‹ Mémoires du cardinal ConsalviChapitre 54 sur 59 · B0 MEMOIRES · texte numérisé non relu

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intervenant à ces deux cérémonies, on prouverait au Gouvernement que l'on faisait ce que Ton croyait pouvoir faire ; que si Ton n'assistait* pas au mariage civil et religieux, c'est qu'une véritable impossibilité se dressait sur ce point; que notre refus ne provenait nullement d'une animosité, d'un complot ou d'aucune autre cause de ce genre. Nous avions bien prévu que l'Ëmpereui* ne manquerait p^s d'attribuer notre conduite à la haiife , et personne ne fit attention que nous fournissions nous-mêmes le moyen de dissimuler notre absence aux deux autres cérémonies. On pouvait ne pas s'en apercevoir, ou la supposer légitimée par des raisons extrinsèques, puisque le public nous verrait présents au premier et au dernier des quatre actes du mariage.

En agissant ainsi, nous espérions mettre le moins possible en saillie ceux de nos collègues qui intervenaient. Nous sauvegardions leur dignité et plus encore l'honneur du Sacré Collège tout entier, car le nombre des Cardinaux que l'on verrait faillir à leurs devoirs était trop grand. Ces considérations, jointes • à d'autres qu'il serait superflu d'énumérer, engagèrent les treize à assister à la première et à la dernière fonction. Cependant les treize Cardinaux ne furent pas tous du même avis à ce sujet, spécialement pour ce qui concernait la dernière cérémonie, et je fus celui qui s'y opposa. Mais le plus grand nombre opinant pour Taffirmation , et s^hant combien il eût

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été préjudiciable d'opérer une seconde scission parmi les treize eux-mêmes, nous nous rangeâmes à Favis de la majorité.

Le soir du samedi (ou du vendredi, peu importe), nous nous rendtmes tous à Saint-Cloud. Nous étions réunis ensemble dans la grande salle, cardinaux, premiers dignitaires de l'Empire, souverains, princes du sang, ministres, etc., et nous attendions l'arrivée de TEmpereur et de la nouvelle Impératrice. Ce fut alors que je dus soutenir un assaut qui me coûta, comme on dit, des sueurs mortelles.

Lors de mon voyage à Paris en 1801, j'avais fait la connaissance des principaux ministres de Napoléon. Ils m'avaient beaucoup fêté et comblé de distinctions à cause du Concordat. Parmi eux se faisait remarquer le ministre de la police, Fouché, qui me témoigna une vive amitié. A mon second voyage, après la première visite, jç m'abstins*de le voir, ainsi que les autres, car il me semblait que, dans les cir-» constances où se trouvaient le Saint-Siège et le Pape, un Cardinal devait vivre le plus retiré qu'il lui était possible. Il ne pouvait pas fréquenter une cour qui avait renversé le gouvernement pontifical et qui • emprisonnait le Pape. Par malheur, tous les Cardinaux ne jpensèrent pas ainsi; quelques-uns agirent différemment. Ils acceptaient — par crainte, on le comprend — les fêtes, les réunions et les dîners; ils faisaient des visites, ce qui rendit plus difficile et plui^ périlleuse ma façon d'agir opposée à la leur,

d'autant plus que, contrairement à la plupart des autres, j'étais connu et remarqué par tous.

Je n'avais donc pas revu depuis mon arrivée le ministre Fouché. Voilà que ce soir-là, tandis que nous attendions la sortie des souverains de leurs appartements, il s'approche de moi, puis me prenant par la main, il me conduit dans un coin du salon» Il me dit alors avec cordialité et intérêt : « Est-il vrai qu'il y a plusieurs Cardinaux qui refusent d'assister au mariage de l'Empereur ? »

A cette question, je me tus, n'ayant rien à riposter et ne voulant surtout désigner personne. 11 ajouta : « Mon cher monsieur le Cardinal , ne savez-vous pas qu'en ma qualité de ministre de la police je dois déjà être instruit avec certitude de ce que j'avance? Ma demande n'est donc que de pure politesse. »

Forcé de répondre^ je lui déclarai que je ne savais vraiment ni coihbien il y en avait ni qui ils étaient, mais que lui, Fouché, s'entretenait avec l'un d'entre eux. Il s'écria alors : « Ah! que me dites-vous! l'Empereur m'en a parlé ce matin, et il vous a nommé dans sa colère; mais je lui ai affirmé que, quant à vous, il n'était pas à présumer que ce fût vraisemblable. »

Je lui répétai que c'était vrai, et très-vrai. Il me plaça aussitôt sous les yeux les dangereuses conséquences d'une telle action, qui intéressait l'Etat, la personne même de l'Empereur, ainsi que la succession au trône, et qui prêtait tant de hardiesse aux

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mécontents. Il n'y eut rien au monde qu'il ne tentât pour m'amener à persuader aux autres d'intervenir ou tout au moins — car il m'entendait répéter que cela n'était pas possible — à intervenir moi-même. 11 me faisait remarquer que le plus grand mal était de me voir parmi ceux qui refusaient d'assister au mariage, car, disait-il, « vous marquez après le Concordat et après avoir été premier ministre si longtemps ». Il ajouta quelque chose sur les qualités personnelles qu'il rencontrait en moi, quoiqu'elles n'y fussent certainement pas.

Je tins ferme, et je répondis à tout. Je lui exposai les motifs qui nous obligeaient, bien qu'à nos risques et périls, à tenir cette conduite, et je l'assurai que l'accomplissement de mes devoirs était ce que je voulais et devais avoir en vue plus que tout autre. Je ne lui cachai point ce que nous avions fait pour éviter la publicité d'un pareil choc; je lui communiquai notre demande afin de ne pas être invités, demande restée sans effet.

