‹ Mémoires du cardinal ConsalviChapitre 45 sur 59 · AU ROI DE FRANCE · texte numérisé non relu

AU ROI DE FRANCE

Par la miséricorde divine les cardinaux ^ évêques^ prêtres et diacres de la Sainte Église Romaine.

« Sérénissime Roi, salut et sincère charité

dans le Seigneur.

» Ce n'est point sans un profond conseil de Dieu , Iloi Très-Chrétien , que les mêmes mains impies qui

* Le roi do France était alors Louis XVIII, proscrit et errant à travers l'Europe. Fidèle aux traditions pontificales, le Sacré Collège, en face de la Révolution triomphante, rendait au petit-fils de saint Louis un hommage qui est en même temps un acte de foi monarchique.

se souillèrent du sang de votre très-auguste Frère, ont, dans votre royaume même, donné la mort au très-saint Pontife , au très-bon et très-grand Pie VI , à rinoffensif et innocent Chef de TÉglise. S'ils ne Tout point voué au supplice, leur conduite n'en a pas été moins cruelle. Et certes, ce fut un crime atroce que d'expulser de son Siège, de ses États, un saint Pontife, un vieillard octogénaire et d'une santé délabrée , de le dépouiller de tous ses biens , de le séparer de son entourage , de l'emprisonner , de le couvrir d'opprobres, de le vexer, de l'entraîner violenjment, d'accélérer enfin, par toutes sortes de persécutions, une mort que la nature amenait lentement. La nouvelle vous en est sans doute connue; Pie VI vient de terminer sa vie, de succomber moins à une mort naturelle que sous les coups des persécutions qu'il endura. Ce n'est point ici le lieu de glorifier les actes éclatants de ce saint Pontife; la tristesse dans laquelle nous a plongés sa mort, les angoisses où nous sommes, ne nous le permettent point.

)) Au milieu de tant de troubles, de tant de douleurs, de tant de désastres, dans un âge avancé, dans les épreuves de la maladie , dans les privations . de toute sorte, parmi les travaux les plus accablants, quelle vertu , pour ne point rappeler ses autres mérites, quelle fermeté d'âme, quelle constance, queïle douceur, quelle patience, quelle fidélité, quelle piété! Illustre et grand Pontife , la renommée de ses vertus a couru chez tous les peuples; il a captivé l'admira-

tion des hommes. éloignés de la foi non moins que des catholiques. Certes, ses grandes vertus eussent excité la compassion de ses ennemis , si ses ennemis avaient pu céder à quelque sentiment de pitié.

» Mais qu'attendre de tels ennemis, d'hommes qui avaient si hautement, si cruellement immolé leur Roi , leur Père , et qui s'efforçaient d'anéantir votre auguste famille , elle qui avait de tout temps versé sur la France d'intarissables bienfaits? Votre Sacrée Majesté comprend, mieux que nous ne saurions l'exprimer, la gravité des circonstances où la mort de Pie VI, d'un tel Pontife, laisse l'Église,

» Nos efforts maintenant , nos ardentes prières, nos gémissements devant le Père des lumières, doivent tendre à mettre fin au veuvage de l'Église, à élire un nouveau Père, un Chef, un Pilote nouveau, qui dirige l'Église à travers les tempêtes, qui la préserve des écueils de toutes parts se dressant devant elle, et qui la conduise saine au port. Au milieu de ses troubles, au milieu de ses peines et de ses douleurs, elle se console , elle se soutient à la pensée que si ses maux et les maux de votre royaume et de votre n^ison •furent communs, des jours meilleurs lui promettent une commune restauration , une gloire commune.

M Elle en a l'espérance, et vous lui en êtes un sûr garant. Instruit par le malheur, vous avez appris à compatir aux infortunes d'autrui : l'expérience des maux qu'on voit les autres endurer rend le cœur plus facile à la compassion .

DU CARDINAL CONSALVl. Î31

» Que ne devons-nous donc pas attendre de celui à qui la nature départit la bonté , la générosité de cœur, tous les dons enfin qui font Vomement d'un Roi bon et sage 1 La Religion vous a donné d'une main libérale une grande piété envers Dieu, le zèle de la foi, la vénération pour TÉglise et d'autres dons pareils. Le jour qui vous verra assis sur votre trône, sur le trône de vos aïeux , sera justement entre tous un jour cher à l'Église, un jonr de bonheur pour elle. Elle l'attend comme le jour où lui seront rendus la vraie paix, la liberté, la splendeur, ses droits, ses possessions qu'elle doit en grande partie à la piété et à la munificence des Princes dont vous êtes le digne rejeton.

» Ce jour fécond en toute sorte de biens , la sainte Église de Dieu le hâte de toute l'ardeur de ses voOTx. Quand ce jour sera venu, Roi Très-Chrétien, que la première de vos sollicitudes , que le plus impérieux de vos besoins soit de ramener l'Église à son antique splendeur , de faire refleurir dans votre royaume la religion, la piété, les bonnes mœurs, de vous former un peuple bon et docile. Et certes c'est ce que vos intérêts paraissent demander avant tout. Tout méchant souflEre difficilement le frein qui le domine. Aucun temps ne fut, hélasî plus fertile que les jours actuels en leçons de ce genre. Pour nous. Roi Très-Chrétien , nous demanderons instamment à Dieu pour vous la joie, le bonheur, l'aide, la protection , le secours que nous nous promettons à nous-

mêmes et que nous implorons de toute Tardeur de nos vœux.

» Donné à Venise, etc. »

Je fis ensuite préparer le local pour le Conclave, qui, de concert avec l'Empereur, maître alors de Venise, fut fixé dans le monastère des Bénédictins, silué dans la petite île de Saint-Georges, à peu de distance de la ville.

Tandis que les Cardinaux arrivaient, on employa les mois d'octobre et de novembre aux travaux indispensables pour le Conclave. Dans le complet dénûment du Sacré Collège et du Saint-Siège, ce fut la chancellerie autrichienne qui fournit à tous les frais que ces arrangements nécessitèrent.

