MARIiE, AD. MARTYRES
GCIUS. COR. HIC. CONDITUM. EST.
HOGCE. PIETATIS. MONUMENTUM. '
AMIGI. TANTI. yiRI. POSUERCNT.
MDGGGXXIIII.
(( A Hercule Gonsalvi. cardinal-diacre de la sainte Église romaine au titre de Sainte-Marie Ad martyres, dont le cœur est ici renfermé. Les amis d'un si grand homme lui ont élevé ce monument de leur piété. 1824. »
On aurait cru qu'après ce splendide hommage de la reconnaissance publique il n'y avait plus rien à dire sur ce prince de l'Église comblé de tous les dons du Ciel et de tous les honneurs de la terre , lorsque des circonstances imprévues firent divulguer ces Mémoires et les documents inédits qu'il y avait joints. •
En ce temps-là , TEurope et la Papauté étaient à la
veille de nouveaux désastres. L'ère des avortements
unitairement italiens allait s'ouvrir, et l'on assistait
à l'agonie des convenances. Le Saint-Siège se voyait
menace par des ennemis venus tout à la fois de Jé<-
rusalem et de Samaiie. Us commençaient la petite guerre aux principes avant d'ouvrir la grande contre les choses et contre les hommes. Us préludaient à la spoliation en dénaturant les faits et les caractères , et en accordant à l'imposture droit de bourgeoisie au Capitole« Ils la déclaraient citoyenne de Rome par la grâce de la Révolution. La Révolution , qui ne méprise aucune tête, pas même celle de ses fauteurs ou de ses comparses , faisait de l'assassinat une théorie du patriotisme et une sublimité de l'intelligence. Elle autorisait ses Italiens à conspirer; elles les créait, elle les dressait pour tuer. Ils tuaient comme un manœuvre remplit sa jouMiée.
Les escarmouches de sournoiserie piémontaise que des espèces de diplomates bons à tout faire, excepté le bien , tels que Migliorati et la Minerva à Rome , Boncompagni à Florence, Yillamarina à Naples, et Cavour partout, soudoyaient à prix débattu, essayaient encore de se cacher sous le voile du désintéressement sarde et du progrès italien. Enveloppées dans les bombes d'Orsini ou saupoudrées de calomnies libérales, elles s'étendaient à tout et se propageaient sans relâche. On voulfirtt à tout prix séparer la vigne du vigneron. A certains hommes de peine de la littérature, plus amoureux du bruit et des subsides officiels que de l'honnêteté, on montrait le Siège Apostolique comme cible offerte à leurs flèches. La plume devenait un poignard et le feuilleton un coupe-gorge. On autorisait les universitaires , cou-
rant chaque année essayer leur remonte d'idées en Allemagne, à procéder aux funérailles de la Religion catholique. Fort prévenus de leur mérite, mais en prévenant très-peu les autres , ils se voyaient décorés et pensionnés pour s'accrocher d'abord au gouvernement temporel de l'Église , afin d'attaquer ensuite plus sûrement TÉglise elle-même et se faire ainsi traîner au pont aux ânes des ennemis du Christ. Le mystère d'iniquité opérait au milieu d'eux : ils fon- * dèrent le droit public de l'imposture dans cette France et malgré cette France , qui , au témoignage du grand annaliste , cardinal Baronius ' , « est un port sûr et ami pour l'Église romaine, toujours ouvert à la barque de Pierre, battue par la tempête ». L'histoire du petit Mortara mettait en gémissement toutes les presses aux gages des Sociétés secrètes, du despotisme et de la juiverie. Elle introduisait sur les théâtres un nouvel élément de terreurs feintes et de larmes comiques. Les libres penseurs et les universitaires , les dramaturges et les sophistes, les chroniqueurs et les savants, s'étaient coalisés afin de déraciner dans les États pontificaux des abus qu'ils rêvaient et des misères de l'âme dont ils s'improvisaient les inventeurs et les médecins patentés, • avec garantie de certains gouvernements. On travaillait à prix d'argent la fidélité des troupes; on enseignait au peuple l'art d'être irrité et d'étaler son courroux d'emprunt dans des manifestations qu'on
< Baron, ad Annal. ^\^%.
exagérait à plaisir. En se voilant la face, les ivocats et les journalistes , marchands de paroles , ligués avec les faiseurs d'affaires, marchands d'or, dénonçaient à la terre et au Ciel le luxe sans frein des Cardinaux, princes de TÉglise, qui, comme les Sénateurs de la vieille Rome , vivent dans la pourpre et dans la pauvreté. Des pouvoirs aveugles et ingrats préludaient à petit bruit à la persécution de l'avilis-
' sèment, la plus redoutable et la plus destructive de toutes les persécutions. On prenait à partie les habiles et les courageux^ on ensevelissait leurs noms sous une avalanche de malédictions stéréotypées et de crimes imaginaires; puis, en instruisant leur procès devant l'Europe , on les accusait de malversations ridicules, d'immoralités non prouvées et de tyrannie impossible, mais cléricalementabrutissante. Sous l'impulsioA des bravi de la libre pensée et des séides de l'unitarisme , l'Italie était devenue folle. Elle allait, comme dans l'Evangile de saint Matthieu ' , entendre des combats et des bruits de combats ; et la douloureuse scène du Jardin des Oliviers se renouvelait pour le Christ dans la personne de son Vicaire. Plus que jamais et quoique vieux Gibelin , le Dante ,
. à l'aspect de tant de misérables trahisons qui, comme un serpent , entouraient le Pape , aurait pu encore s'écrier*:
Veggiolo un' altra volta essor deriso ,
* Matlh., xxrv^, 6.
* La Divina Commedia; Purgatorio, cant. xx.
Yeggio rinovellar Taceto, e il fêle, E tra vivi ladroni esser* anciso.
Veggîo il nuovo Pilato si crudele, Che cib nol sazia, ma senza decreio Porta nel tempio le cupide vêle.
« Je le vois une autre fois livré à la dérision ; je vois renouveler le fiel et le vinaigre; je le vois mourir entre deux larrons vivants ; je vois un nouveau Pilate si cruel que ceci ne le rassasie pas, et que, sans décret, il porte sur le temple ses désirs avides. »
Par une triste coïncidence que M. Thiers doit bien regretter, l'historien du Consulat et de FEmpire se prit à la même époque à poursuivre avec autant d'injustice que d'aveuglement la sainte mémoire du pape Pie VII. II osa flétrir sans pitié , mais surtout sans examen , les Cardinaux, les Ëvéques, les Prêtres et les catholiques qui , dans cette mémorable lutte du Sacerdoce et de l'Empire entre Pie \'IIet Napoléon P% ne crurent pas devoir faire abnégation de leur foi religieuse et de leur honneur politique pour servir les vues fatalement insatiables d'un nouveau César.
En écrivant pendant son exil à Reims le récit des négociations et des événements auxquels il prit une si large part , le Cardinal ne s'était évidemment préoccupé ni de gloire littéraire ni d'intérêts personnels. Il n'avait désiré qu'une chose, et son testament ne la cache pas. Le dernier article de cet acte suprême est ainsi conçu :
« Mon héritier fiduciaire (et après lui ceux qui lui
succéderont dans Tadministration de mon héritage) aura un soin particulier de mes écrits personnels sur le Conclave tenu en 1799 et 1800 à Venise y sur le Concordat de 1 801 , sur le mariage de V empereur Napoléon avec r archiduchesse Marie-Louise d'Autriche ^ sur les diverses époques de ma vie et sur mon ministère . Ces cinq écrits (quelques-uns sont déjà avancés , je me propose de mettre la main aux autres) ne doivent pas être publiés avant la mort du moins des principaux personnages qui y figurent et qui y sont nommés. On évitera ainsi les contestations qui , bien que sans fondement' (mes écrits ne renfermant que la plus exacte vérité), pourraient néanmoins nuire à la sincérité des choses et aux intérêts du Saint- Siège , à qui je veux laisser le moyen de réfuter après ma mort les ouvrages erronés qui viendraient à être publiés relativement à ces matières. Les Mémoires sur le Conclave, sur le Concordat de 1801 , sur le mariage et sur le ministère , indiqués plus haut , appartenant d'une façon plus spéciale au Saint-Siège et au gouvernement pontifical , mon héritier fiduciaire aura soin de les présenter au Souverain Pontife régnant ; il suppliera le Saint-Père de faire soigneusement garder ces écrits dans les archives du Vatican . Ils pourront servir au Saint-Siège en plus d'une occasion ; et en particulier si l'on vient à raconter l'histoire des événements qui sont l'objet de ces écrits , ou si l'on avait à réfuter quelque faux récit. Quant aux Mémoires sur les diverses époques de ma vie ,
rextinciion de ma famille ne laissant personne que ees écrits puissent intéresser 9 ils resteront entre les mains de mon héritier fiduciaire et des administrateurs successifs de mon héritage (ils pourraient aussi passer comme les autres aux archives du Vatican , si Ton juge qu'ils vaillent la peine de les conserver). Je désire seulement que si dans la suite des temps l'on vient à travailler , comme il est probable , à la continuation de la vie des Cardinaux, mon héritier fiduciaire ou les administrateurs successifs de mon héritage aient soin de faire connaître ces pages^ afin que rien de contraire à la vérité ne se publie sur ce qui me regarde, désireux que je suis de conserver la bonne renommée, comme les divines Écritures elles-mêmes nous le prescrivent. Quant à la vérité des faits contenus dans mes écrits, il me suffît de dire que : Deus scit quia non mentior.
» Rome, 4" août < 822.
» Signé E. card. Consalvi. »
Les prévisions du cardinal Consalvi devaient bientôt se réaliser. Nous étions au mois de janvier 1 858, et des symptômes de plus d'une sorte annonçaient aux clairvoyants que TÉglise avait encore à traverser des jours mauvais. Les Sociétés secrètes , le roi Victor-Emmanuel et les journaux démagogiques affirmaient entendre et recueillir, ils exploitaient surtout le cri imaginaire de douleur, il grido di dolore, de ritalie, avant de le provoquer eux-mêmes en réa-
lité par leurs exactioas et par lenrs iniquités. Je séjournais alors à Rome , obsédé de pressentiments funestes. Les éminents personnages qui , par grati* tude ou par respect , avaient accepté la garde des manuscrits de Consalvi , daignèrent m'initier au secret de ce dépôt. Ils m'en firent peser les diverses clauses ; et^ d'un consentement unanime , il fut décidé que je resterais chargé de mettre en œuvre tant de matériaux ignorés. Les révélations contenues dans les Mémoires manuscrits du Cardinal devaient projeter une vive luihière sur l'histoire de tîe siècle. J'acceptai donc de grand cœur la tâche qui m'était si cordialement imposée.
I^ lecture et la valeur de ces papiers , la gravité des événements que les hommes éclairés entrevoyaient y tandis que ces futurs événements étaient relégués dans le monde des chimères par les comités occultes qui les fomentaient où les dirigeaient sous main , me firent naître l'idée de placer « l'Église ro- , maine en face de la Révolution » . Cette idée devint le litre et le sujet de l'ouvrage que je méditais. Le 3 février 1859, cet ouvrage fut mis en vente à Paris, Il ne précéda que de très-peu de mois la guerre d'Italie et les conséquences désastreuses pour la paix du monde que les clubs organisés en Piémont et les ennemis de l'Église surent en tirer.
On avait pensé que le temps de publier intégralement les Mémoires du cardinal Consalvi n'était pas venu. Je dus donc me borner à A'en reproduire que
deux OU trois fragments; mais, toute fausse modestie d'écrivain à part, j'avoue, avec autant de gratitude que de bonheur, que le premier succès de l'ouvrage fut dû à ces fragments si neufs et si inespérés. Us portaient avec eux une éblouissante clarté ; ils révélaient des combinaisons, des actes et des circonstances doift l'histoire n'avait encore ni trace ni soupçon. La parole de ce grand homme de bien et d'honneur était si doucement accentuée, si délibérément ménagée et si majestueusement circonspecte, qu'elle provoqua la conviction dans les esprits les plus rebelles.
Aujourd'hui les obstacles qui s'opposaient à la publication de ces ricordi ou souvenirs sont heureu- sèment levés , et je puis répondre autrement que par de stériles promesses à l'attente générale. Le cardinal Consalvi ne la trompera point. Tout ce qu'il a écrit et laissé sur cette terre pour glorifier l'Église et . rendre hommage à la vérité va être mis en lumière et traduit sans aucune altération.
J'ai dit traduit y parce que le texte italien de Consalvi n'a point encore été imprimé, et que la publication française devance la publication de l'original. Cette faveur inusitée , qui n'était pourtant pas sans danger, n'a éveillé aucun soupçon et n'a excité aucune jalousie. Dans le monde religieux, politique et littéraire , elle n'a pas soulevé la plus simple et la plus naturelle des objections. Personne n'a formulé tout haut une question que chacun devait s'adresser tout bas. On. n'a même pas demandé ou cherché les motifs
d'une combinaison sans exemple et qui s'expliquera en son lieu et en son temps. La probité de mon nom a suffi pour garantir l'authenticité de Touvrage. Dans leurs révélations aussi bien que dans leurs appréciations, les Mémoires du cardinal Consalvi ont été acceptés sur ma seule parole. Au milieu d'un siècle pour qui le doute est un besoin , un plaisir de l'intelligence ou un calcul de ^'esprit , Consalvi , initiant l'histoire à des faits complètement ignorés, brisant plus d'un piédestal et luttant avec gloire contre les triomphateurs d'un jour, Consalvi a l'insigne mérite de faire foi, même alors que son style passe dans une langue étrangère, sans oflFrir encore le contrôle du texte original que j'ai entre les mains. La presse de toutes les croyances et de toutes les couleurs s'est à l'unanimité interdit le droit de négation, de discussion ou d'argutie. Elle a cru d'emblée, parce qu'il était impossible de nier l'évidence ou de suspecter une loyauté aussi éclatante. Ce bonheur rejaillit sur moi pour la plus mince des parts; mais en publiant la deuxième édition des Mémoires du Cardinal, je serais trop ingrat si je ne constatais pas ce succès extraordinaire, où la confiance n'attend point la preuve matérielle et se contente de la preuve morale , qui resplendit comme la lumière.
