‹ Mémoires du capitaine Péron sur ses voyages [microforme] :Chapitre 32 sur 56 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Le nouveau Robinson. — Promenade dans l’île d’Amsterdam. — Gazon fumant. — Eaux chaudes et minérales. — Poissons apprivoisés. — Lord Macartney. — Philanthropie anglaise. — Des philaathropes anglais pillent un magasin. — Deux ou trois démentis.

Au chapitre précédent , avant de continuer mon récit, j'ai cru qu'il était à propos que le lecteur connût ainsi que moi ma nouvelle demeure ; il la connaît maintenant, je reviens aux faits qui me concernent. Si je parais en scène , si, dans ce qui va suivre, je parle trop fréquemment de moi, de mes malheurs, on voudra bien ne point oublier qu’un voyageur aime à conter, et que ce plaisir est souvent la seule compensation des maux qu'il a soufferts.

J'étais resté sur le rivage , regardant d’un œil désespéré mon bâtiment qui fuyait à toutes voiles : les pensées les plus siristres se succédaient dans mon âme ; je me trouvais séparé de l’univers entier , relégué dans un désert hideux , condamné à un exil dont je n’entre-

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DU CAPITAINE PÉRON. 199 voyais pas le terme, n'ayant d’autre société que celle de quatre grossiers matelots, dont l’un ne semblait avoir que quelques jours de vie, Dans une île qui ne produit rien, où je devais rester quinze mois et peut-être deux années, je n'avais de provisions que pour quelques mois.

La résignation vint enfin à mon secours ; l'espérance, qui n’abandonne jamais les infortunés , me fit entrevoir l’arrivée prochaine de quelques bâtiments dont j'obtiendrais des secours, et, dans l’époque la plus reculée, dans quinze mois, le capitaine Owen reparaissant sur la côte. L'avenir consola le présent , et je retrouvai mon courage.

J'appelai mes quatre hommes, je les invitai à s’unir à moi pour adresser nos prières à l’Être suprême; cela fait, je leur traçai un tableau qui n’était pas flatté de l'horreur de notre position : je ne leur dissimulai ni les dangers ni les privations que nous aurions à endurer; je leur fis sentir combien il nous fallait d'efforts, de patience et d'énergie ; là-dessus je leur versai à chacun un verre de rack. Ma péroraison fit un effet merveilleux; ils me promirent zéle et dévouement.

L'ile d'Amsterdam avait été déjà le théâtre d'une entreprise semblable à la nôtre. Nos prédécesseurs nous avaient laissé pour héritage une hutte dont les murs étaient formés par des madriers fichés en terre et recouverts de planches ; on avait masqué les intervalles avec de la boue ; une vieille voile goudronnée et percée en vingt endroits servait de toit. L'intérieur répondait à l'élégance du dehors : ia terre en formait le parquet , et les planches ou madriers qui composaient les murs étaient tels que la nature les avait fournis.

Notre premier soin fut de nettoyer et de réparer notre demeure; à l'extrémité , je fis exhausser le terrain de deux pieds pour y déposer nos provisions et les soustraire à l'humidité.

Le lendemain , nous allâmes à la recherche des loups marins Notre chasse ne produisit que quatre ou cinq peaux, et pendant plusieurs semaines elle ne fut pas plus heureuse. Notre début n'avait rien de brillant, mais nous espérâmes mieux de l’avenir, lorsque Godwin, le matelot que nous avait laissé le Voolka, nous eut assuré que ces animaux ne paraissaient qu’à des époques fixes, et vers la fin de décembre : nous n’étions qu'au mois d'octobre. Je

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résolus de profiter du temps que j'avais devant moi pour faire quelques reconnaissances dans l'île.