Il serait trop long de rapporter tout ce que nous échangeâmes de paroles dans cette conversation interminable, qui me coûta, je le répète, des sueurs de mort. Jamais il ne s'avouait vaincu, et il mit fin à Tentrelien en affirmant que si nous ne voulions pas assister au mariage civil, on n'y ferait guère attention, quoique cela déplût beaucoup, mais qu'il fallait absolument nous rendre au mariage religieux si nous ne cherchions pas à pousser les choses à la der-

nière extrémité; puis il me supplia d'en aviser mes collègues.

Il obtint sans cesse une réponse négative, excepté à sa demande de notification aux autres Cardinaux, notification que j'exécutai fidèlement.

Notre dialogue fut interrompu par l'entrée des sou* verains, auxquels nous devions tous être présentés. A leur apparition, chacun courut prendre sa place. L'Empereur tenait par la main la nouvelle Impératriée, et lui désignait chaque personne à mesure qu'il les rencontrait dans le cercle. Quand il arriva à laplace où nous étions, i! s'écria : « Ah! les Cardinaux! » Puis, avec beaucoup d'amabilité et de courtoisie, il nous présenta un à un, nous appelant par notre nom et ajoutant à quelques-uns certaines qualités particulières, comme il fit pour moi en disant : (( Celui qui a fait le Concordat. »

On sut ensuite qu'il ne s'était montré aussi gracieux que dans le but de séduire les Cardinaux récalcitrants à sa volonté.

Nous répondîmes tous par une inclination, et rien de plus. Ayant parcouru le cercle de notre côté, il alla où se trouvaient les autres grands de l'Empire, les ministres, et il sortit enfin des salons pour se rendre au théâtre. Nous retournâmes à Paris, et les treize s'étant rassemblés chez le cardinal Mattei, je leur racontai ce que m'avait dit le ministre Fouché. Mes paroles, tout en augmentant la tristesse commune, ne modifièrent pourtant pas notro résolution.

Le jour suivant, qui était le diiBanche, on célébra le mariage civil à Saint-Cloud. Les treize n'y intervinrent pas. Des quatorze autres déjà nommés plus haut, onze assistèrent à cette cérémonie : ce furent les cardinaux Joseph Doria et Antoine Doria , Roverelia, Vincenti, Zondàdari, Spina, Caselli, Fabrice Ruffo, Albani, Ërskine et Maury. Le cardinal Fesch fut le douzième. Le cardinal de Bayane, étant malade, ne put s'y rendre. Les cardinaux Despuig et Dugnani s'excusèrent sous prétexte de maladie. Tous les trois, ils écrivirent au cardinal Fesch, en déclarant qu'ils ne pouvaient aller à Saint-Cloud. Cela arriva le dimanche.

Le lundi 2 avril était le grand jour de l'entrée . triomphale de l'Empereur et de la nouvelle Impératrice à Paris pour célébrer la fonction du mariage religieux dans la chapelle des Tuileries.

On avait espéré que les paroles de Fouché à Sainl- Cloud auraient ébranlé les treize Cardinaux, et qu'elles les engageraient pour le moins à intervenir au mariage ecclésiastique, s'ils ne voulaient pas assister au mariage civil. On prépara donc des sièges pour lout le Sacré Collège, quoique les treize n'eussent point participé au mariage civil.

Quand sonna l'heure décisive, et que l'on s'aperçut que nous manquions encore à cette cérémonie, on fit enlever promptement les fauteuils vides, afin que le public ne remarquât pas trop notre absence.

Douze Cardinaux, y compris le cardinal Fesch offi-

ciant, assistèrent 'du mariage ecclésiastique, ci ce furent ceux-là mêmes que j'ai nommés plus haut, à Texception du cardinal de Bayane. Sa mauvaise *santé ne lui avait pas permis d'aller au mariage civil; il s'efforça, malgré ses douleurs, de se rendra à la chapelle, et il assista à la solennité. Le cardinal Erskine, très-souffrant depuis longtemps, s'était rendu à Saint-Cloud la veille, ayant un pied dans la tombe, comme on a l'habitude de le dire. Il se leva le lendemain, et il était déjà prêt à aller aux Tuileries, quand il éprouva deux évanouissements qui le retinrent de force dans son hôtel. Les deux autres Cardinaux, Dugnani et Despuig, s'excusèrent cette fois encore, alléguant pour motif leur santé, et ils n'assistèrent pas au mariage ecclésiastique. Tous trois écrivirent aussi ce jour-là jnême au cardinal Fesch , et ils lui firent savoir que la maladie les empêchait d'intervenir. On les considéra donc comme ayant assisté, puisque leur abstention n'était pas volontaire. Ils ne réclamèrent point, ils ne se défendirent point de cette accusation; ils soutinrent même depuis que l'on devait et que l'on pouvait intervenir. Pendant la célébration du mariage civil et du mariage religieux, les treize Cardinaux restés volontairement à l'écart ne sortirent point de leurs démeures, pas même la nuit. Ils renoncèrent à la curiosité de voir les fêtes et les illuminations qui eurent lieu avec tant de pomjpe dans ces deux journées ainsi que dans la soirée. Les convenances leur imposèrent cette ré-

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serve, et l'on s'imaginera facilement qu'ils eurent alors le cœur tourné vers d'autres pensées.

Durant ces heures mémorables, ils ressentirent de mortelles angoisses en réfléchissant sur la grande action qu'ils entreprenaient et sur les conséquences qui devaient en découler. Us restèrent tout ce temps dans une ignorance parfaite de l'impression produite par leur abstention sur l'esprit de l'Empereur, car, ainsi que je l'ai raconté, ils ne quittèrent pas leurs appartements, et personne n'osa les visiter.

Quand Napoléon entra dans la chapelle, il jeta tout d'abord son regard sur les places réservées aux Cardinaux. En n'en voyant que onze (le cardinal F^sch était à l'autel pour la fonction), ses yeux étincelèrent tellement et son visage prit un tel air de colère et de férocité, que ceux qui l'observaient présagèrent la ruine de tous les princes de TEglise n'assistant pas au mariage. Ils nous firent part de leurs inquiétudes; et ce que je vais ajouter prouvera qu'ils ne s'étaient pas trompés.