Vers les derniers jours de novembre, on fit les Novendiali pour les obsèques du Pontife défunt, puis, le 30 de ce même mois, premier dimanche de l' Avent, après avoir assisté à la messe du Saint-Esprit pour l'élection future, les Cardinaux, comme c'est l'usage, entrèrent processionnellement dans le Conclave où ils devaient demeurer enfermés.

A la mort de Pie VI, il y avait quarante-six Cardinaux vivants. Quoique tous eussent été convoqués, onze n'intervinrent pas. Ils alléguèrent pour excuse les uns leur grand âge, les autres leurs infirmités. Ce furent les cardinaux Batthiany, qui mourut pendant le Conclave, de Frankenberg, de la Rochefoucauld, de Montmorency, Zurlo, Ranuzzi, de Rohan, Migazzi, Sentmanat, Mendozza et Gallo.

Il n'y eut que trente-quatre Cardinaux qui se réunirent ce jour-là , car le cardinal Herzan était encore en route. C'étaient les cardinaux Albani, doyen; le duc d'York, sous-doyen; Antonelli, Valenti, Zelada, Lorenzana, Gerdil, Archetti, Carafa di Trajetlo, Caprara, Onorali, Calcagnini, Martiniana, Giovannetti, Bellisomi, Busca, de Pretis, délia Somaglia, Chiaranoonti , Mattei, Maury, Borgia, Roverella, PignatelU , Joseph Doria , Dugnani , Antoine Doria , Braschi , RuflFo, Livizzani, Carandini, Rinuccini, Flangini et Vincenti.

Peu de jours après , le cardinal Herzan arriva , et ainsi le nombre des princes de l'Église assemblés s'éleva à trente-cinq. Ce sont eux qui élurent le nouveau Pontife.

Ce fut donc le 30 novembre 1 799 que les Cardinaux , le prélat secrétaire , le sacriste , le maître des cérémonies, les autres- officiers et les conclavistes , en tant que le permirent les circonstances extraordinaires, se renfermèrent dans le Conclave. Les dépenses, que je pourrais appeler publiques, — car les Cardinaux durent pourvoir à leur entretien ' — s'ac-

^ A l'aide d'une somme de vingt-qualre mille écus romains, l'empereur d'Allemagne pourvoyait aux dépenses publiques nëcessilëcs par le Conclave; mais au milieu de la tourmente qui passait sur l'Europe, les Cardinaux errants se trouvaient pour la plupart dans un dénûment complet. Leur patrimoine était conGsqué et leurs bénéfices saisis par la Révolution. Afin d'arriver à Venise et de se réunir aux autres membres du Sacré Collège, il fallait entreprendre un voyage et se procurer des fonds pour subsister et faire vivre les personnes attaché^ au service de chaque prince de l'Église. Dans

m MÉMOIRES

quittèrent à Taide d'une somme de 24,000 écus ,

cet ébranlement général des fortunes et des esprits, l'argent était chose rare, les amis chose plus rare encore. Néanmoins il se rencontra à Rome un riche banquier qui ne voulut pas laisser les Cardinaux à la merci des événements. Jean Torlonia, déjà honoré par Pie VI du titre de marquis, en souvenir des services rendus au Saint-Siège dans des circonstances critiques, et notamment dans le payement des contributions de guerre imposées par le traité dé Tolentino , n'hésita point à mettre son crédit et sa bourse à la disposition du Sacré Collège. Au nom de cette assemblée des princes de l'Église, Consalvi fut chargé de le remercier en ces termes :

« Monsieur,

» Dès que Monsignor Dini fut arrivé à Venise , il offrit en votre nom au Sacré Collège trois mille ducats de banque sur votre correspondant dans cette ville. Le Sacré Collège le chargea de vous remercier et de vous dire qu'il n'était pas dans le cas d'en profiter. Peu de jours après, Monsignor Dini mourut, M. l'abbé Parise avait ^crit au Sacré €ollège à ce propos ; il en reçut la môme réponse et ftit prié de la communiquer à Votre Seigneurie , puisque Monsignor Dini ne pouvait plus le faire. Dernièrement, Camillo, le camérier de Monsignor Dini, a présenté au Sacré -Collège votre lettre qu'il a trouvée dasis les papiers de soa maître , et qui accompagnait votre offre. C'est à ce moment que le Sacré Collège me charge, en qualité de son pro-secrélaire, de vous répondre et de vous faire savoir directement , par la présente , ce que je viens de vous dire plus haut.

» Obéissant à cet ordre , je vous renouvelle <en mon particulier les sentiments de l'estime distinguée avec laquelle je suis votre dévoué et très-obligé serviteur,

» Hebculb Consalvi, » PrO'Sôcrétairé du Sacré CoUége.

» Venise, 9 novembre ^799. v

Comme tout se trouve dans les papiers du cardinal Consalvi, nous citerons eocore une lettre du célèbre cardinal Gerdii adressée au banquier Torlonia, et venant confirmer, avec tant d'autres sur le même objet, les ofiras généreuses et iiidividueiies faites par Torlonia à chaque membre du Sacré Collège.

si je ne me trompe points fournie par le gouvernement , et dont le prélat secrétaire eut la gestion, H en rendit compte à la fin . Les Cardinaux , pour faire hommage au cardinal Herzan , suspendirent jusqu'à son arrivée tout entretien et toute négociation ayant rapport à T élection. Aussi peut-on dire en toute vérité que jusqu'à son entrée, il ne se fit absolument rien dans le Conclave. On eut tous les égards pour le cardinal Herzan , en vue de la considération que Ton devait à l'empereur d'Autriche, dont il était comme le représentant. Ce monarque, à cause des circonstances dans lesquelles on se trouvait , n'avait pas voulu envoyer , ainsi que cela se pratique d'habitude, un ambassadeur au Conclave, disant qu'il préférait confier-cette charge à un cardinal. De sem-

« Monsieur,

» Je suis vraiment reconnaissant des sincères et gracieuses offres que Votre Seigneurie se plaît à me faire dans sa lettre du 1 6 courant. Ces nouvelles marques de votre affection me prouvent que si vous avez eu à souffrir de graves pertes dans vos intérêts , à Toccasion des circonstances orageuses que nous avons traversées, votre âme cependant n'a rien perdu, et qu«, toujours égale à elle-même, elle cherche à se révéler par des témoignages de bonté. Toutefois je vous en suis très-obligé, et, dans le besoin, je ne manquerai pas de profiler de vos faveurs.

j> Et désirant de mon côté une occasion propice pour vous témoigner ma gratitude , je vous souhaite en même temps le plus grand bonheur.

