‹ Mémoires du capitaine Péron sur ses voyages [microforme] :Chapitre 47 sur 56 · PUMA, HU NES · texte numérisé non relu

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DU CAPITAINE PÉRON. 209 tude et 48° 2:/ de latitude, quarante milles à peu près de terre.

À cette distance, des masses énormes de pics . de tables et de croupes, la plupart couvertes de neige, s’élevaient en amphithéâtre, les unes derrière les autres. La température était assez douce, et à peu près la même que celle de France , sous le même parallèle, et dans la même saison.

À midi nous n'étions qu'à trois lieues du rivage. Ma longitude était alors de 235° 55/, et la latitude de 48° 30’; ce qui nous plaçait à l'entrée du détroit de Juan-de-Fuca (1), distance de deux à trois lieues du cap Flatterv qui nous restait au sud-est, l’entrée du détroit, depuis le sud-est un quart est jusqu’à l’est un quart nord-est , et des terres sc prolongeant depuis ce dernier rumb de vent jusqu'au nordouest un quart ouest.

(1) Golfe sur la côte nord-ouest de l'Amérique septentrionale , dont l’entrée, qui a six lieues de large, est située sous le 48° 43’ de latitude nord et le 126° 43’ de longitude orientale. Il fut découvert par Juan de Fuca, pilote grec, en 1592. Le capitaine Meares, voulant lereconnaître en 1788, fut assailli par les indigènes et forcé de rétrograder. Vancouver fut plus heureux en 1792.

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L'aspect des terres devint plus gracieux ; dex c arbres, riches de verdure et de rameaux touf- | k fus , s’étendaient depuis le bord de la mer jus- à lc que sur la croupe des moniagnes. Quoique le É. d temps füt beau , aucune pirogue ne vint à notre ve rencontre. Vers le soir, nous apercûmes une la colonne de fumée qui s’élevait d’un enfonce- :

ment au nord : la sonde ne rapportait pas le fond à quatre-vingt-dix brasses. k àF

Le 30, au jour , en longeant la côte à l’ouest, ! nous fûmes accostés par une pirogue que montaient neuf Indiens, très basanés. d’une taille médiocre, et n’ayant pour tout vêtement qu’une pièce d’étoffe attachée au cou par deux lisières de cuir, ouverte par-devant, et retombant parderrière jusque sur les jarrets; leurtête étaitchargée de petites tresses formant comme autant de rayons qui partaient d’un centre commun, à peu près comme les portent nos démons d’opéra. Leur pirogue, grossièrement construite , et la brusquerie de leurs manières ne nous donnèrent pas une grande idée de cette peuplade. Ils n'avaient aucun objet d'échange: sur la demande que nous leur adressâmes de peaux de loutre, ils nous firent comprendre qu'ils allaient nous en apporter. Une autre pirozue, de vingt-

cinq à trente pieds de long, qui nous approcha vers les sept heures , nous fournit une peau de loutre contre une brasse de drap bleu. Peu d’instants après, je me dirigeai dans le canot vers douze ou quatorze pirogues qui allaient à la pêche : j’achetai de l’une d'elles un turbot de cinquante livres, mais il fut impossible d'aborder les autres , qui s’éloignèrent à mon approche.

À midi, j'observai 48°59/ de latitude, à deux lieues de la côte, et fond de soixante brasses. Un enfoncement nous restait à l’est nord-est, 5° nord; un autre au nord un quart nord-ouest; les terres les plus ouest en vue, à l’ouest nordouest ; les plus sud , à l’est, et des montagnes très élevées de l’intérieur, au nord un quart nord-ouest du compas. Nous gouvernâmes vers le premier enfoncement , qui restait à trois ou quatre lieues de distance. À l'embouchure, et du côté gauche , se trouvent cinq à six îlots couverts d'arbres , entre lesquels, au fond de la baie, on aperçoit des plages de sable blanc.

Le vent ayant changé, nous gouvernâmes à l'est un quart sud-est.