Le jour suivant était réservé pour la quatrième invitation, celle relative à la présentation aux souverains assis sur leurs trônes.«Comme il avait été convenu entre les treize qu'ils assisteraient à cette cérémonie, ils s'y rendirent tous. L'invitation portait qu'il fallait paraître en grand costume, c'est-à-dire revêtu de la pourpre cardinalice. Chacun de nous alla aux Tuileries à l'heure prescrite. Deux heures s'écoulèrent dans les appartements voisins de la salle

du Trône, où se trouvaient l'Empereur et l'Archiduchesse, environnés des rois, des princes du sang et des hauts dignitaires. Ces appartements étaient remplis par les Cardinaux, le Sénat, le Corps législatif, les évêques, les ministres et les autres corps de TÉtat, les chambellans, les dames du palais, etc. Nous y rencontrâmes nos collègues qui avaient assisté aux deux mariages civil et religieux. Ni les uns ni les autres ne parlèrent de cette affaire.

Tout le monde était pèle-méle, attendant Theure de rentrée. Enfin la porte s'ouvrit, et le défilé commença. Les sénateurs eurent la préséance sur les Cardinaux, et ils furent introduits les premiers. Le cardinal Fesch étant sénateur, — je ne puis cacher dans cet écrit ce qui est indispensable pour qu'il soit véridique , — fit la faute de marcher avec les sénateurs plutôt qu'avec les Cardinaux. Il préféra donc ainsi ce corps laïque à celui auquel, par sa dignité, son ancienneté et ses serments, il appartenait d'une manière plus étroite. L'exemple de nos collègues qui, quoique sénateurs, ne voulurent pas se joindre à ce corps, mais à celui auquel ils appartenaient depuis longtemps, ne produisit^sur lui aucune impression. Après le Sénat , lé Conseil d'État passa encore avant les Cardinaux. Le Corps législatif eut même le pas sur nous. Tandis que ces nombreux personnages défilaient successivement et que les Cardinaux, confondus dans la foule et sans le moindre égard pour leur dignité, dévoraient ces humiliations en attendant que le hé-

raut d'armes ou le maître des cérémonies , qui était à la porte, les appelât enfin, on vit tout d'un coup s'élancer de la salle du Trône un ofiicieir chargé d'un ordre de l'Empereur. Sa Majesté l'avait appelé près du trône sur lequel elle était assise, et lui avait enjoint de pénétrer dans l'antichambre et d'en chasser tous les Cardinaux qui n'avaient pas assisté au mariage, parce qu'elle ne daignerait pas les recevoir. L'officier allait sortir de la salle du Trône quand l'Empereur le rappela; puis, changeant subitement son ordre, il lui intima de faire expulser seulement les cardinaux Opizzoni et Consalvi. Mais l'officier, ne saisissant pas bien cette seconde instruction, crut que l'Empereur, après avoir chassé ces Cardinaux, voulait que l'on nommât spécialement les deux Cardinaux désignés. Il agit donc ainsi. Il est plus facile d'imaginer que de peindre cette expulsion de treize Cardinaux en grande pourpre, expulsion opérée dans un lieu si public, à la face de tous et. avec tant d'i* gnominie. Tous les yeux se tournèrent sur les Cardinaux que l'on mettait à la porte ; jls traversèrent ainsi la dernière antichambre, les autres qui précédaient et qui étaient remplies de monde, les salles et le grand vestibule. Leurs voitures avaient disparu au milieu de la confusion ; ils retournèrent à leurs logis, pleins des pensées qu'un semblable événement devait provoquer dans leurs âmes.

Les Cardinaux qui étaient intervenus au mariage demeurèrent dans l'antichambre, et ils subirent en-

corerhumiliation de se voir précéder dans l'introduction — je ne sais si ce fut une équivoque ou un ordre pour mortifier le corps auquel ils appartenaient — par les ministres de l'Empire, bien que le cérémonial français lui-même accorde la préséance. sur eux aux Cardinaux. C'était d'un seul coup blesser la justice, les règles et l'usage, qui les placent au-dessus des grands dignitaires et des princes du sang. Enfin, quand vint leur tour, ils furent admis. La fonction consistait à entrer lentement un à un, à s'arrêter au pied du trône, à faire une profonde inclination et à sortir par la porte de la salle suivante. Ce fut alors — tandis que les Cardinaux arrivaient un à un pour saluer respectueusement — que l'Empereur, du haut de son trône, adressant la parole, tantôt à l'Impératrice, tantôt aux dignitaires et aux princes qui l'environnaient, dit avec la plus vive animation et la plus grande colère des choses très-cruelles contre les Cardinaux absents, ou, pouf parler plus exactement, contre deux d'entre eux, ajoutant qu'il pouvait épargner les autres, car il les considérait comme des théologiens gonflés de préjugés, et que c'était la raison de leur conduite; mais qu'il ne pardonnerait jamais aux cardinaux Opizzoni et Consalvi; que le premier était un ingrat, puisqu'il lui devait l'archevêché de Bologne et le chapeau de cardinal ; que le second était le plus coupable du Sacré Collège, n'ayant pas agi par préjugés théologiques qu'il n'avait point , mais par haine , inimitié

et vengeance contre lui Napoléon, qui Tav^it fait tomber du ministère ; que ce Cardinal était un profond diplomate, — l'Empereur le disait du moins, — et qu'il avait cherché à lui tendre un piège politique, le mieux calculé de tous, en préparant à ses héritiers la plus sérieuse des oppositions pour la succession au trône, celle de l'illégitimité.

