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220 MÉMOIRES partageais pas avec eux le soin de la cuisine.
Une pareille apostrophe était une déclarat'on de guerre; je fis toutefois bonne contenance : je leur parlai avec calme et sang froid.
Dès ce moment il n’y eut plus de repos pour moi; je ne me dissimulais pas quelles graves conséquences pouvait avoir l’exaspération de ces malheureux, et je ne voyais aucun moyen de m'y soustraire ; j'étais réduit à écouter leurs propos, à subir leurs injures et à montrer de la résignation, dans la crainte où je devais être d'un dénouement tragique.
Le 16 novembre , au retour de la pêche où j'avais été avec les deux Anglais, Godwin , sur un prétexte assez frivole, m'insulta grossièrement ; pour la première fois je perdis patience,
et, d’un soufflet vigoureux, je l’'envoyai tomber
dans la mer à plus de six pieds de distance.
Je restai seul sur le rivage, rêvant à ma déplorable situation ; une heure après, je me dirigeai vers la hutte. Lorsque je me présentai sur le seuil, Godwin et Coock , armés de couteaux, me fermèrent le passage; je voulus prendre la fuite, mais ayant heurté une pierre, jeus le malheur de tomber. Coock se jeta sur moi ; je luttai avec lui autant que la position
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le permettait; mais, avec son couteau, il me coupa la main gauche presque à moitié , et me frappa de plusieurs coups à la tête. J'étais couvert de sang, et je ne résistais plus, lorsque Gaudin vint à mon secours; il eut l’adresse de me dégager et de repousser Godwin. Tandis que mes deux assassins couraient à la hutte pour chercher mes armes, je recueillis le peu de forces qui me restaient pour gagner le canot. Gouju , qui n'avait point pris part à l’action, arriva sur nos pas; l’aspect d’un meurtre aussi horrible avait opéré une révolution dans son cœur : il parut encore plus afligé que Gaudin, et voulut s’embarquer avec nous. Nous gagnâmes promptement le large ; Godwin et Coock étaient sur le rivage, l’un armé de mon fusil à deux coups et de mon épée ; l’autre, de mes deux pistolets et de mon sabre.
Presque en entrant dans le canot, j'avais perdu connaissance ; je ne revins à moi que sur l’autre rive ; mes deux matelots, assis à mes côtés, fondaient en larmes et me prodiguaient tous leurs soins. Après avoir lavé et bandé mes plaies , ils me portèrent jusqu’à notre nouvelle résidence , jusqu’à la cave dont j’ai déjà parlé.
Nous voilà donc tous les trois exilés du licu
même de notre exil. Nous n'avions ni linge, ni hardes, ni lit; nous n'avions pas de vivres ni d’ustensiles de pêche : nous passâmes le reste de la journée et la nuit toute entière, mourant de faim, privés de sommeil , et toujours agités par la crainte d’être poursuivis dans notre dernier asile.
Le lendemain, je proposai à mes camarades de monter sur le canot, de débarquer devant la hutte et de demander des vivres à nos Anglais. Le courage du désespoir nous animait ; ils approuvèrent mon avis. À notre aspect.
Godwin et Coock coururent à leurs armes ; je m'attendais à cette réception , et je continuai ma route. Soit remords, soit frayeur, après
quelques paroles échangées , ils consentirent à s'éloigner à quelque distance et à me laisser entrer dans la hutte. Tandis que mes deux matelots veillaient sur leurs mouvements, je pris du linge, du soufre, de l’amadou et quelques livres, et je regagnai tranquillement le canot.
Depuis trente - deux heures nous n’avions rien mangé; grâce au feu que nous pûmes allumeretäune marmiteque Gaudin avait vue dans une des caves de l’intérieur de l’île, et qu'il alla
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chercher, nous fimes un repas de chair de loup marin.
La voûte de notre habitation était formée de fragments de rochers qui, suspendus sur nos têtes, semblaient nous menacer d’une chute prochaine; la lumière ne pénétrait que par l'ouverture ; en plein midi, elle nous donnait un jour sombre et ténébreux.
Il y avait cinq jours que nous étions dans cette situation, méditant sur les moyens d’en sortir, créant mille projets qui se détruisaient les uns les autres, et ne voyant en perspective que misère et désespoir. Une idée me frappa soudain , et j'en fis part à mes deux associés.
Gouju avait joui de la confiance de nos ennemis ; il lui était possible de se la concilier de nouveau. Je pensai que s’il retournait à !: hutte en vociférant contre moi, en se plaignant de ma rigueur et de ma dureté, Godwin et Coock pourraient l’accueillir; qu'ils se trouveraient heureux par cette défection d’obtenir la majorité ; qu’en vivant avec eux , Gouju guetterait l’occasion de s'emparer de leurs armes, ou du moins d'enlever les pierres du fusil et des pistolets, et de les rendre ainsi inutiles en leurs mains ; que s’il réussissait dans cette entre-
prise , il nous en donnerait avis par un signal convenu, et qu'aussitôt Gaudin et moi nous débarquerions pour rentrer en vainqueurs dans notre première demeure,
Je dois le dire à son honneur, Gouju n’hésita pas un instant ; il accepta avec empressement l'occasion de réparer ses premiers torts, et de suite nous nous miîmes en route,
La comédie fut très bien jouée ; Gouju, en descendant du canot, m'accabla d’injures que je lui rendis bien; nos deux ennemis, qui se tenaient armés sur le rivage , le reçurent sans défiance.