Ignorant si ses Mémoires seraient un jour publiés, le Car(j[inal s'est plutôt occupé du fond que de la forme. Aux circonloc\itions qu'il emploie, aux parenthèses qu'il ouvre afin de mieux expliquer sa pensée
OU d'atténuer la force de ses accusations , on sent que ce travail fut pour lui un devoir de conscience ; car celui-là seul parle avec autorité , dont la vie ne peut être exposée à aucun mépris.
Le Cardinal était, comme le Pape et le Sacré Collège, arraché de Rome, interné dans une petite ville de France, parce qu'il n'avait jamais voulu trahir le prince dont il a été , dont il sera toujours le ministre secrétaire d'État. Dans cet exil qui, comme tous les exils, dut avoir ses tristesses, ses colères et ses désespoirs, Consalvi sait si bien se dominer, il est tellement maître de sa pensée, que jamais un mot de blâme, une parole de regret ou d'amertume ne s'échappe de ses lèvres. En ne cédant jamais aux mauvaises joies de la vengeance , il donne ce spectacle que l'antiquité prétendait être le seul digne de fixer les regards de Dieu : l'homnïe de bien aux prises avec la mauvaise fortune. Cette sérénité sans ostentation , et qui ne court ni après l'éclat ni après l'eflFet, a quelque chose de si rare, qu'au premier moment on ne peut s'en rendre compte. Une pareille placidité n'est plus dans nos mœurs , et Consalvi sort absolument du cadre tracé à tout annaliste.
Les événements et les hommes sont peints par lui sans emphase, d'un trait de plume plein de discrétion ou brillant d'une exquise politesse ; car la violence dans le langage est aussi loin des habitudes de Consalvi que la prétention au style oratoire et à la rhétorique de parade. Il a au suprême degré le bon
sens, que Bossuet appelle le maitre des affaires humaines. Ce n'est point un écrivain ordinaire qui aligne symétriquement ses périodes, qui consulte le goût de ses lecteurs et se met l'esprit à la torture pour flatter leurs passions. L'homme d'Etat a un but plus noble ; le prince de l'Église s'est attribué une mission plus élevée. Consaivi prj)scrit se place en présence de Dieu, afin de parler de son proscripteur en termes plus impartiaux, et il montre Bonaparte infectant chacune de ses qualités du germe d'une passion. Il raconte avec une modération éloquente de dignité , et par cela même plus irrésistible, les angoisses du traité ecclésiastique de 1801 , cette œuvre de réparation et de sacrifice à laquelle on donne le nom de Concordat de granit. Il nous entretient des longs démêlés qui aboutirent à la captivité de Savone et de Fontainebleau. C'est un témoin qui a tout vu, qui a tout su , et qui , peut-être en prévision de la captivité de Sainte-Hélène, n'a pas osé tout dire sur ces événements incroyables pour ceux qui n'en furent pas les contemporains. Mais jamais Bonaparte, avec ses savantes colères, n'aura été mieux expliqué. Il restera l'homme de la spontanéité réfléchie , ainsi que l'appelait le cardinal Consaivi.
Ces pages manuscrites, aux leçons si profondes, ces pages beaucoup moins agitées que les péripéties de cette gigantesque et glorieuse époque , furent à diverses reprises contrôlées par l'écrivain secrétaire d'État, comme l'objet de ses plus chères prédilec-
tiens. Il les annotait, il les corrigeait dans les derniers jours de sa vie , ainsi qu'un testament politique , et souvent, aux passages où il incrimine et où il accuse, on le voit prendre Dieu à témoin que ses Mémoires sont l'expression la plus affaiblie de la justice. Le temps seul dévoile la vérité. Dans un siècle où l'impudeur et la -calomnie ' marchent si audacieusement tôte levée et où des légions d'écrivains mentent €omme les autres hommes respirent , un pareil spectacle a quelque chose de si loyalement instructit, que l'on admire alors même qu'on n'est pas convaincu d'avance.
Dans ses ricordi, dont il a Mi lui-même la division avec un soin tout paternel , division que nous avons scrupuleusement respectée , le Cardinal s'est arrêté à cette année i 81 2 qui vit poindre les victorieuses catastrophes de la grande armée et de l'empereur Napoléon. Le Cardinal s'est refusé la triste joie de pousser plus loin ses récits. Consalvi ne s'est pas senti le facile courage de triompher la plume à la main de cet immortel batailleur, qui donnait le frisson à l'Europe entière ; il l'a laissé au jugement de la Providence. Après avoir suivi Pie VII sur le Calvaire, il lui fut accordé de v.oir son miraculeux retour vers Rome, et de recueillir les bénédictions populaires qui saluaient le Pontife rentrant dans le patrimoine de Saint-Pierre. Sir Hvmphry Davy, le célèbre chimiste anglais , fut témoin de ce retour de Pie VII à Rome, et dans ses Comoloiions of iravel, page 461,
Técrivain protestant ne peut s'empêcher de dire : « Je n'oublierai jamais l'enthousiasme de cette réception. Il est impossible de décrire les acclamations et les transports d'allégresse du peuple qui criait sur tous les points : « Le Saint-Père ! le Saint-Père ! Sa restauration est l'œuvre de Dieu ! »
Cette restauration avait été si bien prévue par le cardinal Consalvi, qu'elle ne le surprit en aucune façon. Les Romains sont habitués aux prodiges ; ils savQnt que Dieu ne les épargne point pour sauver son Église. Le Cardinal , seul et désarmé , avait protesté contre Bonaparte se faisant du trône des rois un marchepied, ou se* lançant dans une discussion théologique comme un taureau fou^oyé dans un magasin de porcelaines. Il avait combattu par la foi du cœur, par la fermeté de l'âme et par la constance des principes. Son courage en face de Napoléon , Premier Consul ou Empereur , fut , comme ses autres qualités, d'un genre spécial et de l'espèce qui convenait le mieux à sa dignité. Il allait à la gloire par le chemin le plus difficile, celui du devoir. Sorti vainqueur de cette lutte immense, il lui répugna de jeter la pierre au chêne qui était tombé * ; puis redevenu ,
< Afin de bien faire apprécier le cruel mouvement de réaction qui s^opérii en 4844 contre l'Empire et Tempereur Napoléon, nous ne croyons pas devoir aller chercher des preuves dans l'arsenal des partis. Noué nous adressons à la famille même du grand homme tombé, et nous laissons la parole à Lucien Bonaparte, son frère. Le 44 avril 4844, Lucien écrit d'Angleterre au pape Pie Vn, retournant à Rome , une lettre conservée dans tes papiers du car-
ainsi que par le passé, ministre secrétaire d*État, il ne songea qu'à cicatriser les plaies d'une usurpation militaire. Pie YII l'entendait bien de cette sorte. Aussi, à peine libre de ses actes , s'empresse-t-il de réintégrer le Cardinal dans ses fonctions de ministre , et c'est en ces termes pleins de confiance et d'affection que le Pontife l'associe de nouveau à ses destinées. Pie VII écrit de sa propre main :
« Ayant dû céder aux impérieuses circonstances dans lesquelles nous nous trouvions , et mû par le seul espoir d'amoindrir les maux qui nous menaçaient, nous avions été obligé de subir la volonté du gouvernement français déchu, qui ne voulait pas souffrir dans la charge de notre secrétaire d'État le cardinal Hercule Consalvi. Rentré maintenant en possession de notre liberté, et nous souvenant de la fidélité, de la dignité et du zèle avec lesquels il nous
dinal Consalvi, et dont il n'est possible de reproduire que ces fragments, a Permettez- moi de féliciter du fotid du cœur Votre Sainteté sur son heureuse et tardive délivrance, pour laquelle nous n'avons cessé de faire des vœux ardents depuis que la persécution nous a éloignés de l'asile dont nous jouissions sous voire protection paternelle. Quoique persécuté injustement par l'empereur Napoléon, le coup du Ciel qui vient de le frapper ne peut pas m'ètre indifférent Voici depuis dix ans le seul moment où je me sens encore son frère. Je lui pardonne, je le plains, et je fais des vœux pour qu'il rentre enfin dans le giron de l'Église et qu'il acquière des droits à l'indulgence du Père des misériccydes et aux prières de son Vicaire..,.. Sur le point de pariir de cette heureuse Angleterre où j'ai eu une captivité longue, mais douce et honorable, je prie Votre I Sainteté de ni'accorder, à ma femme et à mes enfants , ses béné-
dictions, en attendant que nous puissions les recevoir en personne, prosternés à ses pieds. »
|g INTRODUCTION.
prodigua 9 à notre plus grande satisfaction, ses utiles et empressés services, nous croyons qu'il importe non moins à notre justice qu'aux intérêts de l'État de le rétablir dans cette même charge de notre secrétaire d'État y autant pour lui donner un public témoi-gnage de notre estime particulière et de notre amour, que pour mettre de nouveau à profit ses qualités et ses lumières qui nous sont si connues.
>} Donné à Foligno, dUi palais de notre habitation , le i 9 mai 4 84 4, de notre pontificat l'an XV%
» Plus P. P. VIL »
Ce jour-là même, Pie VII, qui, comme Moïse *, « était le plus doux des hommes habitant la terre » , apprenait que la vieille mère , que l'pncle , les frères , les sœurs et les neveux de Napoléon Bonaparte erraient en Europe sans trouver un lieu pour reposer leurs tètes. Le royal prisonnier de la veille ne consentit pas à laisser sans asile les proscrits impériaux. Par un magnifique mouvement de charité chrétienne , il fit savoir à tous les membres de la famille Bonaparte que Rome et les États de l'Église leur étaient ouverts comme un port dans la tourmente. Les douloureux souvenirs de Savone et de Fontainebleau s'effaçaient devant les tribulations des Bonaparte précipités de leurs trônes , let ne renèontrant pas d'autre cœur miséricordieux sur la terre que les cœurs de Pie VII et de Consalvi.
^ Numerorum, cap. xii, v. 3.
Les soins du gouvernement et la tâche toujours facile à un sage ministre de faire aimer le Prince absorbèrent bientôt tous les moments du Cardinal. La confiance que le Pape lui manifestait était si en* tiére, que le Vatican n'avait jamais vu une pareille intimité entre le Souverain et le secrétaire d'État. Cette intimité de père à fils a été si manifeste, que dans ses Mémoires commencés à la prison d'État de Fenestrelle, tandis que Consaivi rédigeait les siens dans Texil de Reims, le cardinal Pacca, ministre pour ainsi dire suppléant et émule du secrétaire d'État perpétuel , a dit avec une noble justice * : « Le soir même , 1 8 février < 81 3 , le cardinal Consaivi arriva à Fontainebleau, et fut sur-le-champ admis à l'audience du Pape, qui l'attendait avec impatience, et avait déjà jeté les yeux sur lui pour entreprendre un nouveau traité avec l'Empereur. Ce cardinal eut toujours toute la confiance de Pie VII, et l'on pourrait dire de lui ce que le Dante a dit de Pierre des Vignes, ministre de l'empereur Frédéric :
lo son colui che tenui ambo le chiavi , Del cuor (di ChiaramoRti) e cfae le volai Serrando e disserrando.
a Je suis celui qui possédait les clefs de son cœur ; je l'ouvrais et le fermais à mon gré. »
Les circonstances paraissent exceptionnelles : Pie VII désire que la vie de son ministre soit ex-
^ Œuvres complètes eu cardinal Pacca, t. I, p. S69.
ceptionBelle à leur image. Consalvi est chargé d'aller, ambassadeur extraordinaire , féliciter le rpi Louis XVIII sur son retour providentiel dans la capitale du royaume très -chrétien. De là il se présente à la cour de Windsor ^ , afin de complimenter le Prince régent d'Angleterre et d'invoquer son appui auprès du Congrès de Vienne, où le Cardinal a mission de se rendre pour exposer et faire valoir la justice des droits et des réclamations du Saint-Siège.
Consalvi n'avait point rougi de sa noble détresse et du pain de l'exil que des mains pieuses s'hono-
1 Le passe-port du cardinal Consalvi se rendant officiellement à Londres, sur cette terre britannique si longtemps fermée sous peine de mort à tout ecclésiastique membre de la sainte Église romaine , est certainement Tune des pièces les plus curieuses contenues dans les portefeuilles du Cardinal. Nous la reproduisons telle qu'elle est libellée en langue française.
No 23.
