‹ Mémoires du cardinal ConsalviChapitre 12 sur 59 · COMTE DE LOBAU · texte numérisé non relu

COMTE DE LOBAU

Les deux lettres suivantes sont du célèbre sculpteur Antoine Canova. Elles ont trait à la mission dont il fut chargé en 1815 par le Souverain Pontife, pour faire réintégrer au Vatican et dans les musées de Rome les objets d'art, les toiles, bronzes et statues précieuses ^ui en avaient été enlevés par la conquête :

Éminence Révérendissime ,

Je suis toujours combattu par la crainte et par l'espérance; et dans les lettres que j'ai écrites jusqu'à ce jour à Votre Éminence , je n'ai jamais pu que lui retracer la douleur dans laquelle est plongée mon âme sur l'incertitude du succès de ma mission. Je rencontre toujours les mêmes difficultés, nées du traité de Tolentino. Comme s'il n'y en avait pas assez pour opposer à cette mission des obstacles presque invincibles , d'autres motifs ou d'autres rapports de convenance et d'utilité publique s'élèvent tout à coup pour retenir à Paris les monuments d'art qui furent enlevés à Rome et à l'État pontifical. Afin de couvrir d'une espèce d'honnêteté leurs prétentions, les Français affirment que les tableaux les plus célèbres se voyaient dispersés çà et là dans les cloîtres et dans les églises de l'État, tandis que, si les ouvrages les plus remarquables des meilleurs maîtres étaient réunis en une belle collection dans une pinacothèque, ils pourraient servir de modèles et être utiles à la jeunesse studieuse. On ajoute aussi que ces mêmes chefs-d'œuvre de la peinture étaient généralement

mal conservés, couverts de fumée et de poussière, dans des endroits trop élevés ou incommodes, avec une lumière le plus souvent contraire , au grand détriment des arts et de ceux qui les cultivent. On ne s'éloigne pas trop de la vérité sur ce point, puisque ici ils sont rangés selon leurs écoles respectives dans une galerie convenable, où les artistes des diverses nations peuvent aller les étudier à toute heure. Outre qu'on les a bien disposés, on les a aussi retouchés et placés de manière à avoir une belle lumière et à portée d'être admirés et copiés par quiconque.

Pour les manuscrits et autres objets de la Bibliothèque du Vatican, on allègue qu'on est dans l'habitude de la tenir fermée pendant la meilleure partie de l'année , sans que les savants puissent consulter, transcrire ou commenter les précieuses richesses qui y sont renfermées , tandis qu'à présent chacun de ces monuments est visible à toute heure et pour tous. Les lettrés peuvent même, avec les cautions ordinaires, transporter chez eux les ouvrages propres à chaque étude, ainsi que les illustrations nécessaires pour accroître toujours davantage le trésor du savoir humain.

J'ai tâché de répondre à toutes ces imputations, en défendant notre génie propagateur de toute science et de tout art, en réfutant les objections qui sont purement fausses et en excusant celles qui ont quelque fondement de vérité. Je ne sais ce qu'il en arri-

INTRODUCTION. iO\

vera; mais je prévois, dès à présent, que si, comme je l'espère, mon entreprise réussit, nous serons obli- • gés d'adopter sur ces deux points un nouvel ordre et un nouveau règlement.

Je ne prolonge pas davantage ma dépêche, par défaut de temps, j'en remets le reste à une autre lettre qui, s'il plaît à Dieu, portera la nouvelle lant désirée.

Avec le plus profond respect, je vous baise trèshumblement les mains.

De votre Éminence Révérendissime, le très-dévoué, très-obéissant et très-affectionné serviteur,

Antoine Canota.

Paris, 45 septembre 4845.

Éminence Révérendissime ,

Me voici enfin parvenu au moment de recueillir le fruit des soins infinis et des difiicultés vaincues dans la mission difficile qu'il plut à Sa Sainteté et à Votre Éminence de me confier. Votre Éminence peut avoir déjà apprécié, par mes précédentes lettres, toutes les oppositions que j'ai éprouvées et la défaveur que j'ai rencontrée parmi ceux qui auraient dû protéger plus efficacement notre bon droit. Elle a aussi connu, par ma lettre du 15 du mois passé, les nouveaux outrages dont on accablait notre Gouvernement, relativement aux peintures et aux manuscrits du Vatican. Je suis maintenant en position d'ajouter qu'en réfutant les susdites accusations, j'ai été conseillé par les ministres qui épousent le plus chaudement

notre cause. Us ont bué l'esprit qui anime actuelle* ment la cour de Rome sur la protection et l'encouragement des arts libéraux; ils ont proinis ensuite que, pour reconnaître la généreuse médiation des hautes puissances dans la restitution même des chefsd'œuvre de la peinture, le Gouvernement pontifical, au lieu de laisser de tels monuments dispersés çà et là, comme cela s'était fait par le passé, dans des endroits désavantageux et non accessibles aux étrangers, établirait désormais une galerie publique, à l'exemple des autres grandes capitales de TEurope. Ce qui fait que ces tableaux devront être exposés à l'étude de la jeunesse de chaque nation, qui accourt à Rome pour apprendre l'art du dessin , et distribués partie dans les musées du Vatican, et partie dans celui du Gapitole.

