‹ Mémoires du capitaine Péron sur ses voyages [microforme] :Chapitre 53 sur 56 · D NA · texte numérisé non relu

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Enfin je me dégageai des étreintes de mon nouvel ami; un air de douceur et de satisfaction se répandit sur ses traits. Après nous être

fait et dit beaucoup de choses tendres et ami- q cales , je le priai de nousconduire à l'habitation le d’Out-Cha-Chel. el

Une nombreuse société était réunie au palais J de ce prince ; les hommes et les femmes étaient | m assis sur leurs talons , autour d’un grand feu, | fl dont la flamme éclairait seule l'appartement. h À notre arrivée les cris de vacache recommen- k st cérent avec un nouveau fracas;s de notre côté, k d nous ne restâmes pas en arrière de politesse : | mn à ces démonstrations d'amitié succédèrent les fl le signes doucereux et les agaceries naïves des kl q femmes d’Out-Cha-Chel, dont l’humeur était 1 q! fort enjouée. Get échange de petits soins, de | ci bons procédés nous mena loin. L'heure du dé- ! Pi part étant passée, j'en avertis M. Muirr; il fallut } lu faire les derniers adieux , et encore les Indiens ï p' ne nous laissèrent - ils partir qu'en apprenant j h. que le retour de leur prince dépendait de notre l qi propre départ. à

Au moment où nous dépassions le seuil de dl et l'appartement, Out-Cha-Chel parut. M. Muirr et î ul

moi nous restâmes stupéfaits ; la pensée nous Ë de

n É, vint que M. Dorr voulait nous sacrifier , en D L nous abandonnant à la merci de ces sauvages. re ; Leur antipathie pour les étrangers, le butin ïi- : que leur promettaient nos dépouilles, pouvaient n les porter à quelque acte sanglart. Toutefois il

eût été dangereux de montrer de la frayeur.

is È J'adressai à Out-Cha-Chel de grands compliat l' ments sur le bonheur qu'il avait de posséder des 1, | femmes aussi charmantes ; je luiexprimai le ret. gret de ne pas comprendre leur langage, per- 1- suadé qu’elles devaicat avoir autant d'esprit que é, de beauté. Il m'interrompit brusquement, et E me dit que toutes ces femmes étaient à lui , que es les Indiens du village étaient ses sujets, etque, es k quandil allait à la guerre , il était toujours vainit queur. L'exorde me faisant craindre un long ré- Le | cit de batailles et d’exploits belliqueux , je cous. pai vite la parole à ce glorieux monarque : je it ll lui fis un grand éloge de ses richesses et de son Le 1] pouvoir , et, par une transition subite , je me " ll hâtai de lui faire comprendre qu'il était tard ct e f que nous devrions être déjà de retour à bord.

ï Out-Cha-Chel répondit par un signe négatif, e ! et, d’un autre geste, il nous signifia d'attendre

un peu; puis nous menant vers de grands coffres dont les bords extérieurs étaient incrustés de

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dents humaines, il toucha les siennes, pour nous mieux expliquer ce dont il s'agissait. Il ouvrit un de ces coffres, et en tira par les cheveux une tête d'homme. J'avoue qu'à cette politesse du prince je tressaillis d'horreur : je crois même qu'il s’aperçut de mon émotion; quoi qu'il en soit, il remit froidement la tête en son lieu et place , et, alongeant le bras vers l’autre extrémité du coffre, il saisit une autre tête qu'il nous présenta. À la vue des trophées de leur prince , les Indiens exaltés célébrèrent sa vaillance ; ils nous assurèrent que c'était bien lui-même qui de sa main avait tué les enuemis dont il nous montrait les têtes.

M. Muirr me dit qu'il pourrait bien se faire qu'il mit nos têtes à côté de celles-ci. Je le pense comme vous, lui répondis-je , mais gardons-nous de témoigner aucune crainte.

Out-Cha-Chel voulut ensuite nous montrer ses armes et son costume de guerre : des ares longs et d’un bois solide, des flèches dont les

pointes étaient de fer, des lances, des poignards

et deux mauvais fusils composaient son arsenal ; son costume consistait en un casque , un masque et une cuirasse de peaux de buffle d’une grande épaisseur. Cette cuirasse était formée

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de deux peaux apprêtées comme celles des chamois, et appliquées l’une sur l'autre dans toute leur longueur; il y avait au milieu un trou pour passer la tête, et les deux côtés retombaient par-devant et par-derrière , à peu prés comme les chasubles de nos prêtres.

Out-Cha-Chel revêtit son habit de combat; on lui attacha sa cuirasse par des liens de cuir, depuis les aisselles jusqu'à la ceinture, puis son masque et son casque. Îl saisit une longue lance et un poignard , et fit toutes les évolutions, soit pour défier son ennemi, soit pour l’attaquer, ou bien pour se défendre.