» Je suis, de Votre Seigneurie très-illustre, le 'très-affectionné pour vous servir.

» G. GARD. GEADOi.

M Venise, le 30 novembre 4799. »

^ L'écu romain, le scudo, vaut 5 fr. 37 cent.

blables égards , une aussi particulière- marque d'estime furent donc témoignés à cet Empereur , victorieux en ce moment, et qui possédait non-seulement les trois légations que le Saint-Siège cherchait à récupérer, mais encore tout le reste des États pontificaux jusqu'aux portes de Rome. Cette ville et les contrées avoisinant Terracine étaient depuis quelque temps occupées par les Napolitains. On espérait ainsi rendre ce prince plus bienveillant et plus disposé à restituer tous les domaines de TÉglise au nouveau Vicaire de Jésus-Christ.

Les opérations commencèrent à l'arrivée du cardinal Herzan. Les premiers jours on ne vit pas de ces factions, qui prirent plutôt naissance dans le hasard et dans les passions immodérées de Tamour-propre — et non dans la mauvaise volonté de ceux qui s'en firent les chefs, — que dans un complot ou par d'autres vues. (Che da una procedente formazione di piano , 0 da altre viste.)

Le cardinal Braschi, neveu du Pape défunt, aurait pu, pour parler le langage des Conclaves précédents, aspirer à devenir le chef au moins des créatures de son oncle qui formaient la majorité *. Mais il était loin d'y prétendre, et sa probité, la droiture de son caractère, et peut-être aussi un certain défaut de

^ A Rome , pour témoigner leur respectueuse reconnaissance et leur sujétion sacerdotale et politique au Pape qui les a décorés de * la pourpre , les Cardinaux se disent verbalement et par écrit ses créatures, ab eo creati.

moyens pour arriver à un tel but, Tempêchèrenl de le désirer.

Chaque Cardinal agissait par lui-même et se préparait à donner sa voix à celui que sa conscience , son inclination et son jugement lui indiquaient comme étant le plus digne. Quelques jours se passèrent ainsi, et il ne s'oflFrit rien de remarquable dans les scrutins journaliers. Tout à coup, sans aucune sorte de préparation ou de manèges secrets, mais bien par l'union de tous les sentiments, il advint que dix-huit votes se portèrent sur la personne du cardinal Bellisomi, évêque de Césène, et autrefois nonce en Portugal. C'était un Cardinal généralement aimé et estimé, non moins pour la douceur de son caractère que pour la pureté de ses mœurs, sa probité et ses connaissances. Cette réunion imprévue de tant de votes en sa faveur fit remarquer que, comme il lui manquait fort peu de voix pour former le nombre nécessaire à son élection , la plus petite conquête parmi ceux qui ne lui avaient pas accordé la leur suffirait pour faire monter les suffrages au chiffre voulu. Cela était d'autant plus facile, croyait-on, qu'il s'agissait d'un homme estimé , aimé , et qui n'avait point d'ennemis.

Plusieurs Cardinaux commencèrent donc sans s'être entendus à dire à leurs voisins et à leurs confidents qu'à peine ouvert le Conclave touchait à sa fin, et que le nouveau Pape pouvait très-bien être acclamé le lendemain dans la personne de celui qui avait eu tant de voix, si l'on s'assurait des électeurs

qui n'étaient pas parmi les dix-huit. On répondit que cela ne souffrait aucune difficulté. Bientôt le nombre de ceux qui adhérèrent dans les conversations privées s'éleva tellement, que le chiffre dont on avait besoin fut dépassé , et dans tout le Conclave on annonça la nomination du cardinal Bellisomi pour le jour suivant. Cet événement plongea le cardinal Herzan dans la plus profonde anxiété et l'excita à faire tous ses efforts pour empêcher , ou tout au moins pour différer l'exécution de ce dessein. Afin de comprendre les motifs qui le dirigeaient , il importe de remonter à la source et d'exposer le principe d'oii il. partait.

Il faut savoir que le but de la cour de Vienne dans le choix du nouveau Pape était de s'assurer, en tant qu'il lui serait possible, la tranquille possession des trois légations. Elle les avait dernièrement acquises après la bataille de la Trebbia, lors de la retraite des Français. Ceux-ci en avaient arraché la cession au Pontife défunt, dans le traité de Tolentino. On eut ensuite sur les intentions de l'Autriche, je ne dirai pas les plus clairs indices, mais encore les preuves les plus décisives, les plus évidentes. Pour arriver à ses fins , la Cour impériale désirait un pape qui confirmât «n sa faveur la cession imposée à Pie YI , on tout au moins qui n'y mit pas opposition quand l'ancien état de choses se rétablirait. Or les revers de l'armée française faisaient espérer et même rendaient certainement prochaine cette restauration en Italie.