Dans ce moment, deux pirogues, venant d’Out-Cha-Chel, nom de l’enfoncement dont je

viens de parler, s’avancèrent vers nous; elles portaient chacune onze Indiens gros et trapus. En quittant le rivage, ils avaient entonné, d'une voix forte et sonore, une chanson guerrière dont ils marquaient la mesure en frappant de leurs pagaies contre le bord de leurs pirogues. A cinquante toises du vaisseau, ils cessèrent leurs chants , puis tous se levant ensemble, détachèrent de leur cou les liens de leurs vêtements de drap bleu ou de peaux , les roulèrent autour de leur ceinture ; se trouvant ainsi tout-à-fait nus, ils reprirent leurs rames et se dirigèrent en silence et avec rapidité vers nous. Arrivés près du vaisseau , ils mesurèrent avec attention sa longueur et sa hauteur, et levèrent rame tous en même temps. L'un d'eux, d'environ trente ans, d’une figure farouche et d’un organe vigoureux, nous dit:

Can-zi-ca-gan ! ce que nous primes pour un salut de politesse. Nous répétimes aussitôt : Can-zi-ca-gan! L'orateur continua sa haran-

gue; mais comme cela ne nous menait à rien, on lui montra du drap bleu, lui expliquant par signes qu'on lui en donnerait en échange pour des pelleteries. Le marché ne parut pas leur plaire; de leur côté, ils nous montrérent

quelques feuilles de cuivre : nous n'en avions pas, ils se retirèrent.

À six heures , sept pirogues venant du large, montées chacune de dix à quinze hommes, se portérent vers Out-Cha-Chel.

Le 31, dans la soirée, nous touâmes une pirogue chargée de bagages etmontée de quatre hommes et de quatre femmes, et de cinq à six enfants, dont quelques uns à la mamelle.

Ces Indiens nous quittèrent pour se diriger vers un grand village qu'ils nommaient Tatascou, situé sur la partie méridionale du détroit de Fuca, où ils nous assurérent que nous devions trouver beaucoup de pelleteries.

Le 5 juin, au jour, après avoir été tourmentés par la mer et gênés par la brume.

n'étant qu'à une petite distance des terres à l’ouest du détroit de Juan-de-Fuca, nous laissâämes arriver à l’est un quart sud-est, et nous aperçümes, en défilant le long de la côte, quelques villages. À onze heures , ayant relevé le cap Flattery au sud sud-ouest , 5° ouest. environ trois lieueset demie de distance, un havre profond et de bonne apparence nous restait au nord , à deux milles de distance : le fond est bon, et diminue, depuis son embouchure , de

seize à huit brasses. Nous laissâmes tomber l'ancre par huit brasses, fond vaseux, une lieue en dedans des deux pointes d’entrée, dont l’une nous restait au sud-ouest un quart ouest, 5° ouest; l’autre au sud un quart sud-ouest. Dans cette position, le cap Flattery paraissait entre les deux pointes au sud sud-ouest du compas,quatre lieues de distance. Nous avions une anse par notre travers du côté de l’est, et le fond de la baie au nord, une lieue et demie de distance.

Dans cette anse, nous trouvâmes l’eau et le bois qui nous étaient nécessaires ; avec le canot , je visitai le fond de la baie , et, en y arrivant, j'aperçus une pirogue sortant d’une ouverture qui semblait être l'embouchure d’une rivière, venant du côté de l’ouest. A notre aspect, les Indiens rebroussèrent chemin en toute hâte ; une seconde pirogue fit la même manœuvre.

Le 4, au jour, nous tirâmes un coup de canon pour avertir les naturels de notre arrivée. À neuf heures, nous fûmes abordés par une pirogue venant du large , portant quatre hommes et trois enfants, vêtus de peaux d'ours, de cerf ou de toiles de gonny, à peu près comme ceux que nous avions déjà vus. Leur visage était

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DU CAPITAINE PÉRON. 209 enfumé comme celui de nos ramoneurs ; l’odeur qui s'exhalait de leur corps était insupportable. Ils nous vendirent trois saumons, et disparurent par l'embouchure de la rivière.

Le même jour. je m'embarquai sur le canot avec M. Muirr et quatre bons rameurs , dans l'intention de visiter cette rivière. À son embouchure , une colonne de fumée attira notre attention, et nous nous dirigeâmes de ce côté. Nous rencontrâmes, à cinquante pas de fa rivière, une cabane de cinq à six Indiens; l’un d'eux vint au-devant de nous, et nous faisant signe d'approcher , il nous conduisit vers un vieillard qui était assis sur le devant de la hutte. Après plusieurs gestes de la main, en signe de salutation, celui-ci nous pressa d’y entrer, et aussitôt il déroulapiu sieurs peaux et les plaça sur des pièces de bois creusées dans le pourtour, nous invitant à nous y asseoir.