«Nous, Charles Stuart, chevalier du très-honorable ordre du fiain, et envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire de Sa Majesté Britannique près Sa Majesté Très-Chrétienne le Roi de France et de Navarre, prions et requérons, au nom de Sa Majesté, tous officiers et autorités, tant civiles que militaires, des Princes et Étais amis et alliés de Sa Majesté,' non-seulement de laisser passer Son Éminence Monseigneur le cardinal Consalvi , secrétaire d'État de Sa Sainteté, avec cinq personnes de sa suite, savoir : M. Mazio et M. Evangelisti , un valet de chambre et deux domestiques , allant à Londres avec leurs hardes et bagages, sans donner ni permettre qu'il soit donné empêchement quelconque, mais aussi de lui prêter toute Taide dont il pourrait avoir besoin dans sa route; ce que nous promettons de faire en pareille occasion.
« Donné à Paris, ce six juin 484i.
« Signé Gh. Stuart. »
raient de lui oflFrir*. 11 ne s'enorgueillit point de ce luxe qu'il Iratne à sa suite, et des preuves d'amour, d'estime ou de vénération qui lui sont prodiguées sur son passage. Son âme si fortement trempée sait faire la part des faveurs de la fortune et des chances contraires de la destinée. Portant plus haut et plus loin ses regards, il ne s'arrête point aux puériles satisfactions de la vanité, et n'a pas plus connu les petitesses de l'amour-propre que les manèges de l'intrigue. Né pour les grandes choses, il plane dans des sphères plus sereines, et sans souvenir des malheurs personnels de la veille, sans inquiétude du lendemain, il se plonge dans ses travaux diplomatiques comme si la vie ne lui était accordée que pour la consumer au service de l'Église. Son esprit ressemblait à ces terres du nouveau monde qui n'ont besoin que de quelques grains de semence pour révéler leur inépuisable fécondité.
Ce fut dans ces longues et fructueuses pérégrinations, qu'aucun secrétaire d'État pontifical n'avait jamais entreprises, que le Cardinal, au frottement des hommes et des idées, acquit cette expérience des choses et cette connaissance du cœur humain
^ Sous le titre de Caisse pour les Confesseurs de la Foi, un grand nombre de dames françaises s'étaient associées , et, sous l'inspiration du duc Matthieu de Montmorency , elles avaient fondé une espèce de denier de Saint-Pierre. Par une ingénieuse charité qui ne se trouva jamais en défaut, cette association eut sans cesse des secours à répandre sur les prisonniers et les exilés romains souffrant pour la justice.
qui l'ont rendu si célèbre. Jusqu'alors il n'a vu le BKmde qu'à travers la poussière de Rome ; il ne sait des rois et des nations que ce que l'on peut en apprendre du Quirinal au Vatican . Cela ne suffisait pas à son besoin d'étudier et de comparer.
A une époque où les principes semblaient devoir être remis en honneur, et où les peuples , fatigués de révolutions , ne demandaient aux souverains qu'une paix universelle et un bonheur sî cruellement acheté, Gonsaîvi comprit que la voix du Saint-Siège devait pénétrer au milieu de ce sénat de têtes couronnées. La perturbation éclatait plutôt dans les idées que dans les actes. L'on recrépissait la vieille Europe avec une chaux moderne et un ciment ancien. On la partageait , on la morcelait , on la divisait , on la subdivisait , sans trop consulter les goûts des peuples et les nécessités du temps. On livrait aux uns, sans motifs valables, les provinces que Ton arrachait aux autres sans raisons légitimes. Dans une note particulière dont le Cardinal a conservé la minute, nous lisons les rapides et justes jugements qu'il porte sur cet ensemble de transactions souveraines et diplomatiques.
« J'ai passé hier, écrit-il dans ces fragments datés de décembre 1814 et de janvier 1815, une trèsnotable partie de la journée entre le prince de Hardenberg, le comte de Nesselrode et lord Castlereagh. Je suis sorti tout attristé de ce long entretien, où furent énumérées et discutées toutes les questions à
rordre du jour. Les intentions des rois et de leurs ministres sont évidemment très-louables , à quelques rares exceptions près ; encore faudrait-il savoir si les moins louables ne trouveraient pas une excuse ou une explication dans des causes dont il ne nous est pas permis d'apprécier la valeur. Avec leur manière d'être et de penser si différente et leur grande intelligence politique, le prince de Hardenberg et lord Castlereagh ne croient pas, dans Fintimité de la conversation, à l'éternelle durée de ce qui se règle ici. Ils en sont au plus profond regret, et j'ai recueilli de leurs bouches des aveux pleins de sinistres prévisions. On espère dominer la Révolution en la comprimant ou en la forçant au silence; et la Révolution déborde même au milieu du Congrès par toutes les fissures que des mains trop intéressées ou trop complaisantes lui ouvrent à plaisir. Faire à chaque quart de siècle changer les peuples de maîtres, de lois, de mœurs et d'usages, n'a jamais été d'une habile et prévoyante politique. Les lois sont un frein auquel la bouche des hommes doit peu à peu s'accoutumer. Il faut que le joug d'une heureuse obéissance se transmette de génération en génération dans les familles comme un souvenir de protection paternelle plutôt que comme un témoignage de servitude. La Révolution française (et c'est par là que ses idées et ses tendances agiront toujours efficacement sur les masses), la Révolution française a pour principal mobile de présenter les rois comme des tyrans, et de faire
prendre en horreur les saintes et vénérables traditions du passé. Sa mission est de tout briser à coups de hache et de tout innover à coups de canon. C'est une nouvelle forme de despotisme qui s'inaugure au nom de la liberté ; cette nouvelle forme sera la plus désastreuse aux nations ainsi qu'aux souverains, car elle porte dans ses flancs des calamités sans nombre et des misères d'aveuglement et d'orgueil, dont à la réflexion je reste tout désespéré. Nous étaypns ici peu à peu, à force de bras et d'argent, une vieille masure qui s'écroule sous nos yeux, et nous ne songeons pas à rebâtir solidement, ce qui serait peut-être moins dispendieux et à coup sûr plus durable.
» J'ai développé cette pensée à mes nobles interlocuteurs. Tous trois étaient parfaitement de taille à la saisir et à la comprendre ; mais les diflicultés des temps, et ce que l'on srppelle si ingénument les aspirations de l'esprit moderne, servent de contre-poids fatal à tous ces retours vers un ordre de choses plus stable et plus sincèrement approprié aux véritables besoins des nations. Nous sommes réunis ici pour régulariser leurs destinées, et pour les faire vivre en bonne intelligence sous le sceptre de leurs monarques légitimes; mais, par un bizarre effet des contradictions-humaines, nous ne parvenons même pas à nous entendre entre nous et en petit comité. Nous ressemblons aux architectes de la tour de Babel ; nous arrivons à la 'confusion des langues en posant les pre-
miers fondements de l'édifice. Le prince de Hardenberg, dont les vues sont heureusement beaucoup plus pénétrantes et plus sûres que l'ouïe, partage toutes mes appréhensions. Il s'eflFraye comme moi de l'avenir ; comme moi il voudrait opposer une digue au torrent des mauvaises doctrines et des vœux impies qu'une trompeuse sécurité après de si longues tourmentes ne manquera pas de faire éclater. Mais il se trouve oiôme parmi les personnages les plus autorisés de cette assemblée de princes des intelligences superficielles ou hardies qui ne doutent de rien et patronent les nouveautés comme des merveilles, ou tout au moins comme de curieux essais. On ne songe pas à guérir radicalement le mal ; on se propose de le cautériser un petit peu, afin de laisser à la gangrène le soin de produire ses effets mortels.
» Dans les fréquentes audiences que le roi Louis XVIII aux Tuileries et le Prince régent à Londres ou à Windsor ont eu la bonté de m'accorder (audiences qu'ils daignaient appeler intimes et presque de famille, ce qui était à l'honneur et aux droits du Sacré Collège) , j'ai essayé de porter à leur connaissance les pénibles réflexions et les pressentiments douloureux que faisaient naître en mon âme tant de mesures véritablement inouïes. J'ai osé dire que la liberté de la presse, telle qu'elle est établie en France par la Charte royale , est l'arme la plus dangereuse qui ait jamais été mise entre les mains des adversaires de la religion et de la monarchie. La
liberté de la presse n'est point un mal passager et Ihnité, il sera permanent et se développera, pour ainsi dire , à chaque crise publique ou à chaque commotion sociale. Les périls qu'elle propage .sont palpables et incalculables ; ses avantages ou ses bienfaits seront nuls ou neutralisés par de criminelles influences. Le roi Louis XVFH a, selon moi, le trèsgrand tort de regarder comme nécessaire et sage cette pondération de pouvoirs. Il croit à son^uvre ; il s'y est attaché par une tendresse de père ; mais le Prince régent, qui a depuis longtemps expérimenté ce despotisme de la pensée exercé par des inconnus, ou par des gens malheureusement trop connus, se rapprocherait beaucoup plus vite de mes appréhensions que des théories libérales du Bourbon. Le Prince régent m'a fait l'historique et le tableau de la presse dans son pays ; il m'en a très-bien déduit les avantages et les inconvénients pour ce royaume tout exceptionnel, mais il s'eflFraye pour le continent de ce danger nouveau qu'on offre aux peuples mêmes qui ne pensent pas à le réclamer.
)) C'est cependant, à n'en pas douter, avec cette puissance occulte mise en jeu à chaque heure et parlant en même temps aux diverses passions, qu'il faudra compter un jour. L'Europe vient d'éprouver de longues années de discorde et de guerre; mais au milieu de toutes les calamités endurées, elle n'a jamais été menacée d'une plus étonnante perturbation. L*anonymat sera bientôt le régulateur de la con-
science publique , et il faudra courber le front sous la plume ou sous le fouet de maîtres innomés , auxquels la veille nous aurons fait l'aumône. Les uns voient le péril et ils le défient en souriant, les autres l'acceptent comme essai ; personne ne veut comprendre que c'est inoculer aux populations une fièvre sans terme et sans repos. On s^appliqne à tracer les frontières de tel ou tel État; on le garantit contre les empiétements d'un voisin; l'Europe lui assure sa sécurité intérieure et sa prépondérance extérieure ; puis , par un non-sens dont elle n'ose pas calculer la portée, elle voue d'avance tous les peuples à des révolutions sans fin et à des erreurs qui engendreront des crimes inévitables et des passions sans cesse renaissantes que rien ne pourra assouvir. La lutte entre le bon et le mauvais principe ne sera jamais à armes égales. Le talent, le génie lui-même, ne pourront triompher dans ces combats quotidiens où des plumes vénales et pleines de fiel prendront à partie les gens de bien, dénatureront les actes et les caractères, et s'offriront chaque matin comme les seuls défenseurs des peuples et de la liberté. Ces maux que je prévois et qui ne tarderont pas à fondre sur l'Europe, en la désorganisant de la base au sommet , deviennent l'une de mes plus constantes préoccupations ; car ce sera de toute évidence au siège de Kerre , comme au fondement de toute vérité et de toute stabilité, que les journaux , une fois maîtres du terrain , adresseront leurs coups les plus terribles. Nous désarmons la cita-
délie et nous livrons la place à Fennemi. Un jour il y entrera avec armes et bagages. »
Le cardinal Gonsalvi sonnait le tocsin , mais il indiquait où était l'incendie. Cependant il voyait trop juste pour être écouté. Ce document, perdu dans ses portefeuilles et dont il est bon de recueillir quelques fragments pour révéler sa prescience, n'est pas le seul que nous aurions à divulguer en témoignage de sa haute sagacité. Consalvi, d'accord en cela avec l'expérience , disait que plus l'herbe est épaisse et moins on aura de peine à la faucher. N'ayant pas ' plus d'ostentation dans le cœur que dans l'esprit ^ il joignait à de rares connaissances diplomatiques une si charmante courtoisie, et un tact si admirable pour se faire bienvenir de tous , et pour accueillir chacun avec la mesure d'égards qui lui étaient dus , que jamais homme peut-être ne porta dans ses relations publiques ou privées une plus infatigable aménité. Consalvi furl'amour et l'orgueil des Romains. C'était une force morale avec laquelle il fallait compter en Europe. Dans la capitale du monde chrétien, ce fut une puissance toujours active et toujours radieuse, qui aimait à descendre de son piédestal pour encourager les arts et les artistes de tout genre, pour adoucir les misères, sécher les larmes, applaudir au mérite , récompenser les services et faire aux souve- , rains voyageurs les honneurs de cette ville dont il s'enorgueillissait comme d'une mère à jamais vénérable. Après ses courses triomphales de Paris, de
Londres et de Vienne, on pouvait lui appliquer en toute vérité ces beaux vers de Claudien '.
Quem populi plausu , procerum quem voce petebas Âdapice, Roma, virum. Jam tempora desine longœ Dinumerare viœ^ visoque assurgere semper Palvare, non dubiis Ultra torquebere votîs, Totus adest oculis , aderat qui mentibus olim Spe major, fama melior,
« 0 Rome, contemple cet homme, que réclamaient les applaudissements du peuple, qu'implorait la voix des grands. Ne calcule plus les longs jours de son absence. Au premier nuage de poussière qu'on voyait s'élever à l'horizon, tu accourais. Les tourments de ton anxieuse attente ont cessé. Celui qui vivait dans ta pensée, le voilà tout entier sous tes yeux, plus grand que ne le rêvaient tes espérances, meilleur que ne le faisait sa renommée. »
Dans cette cité , éternelle à tant de titres , où , depuis la fameuse apostrophe de Jugurtha : a Ville vénale, si tu trouvais un marchand assez riche pour t'acheter » , l'or est devenu dieu comme la fièvre est une déesse citoyenne de Rome, les exemples de désintéressement sont aussi rares que peu contagieux. Du plus haut au plus bas de l'échelle sociale, tout le monde s'ingénie pour recevoir, et le mot regalo sera longtemps encore le plus agréable aux oreilles et au cœur des Romains , qui aiment à se priver du nécessaire afin de se prodiguer le superflu
1 Cl. Glaudianus, init. lib. III, De laudibus SHHconis,
à jour dit. // regaloj c'est le fond de leur langue, la cause efficiente de ce sourire onctueusement perfide stéréotypé sur leurs lèvres et qui ressemble à une blessure. Le besoin d'amasser et de thésauriser s'invétère si bien dans leurs âmes qu'ils finissent par le porter au compte de ceux qu'ils redoutent et qu'ils veulent perdre par la calomnie. Quand ils ne savent plus quelle accusation faire peser sur votre tête , ils vous improvisent homme d'argent.
