‹ Mémoires du cardinal ConsalviChapitre 46 sur 59 · S58 MÉMOIRES · texte numérisé non relu

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de le faire monter sur le trône. On ne peut pas affirmer avec certitude , — puisqu'on n'^n fit pas l'expérience , — que , sans cette manifestation des ordres reçus par Herzan, Gerdil 6Ût été nommé Pape. Toutefois, je crois pouvoir avancer, sans crainte d'erreur, que, tout en étant plus estimé qu'aimé, beaucoup de princes de l'Église se croyaient en droit de craindre que son caractère n'eût toujours été masque et caché avec art. Sa grande régularité pouvait devenir, dans l'exercice du gouvernement, sévérité et rudesse excessives. Malgré tout cela, dans l'impuissance d'exalter Bellisomi, et pour contrecarrer Mattei et son parti , la grande majorité des dix-huit, et peut-être tous, auraient accordé leurs votes à Gerdil comme à un dépositaire de peu de durée. Le chef du parti Mattei ne l'aurait pas empêché; il l'aurait même favorisé de toutes ses forces , avec l'estime singulière qu'il avait toujours professée pour lui , et parce qu'il se flattait de le diriger dans l'exercice 4e l'administration temporelle. Je ne sais sur quelles preuves on avança que Gerdil était inhabile en cette matière ou peu désireux de s'en occuper.

Il fallut renoncer à Gerdil, et de nombreuses semaines s'écoulèrent sans rien de sérieux. Le parti Bellisomi ne voulait aucun des Cardinaux qui favorisaient Mattei, et, à dire vrai, ils présentaient plus d'obstacles personnels que les Cardinaux du parti Bellisomi pour être élus Pape. Cependant quelquesuns furent reconnus dignes de la tiare à cause de cèr-

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taines prérogatives distinguées. Parmi les volants , il n'y avait que Gerdil qui n'eût pas de graves obstacles, soit d'âge, soit d'autre nature, pour son élection. A cette époque, il n'était pas encore évident qu'on ne réussirait pas dans l'exaltation de Bellisomi, et ceux qui la désiraient, ne croyaient pas que la justice de sa cause , les bons offices , la persuasion , la longueur du Conclave, ou tout autre événement, de ceux que, par exemple, le temps sait enfanter, ne pourraient point parvenir à la faire triompher. Tels étaient l'état des choses et la disposition des esprits dans le parti Bellisomi. Quant au parti Mattel, son chef était trop persuadé de l'impossibilité qu'on penserait à lui, ou de la difficulté qu'on éprouvait à songer à quelqu'un des siens , pour chercher le nouveau Pape dans son parti. En conséquence, il em^ ployait tous ses soins et tout son zèle à battre en brèche l'élection de Bellisomi ou d'un autre qui ne lui serait pas redevable de son exaltation. Et se tenant ainsi immuable. et inactif, tout en empêchant qu'on fît quelque chose, il attendait, comme les autres, que la fatigué, la longueur du temps ou l'impossibilité d'élire le Pape comme le voulait le parti contraire, provoquassent, par aventure, la réunion des votes sur Mattei , ou tout au moins sur un candidat de son parti. Les jours s'écoulaient dans cette perplexité et cette inaction. Les Cardinaux entendaient de plus en plus en eux la voix du devoir qui leur reprochait le scandale causé par la trop longue

durée du Conclave. Sur ces entrefaites, on pensa à proposer trois ou quatre sujets des deux partis, et à voir si sur quelqu'un d'entre eux se réuniraient les votes pour nommer le nouveau Pape, en supposant tout le monde d'accord. Dans le cas contraire. L'on devait ainsi restreindre, par l'exclusion de plusieurs, le nombre des concurrents et faciliter la fusion des deux camps sur un Cardinal de n'importe quelle faction , et peut-être même sur l'un des deux premiers compétiteurs.

On en proposa trois du parti Mattei , c'est-à-dire les cardinaux Valenti, Livizzani et Archetti, et trois du parti Bellisomi, c'est-à-dire les cardinaux Albani, Calcagnini et Onorati. Sur ces six Cardinaux, deux seulement eurent un instant de chance. Le premier fut Valenti, à qui tout le parti Mattei accorda ses voix, ainsi que sept autres Cardinaux du parti Bellisomi. Mais la chose n'alla pas plus loin, ce qui fit qu'après quelques jours d'inutiles espérances, le nombre des concurrents étant toujours le même , on renonça au projet.