Cette habitation était un carré long de cinquante à soixante pieds, sur dix-huit à vingt de largeur , et sept à huit de hauteur. Des pieux, enfoncés en terre à la distance de sept à huit pieds les uns des autres, servaient à soutenir des soliveaux sur lesquels étaient étendues des planches mal travaillées, et laissant

900 MÉMOIRES entre elles des intervalles assez grands pour y passer le bras. Les murs n'étaient autres que des planches mal jointes, placées l’une sur l’autre et rattachées aux pieux par des liens de goemons ou d'’intestins d'animaux desséchés au soleil. Trois cloisons, également en planches , partageaient la hutte en quatre pièces, dont trois étaient inhabitées. Au milieu de la place où nous avions été reçus était un grand feu devant lequel on avait mis rôtir quelques morceaux d'ours ; au-dessus de ce feu, sur une claie , élevée de six pieds environ et supportée par quatre piliers de bois, il y avait douze saumons ouverts.

Leurs meubles se réduisaient à quelques paniers et à des vases grossiers. Les pièces de bois creuses sur lesquelles nous étions assis leur servaient de lits ; ils avaient pour matelas et pour couvertures des peaux d'ours ou d’autres bêtes sauvages.

Des viandes corrompues , des graisses rances, des poissons gâtés, les morceaux d'ours qu'ils font cuire à leur foyer. les lieux d’aisances, tout cela se trouvait pêle-mêle dans la chambre habitée ; aussi les vêtements de ces malheureux, leur peau même. étaient-ils im-

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DU CAPITAINE PÉRON. 901 prégnés d'une puanteur que nous ne pouvions endurer.

Autour de la hutte on voyait des coquilles de moules, d’huîtres , de pétoncles , etc.

À quelque distance, et au milieu d’une prairie , était une pirogue dont la construction était fort avancée, L'arbre, d’un bois dur et pesant, assez semblable pour le grain au noyer d'Europe, pouvaitavoir quatre pieds et demi de diamètre, survingt-cinq à vingt-six delongueur. Je ne pus me faire expliquer par quel moyen ils avaient pu transporter un aussi lourd fardeau, ni comment ils transporteraient la pirogue pour la lancer à la mer. Pour la construction de leurs pirogues, ils se servent d’un morceau de bois crochu d'un bout, auquel est fixé, avec une gomme très tenace et quelques ligatures, un morceau de fer plat de deux lignes d'épaisseur , de sept à huit pouces de longueur et de deux de largeur.

Dans les nouvelles excursions que j’eus occasion de faire , je reconnus que cette prétendue rivière, dont j'ai parlé plus haut, conservait le goût du sel ; un autre embranchement m'offrit le même résultat. Sans avoir pu le vérifier d'une manière positive , je pense que

ce terrain est coupé en petites îles que séparent les eaux de la mer.

Parmi les nombreuses espèces d'arbres que j'eus occasion d'admirer , je ne dois pas oublier des chènes d’un volume énorme , et des pins de plus de cent pieds de hauteur.

Le 8 , le vaisseau remit à la voile. À onze heures nous fûmes accostés par deux pirogues venant du large. Plusieurs Indiens montèrent à bord ; ils allaient, venaient de tout côté sur le pont , examinaient et touchaient tout ce qui frappait leursregards. L'un d’euxs’empara d’un couteau qu'un matelot venait de poser à côté de lui. Le coupable fut découvert ; il ne témoigna ni honte ni regret ; il se mit à rire, et rendit le couteau sans difficulté : cependant on lui signifia de descendre à l'instant dans sa pirogue.

Tandis qu'un de nos matelots se faisait raser, un Indien examinait avec attention les mouvéments du barbier. L'opération terninée, ilse placa sur le siége qu'occupait le matelot , et fit signe qu'il voulait être rasé : le barbier n'ayant pas mieux demandé , on lui lava je visage et on lui coupa la barbe, ce qui amusa beaucoup ses compatriotes.

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DU GAPITAINE PÉRON. 309

Le 9, nous nous trouvâmes à un mille de distance de la côte sud du détroit de Fuca, sous le vent d’une baie qui nous restait au sud-ouest, autour de laquelle paraissait une plage de sable blanc. À un mille et demi, et dans l’ouest sudouest, bientôt nous aperçûmes un gros village : beaucoup de pirogues , chargées d'hommes, de femmes et d'enfants, en partirent pour se rendre auprès de nous; ils nous engagèrent à nous rapprocher de leur village, qu'ils appelaient Tatascou.

