‹ Mémoires du capitaine Péron sur ses voyages [microforme] :Chapitre 18 sur 56 · RE TS · texte numérisé non relu

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DU GAPITAINE PÉRON. 89

fusil à mèche , à peu près de la forme du nôtre, avec cette différence, qu'il n’a ni chien ni platine ; la crosse est plus courte et moins courbée ; elle est recouverte de plusieurs tours de mèches cordées, dont l’un des bouts est allumé, S'agit-il de faire feu, le fantassin appuie la crosse sur l'épaule, place le canon à poignée de la main gauche, ajuste l’objet, et souffle la mèche en la dirigeant de la main gauche sur le bassinet.

Les faubourgs sont presque aussi considérables que la ville, et la population en parait plus nombreuse. Le tableau de la misère que nous avions trouvée à Zébid se retraça ici : des troupes de mendiants se pressaient sur nos pas, nous demandant l’aumône ; si la monnaie venait à nous manquer, nous avions à essuyer des injures et des menaces. Ces gens-là aiment beaucoup notre argent, mais ils ont en horreur notre costume et notre religion.

Bet-el-Faki n’a point de monument qui mérite d’être cité. Les mosquées y sont rares; leur forme , tantôt carrée , tantôt ronde, n'a rien d’imposant ni de hardi ; leur élévation est le signe unique qui les distingue des édifices vulgaires. La simplicité de l'intérieur est en har-

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monie avec le plan modeste du dehors ; il n'y a point d’autels ni d'images : seulement un tapis de pied couvre entièrement le carreau sur lequel se prosternent les croyants.

Les prêtres, revêtus d’habits pontificaux qui se rapprochent assez de ceux des prêtres catholiques, font, à des heures fixes, des prières du haut de leurs mosquées ; le peuple se porte en foule pour les entendre. Le jour où la nouvelle lune doit paraître , aussitôt que le soleil a quitté l'horizon, les habitants, tous réunis, tournent les yeux vers les parties du ciel où elle va se montrer. Le premier qui l'aperçoit jette un cri de joie que mille voix répètent, le canon se fait entendre, et à ce fracas succède un profond silence : le prêtre prend alors la parole, et prononce un long discours, en invoquant Mahomet.

L'industrie a fait quelques progrès à Betel- Faki ; on y trouve des artisans pour toutes les professions. Le maroquin rouge fournit des brodequins et des souliers très bien travaillés , et à un prix très bas; mais le cuir est mal préparé et ne résiste pas à l'humidité.

C'est surtout au commerce des cafés que Bet-el-Faki doit son importance et sa prospé-

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rités les contrées montagneuses de l'Yémen y versent tous leurs produits. Les négociants d'Orient , ceux des côtes septentrionales de l'Afrique, ont adopté cette ville pour point de réunion ; c'est là qu'ils viennent faire leurs chargements. Les Européens paraissent moins fréquemment sur ce marché ; ils sont effrayés sans doute d’une distance de quarante lieues qu'il faut traverser au milieu des sables, et préfèrent s'arrêter à Moka ou à Loheia, autre place maritime.

La livre de café, première qualité, nous coùtait seize à dix-sept sous de France ; nous n'’avions point à craindre le mélange frauduleux dont on ne se fait pas de scrupule à Moka.

L'emballage est une opération fort importante, et qu'il faut surveiller soi - même ; surtout il faut se défier de l'humidité. Les balles sont couvertes d’une double enveloppe ; l'emballage intérieur est fait avec le vekoua tressé; celui qui est à l'extérieur se forme d’une espèce de grosse toile, connue sous le nom de gony, et qui ressemble à nos serpillières d'Europe, quoique beaucoup plus forte. ‘

Un chameau porte deux balles de marchandises ; un seul homme suflit pour conduire

vingt-cinq à trente chameaux. Cet animal , si connu par son courage et sa sobriété, obéit à la voix d'un enfant ; un bout de corde qu'on lui attache à l'extrémité des deux narines , suffit pour le guider. Sa tête, qui s'élève de six pieds au-dessus de la taille de l’homme, sc baisse au moindre signe , ses genoux fiéchissent, et son dos reçoit avec docilité le fardeau qu'on lui impose.

Pendant tout le temps que dura notre séjour à Bet-el-Faki, la chaleur fut excessive, et beaucoup plus forte qu'à Moka ; les Arabes eux-mêmes ne pouvaient la supporter ; ils se tenaient renfermés dans leurs maisons, et, depuis dix heures du matin jusqu’à quatre heures du soir , la ville était déserte, et silencieuse à peu près comme nos villes d'Europe pendant la seconde moitié de la nuit. Nos appartements étaient fermés , toutes les précautions étaient prises pour nous préserver des dangers de ce fléau , et cependant nous ne respirions qu'avec peine ; l’eau , presque brûlante, desséchait nos palais altérés. Une heureuse idée éloigna de nous les maladies que nous redoutions : là

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soif que rien ne semblait pouvoir étancher.

Le 25 mai, il fallut se remettre en route pour Moka; cinq jours après, nous rentrâmes dans cette ville, sans qu'aucun accident eût interrompu notre marche.

‘ Le 25 juin , toutes nos opérations étant terminées , le capitaine donna l’ordre de se préparer au départ.

Au moment où le bâtiment allait quitter la rade, trois matelots français montèrent à bord et demandèrent à gagner leur passage à l’Ilede-France. Ils racontèrent qu'ils étaient tous les trois Bretons ; qu'ils étaient partis, il y avait environ six mois, de l'Ile-de-France sur un sloop armé pour les îles Séchelles ; que le capitaine, après des efforts inutiles pour les trouver, était venu se perdre sur une côte déserte; que cinq hommes seulement avaient échappé au naufrage ; que deux de leurs compagnons d'infortune avaient construit une hutte avec les débris du navire, et qu'ils avaient pris le parti de rester à terre, n'ayant pour toute nourriture que des crabes et quelques mauvais coquillages. Quant à eux, ils avaient aperçu notre bâtiment lorsqu'il rasait la côte d’Ajan, et avaient allumé des feux en signe de

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