Le 24 octobre , laissant un de mes hommes à la hutte, et accompagné des tisis autres, je me mis en route. Pour franchir la montagne, il nous fut impossible d'avancer en ligne directe ; nous fûmes obligés de nous écarter à droite et à gauche et de faire des zigzags qui retardèrent beaucoup notre marche. Nous ne gravissions qu’à l’aide des glaïeuls dont les précipices sont couverts; une poussière noire et épaisse fatiguait nos yeux. Il nous fallut plusieurs heures pour atteindre le sommet, et là nous reconnûmes que nous n'étions pas arrivés à la partie la plus élevée de l’île, puisque l'horizon nous était intercepté dans le sud.

De cette hauteur, nous découvrions l’île Saint- Paul, qui, bien qu’à une distance de dix-huit lieues , nous paraissait aussi grande que lorsque nous n’en étions qu’à trois lieues. En avançant sur la croupe de la montagne, le sol nous parut léger et mouvant; nous y enfoncions dans la poussière, ou plutôt dans la cendre, jusqu'à la ceinture. Je voulus alors faire le tour de la montagne qui borde la baie: à un inille et

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demi du point de départ, le terrain devint de plus en plus mou et humide ; il était couvert d’une mousse courte, d’une verdure variée; et de toute sa surface on voyait s'élever une fumée semblable à la vapeur qui s'échappe de l'eau bouillante. J’avançai le plus loin possible, mais avec précaution; le sol continua de fléchir et devint si brûlant que les semelles et les empeignes de nos souliers ne purent y résister. Je tournai cette enceinte; il n’y a pas de cratère qui vomisse la fumée, ainsi que l’ont assuré quelques voyageurs.

Dans cet endroit, la baie se montrait à huit cents pieds au-dessous de nous, présentant la forme d’un vase de terre très creux , plus large à l'ouverture qu’au fond, et dont un côté brisé aurait disparu dans une proportion beaucoup plus large par le haut que par le bas.

Nous essayâmes de marcher sur les flancs de la montagne, pour atteindre la partie septentrionale de l’île, mais des crevasses considérables nous forcèrent de rétrograder, et nous remontâmes au sommet. [ndépendamment des premiers obstacles que nous avions rencontrés, nous nous trouvions placés entre de grosses mottes formées par les racines de

DU CAPITAINE PÉRON. 209 glaïeuls nattées ensemble, de trois à quatre pieds de hauteur, sur huit et neuf de circonférence; à une distance de huit ou dix pas, nous ne pouvions plus nous voir ni nous entendre. Les gens d’un bâtiment américain avaient mis le feu à ces glaïeuls il y avait quelques mois ; ces mottes charbonnées présentaient dans toute l’étendue de l’île un spectacle lugubre.

Nous atteignimes enfin la pointe la plus nord de l'ile ; elle se termine , comme presque toutes les autres parties que nous avions parcourues, par une falaise escarpée et presque perpendiculaire, élevée d'environ soixante pieds au-dessus de la mer; les vagues se brisaient avec un fracas épouvantable, au pied de cette côte, sur des rochers que l'on distinguait à une faible distance.

Entre la côte et la mer, sur une grève d’environ quarante à cinquante pieds, nous vimes un assez grand nombre de loups marins endormis ; quoique le flanc de la montagne fût hérissé de rochers qui semblaient prêts à se détacher , nous approchâmes assez près des loups marins pour les effrayer. À notre aspect, ils relevèrent leurs grandes moustaches blanches,

ouvrirent une large gueule, garnie de dents aussi aiguës que celles des loups de terre, et, en poussant de longs hurlements, ils se jetèrent à l’eau pour gagner l’autre côté de la baie, où plus tard il nous fut facile de les retrouver.

Au même lieu se trouvait une caverne formée sous un banc de lave, monument incontestable d’un volcan ; la partie supérieure formait un monticule, composé de matières ferrugineuses fondues, ayant une teinte rougeitre, et semblables au mâchefer. C'était dans cette caverne que se retiraient les gens du Noolka au retour de leur chasse.