Le second fut Calcagnini , qui , ayant eu les votes du parti Bellisomi, — le plus grand nombre par conséquent, — aurait pu rallier sans difficulté une certaine partie des votes de la faction Mattei , suffisante pour lui procurer le chiffre nécessaire. Mais une combinaison imprévue l'empêcha d'arriver au Pontificat.

Quand on le mit sur le tapis , Herzan le connaissait

à peine, — car jusqu'alors Calcagnini, vivant dans son diocèse d'Osimo, n'avait pas été son collègue à Rome comme les autres. — 'Avant de se déterminer à lui accorder son vote et à faire concourir les siens en sa faveux, Herzan voulut se ménager une conversation avec lui, afin de l'examiner habilement, de connaître ses idées et sa manière de penser. Il alla le visiter dans sa cellule; mais Calcagnini, peu souple, quoique poli et courtois, incapable de toute dissimulation , excessivement mesuré et même jusqu'à l'ennui, d'une probité exemplaire, d'un caractère peu fait pour la cour et pour les courtisans (malgré qu'il eût été nonce à Naples et maître de chambre dans les commencements de Pie VI) , fit une telle figure, aux yeux de Perzan dans la conversation qu'il eut avec lui, que ce dernier, très-dégouté, sortit fermement décidé à ne pas participer à son élection. Il résulta de là que la faction Mattei s'y refusa aussi complètement. Les quatre autres obtinrent un assez pauvre succès dans les scrutins qui eurent lieu en leur faveur. A peine proposés, ils échouèrent.

Dans le but de tenter d'autres essais, on parla ensuite du cardinal Giovannetti, du parli Mattei, et d'Onorati , de celui de Bellisomi. Le second n'eut pas le succès espéré près du parti Mattei , car le chef de ce parti lui était personnellement hostile. Le premier, que son âge, l'habit régulier des Gamaldules dont il était revêtu , l'archevêché de Bologne qu'il possédait depuis nombre d'années, ses qualités privées, ses

vertus et la douceur de son caractère , contribuaient puissamment à porter au sommet des dignités, aurait sans doute réuni sur sa tête tous les votes du parti Bellisomi, comme il réunissait ceux de Mattei, et il serait certainement arrivé au Pontificat, si une circonstance, plus forte que tous ses mérites, ne lui en eût fermé la route. Dans le principe, il faisait corps avec le parti Bellisomi, mais, au bout de quelque temps, dominé par Herzan et par les chefs du parti, ou plutôt, vaincu par les faveurs apparentes que les dépositaires du bon plaisir de la Cour impériale mettaient toujours en avant, il s'était attaché au parti Mattei. Cet abandon de leur cause , — comme cela est naturel parmi les hommes , — lui fut défavorable près de ceux qui agissaient pour Bellisomi. Ils avaient été blessés de sa défection ; ils refusèrent de lui accorder leurs suffrages.

Le peu de succès de toutes ces tentatives sur les membres des deux partis qui avaient quelques chances de réussir, et, plus encore, l'inutilité de proposer ceux qui restaient des deux côtés, firent retomber les choses dans Tétat où elles se trouvaient lorsque, en désespoir de cause, on s'était imaginé de songer à ceux qui ne réussirent pas après l'épreuve susmentionnée.

Gomme il semblait difficile de choisir pour Pape des sujets qui n'avaient pas été sur les rangs, tant à cause de leur âge que pour d'autres raisons particulières, on se plongea dans l'inaction; puis on revint

à Tespérance — qui subsistait toujours — de voir la fatigue ou un événement imprévu faire réussir l'élection de l'un des anciens compétiteurs, et de Bel- Uscuni en particulier. Celui-ci, dans tous les scrutins, avait, comme au début, de dix-huit à dix-neuf votes et même davantage. De longs jours se passèrent dans cet espoir, mais en vain. Quand, par les faits, on en eut bien reconnu la fausseté , et que d'un autre côté on eut senti l'urgence de ne pas éterniser le Conclave , qui par sa durée scandalisait le public et nuisait au Saint-Siège, il arriva ce que dit le Saint- Esprit dans les divines Écritures, et ce que démontre rçxpérience quotidienne : c'est quQ, afin de sortir des positions difficiles , veœatio dat intellectum.

