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suite de l’Aigle, M. Laglaine, le même que j'avais accompagné depuis Moka jusqu'à Betel-Palki, était un jeune homme d’un esprit aventureux ; un projet, avec lui, était aussitôt réalisé que conçu : plus d'une fois il m'avait dit qu'il était dans l'intention de faire don à l'Ile-de-France d'une troupe de comédiens; en effet, il arrive à terre, et le voilà recrutant «1 troupe comique.
La grande chambre du bâtiment avait été mise en réserve pour messieurs et mesdames de la comédie ; mais comme nous tenions à ce que l'ordre et la décence fussent chez nous à l’ordre du jour, cette chambre fut distribuée en autant de cellules qu'il y avait de comédiens : pour éviter les méprises, chaque cellule eut son numéro.
Dans un des derniers jours de décembre , par un froid des plus vifs, la troupe joyeuse arrive et monte à bord, les dames ainsi que les hommes en simple habit de ville, comme s’il ne s'agissait que d’une promenade aux environs de Bordeaux. On s’enquiert avec anxiété du salon de compagnie, du lieu de réunion où il sera permis de causer et surtout de se chautler, 1n'y a de feu qu'à la cabane du
coq (1): et ce local, qui se trouve sous le gaillard d'avant, est rempli de fumée , malpropre et ouvert à tous les vents : personne n’est tenté d’en approcher.
Au froid près, tout se passa assez bien pendant les premières heures ; le balancement du vaisseau , les voiles déployées , l’aspect des vagues écumeuses, un horizon sans limites, tout parut ravissant ; on n'avait rien vu de pareil au théâtre. Le lendemain, le double mouvement qu'occasionaient le roulis et le tangage devint funeste à nos marins novices : il fallut payer le tribut à la mer; on n'entendait que plaintes, gémissements ; on voulait rompre les engagements; on abdiquait l'espoir d’un riche avenir; c'était à qui redemanderait la terre ; mais, impitoyable comme le destin , l’Aigle ne rendit pas sa proie. |
Après trois jours de tribulations, les accidents cessèrent; en avançant vers le sud, le froid modéra sa rigueur, et la gaieté reparut.
Sur les routes de France, dans ces voitures où , moyennant finance , le pauvre s’assied à côté du riche, et l’homme des anciens temps
(a) Cuisinier des matelots.
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DU GAPITAINE PÉRON. 107 à côté du partisan des idées nouvelles , heureux celui qui rencontre un joyeux compagnon les distances ont disparu; les lieues ont été franchies, et, lorsque le terme du voyage est arrivé, on s'étonne , dans une route dont la longueur cffrayait d’abord , de n'avoir pas connu l’ennui: plus heureux celui qui, pendant plusieurs mois, emprisonné dans le cercle étroit d’un navire, n'ayant d'autre perspective que le ciel et la mer, passe ses longues journées auprès des joyeux enfants de Thalie. Ce n'étaient que bons mots, que bouffonneries , un feu de file d'épigrammes et de plaisanteries ; et, bien qu'en ce genre les marins n'aient pas le goût délicat, je dois dire qu'un salon de Paris en eût fait volontiers son profit.
Parmi nos comédiens, quelques uns unissaient aux dons de l'esprit une éducation soignée 3; leur conversation instructive et amusante était mon passe-temps le plus doux. L'un d'eux, pour tenir en bride ses camarades , nos autres passagers et les marins eux - mêmes.
imagina de prendre note de ce que chacun aurait dit et fait dans la journée, et d'en composer un journal quotidien. Tous les matins l’4rgus, c'est ainsi que fut intitulée cette gazette,
était affiché au mât d’artimon. Grande surprise, exclamations , éclats de rire à l’apparition ce la première affiche; et le résultat en fut heureux : la crainte de voir son nom écrit en toutes lettres, et les projets d'amour, les petites intrigues dévoilés, maintint le bon ordre et le respect des bienséances.
Une terreur panique fut cependant cause que la pudeur de nos dames eut un assaut à subir. Nous avions doublé le cap de Bonne- Espérance et nous étions à la hauteur du banc des Aiguilles, avec bon frais de sud-ouest et une mer assez grosse. Vers les dix ou onze heures du soir, labarre du gouvernail se rompit ; le craquement nous ayant avertis de cet accident, nous traversämes précipitamment la grande chambre pour nous porter à la sainte-barbe. Notre empressement jette l'épouvante parmi nos comédiens; ils s’imaginent que le vaisseau est en danger de périr, et les voilà tous, hommes et femmes, en chemise, qui arrivent sur le pont, et nous offrent leurs services dans ce commun péril. Quoique l’avarie eût été réparée en un instant , je profite de leur offre, je les place à des manœuvres dormantes, et tous se mettent au travail; un quart d'heure après, trouvant
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DU CAPITAINE PÉRON. 109 qu'ils en avaient assez fait, je les remercie de leur zèle, je les invite à retourner à leurs cellules , leur assurant qu'ils emportent la reconnaissance de tout l'équipage pour le secours qu'ils viennent de donner dans un moment aussi opportun; ils recoivent mes éloges avec bonhomie, et restent convaincus qu'en effet ils ont sauvé le navire.