Nous remontâmes la falaise’ avec moins de difficulté que nous n’en avions trouvé en descendant ; à midi, nous arrivâmes au point le plus élevé. La fatigue et la chaleur, déjà bien ardente quoique nous ne fussions qu’au printemps, avaient presque épuisé nos forces. Il fallut cepeudant reprendre notre marche, en nous dirigeant vers la partie ouest, et par conséquent opposée à la baie qui est à l’est. À un mille de la caverne, que j'avais surnommée le Monticule Rouge , nous rencontrâimes une pièce de terrain très unie, sans herbe ni pierre, sur laquelle nos devanciers préparaient et sé-

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chaient les peaux de loups, et à un mille et demi plus loin, un lieu semblable et une cave, que j'appelai Cave du Milieu , attendu qu’elle est située au centre de l'île.

À trois heures ; je songeai au retour; pour prendre au plus court , iks’agissait de traverser l’île en ligne droite, et de marcher sur la cendre et sur les mottes encore brûlantes des glaïieuls incendiés ; mes camarades, épuisés de fatigue, ne voulaient plus avancer. Aux deux tiers de la montagne, dans un endroit qu’embellissait un peu de verdure, j’aperçus un ruisseau bien faible, mais dont l’eau était claire et limpide: les vinsles plus exquis auraient perdu de leur prix auprès de cette source bienfaisante ; chacun de nous y puisa la joie et une vigueur nouvelle.

À six heures, nous parvinmes au sommet qui domine la baie. Je hélai l’homme que j'avais laissé à la hutte, et, quoique à une démilieue de distance , ma voix, répétée par l'écho, parvint jusqu’à lui; il se dirigea de notre côté avec le canot, car, malgré notre misère , nous avions un canot.

Pour arriver sur la plage, il nous restait à franchir un précipice de huit cents pieds de

profondeur. de prescrivis à mes gens de marcher à l’écart les uns des autres, et, autant que possible , de front , afin que les éboulements occasionés par l’un ne devinssent pas funestes à un autre. Îl nous fallut tantôt ramper, tantôt glisser sur le derrière , quelquefois nous arrêter auprès des blocs de rochers qui, détachés par la moindre secousse, et emportant avec eux d'autres rochers, roulaient dans la mer avec un bruit épouvantable. Souvent la descente était si rapide et la terre si mouvante, que nous y enfoncions les pieds et les mains, soit pour modérer la violence de la chute, soit pour laisser passer le nuage de poussière qui s’élevait autour de nous, jusqu'à ce qu'il se présentât un corps solide pour nous retenir; trop heureux si les rochers que nous saisissions avec précipitation ne nous entrainaient pas avec eux dans leur chute.

Nous eûmes le bonheur d'arriver sains et saufs au canot, et de regagner enfin notre hutte.

Deux mois après notre arrivée, le Canada, capitaine Marchand , parut à l'entrée de la baie. Malgré l’économie que je mettais dans la répartition de nos vivres, je voyais la disette en

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perspective ; l'apparition d’un navire était donc pour moi une bonne fortune, dans l'espoir où j'étais d’en obtenir quelques provisions.

Le capitaine et les officiers me montrèrent beaucoup de bienveillance ; je n’eus qu’à me louer de leurs procédés : mais ils n'avaient eux-mêmes que le strict nécessaire ; ils me témoignèrent leurs regrets d'être forcés à un refus. Cependant ils nous cédèrent dulinge et des ustensiles qui nous furent fort utiles , et firent réparer mon canot, qui commençait à être en mauvais état.

Le capitaine Marchand, à son retour de l'Inde, et retournant en Angleterre , avait l'intention de recueiilir sur l’île d'Amsterdam des peaux de loups marins, dont il espérait un grand bénéfice; mais notre concurrence et la saison lui furent funestes. Il remit à la voile à la fin de décembre, à l’époque où les phoques commencent à descendre sur la plage.