Toujours s'enflammant de plus en plus dans Tirritation de sa parole et dans la violence des expressions, il accumula tant de reproches contre moi que mes imis en furent consternés et me crurent tôt ou tard perdu sans rémission, tant étaient noires et horribles les couleurs sous lesquelles l'Empereur dépeignait l'acte que j'avais commis, ainsi que les autres, pour accomplir mes devoirs.

Cette fureur de Napoléon contre moi était si réelle, que dans le premier accès, quand il sortit de la chapelle, le jour du mariage ecclésiastique, il ordonna d'abord de fusiller trois des Cardinaux absents, Opizzoni, Consalvi et un troisième dont on ne sait pas le nom avec certitude, mais que l'on croit être Litta ou di Pietro. Ensuite il se borna à un seul , Consalvi. Je pense devoir la non-exécution de cette sentence à l'amitié du ministre Fouché , qui fit revenir l'Empereur sur sa détermination. On peut imaginer l'émotion qu'éprouvèreat les treize, le mardi soir et le mercredi, tant par leur expulsion qu'à cause de ce qu'on leur rapportait des faits et gestes de l'Empereur. Le soir du mercredi, quelques-uns d'entre

BOUS apprirent que, ce jour-là même, on avait demandé, par ordre de TEmpereur, aux cardinaux Opizzoni et aux autres des treize promus à l'épiâcopat, la démission de leurs évêchés. Ils étaient menacés de prison s'ils ne la donnaient pas immédiatement : ils la signèrent, avec cette réserve néanmoins qu'elle serait acceptée par le Pape. A huit heures, chacun de nous reçut un billet très-succinct du ministre des Cultes, dans lequel on nous annonçait que, à neuf heures précises, nous devions nous rendre auprès de ce haut fonctionnaire pour recevoir les ordrts de l'Empereur.

Tous nous y arrivâmes , qui par un chemin , qui par un autre, surpris, ignorants et pleins de crainte, en général, sans trop savoir que redouter. Nous nous rencontrâmes presque touç ensemble dans l'antichambre du ministre, et on nous introduisit dans son cabinet. Il y était, ainsi que le ministre de la police. Fouché nous dit qu'il se trouvait là par hasard, mais on comprit parfaitement qu'il n'en était rien. La vérité est que tous les deux avaient l'air trèsaffligé de ce qu'ils allaient exécuter. Dès que Fouché m'aperçut : « Eh bien, monsieur le Cardinal, s'écriat-il , je vous ai prédit que les conséquencea seraient affreuses- Ce qui me fait le plus de peine, c'est que vous soyez du nombre!» Je le rejnerciai de l'intérêt qu'il me témoignait, et je répondis que j'étais préparé à tout. Ils nous firent asseoir en cercle, et alors le ministrcdes Cultes compiença un long discours qui

ne fut compris que du plus petit nombre ^ car parmi les treize il y en avait à peine trois qui sussent le français. Il nous dit donc en substance que nous avions commis un crime d'Etat, et que nous étions coupables de lèse-majesté; que nous avions comploté contre l'Empereur, et qu'on en relevait la preuve dans le secret observé k son égard et à l'égard des autres Cardinaux intervenus; que nous devions cependant nous en ouvrir à lui, ministre des Cultes, étant, en cette qualité, notre supérieur; que le secret dont nous nous étions enveloppés prouvait aussi la malice de nos pensées et notre conspiration contre l'Empereur; que nous n'avions pas voulu être éclairés sur la fausseté de notre opinion concernant le prétendu droit privatif du Pape dans les causes matrimoniales entre souverains, car si nous eussions agi de bonne foi , et si cette fausse idée eût été le véritable motif de notre conduite, nous aurions cherché à être mieux édifiés; ce que lui et les autres auraient très- facilement fait et avec succès, si nous nous étions entretenus de cela avec lui et avec eux; que notre crime aurait de très-graves conséquences pour la tranquillité publique,* si l'Empereur, par sa force prépondérante, n'empêchait que cette tranquillité ne fût compromise; qu'en agissant de la sorte, nous avions tenté de mettre en doute la légitimité de la succession au trône. Il conclut en déclarant que l'Empereur et Roi, nous jugeant comme rebellés et coupables de complot, lui avait enjoint de nous signifier : I^Que

nous étions dépouillés dès ce moment de nos biens tant ecclésiastiques que patrimoniaux, et que déjà on avait pris des mesures pour les séquestrer; 2" que Sa Majesté ne nous considérait plus comme cardinaux, et nous défendait de porter aucune marque de cette dignité ; 3** que Sa Majesté se réservait le droit de statuer ensuite sur nos personnes. Et ici il nous fit pressentir qu'un procès criminel serait intenté à quelques-uns.

Quand il eut terminé je pris la parole, et je répondis que nous étions accusés à tort de complot et de rébellion , crimes indignes de la pourpre et de notre caractère personnel; que notre conduite avait été très-simple et très-franche; qu'il était faux que nous eussions fait un secret de notre opinion à nos collègues intervenus, que nous leur avfons même parlé à ce sujet, mais avec la mesure qui était nécessaire afin de nous garantir de l'accusation d'avoir cherché à recruter des prosélytes pour accroître le nombre des nbn-intervenants; que si, malgré notre prudence, on nous traitait de la sorte, on nous.aurajt blâmés bien davantage si nous avions endoctriné ceux dont l'avis était contraire au nôtre; qu'aucun d'eux ne pouvait nier de bonne foi que nous ne lui avions pas manifesté notre opinion et les motifs sur lesquels elle se basait; que nous n'avions pas, il est vrai, fait des ouvertures au ministre des Cultes*, mais que nous étions allés chez le cardinal Fesch, auquel, comme à notre collègue et à l'oncle de l'Empereur, nous avions