Le directeur, M. Laglaine, n’était pashomme à laisser sa troupe dans l'oisiveté 3 il signilia que, pour être à même de débuter en arrivant à l'Ile-de-France, il fallait s'occuper des répétitions générales. Le théâtre fut établi sur la dunette, et nous eûmes comédie et opéra deux fois par semaine, et musique tous lesjours.
Jusqu'au moment de l’arrivée , le plus parfait accord avait régné parmi l'équipage et les passagers ; la querelle de deux femmes troubla, presque en entrant au port, la paix dont nous jouissions. Des propos recueillis et commentés provoquèrent quelques explications entre deux rivaux, et par suite une rixe sanglante. Un autre malheur vint augmenter le chagrin que nous causa cet événement : une jeune actrice. aussi belle que spirituelle ; avait rapporté de France une maladie qui s'accrut en vovage,
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et qui l'emporta après les plus cruelles souffrances.
L'Ile-de-France n'était pas restée étrangère aux mouvements qui, en 1790, agitérent la mère-patric. La révolution avait dans cette ile de zélés partisans ; la nouvelle cocarde avait été arborée avec empressement, et le pavillon tricolore flottait sur les édifices de la ville et sur les bâtiments qui se trouvaient en rade.
Une frégate française , la T'hétis , venant de l'Inde , entre dans le port, portant à la poupe un pavillon blanc et au grand mât une flamme blanche. A l'aspect de ces signes proscrits, le peuple s'étonne et s'inquiète. Les embarcations se remplissent d'individus qui profèrent l'injure et la menace. On tente d’aborder la Thétis ; on signifie au capitaine, M. de Macnemara, d’abattre sur-le-champ son pavillon blanc ; on lui montre la couleur tricolore que tous les bâtiments français ont arborée.
M. de Macnemara répond qu'il ne vient pas de France , qu'il n’a pas recu l'ordre officiel de changer son pavillon , et que le devoir et l’honneur lui prescrivent de défendre jusqu'à la mort celui qui lui à été confié.
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À cette réponse, le tumulte s'accroît; les plus audacieux se pressent autour de la frégate, et essaient de nouveau de monter à bord : mais l’ordre est donné aux canonniers de faire feu ; la foule s'éloigne et descend au rivage.
Le gouverneur et le représentant du peuple n'avaient point assez de forces pour en imposer aux mécontents. Les régiments de l'Ile-de- France et de Pondichéry, qui formaient la garnison de la place, n'étaient plus à leur disposition.
Quelques jours se passent, et les ennemis de M. de Macnemara en profitent pour appeler la calomnie à leur secours. Ils répandent le bruit qu'une lettre au ministre a été interceptée; que, dans cette lettre, M. de Macnemar:
affirme que les deux régiments qui forment la garnison de l'Ile-de-France , sont composés de gens sans honneur et sans courage.
Les soldats, exaspérés par ces manœuvres, s'unissent au peuple ; ils ne respirent que vengeance.
Le bassini se couvre d’embarcations, les unes remplies d'habitants de l'Tle-de-France, les autres de soldats en armes. et toutes se diricent vers la T'hétis.
M. de Macnemara se porte sur le pont de la Thétis ; il assemble son équipage et lui demande s’il défendra son capitaine. L'état-major proteste de son dévouement ; le reste garde un morne silence. Le désespoir dans l'âme , M. de Macnemara se jette sur un bateau à voile, et tente de se sauver, mais il est aperçu des forts; une grêle de boulets intimide les matelots qui lui restaient fidèles ; ils amènent la voile et rentrent dans le port.
M. de Macnemara remonte sur son bord , et là, environné parles soldats qui lui signifient de descendre à terre, il leur demande s’il n’a rien à craindre, s'ils le protégeront contre tout attentat sur sa personne. Tous répondent qu'au milieu d’eux il n’a aucun danger à courir : mais le peuple en tumulte est comme la mer en fureur, quelle main est assez puissante pour lui imposer un frein ?
L’infortuné descend sur la rive, escorté par les militaires, qui tiennent leur sabre nu; il est amené devant le gouverneur et le représentant du peuple, et ceux-ci lui adressent diverses questions. À ses côtés, la foule fait entendre des menaces et des vociférations.
Les mêmes soldats qui l'avaient suivi lac-
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DU CAPITAINE PÉRON. 119 compagnent à son départ : c'est à leur quartier qu'ils veulent le mener; ils ont donné leur parole , ils respectent la foi jurée.
Dans ce moment, les soldats de l’autre régiment arrivent; un combat s'engage entre eux et ceux de l’escorte, et dans le tumulte, M. de Macnemara est frappé. Une porte est ouverte devant lui ; il fuit, traverse un appartement , et essaie, mais en vain, de franchir un mur. Ses ennemis l'ont atteint : il tombe percé de coups.
M. de Macnemara a-t-il eu tort ou raison de ne point arborer les couléurs de l’état, lorsqu'il n’en avait point encore recu l'ordre officiel ? je ne trancherai pas cette question. Quoi qu'il en soit des opinions de chacun sur une affaire aussi délicate, le meurtre d’un homme est , aux yeux de tous les bons Français , un événement déplorable ; et la perte d’un excellent officier, d'un bon marin, a été une calamité pour la patrie.
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