Le 1“ février, deux gros vaisseaux, (le Lion ei l’Indostan, se montrérent à l’est de l'ile; ils furent bientôt au mouillage, et deux embarcations entrèrent dans la baie. J’eus l'honneur de recevoir dans ma chétive habitation lord Macartney, nommé à l’ambassade de

la Chine ct se rendant à sa destination, et un grand nombre d'officiers de sa suite. 11 me questionna en français sur mon origine, ma profession , et sur les motifs qui me retenaient dans cette île; je répondis brièvement, et toutefois je m'expliquai avec la franchise d’un marin sur la nature de notre armement et sur la perfidie du capitaine Owen. Lord Macartney m'écouta avec attention, et me témoigna une grande surprise de ce que je m’étais soumis à un aussi long exil. « Vous méritez, medit-il, après une telle pénitence, d’être heureux le reste de vos jours. »

Le lendemain, lord Macartney et ses ofliciers revinrent à terre. Je les conduisis au bassin d’eau bouillante que j'avais à vingt pas de ma hutte : de là ils pouvaient distinguer le long du rivage une quantité prodigieuse de poissons que nous avions apprivoisés en leur jetant des restes de loups marins et d’autres animaux; aussitôt que nous paraissions, ce petit peuple nageait près du bord et nous suivait parallèlement tant que durait notre promenade. Cespectacle plut beaucoup à milord , qui témoigna le désir de goûter de ces poissons.

Je le priai de me montrer du doigt celui qu'il

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préférait. Je jetai la ligne; il fut aussitôt pris, et jeté dans mon bassin d’eau bouillante; en moins de dix minutes, on le servit en cérémonie, sur une planche couverte d’une serviette. ;

J'accompagnai ensuite mes honorables convives à la fontaine où nous puisions l’eau pour nos besoins journaliers ; elle était aussi chaude et minérale. Un peu au-dessous, j'avais creusé un petit bassin où commençait le dépôt des matières salines et ferrugineuses. Ce dépôt , d’une couleur jaunâtre, acquérait sous l’eau la dureté du caillou. Dans cet état. l’eau n'était pas encore potable ; le thermomètre de Fahrenheit, appliqué par le docteur Dwendée, rapporta 100°, c’est-à-dire deux et demi au-dessus de la chaleur du sang. Pour provoquer un refroidissement complet, et pour précipiter les matières minérales, nous laissions l’eau déposer dans des vases pendant vingt - quatre heures; elle a les qualités attribuées à celles d'Europe ; elle est apéritive et convient à toutes les affections du foie et des viscères.

Milord me proposa de l’accompagner dans une excursion que lui et ses officiers désiraient faire dans l’intérieur de l’île.

Avant de partir, je recommandai à mes gens de se tenir en garde contre les matelots des deux navires, qui se trouvaient en grand nombre dans la baie , et de ne disposer en leur faveur d'aucune de nos pelleteries, à quelque prix que ce füt.

Cependant milord ayant calculé qu'un voyage au travers des montagnes serait audessus de ses forces, je me mis en route avec ses officiers. Je les dirigeai par un sentier que j'avais nouvellement découvert, et qui était moins rude que celui que j'avais suivi pour ma première excursion. Sir Georges Staunton, secrétaire de l’ambassade, et sexagénaire, nous abandonna presque aussitôt et revint sur ses pas. Après une heure et demie, nous arrivâmes au sommet de la montagne. MM. Dwendée et Paris nous avouérent qu'ils n'avaient pas éprouvé autant de fatigue en gravissant le mont Etna , le Vésuve et les Pyrénées.

Après avoir tourné, à peu près jusqu'au quart, la circonférence du cratère , c'est ainsi que je nomme la partie la plus élevée de la montagne qui cerne la baie, je fis remarquer aux officiers anglais l'espèce de phénomène qui, lors de mon premier voyage, avait

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fixé mon attention. Dans un circuit de vingtcinq à trente toises de diamètre, la mousse était moins verte que les herbes du sol voisin; il s’en échappait une légère fumée. Pendant que nous étions distraits par ces objets, un officier tira un coup de fusil sur un gros oiseau blanc, et l'ayant tué, il courut vers lui en ligne directe; mais, la terre s’affaissant sous son poids, il se hâta de rétrograder. Les empeignes et les semelles de ses bottes étaient entièrement brûlées. Le docteur Dwendée pratiqua un trou dans lequel il plongea son thermomètre ; le mercure monta aussitôt à 212°.

