cale ; une partie de nos thés furent avariés.
Cette longue opération ne fut terminée que le 27 janvier. Je profitai de mon premicr moment de loisir pour descendre à terre ; j'entrai dans une ferme qui, la première, se présenta devant moi.
Le maître et la dame de la maison étaient âgés de quarante-cinq ans; leur famille se composait de trois demoiselles, dont l'aînte pouvait
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avoirdix-huit ans,etla plus jeune quatorze; leur maintien, leur affabilité, annonçaient qu’elles avaient reçu une excellente éducation. La propreté régnait dans cette habitation ; on y respirait l’aisance et le bonheur. Entre les maîtres et les domestiques, il y avait une familiarité qui n'excluait pas la décence et la réserve. On m'offrit du thé et un repas que j’acceptai avec reconnaissance. Une hospitalité exercée avec tant de bonhomie, des manières si simples, et en même temps si distinguées , me rappelèrent involontairement les usages que l’on rencontre dans nos fermes de France : le parallèle ne fut pas en faveur de celles-ci.
De là je me rendis à Port-Land ; les habitants de la ville ne le cédèrent pas en générosité aux habitants de la campagne ; je reçus partout l’accueil le plus gracieux ; chacun s’empressa de me faire fête et de m'offrir ses services. Les armateurs du Grand-Turc se firent un devoir de me recommander à leurs amis; il semblait que je fusse un frère qu'ils retrouvaient; je fus bien dédommagé, par ces témoignages d'estime, des faibles services que j'avais pu leur rendre dans le cours de notre pénible traversée.
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La ville de Port-Land compte deux cent cinquante maisons, éparpillées sur une assez grande étendue de terrain, et chacune ayant sa cour , son jardin et son verger. La population pouvait être de quinze à seize cents habitants: ainsi que dans toutes les villes des États-Unis, on y remarque une grande activité commerciale.
[s'était formé à Port-Land une société maritime , à l'instar de celle établie à Salem , et dont les principaux officiers, au nombre de quatre , sont renouvelés tous les ans. Pour y être admis, il faut être marin, avoir navigué près ou par delà le cap de Bonne-Espérance, ou autour du cap Horn, en qualité de maitre ou de capitaine, ou bien avoir été employé comme facteur ou subrécargue dans le commerce de l'Inde. L'objet principal de cette association est de recueillir les renseignements que chacun de ses membres peut donner sur les découvertes et sur les observations nouvelles. En exécution du règlement , un membre est tenu, au moment de sa réception, de remettre l'extrait de ses journaux, comprenant ses remarques sur le gisement, les distances de toutes les pointes, caps, écueils, ainsi que les latitudes et longitudes des terres, îles, ro-
chers, etc..., comme aussi de déposer leslivres, papiers, cartes qui se trouveraient en sa possession. Il est également invité à rapporter les objets d'histoire naturelle et les curiosités que le hasard peut faire tomber entre ses mains. Une grande salle renferme tous les articles de ce genre.
Aux États-Unis, il n’est pas une ville qui n'ait une association de même nature.
Un autre établissement me procura non moins d'agrément, et fut pour moi l'occasion d’utiles connaissances: malgré l'absence de mon diplôme, que j'avais perdu dans mon naufrage devant Batavia, je fus agrégé à la loge des franc-macçons de Port-Land (1).
Le 8 février, je partis en traîneau pour me rendre à Boston ; notre équipage était attelé de deux chevaux. Il fuyait comme l'éclair sur une couche de neige de trois pieds d'épaisseur qu'avait endurcie la gelée; il ne nous fallut
(1) Port-Land est la capitale de l’état du Maine aux États-Unis ; elle est située dans une presqu'île de la baie de Casco. Cette ville a un des meilleurs ports de l’Ainérique ; elle est bien bâtie et défendue par trois forts. Son commerce est très étendu. Latitude nord 45° 30. longitude ouest 72° 4o’,
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que quatre heures pour parcourir dix-huit milles. Après avoir traversé les bourgs de Falmouth et de Scar-Borough, nous arrivâmes à la petite ville de Péperel-Borough, devant l’auberge de M. Bradbury, qui n’avait que son nom pour enseigne. Cette simplicité ne me déplut pas; du moins je ne craignis point d’être abusé par un vain étalage : s’il n’y avait pas d’enseigne dorée, il y avait un déjeuner que n'auraient pas désavoué nos plus célèbres traiteurs de Paris. La première ville qui se présente après celle de Péperel-Borough est celle de Saco (1); elle est située sur la rivière du même nom, qui, dans ce moment, se trouvait grossie par un nombre infini de ruisseaux, s’échappant du
(1) Saco, petite ville du Maine ( États-Unis ), est favorablement située pour le commerce , sur le bord septentrional de la rivière du même nom, vis-à-vis de la ville de Biddeford, avec laquelle elle communique par trois ponts. Elle possède une banque , une académie, et il s’y fait un grand commerce, A six lieues sudouest de Port-Land. La rivière de Saco descend de White-Mountains , traverse le New-Hampshire , coule au sud-est, et se jette dans l'océan Atlantique, au-dessous de la ville de Saco , après un cours de soixantesix lieues. Elle a trois cataractes,
milieu des neiges dont la montagne voisine était couverte. Sur le bord de cette rivière, on rencontre beaucoup de moulins à scier les planches, dont le pays fait un grand comnerce,
Le paysage qui s’offrit à mes yeux était un des plus magnifiques que j'eusse contemplés.
La montagne s'élevait blanchecomme l’albâtre; ses flancs étaient sillonnés de veines verdâtres, que dessinaient deux torrents dont les eaux s'écoulaient dans toutes les directions, rejetées de distance en distance hors de leur lit, par de gros blocs de glace. Ces blocs, comme des rochers transparents, dressaient leurs têtes audessus des eaux ‘ugitives; en plusieurs endroits, des arches de cristal , les unes entières et comme construites par la main de l’homme, les autres à demi rompues, posaient sur la double rive des torrents ; sous leurs voûtes arrondies, les gouttes d'eau, qui avaient filtré des parties supérieures , s'étaient changées en pierres précieuses, et étincelaient aussi brillantes que le diamant le plus pur. Les rives éphémères de ces rivières d’un moment étaient enrichies de mille colonnes de cristal; les eaux se précipitaient en grondant dans la route qu’a-
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Le silence qui régnait au loin n'était interrompu que par le bruit des moulins , dont les toits ensevelis sous la neige se dérobaient à l'œil : l'univers semblait endormi sous le poids des frimas; cependant l’industrie veillait, et, malgré les chaînes qui paralysaient ses efforts, elle annonçait sa présence.
Les villages de Dwisbourg et de Biddeford
ntbientôt dépassés; nous arrivâmes à Keineinck , petite ville située à trente milles au sud de Port-Land. Après avoir quitté cette ville, il nous fallut franchir une grande forêt qui conduit à la jolie petite ville de Willi, éloignée de neuf milles de Keine-Bunck, et de là au Fairy ou Back de Portsmouth. À neuf heures nous fûmes rendus à Portsmouth. Cette ville est la plus considérable de celles que nous avions traversées ; les auberges n’y sont pas communes.
À huit milles de Portsmouth, on a jeté sur les bords escarpés de la rivière de Piscataqua, dont la largeur est de plus de deux cent quarante pieds , un pont en bois d’une seule arche. Au
milieude ce pontest une trappe qui sert d'entrée
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