Alors le vice , que leur conscience , assez élastique du reste, ne craint pas de transformer pour eux en vertu personnelle, devient contre vous une charge ridiculement terrible. Le Romain qui fait métier de monter au Capitole en mendiant vous jette aux Gémonies en vous soupçonnant d'aimer la moneta et de pouvoir un jour ou l'autre marcher sur ses brisées. Il y a du venin de vipère dans ces cœurs-là.
Consalvi ne procédait pas ainsi, et, à la grande stupéfaction des Italiens, il en fournit plus d'une fois des preuves. Il savait que la main qui donne est audessus de la main qui reçoit} il voulut, même à Rome , populariser le désintéressement. En conséquence, on le vit, à diverses époques, annuler spontanément les dons ou les legs que des indifférents ou des amis, tels que le duc Braschi ou le comte Philippe Ronconi , lui laissaient dans leurs testaments comme un hommage ou un tribut de reconnaissance. Cet Hippocrate sous la pourpre, qui refusait avec de si gracieuses manières les tabatières d^r des
uns et les splendides bibliothèques des autres , ne consentit pas à se désister de sa règle de conduite même en faveur du dernier Stuart , le protecteur de sa jeunesse et Tami de son âge mûr. Le cardinal duc d'York, qui s'appelait légitimement Henri IX, roi de la Grande-Bretagne, lui avait légué six mille écus romains en l'instituant son exécuteur fiduciaire.
C'était en 1808. Le cardinal Gonsalvi avait été forcé par l'empereur Napoléon de se retirer de la secrétairerie d'Etat. Il se trouvait en butte à toutes les colères de Bonaparte ; il se savait menacé dans sa liberté et dans son modeste patrimoine, et une somme de plus de trente mille francs devait lui être fort utile à la veille des jours mauvais auxquels l'Église allait encore se voir exposée. Une lettre du cardinal Gonsalvi à Monseigneur Ange Cesarini, évêque de Milevi et héritier fiduciaire du dernier Stuart , sera la plus éloquente interprète de ses pensées.
Rome, 9 juin 1808.
« Très-cher Monseigneur ,
» En réponse à votre lettre du 8 courant , je me coo^plais, sans aucune difficulté, à vous satisfaire en ce que vous désirez de moi.
» Il est très-vrai qu'en l'année 1790, par ordre de S. A. R. Son Éminence le cardinal duc d'York , vous m'avez fait connaître que S. A., dans un codicille privé, usant d'un privilège qu'elle possédait, avait nommé pour ses héritiers fiduciaires votre perscwine
et la mienne 9 et que dans une autre feuille S. Â. avait laissé un legs dé six cents écus annuels en votre faveur , pendant toute votre vie, avec la faculté de disposer du capital à la mort, et un legs en ma faveur de six mille écus une fois donnés. A la communication que vous m'aviez faite, je répondis en vous priant de remercier S. A. R. de l'honneur qu'elle me faisait, et de lui dire que j'acceptais le titre d'héritier fiduciaire de concert avec vous, mais non le legs de six mille écus. Je ne voulais pas que l'on diminuât à cause de moi l'héritage à l'aide duquel S. A. R. pouvait subvenir aux services des personnes qui appartenaient à sa maison à quelque titre que ce fût. Vous m'écrivîtes alors que S. A. R. n'avait nullement voulu accepter ma renonciation de son legs, et comme je désirais très-vivement réussir dans mon projet, je pris le parti d'écrire direclement à S. A., à qui j'adressai une longue lettre raisonnée. Je cherchai à lui persuader de condescendre à ma demande sans en être offensée , puisque mon intention n'était point de la blesser par un refus. Mes prières demeurèrent vaines, et je n'obtins qu'une décision négative. Il me fallut donc obéir, et j'allai tout exprès à Frascati remercier S. A. R. C'est en cette occasion que S. A. me fit voiries deux feuillets, l'un contenant les deux legs pour vous et [)Our moi, et l'autre par lequel nous étions institués ses hrritiers fiduciaires, et le Cardinal me confia la charge principale de ce traité, c'est-à-diie l'institution des
héritiers, en me disant que quant au reste , il aurait fait connattre ses dispositions et sa volonté , à vous qui vous trouviez toujours à ses côtés , et que je les apprendrais de vous au temps voulu. De cette façon , à la réserve de sa volonté sur ses héritiers et des deux legs dont je viens de parler , ses autres dispositions me furent complètement inconnues.
» Tout cela arriva en 1 790. Bien des années après, se succédèrent la révolution à Rome , le départ du Pape, des Cardinaux , de S. A. elle-même, de vous et de moi. Quand Rome^fut rétablie sous le régime pontifical, et que je fus élevé en 1800, quoique sans mérite de ma part , à la dignité cardinalice et à la charge de secrétaire d'État, j'allai vous voir quelque temps après, et je vous priai d'exposer à S. Â. R. en mon nom, que me trouvant alors secré* taire d'État, il pourrait peut-être arriver des incidents par rapport à son héritage qui mettraient en conflit les deux titres d'héritier fiduciaire et de secrétaire d'État que je réunissais en moi ; que ma délicatesse en serait embarrassée , et que je priais S. A. de changer ses dispositions en nommant votre personne son seul héritier fiduciaire ; que cela conviendrait d'autant plus, qu'étant déjà revêtu de la dignité épiscopale, vous pourriez porter avec plus de décorum qu'en 1790 le titre d'héritier fiduciaire d'un aussi illustre personnage. Je renouvelai de même, en cette occasion, mon instance pour que S. A. acceptât ma renonciation au legs de six mille
écus. Je faisais remarquer que les pertes éprouvées par S. A. au temps de la Révolution , augmentaient le poids des motifs qui m'avaient poussé à offrir ma renonciation dès 1790.
» Je reçus ensuite de vous la nouvelle que S. A. R. avait signé, le 15 juillet 1802, ùna nouvelle disposition testamentaire, par laquelle, au lieu de deux héritiers fiduciaires, elle vous désignait comme le seul qui dût remplir cette fonction. Quand j'appris par vous que S. A. R. se rendait à ma prière, je crus qu'on y comprenait l'adhésion de S. A. à mon autre demande de ne pas accepter le legs de six mille écus, et votre silence à ce sujet me confirma dans cette opinion. Mais aujourd'hui que j'apprends le contraire par votre lettre, et que je vois que S. A. a persisté à ne vouloir pas accepter ma renonciation à son legs, et qu'elle vous a ordonné de me le faire tenir de la manière que vous me le dites dans votre lettre , je déclare avant tout que je suis pénétré d'une reconnaissance toujours plus respectueuse pour la bonté et l'afiFeclion que S. A. m'a témoignées si constamment, même en ceci. Mais, a]^rès cette protestation , je veux vous faire savoir que la même raison qui , à deux reprises différentes , me fit abandonner ce legs, raison, je le répète, qui consiste è ne vouloir pas qu'on diminue pour moi l'héritage et qu'à cause de cela on ne puisse accomplir dans toute leur plénitude les dispositions que S. A. a pu avoir en vue principalement en faveur d'autrui.
cette même raison, dis-je, me pousse à renoncer encore cette troisième fois , tout en étant très-obligé à S. A. de cette générosité et de cette constante affection. C'est pourquoi je désire que vous preniez cette lettre que je vous écris de ma main pour une renonciation expresse , en faveur de rhéritace , à ce legs de six mille écus que m'a laissé S. A.
)) Je puis affirmer , d'après la demande que vous m'adressez par votre lettre du 8 courant , que ceci et tout ceci est un fait propre et la pure vérité , et profitant de cette occasion pour vous renouveler mon estime et mon attachement affectueux, je me dis comme toujours et de tout cœur,
)) Votre véritable serviteur et ami,
)) E. Gard. Consalvi. »
Dans la rédaction de ses Mémoires^ qu'il n'a point songé d'une manière sérieuse à pousser au delà de 1812 par un sentiment de modestie très-explicable pour ceux qui , comme moi , ont pu pénétrer le secret de cette belle vie , le Cardinal nous initie à ses débuts dans la carrière ecclésiastique et aux usages de la cour romaine, que personne ne pouvait peindre comme lui. Il parle de tout et sur tout avec une franchise qui n'exclut pas la finesse. Nous voyons tour à tour l'écolier, le jeune homme, le prélat, l'auditeur de Rote, le proscrit des républiques française et romaine, le courtisan du vieux pape Pie VI prisonnier, le secrétaire du Conclave, le cardinal, le négo-
dateur du Concordat avec Napoléon Bonaparte, le ministre de Pie VII et l'exilé de l'empereur; mais, après. 1815, commence pour le plénipotentiaire romain du congrès de Vienne une de ces existences qui sont tout un enchantement. Il se présenta dans cette assemblée de monarques, où les peuples étaient bien plus disputés que les principes, sans autre recommandation que le bon droit. Seulenient le Prince régent d'Angleterre a désiré se mettre à la disposition du Cardinal, dont, par des entretiens intimes , il sut se créer un ami ; et le Prince donne ordre aux plénipotentiaires de la Grande-Bretagne « de soutenir et de favoriser toutes les demandes que présentera le Cardinal au congrès de Vienne, parce que toutes ces demandes seront justes » .
Mettant de côté les vieilles haines et les préventions anglicanes contre le Papisme, William Pitt, le grand ministre du Royaume-Uni, s'était dès 1794 ouvertement prononcé en faveur du Pontificat temporel. Il ne parlait de rien moins que de placer Pie VI à la tête d'une croisade européenne * . Fidèle à cette politique conservatrice, dont mieux que personne il était à même d'apprécier les avantages moraux, le Prince régent, qui fut le roi George IV, saisissait toutes les occasions de la faire prévaloir. En 1847, et même encore plus tard, cette même politique est la règle de conduite adoptée par le
^ L Eglise romaine en face de la Révolution , par J. Grétineau-Joly , 1. 1, p. 464 et suivantes. (Pion, éditeur.)
cabinet de Saint - James ; et lord Palmerslon, le 11 septembre 1847, s'en rend Tinlerprète en ces termes. Il mande officiellement à lord Ponsonby : « L'intégrité des États romains doit être considérée comme l'élément essentiel de l'indépendance politique de la Péninsule. »
Gonsalvi avait séduit le Prince régent. Par le charme de sa personne et la franchise de ses démarches, il avait mis dans les intérêts du Saint-Siège le royal successeur de Henri YIII et de la reine Elisabeth. Il va maintenant captiver l'empereur Alexandre de Russie et le roi Frédéric-Guillaume de Prusse. Le Schisme grec et le Culte luthérien se coalisent avec l'Anglicanisme pour faire restituer à la Papauté les trois légations de Ravenne, de Bologne et de Ferrare, les Marches ainsi que Bénévent et Ponte-Corvo, dont l'Église fut dépouillée par la guerre ou par l'usurpation.
Le Cardinal , — et c'est là le triomphe de sa perspicacité, — n'a point cherché à intéresser les puissances catholiques à cette restitution, dont un petit nombre d'entre elles ne calculaient les résultats qu'avec jalousie ou défiance. Son œil observateur a promptement saisi que les princes faisant profession de foi romaine n'oseraient jamais soulever la moindre difficulté, alors qu'ils verraient les trois grandes cours détachées de l'unité catholique se réunir dans un vœu commun et proclamer à haute voix la nécessité du domaine temporel et de son extension naturelle.
Avec des ménagements qui ne coûtèrent rien a sa dignité de ministre du Pape et à sa loyauté per* sonnelle, le Cardinal , insinuant comme un parfum , entama et conduisit à biea une négociation aussi épineuse. Capo distria, Nesselrode, Hardenberg, Wellington et Castlereagh s'honorèrent d'être ses confidents et ses heureux complices. Lorsqu'il eut gagné à la cause du Siège apostolique cette trinité de dissidents royaux, tout étonnés de se trouver unis pour protéger l'Église, Consalvi leur passa parole. Ce furent eux qui, dans les conférences préparatoires, se firent les interprètes et les avocats de la Chaire de Pierre. Quoique séparés d'elle ^ ils semblaient dire avec les premiers Chrétiens parlant de l'Église : « Tout ce qu'elle demande, c'est dç ne pas être condamnée sans avoir été entendue. » Unum gestit ne ignorata damnetur.