Pour éviter les répétitions , j'abrège les autres circonstances du voyage. Les Anglais firent une ample collection de pierres dures, de pierres calcinées, de vitrifications, de mâchefers, de laves etautres productions volcaniques; ils firent une moisson moins abondante de plantes, dont, comme je l’ai déjà dit plus haut, les espèces sont peu variées à Amsterdam. Ils dissertèrent longuement sur les faits qu'ils avaient observés ; leur opinion fut que cette île avait été autrefois plus considérable qu’elle

ne l’est aujourd’hui ; que la mer, en se brisant

avec fureur contre la côte, avait occasionné de fréquents éboulements, qui journellement entraîinaient des portions de la montagne ; que, d’un autre côté, l’action lente et souterraine des volcans, manifestée par la fumée qui sortait en plusieurs endroits du plateau et des flancs de l'ile, devait insensiblement provoquer quelque explosion nouvelle, et qui diminuerait encore l'étendue d'Amsterdam et en amènerait peut-être la destruction totale.

Il était déjà tard au moment du retour; les embarcations attendaient au rivage; les Anglais et moi, nous nous fimes de tendres et mutuels adieux.

Je rentrai à la hutte : un spectacle de désolation m'y attendait; mon magasin de peaux était bouleversé et éparpillé sur la terre; huit cents peaux avaient été enlevées, ce qui était pour moi une perte de plus de 1600 piastres.

On n’a pas oublié que j'avais bien recommandé à mes hommes de ne céder aucune de mes peaux, sous quelque prétexte que ce fût.

Mes deux matelots anglais avaient été abordés par les gens des deux navires de leur nation; on les avait invités à boire, et l’on avait fini par noyer leur raison dans le rhum ; on avait pro-

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fité de leur ivresse pour motiver une espèce de pillage : malgré la résistance des deux matelots français , le prix de mes sueurs avait disparu.

Les ofliciers anglais n'étaient pas encore tous partis; je courus à eux, je les priai de vouloir bien jeter les yeux sur le désastre dont j'étais victime. Je dois dire qu'ils me témoignérent toute l’obligeance imaginable. « Le tort qui m'était fait était d'autant plus inexcusable, disaient-ils, que l’on avait profité, pour le commettre, du temps pendant lequel je leur avais rendu le service de les accompagner. »

Ils m'assurèrent tous, et particulièrement le docteur Dwendée et M. Paris, qu’en arrivant à bord, ils rendraient compte de ce délit aux commandants des vaisseaux , et que justice me serait faite.

Dans la nuit même, les vaisseaux mirent à la voile ; mes pelleteries ne m'avaient point été rendues.

Dans sa relation de l'ambassade de lord Macartney en Chine, sir George Staunton dit que « sir James Gower, capitaine du Zion, » indigné de la conduite de ses gens, ordonna »la recherche des objets acquis d'une ma-

» nière si déshonorante, pour me les restituer,»

I est possible que sir James Gower ait montré de l'indignation et qu'il ait ordonné des recherches, mais il est également vrai que rien ne me fut restitué.

Le même historien dit aussi que nous manquions de légumes verts et secs ; en cela, l’historien a raison. Il ajoute qu'outre ceux qui nous furent donnés par le Lion et l’Indostan, le jardinier avait eu l'attention dé semer diverses graines autour de la hutte; en cela, l'historien se trompe.

Rien ne nous fut donné par les Anglais; rien ne fut semé par leur jardinier.