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cru pouvoir parler avec plus de liberté et moins de publicité, justement pour envelopper la chose dans le mystère; que le plus ancien d'entre nous lui avait confié, avec abandon et sincérité, notre détermination; que nous lui avions aussi suggéré le moyen d'empêcher tout éclat, en le priant d'obtenir de l'Empereur qu'on ne nous invitât pas, et qu'il voulût bien se contenter de l'intervention de ceux qui étaient d'un avis différent du nôtre, et qu'on n'avait pas accepté ce moyen terme. J'ajoutai qu'entretenir d'abord du complot l'oncle de celui contre lequel on nous soupçonnait de tramer des intrigues, et prier ce même oncle d'en faire la révélation au neveu, c'était un mode tout nouveau de conspirer. Je fis remarquer encore que nous nous étions adressés à celui qui, partie intéressée au débat ^ était justement dans le cas de nous éclairer mieux que personne , s'il avait eu des raisons plus décisives que les nôtres. J'achevai en déclarant que Sa Majesté était libre d'agir à notre égard comme il lui plairait; mais, qu'en respectant ses ordres, nous ne pouvions pas néanmoins admettre notre culpabilité pour le crime de rébellion et de complot que l'on nous imputait.

C'est dans ce même sens à peu près que les cardinaux Litta et délia Somaglia s'exprimèrent après moi. Tous les autres se turent, car ils ne comprenaient pas la langue et la parlaient beaucoup moins encore. Les deux ministres furent ébranlés par nos • réponses, et comme ils étaient déjà fort affligés de ce

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qui arrivait et qu'ils désiraient, ainsi que du reste la politique le suggérait, arranger l'affaire, ils avoué* rent que si l'Empereur avait entendu ces paroles, on pourrait espérer qu'il écouterait la voix de la clémence. Nous répondîmes qu'ils étaient autorisés à les lui communiquer. Les deux ministres répliquèrent que Napoléon n'ajouterait pas foi à leur relation, qu'il la considérerait comme un palliatif inventé pour le calmer; mais que si telle était la vérité, il fallait lui écrire, ce qui produirait beaucoup plus d'effet.

Nous fîmes connaître que nous n'éprouvions aucune difficulté à rendre hommage à ce qui était vrai. Les ministres conclurent en annonçant que dans notre lettre nous pouvions très-bien affirmer que nous n'avions pas comploté , que nous n'étions pas coupables de rébellion et. d'autres actes semblables; mais que nous ne devions pas expliquer le motif de notre abstention , c'est-à-dire qu'il importait de ne pas revenir sur la non -intervention du Pape dans l'affaire, car cette non-intervention était ce qui irritait le plus et ce qui donnait lieu aux conséquences, tirées contre le nouveau mariage et la descendance future ; que , dans cette lettre , il feUait arguer d'un molif indifférent, par exemple ia maladie, la difficulté d'arriver à temps à cause de la foule , ou autre excuse banale.

Nous répondîmes que ce biais était impossible; que, tous, nous étions résolus à ne point trahir la vérité à n'importe quel prix; que nous ne voulions

pas manquer à nos devoirs et à nos serments de soutenir les droits du Saint-Siège ; que cette défense obligatoire exigeait Tallégation du véritable motif de notre conduite à rexclusion de tout autre; que nous ne nous attendions pas aux conséquences qui allaient, disaient-ils, découler de l'exposition du vrai motif, que nous n'entrions même pas dans ces éventualités; et que nous ne prétendions point nous ériger en juges de l'affaire , mais que nous ne pouvions transiger en aucune façon sur la sincérité des causes qui nous avaient empêchés d'intervenir.

Alors les ministres, voyant avec peine sacrifier des hommes innocents (car ils ne pouvaient pas s'empêcher de nous reconnaître comme tels), et désirant aussi accommoder la chose afin de contenter l'Empereur et de faire révoquer les mesures déjà prises et dont ils prévoyaient l'éclat, proposèrent diverses formules. L'un d'eux même déclara qu'il voulait essayer de trouver des expr-essions capables de concilier les deux parties.

En parlant de la sorte, il se plaça à son bureau et rédigea des brouillons de phrases et des projets que l'on aurait pu, sous forme de modèle, accepter et copier dans la lettre pour l'Empereur. Or, on vit là ce qu'on voit d'ordinaire lorsqu'on se réunit en certain nombre, car il est impossible que plusieurs hommes aient tous les mêmes idées et envisagent au même instant une chose sous le même aspect.

Il arriva donc qu'un de nous, perdant un peu

l'équilibre, admit les formules proposées et même les copia avec assez d'imprudence afin de pouvoir plus facilement se rendre compte de la différence qui existait entre elles et cette autre formule qu'un esprit moins troublé et Tunion des avis devait adopter plus tard et transcrire pour être remise à l'Empereur. ,

Pendant ce temps, des Cardinaux ne comprenant ni ce que l'on disait ni ce que l'on faisait — ils ignoraient le français ,-'nous le répétons — et n'entendant qu'imparfaitement et confusément ce qu'en rapportaient les autres qu'ils interrogeaient, ne firent plus attention à la présence des ministres. Ils parlèrent en pleine liberté de la manière dont ils appréciaient l'affaire, et devinrent ainsi les principaux auteurs du rejet des modèles composés peu de minutes auparavant.

En somme, ce fut là un triste quart d'heure. Comme les ministres insistaient pour qu'on rédigeât et qu'on signât, séance tenante, la lettre qu'ils devaient porter à Sa Majesté le lendemain matin, en allant lui rendre compte de l'exécution de ses ordres, c'est-àdire de la communication qu'on nous avait faite, nous courûmes le risque d'attacher nos noms à un document dont nous n'aurions pas été contents peutêtre en le relisant à tête calme et après cette épouvantable occurrence.

Pour éviter un si grand péril, j'insinuai avec dextérité aux ministres qu'il y en avait beaucoup parmi

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nous qui ne savaient pas la langue, et qu'on ne pouvait pas minuter cette lettre à Timpromptu; qu'il fallait d'abord combiner les opinions, et que, dans cette vue, on l'écrirait le matin suivant. Les ministres répondirent que c'était impossible, puisque le matin même ils devaient aller faire leur rapport à l'Empereur résidant à Saint -Cloud, et qui vers midi partait pour son voyage He Saint -Quentin et des Pavs-Bas.