DU CARDINAL CONSALVI. t39

Le cabinet autrichien, considérant que le cardinal Mattei avait négocié et signé le traité de Tolentino, s'imagina qu'il pourrait moins que tout autre l'attaquer et chercher à le réduire à néant. Se figurant que Mattei condescendrait à sa volonté , il tenta de le faire nommer Pape, à l'exclusion de tout autre. On alla jusqu'à dire que la cour de Vienne s'était déjà assurée des favorables dispositions de ce Cardinal , même avant son entrée au Conclave. Je n'ai pas à ce sujet de notion ou de preuve proportionnée à l'importance du soupçon; toutefois, l'éminente piété du Cardinal ipe fait croire que ces bruits étaient faux, ou tout au plus occasionnés par une parole assez peu réfléchie de Mattei, que dans le cas de son élection, de plus vives lumières ou de plus mûres ini^irations l'auraient empêché de tenir.

Cependant la Cour impériale avait enjoint au cardinal Herzan de favoriser par ses soins l'élection du cardinal Mattei , donnant , si je puis parler ainsi , une exclusive à tous les autres. D'après ce que je viens de dire,» il est facile de comprendre à quel point Herzan fut troublé quand il vit BelEsomi à la veille d'être élu. Ce prince de l'Église ne plaisait aucunement à l'Autriche , malgré sa qualité de sujet , — il était né à Pavie. — Cette circonstance , en toute autre occasion, eût été très-appréciée. Elle aurait suscité des obstacles plutôt àe la part des cours rivales de Vienne que de ce cabinet lui-même. Mais les ordres intimés à Herzan étaient trop précis pour qu'il se

crût autorisé à ne pas s'y conformer d'une manière absolue.

Il arriva fort inquiet auprès du cardinal Albani , doyen du Sacré Collège, et dans un discours trèshabile et fort étudié, il lui représenta combien nécessaire était aux intérêts et à l'avantage du Saint-Siège que le nouveau Pape fut très-agréable à l'Empereur , •qui possédait presque tout l'État de l'Église , et dont il importait tant de capter la bienveillance. Ijà personne du cardinal Bellisomi, bien qu'ornée des qualités et des prérogatives indispensables, n'était pas, croyait-il, celle qui, de préférence à une autre, serait acceptée par Sa Majesté. Herzàn ajouta qu'il savait en outre de source certaine combien plus agréé serait le cardinal Mattei. Il fallait donc que Son Éminence, en sa qualité de doyen du Sacré. Collège et en vertu de son crédit, influât, dans l'intérêt de l'Église et pour le plus grand avantage du Saint-Siège, sur l'esprit des Cardinaux, pour qu'ils unissent leurs forces aux siennes afin de faire réussir l'élection de Mattei au lieu de celle de Bellisomi ou .d'un autre.

Albani répondit à ce discours, prononcé avec énergie et persuasion, que l'élection de Bellisomi, procurée sans aucun artifice et sans intrigue , mais sortie d'une entente surprenante des électeurs , ainsi que Son Éminence le savait, était si avancée par la mulplicité des votes et par l'efficacité des volontés, qu'il n'était plus possible de la contrecarrer; que les Cardinaux devaient le* nommer le jour suivant et donner

ainsi un nouveau chef à rËglise, qui en avait si grand besoin en ce moment; que d'ailleurs, le sujet choisi étant si digne, de l'avis même de Son Éminence, il ne croyait pas qu'il lui fût permis de s'opposer à son élection, d'autant mieux que Son Eminence ne disait pas que Bellisomi pourrait être odieux à Sa Majesté, mais seulement qu'un autre lui serait plus agréable; que, connaissant la manière de penser et les sentiments des Cardinaux, il ne lui paraissait pas probable qu'on élût Mattei, non parce qu'il était indigne, mais parce qu'il ne serait point accepté par tous les électeurs , et qu'il avait trop de frères , de neveux et de parents à Rome, étant lui-même Romain et de famille aussi illustre que peu fortunée. Albani ajouta qu'en qualité de son oncle, il aurait dû éprouver plus que personne beaucoup de joie de son élection et la favoriser, s'ill'avait jugée possible; qu'il ne pouvait enfin se persuader que Sa Majesté n'agréât pas l'élection d'un de ses sujets, et qu'en conséquence il priait Son Éminence de ne plus songer à l'empêcher , mais bien plutôt de concourir lui aussi à donner, sans différer davantage, un sujet si digne pour chef à l'Église.

Herzan ne se rendit pas à ce raisonnement , et il répétait sans cesse ce qu'il avait dit d'abord. Le cardiiial Albani, voyant ses efforts pour le persuader demeurer inutiles , prit le parti de le serrer de plus près, en lui demandant si, dans le secret de sa cour,

on avait prononcé l'exclusive pour Bellisomi; que, I. * 16

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dans ce cas, l'usage et les égards dus à la paix de l'Église pourraient faire penser à une autre élection, mais que, sans cette exclusive formelle, Bellisomi serait Pape le lendemain, puisque déjà des Cardinaux en nombre plus que suffisaijt s'étaient déclarés prêts à joindre leurs votes à ceux des dix- huit; qu'il ne restait plus qu'à accepter leur offre et à leur dire de la réaliser si l'exclusive n'existait pas. Alors Herzan se voyant acculé au pied du mur, et n'ayant pas en réalité l'exclusive de sa cour contre Bellisomi , puisqu'il devait seulement favoriser par son zèle l'élection de Mattei et empêcher n'importe quelle autre , chercha à gagner du temps. Il espérait ainsi créer des difficultés qui rendraient impossible l'élection de Bellisomi , ou tout au moins , si cela ne pouvait avoir lieu, il voulait prévenir la chancellerie de Vienne et apprendre enfin si elle accueillerait son sujet de préférence à tout autre, dans le cas où Mattei serait rejeté. Il cherchait de la sorte à fournir à l' Autriche le temps et les moyens de capter l'esprit de Bellisomi par une marque d'estime préventive en sa faveur.