Satisfait de la haute idée qu'il nous avait donnée de sa puissance et de ses talents guerricrs, ce prince consentit enfin à notre départ. Nous abrégeàmes les adieux ; et, après qu'il nous eut promis de revenir le lendemain à notre bord, nous gagnâmes au plus vite la PHOQUE qui nous était destinée.

Avant de quitter les états d’Out-Cha-Chel, il est de mon devoir d'exposer en quoi consiste le territoire qui lui est soumis. Il y à dans le village cinquante-sept cabanes , dont le mode d'architecture n’est pas plus riche que celui dont il a été parlé dans la construction des

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chaumières de la baie des Pauvres. Le terrain sur lequel il est situé forme une pente douce depuis la partie inférieure de la colline à laquelle il est adossé, jusqu'au rivage de la mer; ves cabanes, rangées en amphithéâtre, forment un groupe d'autant plus considérable en apparence , qu'elles laissent un intervalle entre elles, et qu’on les aperçoit toutes à la fois ; les rues , ou passages, sont encombrées d’immondices ; entre les rangées de cabanes et la mer il n’y a que trente pas de distance, ce qui suffit pour haler les pirogues.

La construction des cabanes de ces Indiens, et les explications que j'ai pu tirer d'eux, me donnent à croireque, versla fin de l'été, ils s’enfoncent dans l’intérieur des terres, au milieu des forêts, où ils trouvent un abri contre l’inclémence des saisons, et une chasse facile et abondante qui assure leur subsistance. Ils rapportent avec eux des bords de la mer une ample provision de poissons secs.

Les Indiens se montrèrent très friauds d’eaude-vie, de mélasse et de biscuit ; ilsnous en demandèrent avec importunité, mais notre extrême pénurie nous rendit très économes à cet égard.

DU CAPITAINE PÉRON. 319 Le village d'Out-Cha-Chel est situé par 49° de latitude, et 235° 12° de longitude.

Le lendemain 16, je descendis sur une petite ile voisine avec quatre hommes. En m'avançant à une certaine distance sur le rivage, j'aperçus un cadavre que les flots avaient rejeté, et auquel la tête manquait. La pensée me vint que ce pourrait bien être l’un des prétendus ennemis dont Out-Cha-Chel avait triomphé. Quelques Indiens étant survenus, je les conduisis au cadavre et leur fis signe d'ouvrir une josse et de l’enterrer, mais aucun d'eux ne voulut s'y prêter; ils s’éloignèrent avec précipitation , encriant: Picharque ! (mauvais. )

Le même jour nous fûmes visités par plusieurs pirogues qui rôdérent autour de nous sans proposer d'échange. Out-Cha-Chel ni l'Indien mon ami ne reparurent.

Le 17, nous miîmes à la voile, mais notre sortie du havre n'eut pas lieu sans difficulté. Un officier resta en arrière avec le canot, chargé de ramasser les grelins que nous avions laissés ; il ne nous rejoignit au large que fort tard.

Il nous apprit que les Indiens l'avaient entouré dans leurs pirogues , aussitôt que le bâtiment eut disparu de l'horizon; qu'à un s'ynal

donné , Out-Cha-Chel lui-même avaitsaisi un matelot , et l'avait entrainé presque à moitié du corps dans sa pirogue; que d’autres Indiens avaient fait la même tentative, à l’autre extrémité du canot; qu'il paraissait cependant que cette attaque n’avait point été préméditée , puisque les Indiens étaient sans armes. Dans ce péril, l'officier et les matelots avaient fait bonne contenance; ils étaient parvenus à se dégager à coups de couteaux et d’aviron. Lorsqu'ils eurent gagné Île large, ils aperçurent d’autres pirogues qui arrivaient du village, et qui probablement apportaient des armes.

Cet événement nous surprit d'autant plusque, comme je l’ai dit plus haut, la conduite des Indiens avait été jusqu'à ce moment amicale et même affectueuse. M. Muirr et moi, nous nous félicitimes mutuellement d’être sortis sains et saufs des mains du prince Out-Cha-Chel.

Le 18, au soleil levant , les terres les plus ouest en vue nous restaient au nord-ouest un quart nord, et les plus sud à l'est. À midi, nous observâmes 48°:21/ de latitude. Le 19 , au jour , les terres les plus ouest nous restaient au nord-ouest , et les plus au sud à l’est sud-est ; à midi. la latitude était de /48°43’. Le 20, au

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jour. les terres les plus ouest furent relevées à l'ouest nord-ouest, et les plus sud à l’est, A six heures , à une lieue et demie de la côte, nous fûmes accostés par deux pirogues, venant d’un enfoncement qui nous restait au nord.