. Ils pressèrent donc pour que la chose se fît instantanément. Quelques-uns d'entre nous, ne saisissant pas bien l'importance de cette précipitation, y consentirent. M'apercevant que tout ce que l'on pouvait gagner était de sortir au plus tôt de l'appartement officiel et d'aller dans un endroit où il serait possible de s'expliquer avec maturité, je proposai aux ministres de nous laisser nous retirer dans la maison de notre doyen, qui était voisine. Je leur promis que cette nuit-là même nous rédigerions la lettre, et que dès les premières heures du jour on la consignerait au ministre des Cul les,, personnage le plus important de l'affaire et chargé par l'Empereur de l'exécution de ses ordres.

Les raisons que j'alléguai furent heureusement goûtées. Pour qu'on ne mît pas d'entraves à notre sortie, je fis valoir l'ignorance de la langue française constatée par plusieurs et même chez le plus grand nombre. Cette ignorance exigeait, répétais-je sans cesse, une perte de temps considérable pour arran-

ger les termes avec eux. )e réussis ainsi à nous tirer de ce mauvais, pas, et tous ensemble nous nous rendîmes chez le cardinal* Mattei, qui demeurait à trèspeu de distance. Il était onze heures du soir quand nous nous séparâmes du ministre.

En prenant congé de lui, on commit Timprudence de lui donner à entendre qu'on avait fidèlement copié les expressions suggérées par les ministres, expressions qu'il eût été fort malheureux d'adopter.

Arrivés dans Tappartement du cardinal Matteî, où nous pouvions parler en toute liberté , je m'empressai de relever l'inconvenance — pour ne rien caractériser davantage — qu'il y aurait à souscrire ces formules, et je fis saisir à tous ceux qui ne savaient point la langue qu'ils n'avaient pas compris la portée des mots.

Tous furent immédiatement d'avis de ne rien exprimer dans la missive en opposition avec nos devoirs ou qui pût altérer tant soit peu la vérité. On convint de l'exposer telle qu'elle était, en s'abstenant seulement de ce qui ne serait pas nécessaire. Il n'y avait plus à redouter que la différence existant entre notre lettre ainsi libellée et les formules des ministres. Là gisait l'insurmontable difficulté, car nous avions perdu le droit de leur confesser que nous ne nous souvenions pas très-bien de leurs paroles, puisque l'un de nous avait commis la faute d'en prendre copie.

On ne se dissimula point combien les ministres et

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l'Empereur seraient irrités en ne nous voyant pas suivre leurs conseils. Nous savions que le ministre de ia Police devait voir Sa Majesté avant celui des Cultes, qu'il lui aurait raconté notre entrevue du soir 9 et que, afin d'être agréable, il lui annoncerait que notre lettre serait rédigée d'après leurs inspirations. Cette fâcheuse coïncidence devait encore accroître la colère de l'Empereur recevant une lettre si différente de celle qu'il attendait. Malgré ces réflexions, la volonté efficace de ne point faillir à nos devoirs et de ne rien tenter qui put être réprouvé par ta conscience prévalut dans nos âmes. Néanmoins on chercha, ainsi que l'exigeait la prudence, à ne pas trop s'éloigner de l'avis des ministres en ce qui n'était pas indispensable pour, ne point trahir la vérité.

Dans ce dessein, tous ensemble nous libellâmes un écrit dont chaque mot fut pesé un à un, et cinq heures s'écoulèrent dans ce travail. Notre lettre disait que, blessés par les accusations de complot et de rébellion qui nous avaient été révélées par le ministre de Sa Majesté, accus^tions si incompatibles avec notre dignité et notre caractère , nous nous faisions un devoir d'exposer nos sentiments à Sa Majesté avec la loyajité et l'énergie convenables à la circonstance.

Ce commencement donnait à notre lettre la forme d'une réponse à des inculpations et rien autre, et nous montrions ainsi que notre but était uniquement

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de nous laver de la tache de révolte et de trahison. Nous déclarions ensuite qu'il n'y avait jamais eu de complot entre les Cardinaux ; que la conduite tenue par nous résultait de nos sentiments propres, manifestés tout au plus dans des entretiens confidentiels; que ridée de voir le Pape exclu de cette affaire avait été la véritable cause de notre abstention ; qu'en agissant de la sorte, nous n'avions pas prétendu nous ériger en juges , ni semer dans le public des doutes sur la validité du premier mariage, ou sur la légitimité des enfants qui naîtraient du second; qu'enfin il nous restait à prier Sa Majesté de bien se convaincre lie notre soumission et de notre obéissance. Dans cette lettre, personne ne songea, en aucune façon, à glisser quelque demande afin d'être réintégrés dans la possession de nos fortunes et d'avoir le droit de porter la pourpre. Nous signâmes tous les treize par ordre d'ancienneté; puis, vers quatre heures du matin on se sépara, et chacun retourna chez soi.

Le cardinal Litta, qui habitait chez le cardinal Mattei, porta notre document au ministre des Cultes, parce que Mattei ne parlait point français, et que le ministre n'entendait pas l'italien.

Ce haut fonctionnaire, ayant lu la lettr.e, s'en montra satisfait. Il dit qu'il la remettrait à l'Empereur à Saint-Cloud, et qu'il nous ferait connaître dans la soirée la réponse de Sa Majesté. Le soir arrivé, nous reçûmes tous un petit billet du ministre nous annon-

çant que le ministre de la Police, parti pour Saint- Cloud avant lui, venait de lui communiquer à son retour que TEmpereur avait avancé son départ, qu'en conséquence l'audience n'avait pas eu lieu. Le ministre des Cultes ajoutait qu'il ne serait pas en son pouvoir de suspendre les ordres signifiés la veille de la part du maître.