Herzan répondit au cardinal Albani qu'il n'avait pas l'ordre de signifier l'exclusive contre Bellisomi, tout en sachant que l'élection de Mattei aurait été infiniment plus agréable à Sa Majesté; que puisque celle-ci ne pouvait réussir et qu'il n'avait pas le pouvoir d'empêcher l'autre, comme Car;dinal très-attaché au Saint-Siège et à ses intérêts , il croyait au moins

devoir conseiller et supplier même, s'il le fallait, tant, disait-il, était manifeste Timportance de cette affaire, de différer pendant onze ou douze jours l'élection de Bellisomi ; que ce laps de temps suffirait pour permettre à un courrier qu'il allait expédier à l'Empereur de se rendre à Vienne et d'en revenir; qu'il voulait annoncer tout d'abord cette nomination à la Cour impériale, et ne pas la lui faire arriver sans préparation aucune; qu'il lui semblait que cette marque de déférence était bien due à un prince tenant entre ses mains presque tout le domaine de TÉglise, dans les États duquel siégeait le Conclave dont il fournissait le local et payait les frais ; que les Cardinaux hésitant à se prêter à satisfaire l'Empereur en choisissant Mattei , cette politesse envers Sa Majesté calmerait ou diminuerait le déplaisir d'apprendre qu'on n'avait pas eu égard à sa volonté ; qu'en somme, les Cardinaux ne sacrifiaient rien ou très -peu de chose par un si bref délai accordé, et qu'il en résulterait un notable bénéfice par la bienveillance que Sa Majesté témoignerait au nouveau Pontife et aux intérêts du Saint-Siège.

Le cardinal Albani commença à céder à cette proposition. La seule objection qu'il souleva fut la crainte de voir se former, naturellement ou par intrigue pendant ces jours de délai, un parti dans le Conclave, parti qui tendrait à faire avorter l'élection si admirablement préparée. Herzan répondit aussitôt qu'.il ne se contentait point de s'engager verbalement à ne

pas former une semblable opposition , mais qu'il promettait encore, dans le cas où d'autres comploteraient, de ne pas les imiter, et que les Cardinaux considérés comme les plus attachés à sa cour suivraient cet exemple. Herzan alla jusqu'à dire qu'ils auraient même tous joint leurs votes aux dix-huit voix de Bellisomi.

Se fiairt à cette promesse , Albani prit sur lui d'obtenir des Cardinaux le délai de onze ou douze jours sollicité par Herzan pour l'expédition de son courrier à Vienne. Après en avoir parlé aux Cardinaux avec son éloquence ordinaire et le crédit dont il jouissait auprès d'eux, il obtint en effet ce délai; et Herzan, très-heureux de sa victoire inespérée, fit ce qu'il avait proposé.

Une démarche aussi fausse , une erreur aussi grave commises par le cardinal Albani et par tous les Cardinaux qu'il avait su persuader, provoquèrent de tristes réflexions dans l'âme de ceux qui en reconnurent immédiatement la portée. De pareilles manœuvres amenèrent les conséquences qui devaient en être l'effet nécessaire et indispensable. Dans les discours que plusieurs (et je puis bien dire tous^, sans exagération) tinrent à ce sujet, on regarda cette manière d'agir comme sans exemple jusqu'alors. Jamais on n'avait vu permettre à un aipbassadeur d'expédier un courrier pour interroger le bon plaisir de son gouvernement, le prévenir et lui laisser le temps et les moyens de faire savoir au sujet proposé qu'il

lui devait le Pontificat. Jamais , dis-je, on n'avait vu cela, surtout quand l'exclusive n'était pas prononcée, que les votes ne manquaient pas et 'même qu'ils étaient plus qu'abondants pour l'élection ^ que la personne choisie jouissait de l'estime et de l'amour de tous, et qu'elle était digne du haut rang auquel on allait l'élever.

Les Cardinaux remarquèrent aussi que , de toutes les cours , la Cour impériale était celle avec laquelle on aurait dû se garder le plus de tenir une pareille conduite. Dans la succession des temps, et quand le souvenir de ces circonstances particulières et de la déférence impolitique du Sacré Collège aux demandes d'un ministre serait perdu, on pouvait craindre de fournir des prétextes pour faire revivre l'ancien abus de solliciter la permission de César avant d'installer le nouveau Pape. Mais on réfléchissait encore à un péril plus grand et presque certain. Ce délai , si malheureusement accordé, pouvait donner lieu à des changements parmi les électeurs eux-mêmes, soit naturellement, à cause de la mobilité de l'intelligence humaine , soit subrepticement , par les soins de ceux qui ne voulaient pas de Bellisomi pour Pape. Souvent on avait vu de ces revirements causés par des délais beaucoup plus courts. On regarda de tous côtés la condescendance d'Albani comme un effet habituel de sa faiblesse et de la légèreté avec laquelle il traitait les affaires les plus graves. Ce Cardinal possédait à un très-haut degré ces deux défauts si dangereux ,

et il les unissait aux talents naturels qui le distinguaient et au crédit que ces talents eux-mêmes , sa naissance, son ancienneté, son éloquence , les grâces de sa conversation et d'autres vertus, lui avaient acquis dans le Sacré Collège et dans le publie. Si ces réflexions sur la fatalité de cette déférence étaient vraies et fondées, il faut l'avouer, les conséquences que l'on redoutait ne furent malheureusement , elles aussi, que trop véritables.

A peine le courrier autrichien eut-il quitté Venise, que Herzan s'empressa de profiter de cet intei'valle pour former une faction qui, en empêchant le nombre des votes d'augmenter , rendît impossible l'élection de Bellisomi. Toutefois , les dix-huit voix atta-

chées à ce Cardinal s'accrurent dans les scrutins qui continuaient chaque jour, et elles arrivèrent jusqu'à dix-neuf et même jusqu'à vingt et une. Herzan manquait, disons-le, des talents et de la sagacité indispensables pour réussir dans cette occasion. J'ajouterai même , afin de rendre hommage à la vérité , qu'il manquait peut-être aussi d'une volonté bien ferme de réussir dans ce premier moment. Sa parole de ne pas former ou exciter un parti contraire à l'élection de Bellisomi était de quelque poids dans son âme religieuse. Il se contentait d'avoir servi sa cour d'une certaine manière, par Je délai qu'il venait d'obtenir, et en lui fournissant le moyen de s'attacher le nouveau Pape ou de recourir aux expédients qui lui plairaient davantage.