Ce succès, tenant du prodige, avait singulièrement grandi le Cardinal dans l'affectueuse estime du pape Pie VU et dans l'expansive reconnaissance des Romains. Consalvi était l'homme de la situation. L'Italie entière le saluait comme le digne héritier de tous ces immortels génies de la politique, moitié cygnes et moitié renards, qui surent faire plus de conquêtes avec la parole que les batailleurs . avec l'épée. Les Légations et les Marches, épuisées d'hommes et d'argent, proclamaient à une véritable unanimité, mais sans scrutin imposé ^ sans votas oi^nisés par la terreur ou dirigés par l'escamotage,
qu'il leur était aussi agréable que fructueux de rentrer sous le sceptre du Vicaire de Jésus-Christ. Le Vicaire, sachant avec TertuUîen que « la crainte engendre ]a haine », ne chercha jamais à être craint dans son royaume. La conscription (la leva) y cet impôt du sang le plus odieux à un peuple agriculteur ou pasteur , n'arrachera phis les enfants du sein des mères éplorées. Les Papes connaissent de longue date la répulsion de leurs sujets pour le service militaire, et le Saint-Siège l'a toujours respectée, afin d'honorer la liberté humaine et de ne pas nuire à la multiplication des familles.
Dans une allégresse universelle, toutes ces provinces, si admirablement industrieuses et fertiles, bénissaient le nom du cardinal Gonsalvi qui les rendait à elles-mêmes, c'est-à-dire au Pape, leur suzerain. La Révolution n'avait pas encore disséminé les Sociétés secrètes sur cette terre si cruellement agitée. La Révolution ne lui avait pas enseigné l'art de raisonner ses désobéissances, de conspirer dans l'ombre , de corrompre le poignard à la main , et de se laisser imposer pour arbitres suprêmes de ses droits quelques nobles perdus de dettes ou de réputation, et un troupeau de mauvais prêtres, d'avocats, de professeurs", de banquiers, de médecins ou d'artistes déclassés , mettant leur ambition au service du rêve de l'unité italienne et du vol parlementairement et militairement organisé.
En 1815, quand les Légations et les Marches
recouvrèrent leur indépendance, ]a Révolution ne s'était pas faufilée dans un petit nombre de cloitres et dans les familles. Elle n'avait point acquis droit de cité parmi les Italiens, et il n'était pas besoin d'un vigoureux effort pour l'arrêter à son début dans la perversion. Ces années dont parle Tacite, et déjà souillées de tant de crimes, n'étaient même pas prévues. Consaivi se mit à la peine pour satisfaire tous les vœux légitimes; mais déjà l'impulsion donnée par les Sociétés secrètes et par la haute Vente avait répandu sur certaines villes du territoire pontifical ces sourds mécontentements partiels qui furent exploités avec une infernale persévérance. Dès 1820, les chefs de la Vente suprême, les Carbonari du dernier degré formaient dans leurs conventicules le songe alors jugé impossible d'une séparation avec le reste de l'État. Ce rêve fut entretenu par de cauteleuses ambitions et peut-être aussi par des fautes inhérentes à tout gouvernement humain. Le soleil de Rome a pu quelquefois se couvrir de nuages, mais il ne fallait pas l'accuser de n'être qu'un nuage.
Ces fautes, que la rumeur publique et le journalisme antichrétien gj'ossirent jusqu'à en faire des crimes irrémissibles, étaient bien légères en comparaison de ce qui se verra au temps des annexions, lorsque l'argent sera compté pour tout et l'honneur pour rien. La Révolution se créa de ces peccadilles administratives une arme à double tranchant. L'insurrection, en esprit ou en réalité, devint l'état nor-
mal de quelques conspirateurs émérites se faisant d'une prétendue régénération des peuples un drapeau toujours déployé, et d'un pardon obtenu d'avance de la bonté trop paternelle des Souverains Pontifes * un bouclier dont ils couvraient leurs futurs attentats. Les Sociétés secrètes établirent dans les Légations une entreprise générale de révoltes; elles y tinrent magasin de mécontentements. Ainsi que des mineurs marchant à la sape , les Carbonari imposèrent le travail de l'insurrection comme une industrie. Us firent de leurs Ajax de carrefour, toujours lions dans la paix, toujours cerfs durant la bataille, autant de héros invincibles que , comme Sercognani , le général des iclubs, on pouvait désarmer à beaux deniers comptants. Les Italiens étaient déjà des enfants qui ont de la barbe et qui deviennent plus méchants à mesure qu'on leur fait plus de bien.
Gonsaivi était mort, mais l'homme de sa droite, le cardinal Bernetti , élevé à son école et fortifié par ses exemples, lui avait succédé au ministère d'État, sous les règnes de Léon XII et de Grégoire XVI.
^ Au retour du pape Pie VII, quand il eut accordé de plein cœur pardon et oubli pour les trahisons et les lâchetés passées , les plus coupab!es, qui se repentaient fort peu et qui ne demandaient pas mieux que de recommencer, vinrent solliciter tous les. emplois et accaparer toutes les faveurs. Ceux qui avaient conjuré la ruine du trône pontifical furent les premiers à montrer une avidité si déplacée. Comme principal motif de leur ambition , ils disaient à Consalvi que le Pape avait pardonné. « Excusez, messieurs, leur répondit un jour très spirituellement le Cardinal , le Saint-Père a pardonné pour ne pas punir, mais non pour récompenser. »
Dans un rapport secret adressé le 1 6 mars 1 834 à ce Pontife, à peine assis sur la Chaire de Saint-Pierre , Bernetti ne craint pas de remonter aux sources du mal et d'indiquer le remède. Ce rapport, qui précède de deux mois le fameux mémorandum des puissances, rédigé et signé à Rome le SI mai 1831 , ne dissimule point et surtout n'altère point la vérité. C'est à ce titre que nous le publions comme une réponse péremptoire aux diplomates et aux écrivains qui s'en vont, à la suite les uns des autres, répétant à tous les échos de la publicité , que le gouvernement pontifical, rétrograde par système, s'est immobilisé dans son incurie, et qu'il n'a jamais cherché à conjurer des calamités dont il fut toujours la victime. Le cardinal Bernetti traite ainsi la question.
« Très-saint Père ,
» L'état actuel des Légations me parait tel , que si l'on n'y apporte pas au plus tôt un remède prompt et efficace, je ne craindrais pas d'affirmer que d'un triste présent on passera sans aucun doute à un plus funeste avenir.
» M. le cardinal Opizzoni, en sa qualité de légat à latere pour ces provinces, y a opéré tout ce que lui ont permis des circonstances très-difficiles ; mais la multiplicité de ces dernières est maintenant si compliquée, si épineuse, si remplie de difficultés tant physiques que morales, que ce serait se faire illusion , si on prétendait qu'on a obtenu tout le bien
nécessaire et désirable pour réparer les maux passés.
» Cette centralisation accordée aux. quatre provinces dans la ville de Bologne , cette unité d'adml* nistration qu'on y a établie^ furent sans aucun doute conseillées par le désir du bien ; mais , si je ne me trompe pas ^ Sainteté, elles ne servent qu'à consdider le mal présent , et peut-être nous en préparentelles un plus terrible pour l'avenir, •
» La révolution éclata à Bologne : les provinces adhérèrent à Bologne; Bologne fut reconnue pour capitale; Bologne devint le mot d'ordre pour les rebelles. Or cette même Bologne est la clef et le centre des Légations. Par conséquent, loin de diminuer d'influence sous ce rapport, elle en a acquis une qu'elle ne possédait pas : la légitimité.
)) Ce nouveau titre, d'une grande importance en lui-même, devient fatal là où une foule de passions illégitimes sont encore en ébuUition. C'est lui qui les ranime toutes, qui les excite, qui les rend actives , efficaces, exigeantes. Ainsi la tranquillité , la paix, le bon ordre , l'économie , et tout ce qui fait partie des fins principales de chaque gouvernement, sont des biens confondus dans la sphère de ces désirs qu'il est presque impossible de voir s'accomplir.
» Je crois donc que les Légations ne peuvent pas plus longtemps former un gouvernement u^ique. Une masse si compacte , qui conserve en elle-même tous les éléments d'une coupable fermentation^ empêchera toujours que cette partie de vos États puisfie
s'accorder avec le reste. Il faut la décomposer, et rétablir les quatre provinces comme auparavant. Ainsi chacune d'elles sera surveillée par sa police , ce qui produira de bons effets. On rétablira dans chacune d'elles une administration publique , qui fera centre au trésor général ; l'administration des douanes pourra être dissoute, elle aussi, et répartie en quatre dépendances de Rome. Elles agiront ainsi comme à l'envi pour cicatriser toutes les plaies que les vicissitudes passées firent aux communes respectives ^ et tous leurs habitants reconnaîtront nécessairement que le centre du gouvernement n'est plus à Bologne, mais à Rome. Ensuite ces populations ne sont ni ne doivent plus être séparées des autres sujets, mais elles feront partie comme ceux-ci de ce qui appartient au Saint-Siège.
» Cette séparation n'est pas difficile à opérer. Elle pourrait cependant le devenir si on retardait plus longtemps , vu que Bologne ne manquerait pas d'y opposer des obstacles. Il est donc nécessaire de la hâter le plus tôt possible , et de profiter ainsi de la présence des troupes autrichiennes pour en garantir les effets. Si ces troupes venaient à partir, et s'il ne nous était pas donné de les remplacer par une autre armée également sûre , ou que nous fussions dans la nécessité de confier la tranquillité publique à des gardes nationales ou provinciales , il y aurait aussi à craindre qu'avant d'arriver au but on ne dût avoir à vaincre des empêchements de plus d'une sorte.
» La difficulté, Très -saint Père, consiste tout entière dans la répartition à chaque province d*un représentant : c'est sur cela principalement que je supplie Votre Sainteté de vouloir porter son attention spéciale. En réfléchissant sur ce point, je me suis demandé impartialement: est-il nécessaire, est-il ^utile de faire présider les Légations par des cardinaux ou des prélats? Tout bien examiné , j'ai conclu que pour le moment il est utile et même nécessaire de ne pas les y envoyer. En voici les raisons :
» 1 ° Il est prouvé que dans les provinces dont nous parlons on n'aime pas en général le gouvernement ecclésiastique; de là il résulte qu'un représentant clérical n'a pas pour lui cette faveur qui natt d'une heureuse prévention. Cette manière de penser proviendra des temps actuels ; ce sera un effet de cette longue interruption entre le régime de 1796 et celui de 1 81 4 ; ce sera le produit aussi de toute autre cause : mais cô qui est démontré, c'est que cela existe, et qu'il n'est pas possible de le dissimuler. Pourra-t-on maintenant se flatter qu'une telle idée se modifie après une aussi terrible épreuve que celle d'où nous sortons, et tandis qu'on proclame en Europe de telles maximes et de pareils principes, et que dans beaucoup de pays surgissent des révolutions qui prêchent la fraternité? Quant à moi, je crois que ce serait étrangement s'abuser.
» 2"" Et quand un tel changement ne serait pas à espérer dans les inclinations de ces peuples, devrons-
nous penser à l'obtenir par tout ce que vos délégués pourront faire? J'en doute fort, parce que, après les dernièrçs vicissitudes, il sera bien malaisé de n'avoir pas à prendre des mesures pénibles. Par exemple, Téloignement des employés compromis, qui n'a pas eu lieu jusqu'à ce moment ; les réformes économiques qui seront indispensables; une plus grande réserve pour accorder, une plus grande nécessité de veiller, un maintien plus ferme , une punition plus rapide , un pardon moins facile , devraient être les règles que chaque représentant nouveau aurait à s'imposer ; mais ces règles ne sont pas de nature à changer en amour une aversion qui existe depuis quelque temps. Par conséquent, on ne peut pas compter sur un changement d'opinion dans ce peuple.
» Si ces raisons corroborent , ainsi qu'il me parait , la question 'Ci-dessus éclaircie, je proposerais trèshumblement à Votre Sainteté de réorganiser les Légations, quant à V administratif ^ comme toute autre province de l'État; quant au judiciaire, tel qu'il est établi actuellement, sauf la révision des causes déjà jugées par le tribunal d'appel, qui, au lieu d'être portées' au légat , devraient être produites devant le tribunal de la Signature ; quant au gouvematif, en donnant aux quatre principales villes une régence pontificale , composée de trois prêtres et de sujets distingués représentant le légat ou le délégat, et ayant chacune, si on le veut, une congrégation con-
sultative de quatre autres sujets choisis indistinctement dans les villes et dans les provinces respec« tives.
» Je vois bien l'objection qu'on fera à ce projet : c'est qu'on satisferait ainsi toutes les vues laïques , et en partie les désirs des révoltés eux-mêmes; mais je crois qu'on pourrait opposer à cette difficulté :
» 1 ** Que la mesure ne devrait pas être annoncée et ne serait que temporaire , et pour cela comme un moyen transitoire , afin de surmonter par degrés le mal présent : le temps ferait le reste. « » 2" Qu'en évitant ainsi l'occasion de faire augmenter la mauvaise humeur contre le gouvernement ecclésiastique , l'utile ne serait pas à dédaigner.
» 3** Qu'après avoir fait un bon choix des régences, celles-ci parviendraient plus sûrement que tout autre à calmer les troubles existant dans les villes , parce que leur honneur y serait particulièrement intéressé; parce qu'elles connaissent de plus près les moyens opportuns pour arriver au but; parce qu'elles y ont un avantage personnel , et parce qu'enfin si ceux qui composent les régences sont en réalité des hommes de probité reconnue , et s'ils ont déjà dans l'opinion publique un parti en leur faveur, la malignité, la satire, la médisance, ne pourront rien contre eux, et, dans Tintervalle, la chose publique marche en se fortifiant , et les esprits factieux se calment et désarment.
» Lorsque j'eus rhonneur, pendant ces derniers jours, de soumettre à Votre Sainteté le plan de ces idées , elle eut la bonté de ne pas les désapprouver ; mais elle se plut à observer qu'il aurait été utile de garder à la tète de ces quatre régences pontificales un cardinal-légat.