Un des Cardinaux du parti Mattei, doué par la nature d'une rare perspicacité d'esprit et d'un cœur excellent, se trouvait dans ce parti moins par sa volonté que par des causes intrinsèques auxquelles il croyait devoir céder. Convaincu de l'impossibilité du succès pour l'un des deux compétiteurs, il commença à réfléchir en lui-même qu'il serait très-difficile, pour ne pas dire impossible, que, dans l'alternative où se trouvaient les partis, l'un des deux consentit à l'élection d'un sujet appartenant à l'autre, et qu'ainsi le Conclave allait s'immobiliser. Il se convainquit encore que le Pape devait sortir de l'un des deux partis, puisque parmi les volants, très- peu nombreux depuis l'exclusion de Gerdil , le choix était impossible , soit à cause de l'âge , soit à cause des circonstances

personnelles. Il remarqua encore que Tunique moyen de concilier les intérêts des deux camps était que le parti opposé prît le nouveau Pape dans le sein de son rival. De cette sorte, tout le monde serait content, et ceux du parti, dans lequel on aurait choisi le Pape, puisque le Pontife sortirait de leurs rangs, et ceux qui n'auraient pas la gloire de fournir un chef à rÉglise, parce qu'ils l'auraient désigné dans le parti opppsé.

Ce Cardinal se flattait ainsi de sauvegarder l'amourpropre de tous et de garantir l'aflFection du souverain à ceux à qui il devrait son exaltation. Après avoir organisé cet heureux plan, qui fut un pas décisif vers le terme de l'aflfaire, on lui fit remarquer qu'il était impossible de trouver le Pape dans le parti Mattei , soit parce que cette faction était trop peu nombreuse, soit parce que, après l'exclusion de Mattei lui-même et des quatre Cardinaux déjà mis autrefois sur le tapis sans succès, ceux qui restaient avaient tous des exceptions personnelles auprès de la majorité des électeurs, sans en excepter quelques-uns de leur parti à cause de leur âge ou pour d'autres circonstances qui rendaient chimérique l'espoir de réussir à leur sujet. Il comprit donc que le parti Mattei n'aurait qu'à choisir le nouveau Pape dans le sein du parti Bellisomi.

Ce second pas fait, il examina quel serait le Cardinal du parti Bellisomi qui, après l'exclusion de Bellisomi et des quatre autres Cardinaux dont on avait

.essayé rélection, offrait le moins de difficultés pour réunir les suffrages de tous.

C'est alors qu'il apprécia que, de tous ceux qu'on comptait dans le parti Bellisomi, il s'en trouvait un qui , tout en présentant des obstacles extrinsèques à son élévation , n'avait néanmoins aucun empêchement personnel militant contre lui. Or chacun sait que ces derniers empêchements sont insurmontables, ce qui n'existe pas pour les autres; et il n'était pas seul à porter un semblable jugement sur le Cardinal en question. Tous partageaient cette opinion; elle était donc générale. En effet, celui qui écrit ces pages peut affirmer qu'aux funérailles du Pape défunt, il entendit les spectateurs parler des.Cardinaux assis sur les bancs et dire ces mots : « Quel dommage que ce Conclave soit celui qui va donner un successeur à Pie VI! S'il y avait un Pape entre les deux , en trois jours on nommerait le nouveau , et ce serait celui-là ! »

En parlant de la sorte , ils désignaient le Cardinal but de leur conversation. Or c'était le cardinal Chiaramonti, évêque d'Imola, qui réunissait très-certainement tous les avantages intrinsèques pour succéder à Pie VI. Il était de Césène comme lui ; il était assez jeune pour être Pape, ayant cinquante -huit ans, comme le Pontife défunt quand il fut élu. On doit bien croire qu'un règne qui avait duré près de vingtcinq années détournait efficacement de l'idée de nommer un successeur qui pouvait vivre aussi long-

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