En écrivant ces mots, le ministre voulait nous faire comprendre qu'il fallait obtempérer aux injonctions reçues et nous dépouiller tout de suite de nos insignes cardinalices. C'est ainsi que de rouges nous devînmes noirs. De là naquirent les deux noms qui, à dater de ce moment, furent partout en usage pour distinguer les Cardinaux noirs et les Cardinaux rouges. On séquestra imjnédiatement tous nos biens, et ce fut un séquestre d'un nouveau genre, car, au lieu de laisser les revenus de nos propriétés entre les mains des séquestrants, ainsi que c'est l'usage afin d'en rendre compte, on eut soin de les verser au trésor public.

L'Empereur passa de Saint-Quentin dans les Pays- Bas, et il retourna peu après à Compiègne, ou à Saint-Cloud — je ne me souviens pas très-exactement de cela , mais je crois que ce fut à Compiègne. — Nous étions à Paris , et comme nous n'avions plus de rentes, chacun s'empressa de renvoyer sa voiture, son domestique de place, et se contenta d'une habitation moins coûteuse.

L'Empereur était revenu des Pays-Bas, et chaque

jour on apprenait une nouvelle contradictoire. Tantôt on répandait le bruit que Sa Majesté avait fait espérer la révocation de ses ordres contre nous aux ministres des Cultes et de la Police ainsi qu'au cardind Fesch. Ce dernier parlait en notre faveur, parce que la distinction des rouges et des noirs lui déplaisait au suprême degré, les seconds étant beaucoup plus aimés et respectés que les premiers. D'autres fois on affirmait que Napoléon avait répondu en termes qui ne laissaient aucune espérance.

Deux mois et demi s'écoulèrent dans ces alternatives. Le 1 0 juin, chacun de nous reçut un billet du ministre des Cultes, qui nous convoquait chez hii à une heure marquée. Ces billets portaient l'indication d'heures diverses, mais chaque heure était désignée i)Our deux Cardinaux à la fois. Nous nous rendîmes au moment prescrit, sans savoir pourquoi nous étions appelés. La première heure — onze heures du matin — avait été fixée au cardinal Brancadoro et à moi. J'arrivai avant lui. Le ministre me dit qu'il avait le déplaisir de me notifier que je devais partir dans les vingt-qaatre heures pour Reims, où je resterais jusqu'à nouvel ordre; puis il me donna mon passeport, préparé d'avance. Il communiqua la même nouvelle au cardinal Brancadoro, qui entrait comme je sortais. Tous les autres Cardinaux reçurent la même intimation pendant les heures qui se succédèrent ; le lieu seul de l'exil fut ce que le ministre changea.

Le cardinal Brancadoro et moi nous fûmes donc

DU CARDINAL CONSALVI. iTS

destinés pour Reims; les cardinaux Mattei et Pigna* telli pour Rethel^ les cardinaux della Soniaglia et Scotti pour Mézières, les cardinaux Saluzzo et Galeffi pour Sedan ; plus tard on tes interna à Charleville , parce qu'il n'y avait point d'appartements à Sedan ; les cardinaux Litta et Ruffo Scilla furent envoyés à Saint-Quentin, le cardinal di Pietro à Semur, le cardinal Gabrielii à Montbard et le cardinal Opizzoni à Sautieu. Ces deux derniers se virent bientôt réunis au cardinal di Pietro.

Il faut remarquer qu'en convoquant ainsi les Car-

dinauxy on mit une attention particulière à éloigner les uns des autres les amis le plus étroitement liés. Par exemple, on sépara les cardinaux Saluzzo et Pignatelli , qui vivaient ensemble depuis plus de trois ans, les cardinaux Mattei et Litta, Gabrielii et Brancadoro qui habitaient sous le même toit depuis quelques mois. On m'adjoignit ce dernier, que j'avais vu à Paris moins que tous les autres, à cause de l'éloignement de nos demeures respectives , et je quittai le cardinal di Pietro, mon compagnon de voyage lorsque je vins de Rome à Paris. En un mot, chacun de nous fut uni à celui avec lequel il l'était le moins, bien que tous nous fussions de bons collègues. Le ministre des Cultes nous offrit cinquante louis pour les frais de route. Quelques-uns acceptèrent, d'autres remercièrent en refusant. Au moment de me rendre à ma destination, je fus appelé par le ministre. Il avait oublié, la première fois qu'il m'avait vu, de me

délivrer cet argent, et il me pria de le prendre. Je m'empressai de décliner avec gratitude une pareille offre .

Chacun se dirigea vers l'exil assigné. Très-peu detemps après, nous reçûmes une lettre du ministre des Cultes, annonçant que nous avions deux cent cinquante francs par mois pour notre subsistance. Je remerciai encore, sans vouloir accepter. Je crois que tous les autres répondirent dans le même sens.

C'est ainsi que cette affaire a été conduite jusqu'à cette heure. Seule la Providence sait ce que l'avenir nous réserve * . En attendant, nous vivons dans notre