Cette promesse modifia singulièrement la disposition des esprits. Elle contribua particulièrement à faire décider la restitution des objets réclamés. Ainsi - leur retour dans la patrie qui les vit naître est accordé avec la condition expresse qu'ils serviront à l'utilité générale et publique, et dans la manière indi-

quée ci-dessus, comme j'en ai eu l'ordre précis par les ministres mêmes , qui m'imposèrent cette loi et me constituent garant de son accomplissement.

J'ose espérer qu'il ne déplaira ni à Sa Sainteté, ni à Votre Éminence, de voir que je me suis rendu Tinterprète de leurs bienveillantes intentions ^ . Durant

^ Le roi lA)uis XVUI avait fait demander à Ganova de laisser au

le transfert des tableaux à Rome , elle aura la bonté de prendre les mesures opportunes pour l'exécution de cette obligation solennelle, que j'ai contractée afin d'éviter toute disposition contraire.

J'ai rhonneur de me dire , avec la plus profonde vénériation, de Votre Éminence Révérendissime , le très-dévoué et très-obéissant serviteur,

Antoine Canova.

Paris, 2 octobre 1815.

LE BARON DE GENTZ, LE GRAND PUBLICISTE ALLEMAND, AU CARDINAL CONSÂLVI, A VIENNE.

Monseigneur,

J'ai l'honneur de transmettre à Votre Éminence copie de l'article qu'elle a désiré d'avoir. La bonté toute particulière avec laquelle Votre Éminence m'a traité aujourd'hui m'a fait une impression qui sera aussi durable qu'elle a été vive et forte , et qui n'est troublée gue par le regret amer de ne pas avoir profité davantage du séjour d'un des hommes les plus supérieurs et en même temps les plus aimables que j'aie jamais rencontrés.

Agréez, Monseigneur, l'hommage du dévouement

musée du Louvre plusieurs objets d'art dont la France ne se dépouillait qu'avec douleur. Canova , de son propre mouvement , accéda à ce vœu. Lorsque le cardinal Gonsalvi apprit ce qui s'était passé, il écrivit de sa main au grand artiste : a Loin d'être en peine pour avoir pris sur vous de faire de pareils dons, félicitez- vous d'avoir deviné les volontés du Saint-Père. »

respectueux et inviolable de votre très-humble et très-fidèle serviteur , •

Gentz.

LE MÊME AU MÊME

Monseigneur,

J'ai passé une grande partie de la soirée d'hier avec le prince de Talleyrand, qui était tout heureux d'avoir à vous faire passer une lettre de la princesse, sa femme. Il m'a chargé de dire au prince de Metternich qu'il ne ferait jamais obstacle à vos justes demandes , et que la manière dont vous les présentiez au Congrès était le plus hardi et le plus beau coup qui ait jamais été joué sur le tapis diplomatique. Votre Éminence a remporté la plus difficile des victoires, et en vous voyant, en vous écoutant, on ne peut s'empêcher de dire que l'Église romaine a encore de fortes et puissantes têtes. Je m'en réjouis pour le Saint-Siège, et particulièrement pour notre vénérable Pie VII, dont les vertus et la douce physionomie eurent toujours le don de séduire mon cœur.

Jouissez, chère et très -chère Éminence, d'un triomphe si légitimement mérite. Vous avez rendu à la Papauté les provinces qui lui appartenaient; et si, dans d'autres circonstances, le gouvernement impérial a cherché à susciter des entraves à cette juste prise de possession, croyez bien et dites bien au

Pape que ces temps sont passés et qu'ils ne reviendront plus.

Votre Eminence a donné à tous les membres du Congrès un grand exemple de modération et d'habileté. Vos amis sont fiers d'un succès si prodigieux, et j'ose espérer qu'au nombre de ces amis qui vous applaudissent, Votre Eminence ne dédaignera pas de ranger celui qui se dit avec une respectueuse admiration, de Votre Eminence, le très-dévoué et trèsfidèle serviteur,

Gentz .

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