» Je me suis permis de méditer sur ces observations, pour tâcher d'en déduire, dans toute l'étendue possible, l'utilité des suites; mais, à vrai dire, je crains qu'au lieu d'en retirer quelque bien , nous n'en retirions que dû mal. Le légat conserveraitjcette centralisation que le temps et les circonstances exigent qu'on bannisse. Tout employé qui se verrait éloigné, toute personne suspecte qui se sentirait surveillée, tout pétitionnaire qui ne serait pas exaucé par les régences locales, à qui s'adresseraient- ils ? Au légat sans doute, et c'est ce centre presque souverain que je croirais utile et nécessaire de ne laisser résider qu'à Rome.
» Ce légat causerait en outre une dépense qui s' accroîtrait encore si Votre Sainteté lui prescrivait d'habiter tantôt dans une légation, tantôt dans une autre. Ce n'est pas tout : si ce légat doit avoir une représentation royale et efficace, il devra aussi avoir avec lui un ministère. Ce ministère sera-t-il mobile? nous voilà lancés dans d'autres dépenses. Sera-t-il stable? alors ce centre, qui ne semblerait pas opportun, serait encore plus enraciné.
» Tout bien considéré , Très-saint Père , je ne dois
pas manquer de dire qu'il est même possible qu'après avoir disposé ainsi toute chose ^ comme je me suis permis de le proposer pour les Légations, elles ne suivent pas la marche qu'on souhaiterait. Mais ou le mal proviendra de la nature des temps, et alors on ne pourra reproduire à la charge du gouvernement pontifical les calomnies qui ont été répandues jusqu'ici, ou le mal proviendra dé la faute des régences, et il est facile alors de calculer le remède qu'on devra employer du consentement général. En attendant, Touragan qui dure encore se calmera, et le temps saura porter ses conseils.
)) Ce qui me parait indispensable à satisfaire , c'est le besoin positif et pressant d'arrêter une décision sur ces provinces. Plus vite elle sera résolue et appliquée, plus vite on verra s'apaiser les querelles intérieures et extérieures ; plus vite les intérêts du trésor public prendront une marche plus analogue aux besoins actuels, plus vite nos adversaires verront le vrai bien que désire et que fait réellement Votre Sainteté ; et plus tôt enfin on dévoilera ces relations criminelles qui se concentrent à Bologne, et qui sans doute tendent à quelque but funeste. Nous nous fondons sur ce que les forces autrichiennes 'resteront encore assez longtemps ; mais si le fait ne répondait pas à notre espérance, que pourrait-on faire alors ?
» Prosterné aux pieds de Votre Sainteté, j'ai l'honneur de me dire avec le plus profond respect , de
5# INTRODOGTION.
Votre Sainteté , le très-humble y très-dévmté et trè»obligé serviteur et sujet,
» Thomas 9 Cardinal Bernetti, pro- secrétaire d'État de Sa Sainteté. »
46 mars 4834.
Les plans que développe Bernetti avec cette puissance de raison qui caractérisa tous les actes de Tin* trépide serviteur de TÉglise étaient un héritage de Consâlvi. L'un les avait médités, l'autre, indifférent aux obstacles, se proposait de les exécuter en les modifiant par Texpérience. Ils savaient, ils disaient avec le cardinal de Retz * : « Tout ce qui est haut et audacieux est toujours justifié et même consacré par le succès. » Mais le féroce orgueil des Romains, leur spirituelle causticité, l'insouciante apathie de ce peuple de mendiants, blotti dans une ruine sublime et se drapant dans son manteau troué, apportèrent des entraves de toute nature aux projets soumis à Pie y II par son cardinal -ministre. Il plaisait aux Pasquins de la rue et aux Marfiorios des salons de eheminer à pas solennels dans Fornière de l'usage, afin de pouvoir disserter avec plus de pompeuse emphase sur les aspirations de l'esprit du temps et sur la nécessité de marcher avec son siècle , ce siècle qui tend orgueilleusement la main à tous les mépris et à tous les méprisés. A Rome, où malheureusement on a peur de tout, même de la feuille qui tombe, il
> Mémoires du wirdinâlde Retz, t. III » p. 40S.
INTRODUCTIOM. S4
y a un dicton sacramentel. Ce dicton fait fwcément ajourner les mesures les plus sages et les mieux combinées. È Vnso.
Quand les Romains, espèce de bornes qui toussent, ont prononcé cette parole cabalistique, ils se contemplent dans une muette extase , et ne dédaignent pas d'appeler l'Europe à en faire autant. On les voit se tenir à quatre pour n'être pas dupes en politique , maïs ils ne peuvent s'en empêcher.
Le progrès était le mot d'ordre des Sociétés secrètes : il devint la consigne de tous les gobe-mouches j prélats ou marchands , nobles ou moines , prêtres ou bourgeois. Néanmoins, ce peuple n'ayant jamais su franchement accepter ni la liberté ni la servitude, ne prêchait les idées modernes qu'à son heure et à son profit individuel. Il y mettait sans cesse la restriction mentale que ces idées ne changeraient en rien ses habitudes casanières , sa mobilité d'affection dans une immobilité calculée , son manque absolu d'éducation malgré une instruction peu commune , ses bénéfices d'antichambre , le Salve lucrum ^ toujours ancien et toujours nouveau, son amour de la vendetta, sa prostration devant les scélérats qui, bon gré, mal gré, le rend leur complice, ses cupidités mercantiles , son pain quotidien de petits abus , ses défiances contre les autres , son mépris et son besoin
^ Ces deux mois se lisent encore gravés sur le marbre au seuil de plusieurs maisons de l'anlique Pompéi , ensevelie pendant dix-huit siècles sous les laves et la cendre du Vésuve.
de Tétranger, ses plaisirs traditionnels , sa passion pour le jeu, ses pédantesques allures de bureaucrate, sa formidable malpropreté , sa cauteleuse avarice et ses glorioles de descendance héroïque. Sous ces réserves qu'il stipulait avec des entrainements superbes d'obséquiosité, il promettait de consentir plus tard à travailler presque régulièrement, à occuper les loisirs impériaux qu'il s'accorde, et à marcher en idée à la tête des nations que , dans ses rêves de Scipion abâtardi et de Lucullus parasite, il entrevoit toujours comme ses tributaires.
Rien de sérieux, rien de stable ne pouvait être tenté et surtout réalisé avec de pareils éléments. Les Romains ont aimé dans tous les siècles à être, à l'égard des Papes, ce que les Juifs furent envers Jésus -Christ. Le Vicaire n'a point été plus ménagé que le Dieu. La préférence accordée à Barabbas sera même pour certains Italianissimes de l'État pontifical une tentation des plus agréables, et ils paraîtront s'inquiéter fort peu de voir l'alliance méconnue se briser comme la verge du prophète. Consalvi n'ignore pas que ce peuple, pour avoir le droit éternel de se poser en victime, se cantonnera dans sa poésie de la mendicité, et s'en prendra au monde entier d'èire condamné à vivre de l'existence qui lui est douce , et dans l'atmosphère dont personne ne peut l'arracher.
En 1811, quand l'homme d'État, exilé au fond d'une province de l'Empire français, rédige ses
Mémoires sur son ministère, ia partie essentiellement politique des écrits du Cardinal , — partie qui , nous le craignons, sera sur certains points très -vivement censurée par les uns, et beaucoup trop applaudie par les autres, — Gonsaivi ne cache ni ses espérances ni ses déceptions. Il a pressenti, il a vu, il a touché du doigt les réformes qu'il fallait tenter, et les nouveautés qu'il était bon d'introduire dans le gouvernement temporel. Ces réformes sont énumérées par lui avec une rare sagacité; car, comme un autre, le Cardinal, suivant le précepte d'Horace , sait au besoin se jeter in médian res; mais il avoue que l'opinion publique fut très-peu favorable aux réformes.
Dans cet examen de conscience qu'entre ses deux ministères le secrétaire d'État proscrit fait subir au gouvernement pontifical et au peuple romain, se trouvent à priori débattues et expliquées toutes les difficultés matérielles et morales qui depuis tant d'années tiennent les esprits en suspens. La Question romaine n'aura jamais été exposée avec plus de lucidité ; elle ne sera jamais résolue avec plus d'autorité. Lorsque Gonsaivi parle des changements à opérer dans le régime politique, on regrette que les Romains ne lui aient pas accordé le droit d'innovation qu'il réclame. On regrette surtout, dans l'intérêt de la Papauté et dans celui de l'Église, que le Cardinal n'ait pas bravement usé de son initiative et de sa force de volonté pour réduire au silence certaines oppositions tracassières ou mesquinement .encroûtées. A
l'exemple deSixté-Quint, il fallait frapper un grand conp^ étourdir à force d'audace , réaliser en quelques heures les projets élaborés avec soin, tenir impitoyablement la main à leur exécution y se cuirasser contre toutes les prières ainsi que contre toutes les intrigues, et laisser au temps à faire le reste. Dans une cour et avec un peuple où tout est exceptionnel , les demimesures et les atermoiements infinis deviennent parfois une cause d'embarras pour l'avenir, et une source de malentendus, de petits complots et de pratiques ténébreuses qui paralysent les meilleures intentions.
En dehors des coteries, des ambitions ou des rivalités de palais, de sacristie, de couvent, d'étude ou de comptoir, il existe à Rome une chose que tous les étrangers ont pu et pourront encore constater. Cette chose, indéfinissable peut-être , est tout à la fois pour le Sénat et le'Peuple Romain, le S. P. Q. R. de l'histoire, une explication et une excuse. A peine avezvous respiré cet air particulier à la Ville éternelle, que vous vous en sentez profondément imprégné. Peu à peu vous oubliez le monde, vos affaires, vos amitiés, vos plaisirs et même vos devoirs, pour vous livrer sans contrainte et sans souci aux préoccupations nouvelles qui s'emparent de votre âme. Une sorte d'existence à part a commencé pour vous dès que vous avez salué le dôme de la Basilique de Saint-Pierre. Cette existence se continuera sans vous et malgré vous. On supporte mal d'abord cet oubli de toutes les
INTRODUCTION. 5b
affections et de tous les souvenirs; on s'y attache ensuite. On aime à se laisser vivre au milieu de cettechaude atmosphère et de ces ruines éloquentes. Les dépèches les plus imprévues et les plus saisissantes ne vous parviennent que par ricochets; elles vous trouvent froid ou indifférent. Le far niente des Romains a calmé votre effervescence. Il donne à vos idées et à vos réflexions un cours inattendu , et la furia francese s'arrête d'elle-même à travers cette nécropole y où le mystère a tant d'attrait et où le repos de l'esprit vous offre tant de salutaires fatigues du corps. On éprouve une espèce d'hallucination méditative qui s'impose à chacun^ et qui, à la longue, se transforme en un charme inappréciable. Rome vous absorbe dans sa contemplation , et , comme l'a si bien (JUt Chateaubriand ' : u C'est une belle chose que Rome pour tout oublier, pour mépriser tout et pour mourir. »
Cet état de l'âme, que tous les voyageurs ont expérimenté , est-il un effet du climat ou plutôt le produit instinctif de quelque grande pensée religieuse ou morale ? Je ne saurais l'affirmer, quoique ayant invariablement reçu la même impression . Dans tous les cas, il importe d'en tenir compte quand on doit parler d'un peuple subissant des conditions aussi phénoménales. Le passage des Memorie sulV mio ministero qui sera tant controversé reste donc à la charge des Romains, qu'il ne faut pas juger d'après les journaux
< Souvenirs ds Mme Récamiery t. li , p. 358.
elles polémistes de la Fronde anticatholique; mais ce passage ne saurait jamais devenir une révélation de rimpuissance ou de la caducité du gouvernement pontifical. Consalvi a parlé de progrès, il n*a pas été écouté. Plusieurs combinaisons ingénieuses furent proposées par lui, — ses Mémoires, qui datent de cinquante-deux ans, en font foi, — et ces combinaisons n'eurent jamais Tassentiment de ce qu'on appelle vulgairement l'opinion publique. Consalvi s'arrêta devant ce préjugé que nous voyons les ennemis de la Papauté tourner maintenant contre l'Église, tout au plus coupable de trop de ménagements.
Afin de faire naître des fruits et des fleurs dans le champ du père de famille , on tenta les patriciens par la perspective de nouveaux avantages, la classe bourgeoise par l'appât de fortunes plus rapides menant tout naturellement à la noblesse, les artistes par l'espérance de plus nombreux débouchés,' les ouvriers et les indigents par un travail facile et rémunérateur. Tous ces plans, dont le Cardinal était fier de reporter à son maîfre le mérite de l'invention et la gloire de l'exécution, vinrent échouer en essais stériles. Ils ne laissent de traces que dans le portefeuille de Consalvi et dans les épigrammes des ïfomains ' , s'obstinant à
1 Le Cardinal voulait conduire les Romains au progrès doucement, mais sûrement. Il fut accuse de tyrannie, et Ton affict^a sur tous les murs de virulentes satires, dont celle-ci n'est que le résumé :
// ciel ci salvi D'un uom despotico quai è Consalvi,
soupirer après le progrès et à l'éloigner volontairement , mais méthodiquement de Ronoie . Cétait faire les affaires de la Révolution au détriment de la Papauté et du bonheur public.