Ces Indiens nous dirent que leur canton s'appelait Clarcout , Clayoquote ou Caglicot(à ); qu'il était très peuplé, et que nous y trouverions beaucoup de pelleteries. Nous leur expliquâmes que nous ne pouvions nous arrêter et que nous étions pressés d'arriver à Nootka. Ils nous firent entendre qu'il y avait dans ce moment un bâtiment à deux mâts, ayant un pavillon différent du nôtre.

A midi, ayant repris la bordée du sud sudouest, les terres les plus ouest nous restaient au nord-ouest un quart ouest, et les plus sud au sud-est un quart est ; le milieu de la baie de Caglicot ‘à l’est, cinq milles de distance des plus proches terres ; notre latitude devait être de 49° 9’. D'après toutes les hachures que j'ai aperçues sur la côte depuis le village d'Out-Cha- Chel jusqu’à cette dernière baie , j'ai lieu de

(1) Leur accent guttural rend les mots très difliciles à comprendre.

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922 MÉMOIRES croire que ces deux ports ou hävres ne sont séparés l’un de l’autre que par un archipel, et que les Indiens communiquent d’un lieu à l’autre. À six heures , une autre pirogue, montée par treize hommes, nous aborda 3 ils venaient du canton de Wi-ki-na-nich. L'un d'eux, qui se donna comme le chef, nous demanda, en échange de ses pelleteries, des fusils, de la poudre et des balles ; nous ne pûmes lui en donner. Le 21, nous continuâmes de longer la côte , laissant entre elle etnous une certaine distance, pour ne point approcher des rochers dont elle est bordée depuisle village d'Out-Cha-Chel. Nous vimes quelques petites îles devant la tribu de Wi-ki-na-nich. Au jour, les terres les plus ouest, que nous croyions être la pointe des récifs, nous restaient à l’ouest nord-ouest , les plus sud à l'est un quart sud-est, et une ouverture dans la côte, assez ressemblante à l’embouchure d’une rivière, au nord-ouest un quart ouest. Cette dernière est située à trois milles environ à l’est de la pointe aux récifs, et peut avoir un mille de largeur. À huit heures, nous reconnümes que la côte, qui jusqu'ici gisait est sud-est et ouest nord-ouest , prenait ex abrupto sa direction vers le nord, etallait se

DU CAPITAINE PÉRON. 323 termineràunrenfoncement assez considérable, occasioné par le reculement au nord des terres qui se trouvent à l’ouest d'elle. Nous longeàmes cette coie, qui est fort saine, à l'exception de quelques rochers voisins du rivage.

Toutes les terres que nous avions laissées entre celle que nous avions en vue et le détroit de Fuca, depuis la dernière ouverture qui se trouve à l'est de L pointe aux récifs, étaient partout couvertes de mondrains et de monta-

“nes, du bord de la mer jusqu'à une petite distance dans l’intérieur ; et la vue se reportait

sur d’autres montagnes plus élevées, dont les cimes étaient couronnées par une neige éternelle. Sur la côte que nous parcourions, la terre était moins élevée, et offrait cependant des sites remarquables par la variété du sol et la majesté des arbres.

À midi, nous arrivâmes au milieu de l’enfoncement, entre deux pointes dont l’une nous restait à l’ouest et l’autre à l’est, à un mille de distance de chacune. Les terres s'écartaient en: dedans, celle de l’ouest tournant au nord-est, et celle de l’est au nord-est ; cette derniere était la continuation de la côte que nous avions longée depuis le matin. Nous avions devant nous un

bassin spacieux dont quelques iles, larges et élevées, occupaient le centre ; c’est ce bassin que les Anglais nomment le Sound de Nootka, peut-être parcequ'on y trouve partout le fond avec la sonde.

Un bâtiment était au mouillage, en dedans de la pointe de l’ouest que formait une longue file de rochers nus et escarpés. Le capitaine, M. Cuba, officier de la marine espagnole, commandant le Santil de Saint-Blas, situé au nord de l’isthme de Panama, nous envoya un de ses officiers pour nous guider dans le hâvre, qu’il appelait l’anse des Amis. Cet officier nous apprit qu’en suite des discussions survenues entre l'Angleterre et l'Espagne, cette dernière puissance avait cru devoir prendre le parti d'évacuer cet établissement, et que l’objet de leur mission était de surveiller la conduite des Anglais dans ces parages.

Le but de notre visite à Nootka était de nous procurer des vivres; notre espérance fut cruellement déçue. Le capitaine Cuba nous prodigua toutes les marques de sa bienveillance , mais il ne put venir à notre secours.

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