Mais le hasard, qui gouverne toutes les choses humaines, ou, pour mieux dire, la Providence, qui, par ses vues secrètes, dispose des événements selon ses désirs, permit que d'autres, plus habiles et plus madrés que Herzan , fissent ce qu'il n'aurait jamais pu ou su accomplir.

Il se trouvait dans le Conclave un cardinal d'une haute probité, et d'un incontestable mérite, estimé de tous, mais que personne n'aimait à cause de la dureté de son caractère. A de grands avantages il joignait le défaut de vouloir toujours persuader que les événements importants étaient son œuvre. En un mot, il ambitionnait de dominer partout.

Ce Cardinal * savait très-bien qu'il ne pouvait pas se flatter de devenir Souverain Pontife, puisque, craint de plusieurs, il n'était aimé de personne; mais son esprit se révéla tout entier en cette affaire. Il dé-

^ Consalvi n'a pas cru devoir nommer dans son récit le -prince de rÉglise qui va jouer le premier rôle au milieu de ces incidents si nouveaux et si curieux. En étudiant le Diario manuscrit du conclave de Venise, rédigé par J'abbé Bernasconi, conclaviste du cardinal Antoine Doria, et offert au pape Pie VU, nous trouvons que c'est le cardinal Léonard Antonelli que Consalvi a voulu désigner et peindre. C*est Antonelli en effet qui, dans ce Diario, où toutes les circonstances et les scrutins sont minutieusement enregistrés, mais sans aucune réflexion, se révèle l'auteur des démarches que Consalvi signale. Ce cardinal Léonard Antonelli, neveu d'un autre Cardinal du même nonv, était un homme trempé tout d'une pièce, un habile administrateur, un profond politique, un docte théologien et un archéologue distingué. Il avait au suprême degré les qualités et les défauts de son caractère , et il rendit à TËglise d*éminents services, qui ne sont pas oubliés.

cida que lui seul , et pas un autre , ferait le Pape , et que Télu ne devrait qu'à lui seul la tiare et le trône. Ce Cardinal avait supporté , non sans peine , de voir que Télection de Bellisomi , produite par la réunion spontanée de tant d'électeurs , ne lui laissait aucune part dans une si grande éventualité, et que rien ne venait le distinguer plus que le dernier des Cardinaux. Il s'empara donc avidement de l'occasion oflFerte par le délai accordé à Herzan , et il employa tous ses soins à former un parti d'opposition qui, s'il était trop peu nombreux pour créer jamais le nouveau Pape , put du moins , en ne faisant pas arriver la majorité jusqu'aux deux tiers des votes que la loi exige pour l'élection , empêcher que ni Bellisomi ni un autre ne devînt Souverain Pontife.

Ainsi, d'après ses* calculs, celui-là seul à qui lui et les siens accorderaient leurs voix pouvait ceindre la tiare. Son but était de faire reconnaître par là au public et à l'élu lui-même son influence et son autorité. Il se mit immédiatement à l'œuvre et chercha à. s'assurer du vote des Cardinaux qui n'étaient pas parmi les dix-huit votants pour Bellisomi. Il n'avait rien à lui reprocher personnellement; mais, quelques jours après , afin de corroborer et de justifier sa conduite, il mit en avant la trop manifeste douceur de caractère de Bellisomi, qui dégénérerait, disait-il, en faiblesse, et qui le rendrait l'esclave de ceux à qui il devrait le Pontificat.

N'ayant donc rien à lui reprocher, il se consacra

DU CARDINAL GONSALVl. 249

tout entier à démontrer aux Cardinaux la nécessité de complaire à l'Empereur en nommant Mattei pour le bien du Saint-Siège. Le Saint-Siège, disait-il , devait espérer de TAutriche la restitution de la plus grande partie des États pontificaux que Sa Majesté possédait, et ne pas douter qu'à l'exemple de ce monarque, le roi de Naples rendrait les territoires alors en sa puissance. Dans la première occupation de Rome, les Napolitains avaient clairement indiqué ce que l'on devait attendre d'eux dans la seconde, s'ils eussent pu librement agir. Par ces discours, auxquels son crédit ajoutait un grand poids près de quelques-uns, et par les confidences de Herzan (avec lequel il s'était subitement ligué), près du petit nombre de ceux qui étaient bien affectionnés à la Cour impériale , il réussit à former un parti d'opposition suffisant pour atteindre le but espéré. A dater de cette heure, les scrutins changèrent de physionomie. On ne vit plus Bellisomi avoir toujours dixhuit et dix-neuf votes, et tous les autres se répartir en minime fraction sur dififérents Cardinaux; mais tout d'un coup on s'aperçut que dix votes s'attachaient à Mattei, — qui les eut constamment dans la suite. — Ils allèrent même jusqu'à onze et treize, comme ceux de Bellisomi montèrent quelquefois jusqu'à vingt et un et même à vingt-deux.

Cette nouveauté fit sentir (mais il était trop tard) au cardinal doyen Albani la gravité de l'erreur qu'il avait commise en accordant à Herzan le délai sol-

Sl&O MÉMOIRES

licite. Pour réparer sa faute, s'il était possible, douze ou treize jours après l'expédition du courrier à Vienne , il envoya demander une réponse à Herzan, lui faisant connaître en même temps les manèges qui, au mépris de sa parole, se succédaient pour entraver l'élection de Bellisomi. Il le priait aussi de tenir - sa promesse et de concourir à cette élection avec ses adhérents , quand bien même d'autres voudraient la faire échouer. Mais Herzan, plus fort que jamais et en sécurité par l'opposition soulevée, crut ne plus devoir mettre sans nécessité sa cour en avant. Il fut dirigé sur ce point par l'habile chef du nouveau parti, qui lui enseignait que, pour exclure Bellisomi, l'opposition de la faction qu'il avait à ses ordres suffirait, et que pour favoriser Mattei, il fallait continuer à faire jouer à découvert la volonté de sa cour. On regardait cependant la notification de cette volonté comme une violence et un attentat à la liberté de l'élection, d'autant plus qu'elle se bornait ainsi ouvertement à désigner un seul Cardinal comme futur Pape.