Près de deux mois se passèrent sans avoir aucune nouvelle de notre émissaire. Avait-il manqué de courage ou de loyauté? avait-il succombé sous les coups de nos ennemis ? telles étaient les questions que Gaudin m'’adressait et que je lui répétais moi-même.
Le signal convenu entre nous était que Gouju se montrerait sur un point de la montagne qui dominait notre retraite , et d’où nous pouvions l’apercevoir, et qu’en cas de succès il ôterait son habit.
Le bienheureux jour arriva; le signal fut donné. Gaudin et moi nous courons ; nous nous
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précipitons vers le canot; nous ramôns avec la rapidité de l'éclair , et nous arrivons auprès de Gouju. Il me remet mon sabre, les pierres de mon fusil et un poignard fabriqué par les Anglais : sans perdre de temps eu de vains compliments, nous marchons droit à la hutte ; car de la conquête de la hutte dépendait celle de l'île.
Godwin et Coock étaient sans armes; le sabre à la main, je les somme de se rendre : leur premier mouvement est de se saisir de mon fusil ; mais lorsqu'ils ont reconnu que cette arme ne peut plus leur servir , ils se jettent à mes pieds, pâles comme le criminel à l'aspect dela potence.
Je laissai quelque temps mes ennemis dans cette position ; mais il fallut en finir. Après une semonce énergique , je leur pardonnai, toutefois à la condition qu'ils se retireraient immédiatement dans la cave qui nous avait servi de résidence, et qu'ils ne franchiraient pas les limites que je leur indiquai.
Pendant l'interrègne, les rebelles avaient hissé le pavillon rouge , prétendant que, l’Angleterre étant en guerre avec la France , tous les liens étaient rompus entre nous ; j’ordonnai à l’un d’eux d’abattre ce signe de révolte ;
cela fait, je leur montrai la route du départ.
Ainsi finit la première guerre dont Amsterdam ait été le théâtre; elle ne coûta la vie à personne, mais, ainsi que dans les grands états, elle fut féconde en misères et en calamités.
Mes deux compagnons et moi, après être
rentrés dans la jouissance de notre palais,
nous reprîimes le cours de nos travaux. Jusqu'en avril 1795, il ne nous arriva rien d’extraordinaire,
Un jour nous avions entendu du bruit du côté de la résidence de nos Anglais; il fut résolu de faire une reconnaissance au milieu de Jeur domaine. Nous trouvâmes une espèce de lance qu'ils avaient fabriquée avec une lame de fer de quatre ou cinq pieds de longueur; c'était de leur part un nouvel acte de rébellion, mais je pardonnai de nouveau : depuis ce moment rien ne troubla notre tranquillité.
La troisième année de notre séjour était expirée , et depuis vingt-trois mois aucun navire n’avait été aperçu dans l’immense étendue de
notre horizon. J’imaginai que mon bâtiment avait péri, que c'en était fait de nous, et que nous étions condamnés à passer le reste de nos jours dans ces funestes lieux.
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Un nouveau malheur vint accroître nos chagrins. Gouju avait rapporté de l'Ile-de-France une maladie dont il n’avait donné connaissance à personne , dans la crainte d’être refusé à bord : je n'en fus instruit que trois mois après notre arrivée à Amsterdam ; je n'avais aucun remède à lui procurer. frrité par les aliments auxquels nous étions réduits, le mal fit des progrès ; notre infortuné compagnon mourut après de longueset cruelles souffrances; nous lui rendimes les derniers devoirs, et nos Anglais, réunis avec nous sur la tombe de Gouju, exprimèrent leurs regrets ainsi que Gaudin et moi.
C'était vers le milieu du jour, le quarantième mois de notre résidence : j'étais assis auprès de la tombe de Gouju, et, l'œil baigné de larmes , je regardais la demeure dernière de notre ami. Gaudin se promenait non loin de moi, le visage tourné du côté de la mer. Navire! navire! s’écrie-t-il tout-à-coup.
Je monte rapidement auprès de Gaudin; il me montre du doigt un vaisseau qui s’avançait vers l’île; mes yeux éblouis ne distinguent rien , toutes mes facultés physiques et morales sont bouleversées.
Gaudin ne s'était pas trompé; un canot se dirigea vers la baie, et nous parlâmes enfin à d’autres hommes. Je les priai de me conduire à leur capitaine, ce à quoi ils voulurent bien consentir.
Le bâtiment était {« Cérés, de Londres, capitaine sir Thomas Hadley; cet officier me reçut
avec bonté, et m'accorda le passage, jus- ur
qu’au port Jackson, Nouvelle-Hollande , pour Cap mes quatre hommes et pour moi; mais Cap.
, FA il m'exprima ses regrets de ce que son charge- : re) Bt ( ment, déjà trop considérable , ne lui permet- den À tait pas de recevoir à son bord mes peaux de intéré loups marins : j'en laissai deux mille sept cents de la
sur l’île d'Amsterdam. ”
| A l'apparition de {a Cérès, toutes les inimitiés avaient été oubliées; je pardonnai encore
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