Et néanmoins ce gouvernement de prêtres, tiraillé au dedans et au dehors, en butte à tant de déceptions intérieures et à de si persévérantes calomnies extérieures , parvenait , après cinq années de restauration , à réaliser des économies , le seul miracle que les gouvernements constitutionnels promettent, et le seul qu'ils n'ont jamais pu opérer. De 1814 à 1820, le Saint-Siège s'était activement occiîpé à réparer toutes les pertes que font naturellement subir l'exil du Souverain et la domination étrangère; et, dans cette' dernière année, le budget des recettes et des dépenses s'établit ainsi. La recette s'élève à la somme de 6,306,307 écus romains et 1 baïoque ; les dépenses à 5,639,169 écus et 16 baïoques. L'excédant monte donc au chiflFre de 667,1 37 écus et 85 baïoques. Dans une.note écrite de sa main, et où la joie de son âme déborde en secret à l'heureuse nouvelle de ce bilan, le Cardinal avoue qu'il a fait contrôler et vérifier tous les chiffres par des comptables étrangers à l'administration pontificale, et que ces chiffres sont de la plus sévère exactitude.
Ce résultat obtenu , Consaivi ne désespérait pas d'un succès encore plus beau. Mais il répugnait à la trop indulgente paternité de Pie VII, dont la bouche était une fontaine de vie, de se roidir contre des
i)8 INTRODUCTION.
obstacles que ses familiers eux-mêmes multipliaient ^ •et que des rivalités de palais tendaient à grossir pour atténuer d'autant l'influence toujours croissante du cardinal secrétaire d'État. Ses adversaires — fet il en avait un certain nombre dans la Prélature et dans le Sacré Collège, comme tout ministre qui s'éternise au pouvoir — ses adversaires ne voulurent pas comprendre que tirer le peuple de son oisiveté native et l'aguerrir peu à peu à la civilisation moderne, c'était enlever aux ennemis de l'Église leur arme favorite et l'un de leurs plus spécieux arguments. Le progrès ne pouvait vaincre la moqueuse indolence des Romains et leur satirique amour du far niente. Consalvi , entraîné par d'autres préoccupations peut-être moins utilement politiques, mais plus religieuses, renonça peu à peu aux projets d'amélioration qu'il avait caressés avec le Saint-Père. En stimulant les Romains par l'espérance d'acclimater chez eux le commerce^ la bonne foi et l'industrie , source de la prospérité publique, en faisant entrevoir aux citoyens de l'État leurs vieilles franchises municipales restaurées et adaptées aux besoins ainsi qu'aux mœurs de l'époque , on se flattait de les diriger dans une voie moins routinière. Les Romains, armés de leur stupide hauteur, se plaisaient, les bras croisés, à contempler l'ennemi sapant la maison à la sourdine. Au lieu de s'opposer à l'œuvre de destruction, ils y travaillaient sans relâche; puis, en s' apercevant des lézardes, ils jetaient les hauts cris contre
le maitre impuissant à les empêcher de détruire.
Quoiqu'il fût de la race de ces hommes par lesquels s'opère le salut d'Israël, Consalvi n'avait pu, par une nouvelle oi^anisation administrative, élever les sujets du Saint-Siège au niveau des autres royaumes. Eu désespoir de cause, il s'ingénia pour que Rome, par sa splendeur, répondit en même temps à son passé comme ville des Empereurs, et à son avenir comme ville des Papes. A cette Niobé des nations que la Providence , à travers les siècles , sauva de toutes les calamités et qu'elle fit miraculeusement surnager au milieu de tant de dévastations, le Cardinal donna un air perpétuel de fête. Il embelHt ses monuments, il para ses ruines , il acheva la promenade du Monte- Pincio ; il entreprit des fouilles scientifiques et histo* riques sur cette terre labourée par les grands événements; il remua de fond en comble les pierres et les marbres amoncelés par les Barbares. Il y cherchait , il y retrouvait les débris mutilés de l'art ancien , ou les statues ensevelies autour du temple de Jupiter Stator et du palais des Césars.
Généreux à la façon de Léon X, il ne comprenait le Saint-Siège qu'entouré d'un majestueux éclat. Dans cette intention, il s'était donné à Frascati, à Albano, à Tivoli et à GrottaFerrata, des villas pleines d'ombre, de fleurs et d'eaux jaillissantes. Toujours absent de ces villas pour lé service de l'Église, il aimait à en faire les honneurs par substitution et à gratifier d'une hospitalité princière les diplomates , les écrivains et
les étrangers qui pouvaient être utiles à la Chaire de Pierre dans leurs relations officielles, dans leurs livres ou dans leurs rapports privés.
Cette magnificence souveraine dont il se plaisait à environner le modeste vieillard que, Mécène toujours respectueusement filial , il transformait par ses hommages en César-Auguste de la Papauté , avait bientôt rendu Rome le centre des plaisirs de l'esprit et la capitale intellectuelle de TEurope. De tous les points du globe et dans un temps où la vapeur et les chemins de fer n'avaient pas abrégé et simplifié les voyages, on accourait vers cette ville de tous les souvenirs païens et de toutes les consolations (catholiques. A rinstant même, l'étranger, l'artiste, le savant, la véritable femme du monde, le touriste, le diplomate et le prince y rencontraient un conseil, un guide , un ami et un courtisan dont la bonne grâce ne se fatigue jamais, et qui sait être tout à tous avec une charmante sollicitude. Son regard était une caresse et son sourire une récompense. Consalvi a poussé l'art d'écouter à une telle perfection , que ses interlocuteurs, persuadés qu'il a toujours du temps de reste, sont tout prêts à croire que les paroles tombent de leurs bouches comme les perles de celle de la jeune fille du conte des fées. Il a, dans un degré suprême, Tidéal des attentions délicates; il s'en sert avec des raffinements de goût qui en doublent le prix. Le propre du Cardinal fut de faire de grandes choses avec de petits moyens, et il réalisa plus qu'aucun
autre la maxime qui dit : On n'est de mi§,e qu'autant qu'on est bon à tout.
A l'exemple de tous les Papes, Pie VII avait l'instinct du beau. Il répétait souvent avec Jules II, son prédécesseur de guerroyante mémoire : « Les bellesleltres sont de l'argent pour le peuple, de l'or pour les nobles, des diamants pour les princes. » Puis, confiant dans l'activité pleine de mansuétude de son ministre, il laissait au Périclès du Sabré Collège le* soin de traduire en action cette pensée véritablement pontificale. Consalvi, l'homme qui a fait le plus d'heureux, et qui, en contribuant au bonheur des autres, fut encore plus heureux que ses obligés , se prodiguait pour faire vénérer la sainte Église, sa mère. On ne l'a jamais quitté mécontent de soi et de lui. Ce séducteur des âmes et de l'intelligence mettait ses plus ingénieuses coquetteries à rendre moins hostiles les dissidences de culte. Il parlait avec autorité la parole de Dieu. Sa tolérance, qui s'appliquait toujours aux hommes et jamais aux principes, aimait à s'exercer dans une mesure dont les Luthériens , les Schismatiques grecs et les Anglicans admiraient et proclamaient la perfection. Sachant plaire même par ses défauts , il fut surnommé par tout ce monde du bon goût , des beaux-arts , de la science et de l'élégance, la Sirène de Rome \ Ce surnom lui est resté.
^ Par une coïncidence fortuite sans aucun doute, et dont il ne nous convient pas de faire sur le vif^une trop facile flatterie ou une comparaison trop dangereuse , le cardinal Jacques Antonelli , secré-
Au moment dé ses premiers triomphes ^ la Révo* lulion avait crûment et despotiquement signifié son dernier mot aux Rois et aux Peuples. C'était la ruine générale et le chaos universel qu'elle inaugurait et qu'elle portait dans les plis sanglants de son drapeau. La liberté et Tégalité pour tous étaient déjà comme aujourd'hui l'intolérance la moins déguisée et Tasser* vissement pour tous. Les Rois et les Peuples comprirent celte première leçon. Aussi les vit-on bientôt, poussés par un mystérieux instinct de conservation, se tourner vers les idées religieuses et chercher dtins la foi de leurs pères un préservatif contre de nouvelles calamités. La France, arrachée aux Terroristes par l'épée de Bonaparte, avait donné l'exemple de ce retour vers Rome; les princes protestants d'Allemagne eux-mêmes désirèrent offrir à leurs sujets catholiques une sécurité dont ces fidèles quand même n'avaient jamais joui. C'est à la Chaire de Saint-Pierre qu'ils s'adressent pour demander aide et appui ; c'est le cardinal Consaivi qui négocie et traite avec ces princes et tous leurs ministres, étonnés d'une si parfaite entente des besoins moraux et des intérêts civils de l'Europe; c'est le Pape qui décide en arbitre souverain et qui, par la modération du Saint-Siège comme par sa propre sagesse, concilie dans une mesure parfaite tant de sentiments et de calculs opposés.
taire d'État du Pape Pie IX , 9e trouve avoir une sirène dans ses armes.
L'incrédulité , le sophisme et la haine du nom chrétien , menant en laisse la Révolution , s'étaient bercés de l'espoir que la Papauté tomberait infailliblement sous leurs coups très-savamment combinés. Dans ce prodigieux aveuglement, les libres penseurs de toutes les écdes, les ravageurs de toutes les sectes chantèrent d'avance leur victoire sur le Christ ; mais la puissance de son Vicaire éclatait même dans son infirmité. Aux applaudissements des dévoyés de l'Église, l'Église régnait, l'Église triomphait, et plus magnifiquement que jamais, se réalisait pour elle la grande prophétie de Tertullien disant ^ : « Ses blessures sont ses conquêtes; elle ne reçoit pas plutôt une plaie qu'elle ne la couvre par une couronne; aussitôt qu'elle verse son sang, elle acquiert de nouveaux lauriers; elle remporte plus de victoires qu'elle no souffre de violences. »
C'est en ces termes pleins de magnificence que Tertullien peint les combats de TÉglise. Un grand magistrat, un grand politique, ne puisant pas ses réflexions et ses aperçus philosophiques entre te sanctuaire et l'autel , arrive néanmoins à la même conclusion. Comme pour décourager d'avance tous ceux qui, enivrés d'un fol *gueil, viendront, les uns à la suite des autres, se briser contre l'immuable rocher, Montesquieu écrit * : « La prospérité de
l'Église est différente de celle des empires ; les hu-
» Tertull. Scorp., n» 6 , page 622.
3 Oraindeur H déeademe d$8 Romains, ch. xx.
\^ J^iy&^^^^. ^iZt^
père. La paternité universelle dont il est le représentant apparaît si tendre et si indiscutable, que les se- .parés de la Communion romaine se font un honneur de lui accorder ce titre. Par cette concession volontaire , ils semblent indiquer que le jour n'est pas éloigné où il n'y aura, selon le vœu de l'Évangile, qu'un *seul troupeau et qu'un seul pasteur. Pie VII par ses . malheurs et par ses vertus , Consalvi par l'aménité de son esprit, contribuèrent plus que personne à cette réconciliation des âmes et à cet apaisement des I croyances que le pape Pie IX, suivant en cela l'exem- , pie de ses augustes prédécesseurs Léon XII et Grégoire XVI, aura grandement développés.
Mais à côté du Pontife , et agissant sous son impulsion , il y a un secrétaire d'État , cardinal-diacre habituellement , moitié homme d'Église , moitié homme ^du monde, dont la porte est ouverte à chacun et dont |e temps appartient à tous. Ce ministre jouit d'un raitement que dédaignerait le plus mince chef de ureau. En revanche, il doit vouer sa vie à recueillir es plaintes , à discerner les vœux , à répondre aux xigences ou aux questions de la diplomatie , à monrer un visage impassible, à négocier avec les intérêts ublics ou privés, à ne s'étonner d'aucune demande, ne s'efiFrayer d'aucune impopularité momentanée , à conjurer les embarras et les malentendus , à vaincre les jalousies , à arrondir les angles , à sourire aux ardeurs du zèle , à modérer les emportements et à régler toutes choses au dedans comme au dehors.