Herzan répondit à Âlbani que le courrier n'était pas encore de retour ; qu'il ne savait quand il reviendrait, ni quel motif pouvait le retarder de la sorte; que du reste une plus longue attente devenait désormais inutile, puisque les votes nécessaires à l'élection de Bellisomi ne suffisaient plus ; qu'il existait un parti contraire à sa Papauté, xjue ce parti ne s'appuyait ni sur la fraude ni sur l'intrigue , mais sur fe

concours spontané des Cardinaux; qu'il se croyait donc dispensé de tenir la parole qui l'obligeait, lui et les siens 9 à favoriser Bellisomi, puisque le petit nombre de ceux-ci ne suffisait plus pour foriher le chiflFre nécessaire à son élection. Il concluait en affirmant qu'on ne pouvait pas exiger de lui une chose parfaitement inutile, et qu'il ne restait plus aux partisans de Bellisomi qu'à persuader leurs adversaires et à amener à voter pour lui, si cela était encore possible.

Ces fausses et artificieuses allégations furent vainement combattues par Albani, et chaque fois que lui ou d'autres retournèrent à la charge , Herzan répétait ces allégations avec, entêtement. De son côté , le courrier ne revint point, et l'on disait sans cesse que la réponse de la chancellerie impériale n'était pas arrivée , et que désormais l'affaire dépendait plus du dedaps que du dehors.

C'est ainsi que, dirigé par une main plus hardie, Herzan se joua de la majorité du Sacré Collège , à qui, peu de temps auparavant, il avait adressé d'humbles prières en sollicitant quelques jours de répit. C'est ainsi qu'après avoir foulé aux pieds tous les égards, on sacrifia un homme juste et innocent. Seule la vertu dont il était doué à un si haut degré put lui faire supporter sans une ombre de plainte , et sans même que la sérénité de son visage en fût altérée, la perte de cette tiare qu'il n'avait point ambitionnée , qu'aucune intrigue ne lui avait procurée ,

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et que l'estime et la vénération de la presque totalité des électeurs lui avaient décernée dès le principe. Disons-le franchement , on la lui arracha de la tète à l'aide des cabales , car on peut affirmer avec vérité qu'il portait la couronne pendant le temps accordé pour le délai. Tous les Cardinaux le montraient du doigt chaque fois qu'ils le voyaient dans la chapelle , aux scrutins 9 ou se promenant après le Conclave , et ils disaient : Voici le Pape ! Tous le considéraient et le vénéraient comme tel , en lui accordant des honneurs et un respect anticipés. Mais reprenons notre récit.

Albani et les dix-huit Cardinaux qui soutenaient Bellisomi avaient perdu l'espérance de voir Herzan accomplir sa promesse. La réponse de Vienne, ou plutôt la manifestation de cette cour n'arrivant pas, venait d'éventer l'intrigue et la cabale , qu'une main parfaitement connue de tous avait formées pour empêcher le concours des votes , afin de compléter le nombre nécessaire à l'élection. Le doyen et ses adhérents s'aperçurent qu'il n'y avait plus pour espérance qu'à réussir habilement et avec le temps. Ils cherchèrent donc à attirer à eux par de bons offices le peu de Cardinaux qui n'étaient ni du parti de Bellisomi ni de celui de Mattei. Parmi les Cardinaux de Mattei, il y en avait qu'il était moins difficile de gagner, en leur fournissant, comme aux autres, la preuve de cette cabale, et en leur dévoilant cette passion privée qu'un bon nombre d'entre eux ser-

vaient, quoique involontairement. Pour ce qui regarde les premiers, c'est-à-dire ceux qui, dans le scrutin , ne concouraient ni en faveur de Bellisomi ni en faveur de Mattei , il est bon de savoir qu'il se trouvait dans le Sacré Collège trois ou quatre Cardinaux qui s'étaient fait remarquer depuis le commencement du Conclave, et toujours dans la suite se maintenant, pour ainsi parler, dans une neutralité parfaite. Ils ne donnaient pas leurs votes aux deux concurrents , et ne les accordaient même pas d'une manière stable à un autre. Ils variaient à chaque scrutin. Tantôt ils nommaient un cardinal, tantôt un autre, ce qui fit qu'on les appela volants ^ nom sous lequel on les connut toujours par la suite. Ce fut à eux principalement que s'adressèrent les partisans de Bellisomi ; mais, peine inutile, on ne put les amener à concourir d'une façon précise.

Le lecteur ne s'étonnera point de cela , quand il réfléchira que, par rapport à ces Cardinaux dont je ne nommerai que les deux principaux, Zelada et Gerdil, on crut dans le Conclave qu'ils n'avaient pas été complètement exempts d'ambition pour le pontificat suprême. L'âge avancé et la faiblesse des forces physiques du premier, ainsi que la sagesse et la vertu particulière que possédait le second , ne suffirent pas pour les préserve'r de cette ambition ^ Je n'entends