La philanthropie est une vertu dont les Anglais sont très jaloux : ils font bien , dans leurs récits, de se faire honneur des actes de générosité qui leur échappent ; la vérité doit avoir aussi pour eux des attraits, et comme elle en a beaucoup pour moi, je déclare :

1° Que j'ai reçu du capitaine de l’Indostan , M. Makentosh, trois cents livres de riz et trente livres de porc frais , en échange d’une barrique d'huile;

2° Que d'ailleurs rien ne m'a été douné en don gratuit, et qu'au contraire je reste créan-

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cier de la philanthropie anglaise pour la valeur de huit cents peaux de loups marins.

Je passe sous silence ce que le mème écrivain dit au sujet de la malpropreté de nos personnes : on conçoit que des marins, abandonnés sur une île déserte, ne puissent avoir l'élégante tenue d’un fashionable de Londres.

Dans un des chapitres suivants, nous retrouverons les mêmes Anglais; et nous aurons à citer d’autres preuves non moins touchantes de leur philanthropie.

Depuis l’époque du départ des navires anglais jusqu'au mois d'août, il ne nous arriva rien d’extraordinaire ; les travaux furent suivis sans interruption, et, malgré les reproches que j’avais eu lieu de faire à mes deux matelots anglais , l'esprit d'ordre et de subordination régna dans la colonie.

Au mois de septembre, nos provisions étaient presque épuisées ; les phoques et les oiseaux nous avaient abandonnés, les poissons euxmêmes avaient déserté nos parages : il ne nous restait plus que les œufs de pétrels ; mais, pour les trouver, il fallait fouiller la terre à deux ou trois pieds de profondeur; souvent, après une journée employée à cette recherche,

nous rentrions à la hutte, les mains vides.

Le 19, au moment où le désespoir commençait à s'emparer de nous, un bâtiment entra dans la baie; nous aimions à croire que c'était l’Emilie, et déjà nous pardonnions au capitaine Owen le dénuement dans lequel il nous avait laissés. L'illusion se disssipa bientôt; ce bâtiment était le Fairy, capitaine Rogers, expédié de Boston, Nouvelle-Angleterre, pour la côte nord-ouest de l’Amérique ; il arrivait à Amsterdam pour y recueillir quelques centaines de peaux de loups marins.

L'officier qui descendit à terre s’émut à l'aspect de nos visages livides et décharnés ; je dus à sa compassion un petit baril de riz, cinq à six livres de biscuit , et huit à dix livres de bœuf salé : c'était quelque chose pour le moment, mais ce n’était point assez pour l’avenir.

Une négociation s’entama entre cet officier, au nom dé son capitaine, et moi; on me proposa de me céder une futaillé de riz de cinq cents livres, moyennant six cénts peaux, ce qui mettait à douze ou quinze francs la livre le même riz qui coùtait à Boston trois ou quatre sous de France. À ce trait d’avarice je restai confondu; le pillage de més pelleteries par les ma-

telots du Zion et de l’Indostan m'avait moins indigné qu’un aussi cruel abus de ma pénible situation. Enfin l'affaire s’arrangea, et je donnai trois cents peaux pour la futaille de riz. Une année nouvelle se passa ; j'etais débarqué au mois de septembre 1792 : le mois de septembre 1794 était commencé ; après deux années d’exil, l’Emilie ne reparaissait pas. Je ne retrace pas les misères qui nous assaillirent dans ce long et cruel intervalle; les maladies , ‘ les privations de toute espèce et de pénibles travaux , tels étaient les loisirs où se consumaient les plus belles années de ma vie. Jusque là cependant quelques consolations avaient adouci mes peines; j'avais quelques livres, des crayons et ma flûte; dans l’isolement où j'étais, c'était là pour moi des trésors; je‘ne trouvais aucun charme dans la société des hommes grossiers au sort desquels j'étais enchaîné, mais du moins la concorde avait régné entre nous :

j'arrive à une époque plus terrible ; je n’avais point encore épuisé la coupe du malheur.

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