Tel est le râle de conciliateiir universel que les événements firent au cardinal Consalvi^ rôle qu'il remplit avec tant d'éclat qu'il l'impose à ses succès*^ seurs par la seule force de l'exemple. Le secrétaire d'État d'un Pape n'est pas plus à Rome que dans le reste du monde un de ces ministres pris au hasard , qui traversent le pouvoir sans laisser de trace durable de leur passage. Il jouit d'un prestige particulier procédant de la tiare* On aime à le voir et à l'entendre. U est tour à tour flatté et maudit ; et jamais ministre d'un grand roi ou d'un grand peuple ne soulèvera autant de bruit autour de son nom que ce secrétaire d'État d'un vieillard, tantôt dépossédé par les uns , tantôt trahi par les autres. Dans cette attention générale dont le cardinal secrétaire d'État est l'objet , il y a un sentiment bon à constater et qui involontairement rattache au Saint-Siège. C'est à ce plénipotentiaire de la Chrétienté que l'on peut toujours appliquer ce vers qu'Horace adressait à César Augu^ ':
€um toi susttneas ti tanta negotia solus,
i< Vous qui supportez seul le fardeau de tant et de si grandes affaires. »
La gracieuse intervention de Consalvi s'est donc perpétuée. Elle survit au déchaînement des passions; elle triomphe même de l'oubli et de la mort, car il serait bien difficile de trouver dans les annales de
^ HoraU, EpiitoL, lib. fiecundos, epwt. 1.
rÊglise un homme qui eût plus parfaitement que lui répondu à la célèbre devise du Sacré Collège : a Égaux aux roiBy supérieurs aux princes. »
Cet homme, dont les souverains et leurs ministres les plus haut placés dans l'estime publique semblaient briguer la faveur , ne fut cependant pas plus exempt que les secrétaires d'État pontificaux passés , présents et à venir , de cette lèpre de sages conseils qui j à des époques climatériques , démange tous les cabinets de l'Europe y se prêtant la corde pour sauver la Papauté malgré elle. Ainsi que la plupart de ses prédécesseurs et de ses successeurs, Consalvi, qui connaissait à fond les Romains et qui savait ce que pouvaient supporter ou rejeter leurs épaules , rencontra souvent sur sa route de ces donneurs d'avis qui aiment à tout régler dans la maison d' autrui, enfants d'obéissance, mais qui. veulent toujours commander. Le Cardinal ne redoutait pas la lumière ; il l'appelait au contraire de tous ses vœux, et nous avons sommairement énuméré les combats intérieurs qu'il soutint pour amener les Romains à des réformes 'Utiles et pratiques. Mais il était et il sera peut-être encore longtemps de tradition ou de mode dans les chancelleries de saluer de tous les respects de la foi ou de la piété le Pontife assis sur la Chaire de Pierre , et de ne cesser de prendre à partie son gouvernement temporel. C'est une espèce de compensation ou de distrfiction que les hommes d'État s'attribuent ai l'envi , et qu'ils accordent aux écrivains , aux ora-
teurs et aux journalistes , comme un symptôme de perfection idéale ou de libéralisme peu compromettant. Attaquer le faible qui pardonne et caresser le puissant qui sévit, telle est la seule morale que les grands principes de 1 789 ont inculquée aux souverains et aux manipulateurs d'opinion publique \
Les tendances et les efforts de Consalvi pour améliorer par le travail , organiser par Texemple et mêler le grand à Tutile, étaient manifestes. Cela n'empêcha pas quelques esprits, tourmentés du désir d'innover chez les autres , de se créer mille chimères afin de dénoncer Urbi et Orbi les abus qu'en traversant l'Italie en poste ils croyaient avoir remarqués dans le gouvernement des prêtres , qui , à Rome, mettent plutôt la liberté individuelle en action qu'au frontispice des codes. Consalvi gémissait de cette
^ Au moment où nous écrivons ces lignes (3 janvier 4865), le Pape, qui seul défend, dans la mesure de ses forces et de son droit, qui seul encourage, qui seul bénit de la main et du cœur les restes encore saignants de la Pologne catholique, est en butte à toutes les déclamations des révolutionnaires, amis de la Pologne. Pour être reconnus par le Czar, Victor-Emmanuel et son Italie ont, à Tbeure de la lutte suprême, lâcbement abandonné et renié la Pologne. L'Italie et son Victor-Emmanuel firent mieux. Sur l'injonction du Czar, l'école militaire polonaise, fondée à Goni, en Piémont, fut dissoute , comme pour offrir à la Russie un gage public de la servilité italienne.
Maintenant le Pape , toujours seul , élève la voix en faveur des opprimés. Il refuse de recevoir à Rome le grand-duc héritier, que le prince Humbert de Savoie fête à Naples, et l'impératrice de Russie jouit sur territoire français de la splendide hospitalité du souverain français, et les diplomates moscovites proclament en riant que Victor-Emmanuel est véritablement le rbi GalofUtiomo,
manie dont étaient travaillés des ambassadeurs, sincères catholiques au demeurant, mais qui, pour s'établir à peu de frais une réputation d'indépendance et de sagacité, ne craignaient pas dans leurs dépêches de tracer de la situation de l'État pontifical un tableau de triste fantaisie. Sachant admirablement le fort et le faible de l'Europe et de Rome, le Cardinal s'alar* mait avec juste raison de ce ridicule pensum annuel que la diplomatie , aveugle ou imprévoyante , osait infliger à la tiare. Plus d'une fois même , avec des paroles pleines d'une douce fermeté, il fit rougir de leurs erreurs ou de leurs fausses appréciations certains ministres étrangers qui, sur la foi d'un petit nombre de mécontents , avaient calomnié le gouvernement du Saint-Siège. Le but de ces calomnies qu'on accréditait au dehors , sous le couvert des ambassadeurs , n'échappa point à Consalvi , et il s'en plaint à diverses reprises dans ses entretiens familiers. On eût dit que le Cardinal avait le pressentiment de l'effet produit à la longue par ces documents interlopes plutôt de position que d'opposition.
Un jour vint où de toutes ces armes , émoiissées et rouillées dans la poussière des archives , on essaya de former un faisceau contre le Pontificat suprême. Avec le concours de M. Thouvenel , minisire des affaires étrangères de ce jour-là, le prince Napoléon Bonaparte put, en 1 862 , porter à là tribune du Sénat et exhumer en brochure ces correspondances dont le secret d'État ne protégeait plus les ignorantes
légèretés. Depuis les ambassadeurs de Louis XIY à Rome jusqu'au cardinal de Bernis , ambassadeur de Louis XV et de Louis XVI , depuis les ministres de la République française jusqu'aux agents diplomatiques de Napoléon I*% de Louis XVIII, de Charles X et de rOrléanisme , tous , à quelques honorables exceptions près, semblent se confondre dans une même pensée. Ces fins routiers de la science des papiers doubles prophétisent à la sourdine l'agonie • de la Papauté temporelle. Tous, couvrant leurs plumes de pleureuses d'emprunt , annoncent que ce gouvernement vermoulu tombe en poussière. La chose leur était démontrée comme un théorème. Us se flattaient , ils juraient que leur perspicacité ne pouvait pas se trouver en défaut. Ils dissertaient donc à perte de vue, ils essayaient même d'invoquer piteusement les bons anges de la diplomatie pour le retardement de la fin. Mais ils avaient compté sans la Providence , dont les justices éclatent comme la foudre.
La Providence permet tout à coup à la Révolution de passer le niveau sur les Dynasties , sur les Républiques et sur les Empires. La Révolution a détruit plus d'un trône depuis que la chute du gouvernement pontifical fut notée et prédite à heure fixe. La vieille monarchie de saint Louis et de Henri IV a été jetée à la voirie. Ses grands morts, dormant leur étemel sommeil dans les tombeaux de Saint-Denis , se virent profanés. Les rois et les princes furent dispersés
comme la paille que lèvent soulève. Leurs ministre» et leurs ambassadeurs se virent broyés, proscrits, ou obligés 9 pour continuer à se sacrifier à leur pays et à leurs émoluments, de passer d'un maître à un autre maître et de brûler ce qu'ils avaient adoré. Quelques-uns errèrent à travers le monde ; la plupart vinrent implorer un asile auprès de ce Siège romain quMls avaient jugé si chancelant. Réfugiés dans la barque de Pierre pendant cette tempête de soixantequatorze années , tous purent se convaincre alors de rinanité de leurs pronostics. La barque de Pierre surnageait, quand la France épuisait toutes les formes de gouvernement, et que les lis, le bonnet rouge, l'aigle et le coq gaulois, emblèmes de passage, disparaissaient tour à tour après un règne éphémère.
Ce gouvernement pontifical , si faible en apparence, si stable en réalité , résista seul à tous les efforts conjurés contre lui. Il résiste encore; il résistera éternellement, malgré l'incapacité des uns, la tortueuse politique des autres et les défaillances de tous , car il est fait de ce ciment romain qui brave le temps et défie la ruine.
Le cardinal Consalvi savait cela. Aussi ne s'étonnet-il pas trop de ces injustices sans préméditation chez quelques-uns et de ces outrages volontaires chez d'autres. Les accusations dont le gouvernement des Papes était déjà l'objet l'affligeaient sans le décourager. Pour renverser cet échafaudage de men-
songes convenus et de déclamations surannées, il se fiait au bon sens public, à Téquité naturelle des individus et à l'histoire. Il importe de prouver sur documents inédits que sa confiance ne fut pas mise à une trop rude épreuve.
Afin d'honorer son Pontife-Roi , qui , selon une belle parole d'Origène, soufifrit en présence des saints 'anges, le Cardinal n'a pas laissé que des souvenirs ou des mémoires. Dans le courant de sa carrière , il s*était mêlé aux rois, aux empereurs, aux hommes d'État, aux artistes célèbres, aux protestants et aux catholiques. Tous ceux qui eurent le bonheur de l'approcher lui vouèrent une affection basée sur l'estime^ tous, du haut de leurs trônes comme du fond de leurs chancelleries ou de leurs ateliers , se plaisent à lui en prodiguer les témoignages. Ces témoignages inédits, qui ne me laissent que l'embarras du choix, sont un éloge bien mérité du Cardinal; mais avant tout et par-dessus tout, ils contiennent la plus magnifique apothéose du pape Pie VIL C'est sans doute pour ce motif et en prévision de la publicité future que ces documents , émanés des plus illustres contemporains, ont été gardés, afin de venir, dans toi^tes les formes et dans toutes les langues^ composer en l'honneur de Pie VU un panégyrique sans pareil.
En scrutant des yeux et de la main, avec une insatiable admiration , ce musée d'autographes enfin arraché à la nuit des archives, une réflexion a frappé
mon esprit ; j'en dois faire part aux lecteurs. Les princes et les ministres protestants, dont je citerai les dépêches privées avec une certaine complaisance, affectent envers le Siège romain et la personne du Saint-Père une vénération plus démonstrative que les Catholiques eux-mêmes. Il y a moins de roideur, moins de phrases compassées ou tourmentées dans les missives des dévoyés de T Église que dans celles • de ses propres enfants. Nous ne tirons de cette remarque aucune induction, aucun symptôme; nous constatons seulement un fait, et le fait a son importance.
Ces lettres, où l'histoire des hommes et des choses se révèle à vol d'oiseau et comme par échappées , n'ont pas besoin de commentaires. Nous nous contentons de les publier par ordre de dates. Elles renferment toutes le même aveu implicite ou explicite, cet aveu que la vérité arrachait au président de Brosses il y a de cela cent six ans. Le président de Brosses écrivait à son ami Voltaire " : « J'aime bien pis que les roys, j'aime les Papes. J'ay vécu prèz d'un an à Rome. Je n'ay pas trouvé de séjour plus doux, plus libre, de gouvernement plus modéré. C'est dommage que les gens y soient bestes au milieu de tant de raisons d'avoir des connaissances et de l'esprit. »
Ces lettres furent écrites en italien , en allemand ou en anglais, la plupart en français par des étran-
^ Lettres du président de Brosses à Voltaire, 4758; Voltaire et le président de Brosses, par Th. Foisset, p. 43.
gers qui nous faisaient Thonneur de se servir de notre langue. Nous avons fidèlement traduit les unes , et conservé aux autres la saveur particulière de germanisme ou d'anglicisme qui leur donne un nouveau prix.
Le pape Pie YII daigna être le plus auguste et le
plus cher des correspondants du cardinal Gonsalvi.
. C'est par les lettres, toutes autographes, de Pie VII
que nous devons commencer cette revue des illus*
trations du dix-neuvième siècle.
PIE Vn AU CARDINAL CONSALVI, A PARIS.
Notre Cardinal bien-aimé ,
Par votre lettre du 8 de ce mois, nous avons ap* pris avec un plaisir extrême votre heureuse arrivée à Florence, et les attentions que Texcellent général Murât a eues pour vous. Nous espérons que la suite de votre voyage sera également heureuse jusqu'à Paris, où nous pensons que vous avez pu arriver mercredi ou jeudi dernier. Nous espérons que les articles et la bulle que nous avons envoyés à Mgr Spina seront à la satisfaction du Premier Consul , et que, plein de tact comme il Test, il aura compris les motifs irrésistibles qui ont dicté les modifications par nous faites au projet qu'on nous a communiqué de là-bas. Ceci posé, nous espérons tout de son équité, et surtout nous avons une ferme confiance que le traité ecclésiastique (/a traUaiiva eccle^
INTRODUCTION. n
siastica) peut déjà être conclu à cette heure. Nous en attendons ]a nouvelle avec une impatience égale à notre très-ardent désir de voir rétablie en France la religion catholique , qui seule doit procurer son bonheur. Que le Seigneur daigne exaucer nos pluft fervents désirs , tandis que nous restons , en vous donnant affectueusement la bénédiction apostolique. De notre palais du Quirinal, 20 juin 1B01 , an IP de notre pontificat.
Plus pp, vn.
PIE vn AU CARDINAL CONSALVI, A PARIS.
Notre Cardinal très-estimé ,
Par votre lettre du 21 courant, nous avons appris avec un véritable plaisir votre arrivée dans cette ville ; et connaissant la droiture de vos intentions , nous sommes rempli de confiance que votre mission produira l'effet que nous désirons très-vivement* Vous pourrez dissiper toute fâcheuse prévention qui aurait pu se glisser ; vous ferez connaître au gouver* nement français notre désir bien sincère de ménager la bonne harmonie avec lui, et de contribuer, autant que cela pourra se combiner avec les devoirs de notre ministère apostolique , au bonheur et à la tran* quillilé de la France. Nous attendons avec impatience des dépèches qui répondront à notre espoir , et nous nous flattons de vous voir revenir bientôt ici. Nous avons été affligé des fatigues et des difficultés
survenues dans votre voyage , et nous restons , en vous donnant affectueusement la bénédiction apostolique.
DuQuirinaly 11 juillet 1801 ^ deuxième année de notre pontificat.
P. S. — Nos salutations à Mgr Spina et au père Caselli.