Les uns étaient vêtus de peaux d'ours , de loutre et de castor ; les autres avaient de vieux habits, de vieilles redingotes ou capotes ; plusieurs portaient des chapeaux à haute forme , et les cheveux en cadogan.

Quelques uns nous montrèrent des fusils de gros calibre, de manufacture anglaise, et nous firent entendre qu'ils n'avaient plus de poudre.

Nous apercevions au loin, vers le milien du détroit , un assez grand nombre d'insulaires répartis deux à deux sur des pirogues ; au lieu d'employer des filets pour prendre le poisson, ils se servaient de perches de quatorze à quinze pieds de longueur , à l'extrémité des-

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quelles étaient adaptées des chevilles en forme de dents de râteau , d'environ six pouces de longueur , écartées les unes des autres d’un pouce et demi, et, ainsi successivement, jusqu’à la moitié de la perche : chaque pêcheur plongeait cet instrument dans l'eau, et, le retirant avec promptitude, ramenait beaucoup de harengs. Quelques autres avec des lignes d’intestins d'animaux desséchés, et des hameçons de bois, péchaient en pleine mer des turbots dé cinquante à soixante livres, et d'autres poissons aussi considérables.

Ces Indiens paraissent avoir quelques dispositions au dessin; sur Ja plupart de leurs pirogues ils avaient figuré, avec une espèce de chaux , des poissons , des oiseaux, et des animaux terrestres.

Les deux pointes de l'entrée de la baie gisent est un quart sud-est, et ouest un quart nordouest, àun mille l’une de l’autre. Près de celle de l'estest une petite île, et à l’ouest de celle-ci des rochers s'étendent à environ vingt toises du rivage. Entre ces rochers et la pointe de l’ouest, qui est très saine ; il y a dix brasses, fond de glaise, diminuant jusqu’à cinq, en avançant vers le fond de la baie. La baie s’enfonce

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DU CAPITAINE PÉRON. 909 à peu près d’un mille et demi dans l'intérieur des terres : dans une encablure du rivage se trouve l'embouchure d’une rivière,

Le temps nous ayant empêchés de prendre mouillage, nous avançâmes à l’ouest nordouest. À six heures, nous nous trouvâmes à quatre milles et demi du village de Tatascou, qui nousrestaitau sud sud-est, etla merétantbasse , nous aperçûmes une chaine de rochers qui s'étend à un mille environ au nord nord-ouest d'une petite île rapprochée de la pointe de Tatascou , et sur laquelle est un petit village. L'approche de cette ile, du côté du nord , doit être d'autant plus dangereuse, que la mer ne monte que de six à huit pieds lors des syzygies ou quadratures.

À neuf heures, la baie des Pauvres nous restait à deux millessous le vent. Le 10, nous gouvernâmes à l’ouest nord-ouest, nous dirigeant

sur Nootka (1) pour acheter quelques provi-

(1) Nootka ou Noutka-Sound, baie sur la côte occidentale de l'Amérique septentrionale , dont l'entrée est située par les 49° 33’ de latitude nord, et les 128° de longitude orientale. Le climat de cette côte est beaucoup plus doux que celui de la côte orientale à la même lati-

sions des Espagnols. Le pays du côté sud du | de détroit est moins élevé que celui du nord, Ê dés mais également couvert de bois. Nous aper- d. et

cevions dans l’intérieur le mont Olympus (1), 4 pea

dont les sommets étaient couverts de neige.

É La longitude de Winappi , nom que les In- de diens donnent à la baie qui est à l’est de Ta- É le p tascou , est de 235° 45’ de Greenwich, et la È not latitude de 48° 22/, d'où il résulte que le dé- ati troit de Fuca aurait à peu près quatorze milles î leur en cet endroit , et que les deux baies des Pau- fl elfet vres et de Winappi seraient à peu près à lamême 4 les é distance , dans la direction du nord nord-est , | A au sud sud-ouest , l’une et l’autre. vue , En avançant à l’ouest nord-ouest , direction taie AUD de la côte nord du détroit , nous fûmes accos- | des tés par plusieurs pirogues, dont une, ayant cin- les p quante pieds de longueur , était ornée de sculp- | plus tures grossières figurant le soleil et des serpents troit d’une longueur démesurée. Les Indiens mon- quar tèrent à notre bord. Leur visage peint de rouge, nap]

est,

à l’es tude. 11 y croît de très beaux arbres ; les habitants sont de très petite taille, gros et sans barbe. Les Anglais y font

un grand commerce de pelleteries.

(1) Montagne remarquable de la Nouveile-Albion.

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