^ Lorsque le pape Clément XIV, dans le Consistoire du %6 avril 4773, réserva Gerdil comme cardinal in petto, il désigna le sav;ant et modeste religieux par ces expressions si pleines de vérité et d'es-

point affirmer cela comme un fait , quoique cependant je n'aie pas manqué de preuves et de documents à cet égard; mais je croirais faillir à l'exactitude de l'histoire en supprimant cette particularité, que l'opinion universelle du Sacré Collège et la conduite tenue par ces deux personnages rendent trèsfondée, et j'ose le dire, presque certaine. Si les efiforts que l'on tenta à l'aide des neutres et des volants pour accroître les votes en faveur de Bellisomi demeurèrent sans eflFet, il en fut bien pis encore quand il s'agit de gagrner ceux qui concouraient pour Mattei. L'autorité du chef de ce parti , le poids que lui donnait Herzan , la considération de la Cour impériale chez quelques-uns , chez d'autres les espérances du bien qui résulterait si l'on parvenait à plaire à <îette cour, l'esprit de faction qui augmentait insensiblement dans tous les cœurs, les tinrent obstinés dans leur projet. Ils se firent même un point d'honneur de ne pas déserter leur camp , soit à cause de la parole qui les liait à leur chef et à Herzan, soit parce qu'ils croyaient que leur adhésion postérieure n'aurait pas suffi pour effacer le souvenir de leur op-

prit. Clément XIV dit du grand écrivain barnabite qu'il était connu du monde entier et à peine connu dans la ville : Notus Orln, vix notus Urbi.

En apprenant à Rome Tespèce d'accusation que Consalvi allait faire peser sur l'une des gloires les plus pures de leur ordre, les Barnabites se sont émus, et ils m'ont déclaré que la vie tout entière de Gerdil et la simplicité 4e ses vertus chrétiennes protestaient contre un désir ambitieux de papauté , que l'on signalait beaucoup trop souvent dans les conclaves.

• position première. Ils se disaient qu'ils ne seraient jamais aussi bien vus du nouveau Pape , de ses adhérents ou de ses proches, que ceux qui dès le principe s'étaient déclarés de son parti.

Ces circonstances diverses et d'autres encore , que produisirent peu à peu des incidents particuliers et des affections privées , rendirent invulnérables tous les partisans de Mattei. Nous parlons de ceux qui pourraient être plutôt appelés avec vérité contraires à Bellisomi, ou , mieux encore , à ceux qui le favorisaient, que partisans de Mattei, à la personne duquel ils ne portaient nul attachement. Un grand nombre de semaines s'écoula de la sorte, et durant ce temps, les scrutins ofi'rirent quotidiennement toujours le résultat indiqué, soit pour Mattei, soit pour Bellisomi. Les quelques volants dont nous avons parlé passaient leurs votes à l'un ou à l'autre ; puis , sans y réussir , ils cherchaient à se recruter et à s'attirer la faveur des deux partis.

Après ces nombreuses et vaines épreuves, afin surtout d'éviter le dommage et le scandale causés par une vacance trop prolongée du Saint-Siège dans des circonstances aussi critiques , on pensa à élire un troisième sujet, qui n'eût pas à vaincre les difficultés que rencontraient les deux compétiteurs. Les Cardinaux se résolurent à cette transaction en voyant , par expérience , combien il était difficile de surmonter les obstacles et quels étaient pour eux la fatigue et l'ennui d'une réclusion si permanente. Ce furent les par-

tisans de Bellisomi, à qui la mauvs^ise foi de Herzan et la cabale formée par Tabus de leur condescendance donnaient pourtant raison , qui les premiers témoignèrent ainsi de leur modération , de leur vertu et de leur désir de venir en aide à TÉglise. Ils annoncèrent qu'ils renonçaient à la pensée de créer Bellisomi Pape , et qu'ils étaient prêts à voter pour un autre sujet que l'autre parti choisirait de concert avec» eux. Ils songèrent donc à proposer celui qui réunirait sur son nom la plus grande probabilité possible d'être admis par les deux factions. Dans ce but, considérant l'universelle renommée de probité, de science, d'autorité et de crédit dont jouissait Gerdil, et se figurant que sa qualité de régulier, — il était Barnabite, — son âge avancé, qui n'ôterait pas l'espérance de lui succéder à ceux qui éprouveraient l'etTet de cette faiblesse humaine, et l'avantage qu'il avait de n'appartenir à aucune des deux factions, mais d'être du nombre des volantis, seraient agréables à tous, ils crurent que c'était lui qui présentait le moins d'obstacles pour être élu. Ils résolurent donc de le proposer. La haute estime que le cardinal Âlbani, doyen, principal promoteur de ce dernier, avait de Gerdil, le détermina à ne pas l'exposer, aune inutile épreuve^ et à épargner une amertume à son âme ou un outrage à sa dignité. Gerdil appelé au Pontificat par les électeurs serait inévitablement repoussé par une exclusive de la Cour impériale,. exclusive que l'on avait lieu de redouter à cause de sa natio-

nalité. Il était né en Piémont, pays occupé dernièrement par l'Autriche, qui avait sur ce royaume de grandes \ues.

Aibani s'arrangea pour ne pas donner suite immédiate aux démarches en faveur de Gerdil près des électeurs avant d'interpeller Herzan sur son compte. Après avoir parlé à plusieurs des principaux du Sacré Collège, et avoir reçu d'eux une réponse favorable, il se rendit à l'appartement du cardinal Herzan, et il lui annonça les dispositions du parti de Bellisomi. Il lui communiqua que ceux qui composaient ce parti étaient prêts à choisir un autre sujet pour ne pas différer plus longtemps de nommer un chef à l'Église. Il lui fit entendre que l'on aurait pu facilement réunir les votes sur Gerdil, généralement estimé pour la probité et la science qui le distinguaient; il ajouta que la considération des mérites et de la dignité d'un tel personnage devait l'engager à ne pas s'exposer sans certitude de succès. Qu'en conséquence, il priait Son Éminence de lui dire sincèrement s'il avait l'ordre de sa cour de s'opposer à l'élection de Gerdil , en cas éventuel , et de lui donner l'exclusive.

Herzan répondit qu'il ne fallait pas penser à ce Cardinal , car il n'était pas possible qu'il fiU Pape. Ainsi Gerdil eut l'exclusive, sinon formellement, c'est-à-dire après avoir assuré son élection par le concours des votes cardinalices, du moins substantiellement , et de telle façon qu'on renonça au projet I. " 'M

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