1 D'autres dignitaires de l'Église furent encore plus maltraités que les treize, et, dans ses Mémoires (tome !«'', pages 494 et 195), le cardinal Pacca, condamné sans jugementrà être enfermé dans la prison d'État de Fenestrelle , fait connaître de quelle manière il y fui traité : a J'entrai, dit-il, dans un corridor bas, obscur, à droite duquel je vis une suite de chambres fermées au verrou ; la dernière était ouverle : c'était celle qui m'était destinée. Lorsque j'y fus entré, le commandant m'annonça d'un air grave qu'il avait reçu les ordres les plus rigoureux à mon égard; il me déclara qu'il m'était défendu de communiquer avec qui que ce fût, et que, par conséquent, je ne pourrais paraître sur la petite place du fort où les prisonniers avaient la liberté de se promener; et il ajouta qu'il m'était expressément défendu de rien écrire, et que mes lettres ne me seraient remises qu'après avoir été décachetées et lues, soit à Turin, soit à Fenestrelle. Comme je lui fis l'observation qu'il me suffisait en ce moment d'écrire à ma famille une courte lettre qu'il pourrait lire lui-même, il me répondit qu'il ne pouvait me le permettre. Tel fut le début de ma détention. Qui aurait pu prévoir alors que, quelques années après. Napoléon lui-même aurait à s'irriter contre des ordres à peu près semblables? On connaît la lettre que le comte de Montholon, un des compagnons de l'exil de Bonaparte, écrivit le 25 août 1816, par l'ordre de Napoléon, au gouverneur de l'île de Sainte-

DU CARDINAL CONSALVl. 477

exil, nous privant de toute société, ainsi qu'il convient à notre situation comme à celle du Saint-Siège et du Souverain Pontife , notre chef. Les Cardinauxrouges sont restés à Paris, et Ton dit qu'ils fréquentent le grand monde.

J'ai écrit ces pages dans un moment critique et toujours sous la crainte d'être surpris. Bien loin donc d'avoir eu le temps de leur donner l'extension qu'elles méritaient, et bien plus loin encore de trouver le loisir de les corriger et de les polir, j'ai été contraint de déposer la plume aussi vite que possible et de les cacher. J'ai en quelques mots parlé de celte affaire du mariage dans d'autres Mémoires sur diverses époques de ma vie. Je n'ai pas le temps de les comparer, mais je crois devoir avertir que les deux manuscrits

Hélène, sir Hudson-Lowe. Dans celte lettre, pleine de réclamations et d'amères doléances sur la manière dont l'ex- Empereur était traité , le comte de Montholon se plaint de ce que l'enceinte dans laquelle on lui permettait de se promener était trop étroite (quoiqu'elle eût plusieurs milles d'étendue) ; il s'indigne de ce que les' lettres de Napoléon, celles même qu'il recevait de sa famille, fussent lues par les ministres anglais ou les officiers de Sainte-Hélène. « Cette mesure, dit- il, serait désavouée à Alger. » Enfin, il déclare !que la défense imposée à l'ex-Empereur de s'abonner à des journaux français et de recevoir aucun ouvrage n'est faite que dans les cachots de V Inquisition. Le comte de Montholon aurait du réfléchir que ces ordres qui auraient été désavoués à Alger et ne sont donnés que dans les cachots de V Inquisition ^ Napoléon les avait fait exécuter à l'égard d'un grand nombre de personnages illustres de diverses nations ; il aurait dû reconnaître dans le sort de cet homme la main qui dirige tous les événements humains, et qui, quelquefois même sur la terre, s'appesantit sur les téfes des coupables pour leur faire subir la peine du talion. »

peuvent tour à tour suppléer aux erreurs ou omissions qui se rencontreraient dans l'un ou dans l'autre . Si j'en ai la faculté, je les confronterai, et je ferai les corrections jugées nécessaires par moi '.

Reims , vers la fin de 4 81 2.

E., C4RD. COTÏSALVI.

Parmi les notes que le cardinal Oonsaivi a jointes à ses Mémoires, nous en trouvons une qui se rapporte à cette époque du mariage avec l' Archiduchesse • Nous la publions telle qu'elle a été rédigée. Elle est datée du 1 '^^ janvier 1 81 3.

Je ne sais, écrit le Cardinal , si, à propos du mariage de Napoléon et de Marie-Louise, j'ai relaté dans une partie quelconque de mes Mémoires Tentrevue secrète que me fit demander le cardinal Maury, Dans tous les cas, je dois raconter ce fait qui pourra servir un jour à en expliquer beaucoup d'autres,

A Rome, simple prélat ou secrétaire d'État, j'avais aimé et admiré le cardinal Maury. Son heureuse initiative au Conclave de Venise fut, dans la triste situation des affaires, un véritable coup de maître; il détermina l'élection de Pie Vif. Mais, après que Maury eut déserté la cause du Pape pour celle de

^ Le Cardinal n'a pas voulu ou n'a pas pu retoucher ces pages écrites en exil , et sans cesse sous le coup d'une nouvelle proscrip* tion. Par respect pour ce grand historien improvisé, qui gait si bien allier les convenances et la vérité , nous avons pensé qu'avant tout et par-dessus tout il ne fallait rien altérer, rien modifier, rien supprimer dans son texte primitif.

DU CARDINAL CONSALVl. 47»

l'Empereur, j'avais cru de mon devoir de n'entreleoir avec lui aucune relation directe ou indirecte. C'est à peine même si , dans les salons des Tuileries , pendant les présentations , nous avions échangé un salut froidement cérémonieux, et quelquefois, dans le secret de mon âme , je m'accusais de cette rigueur que les circonstances me rendaient aussi pénible que nécessaire. Me croyant , bien à tort sans doute , le chef de 1 opposition et supposant que j'entretenais avec le Saint-Père une correspondance intime qui n'a jamais existé (le Pape est trop surveillé pour cela et les lettres les plus iodiiFérentes ne lui parviennent que décachetées par les hommes de police dont il est entouré), le cardinal Maury eut l'idée de me sonder sur les points en litige. Un prêtre français dont, à Paris , tout le monde honorait le caractère et les vertus, mais dont le nom n'est pas très-présent à ma mémoire , lui servit d'intermédiaire , et durant une des fêtes nocturnes offertes au peuple pour célébrer cette grande union, le cardinal Maury vint me trouver dans le modeste appartement garni que j'occupais rue de Lille. /

La fausse positioq dans laquelle le cardinal Maury s'était placé donnait à sa physionomie et à ses allures un air embarrassé qui ne leur était pas habituel. Il sentait le renoords et paraissait tacitement tout prêt à demander grâce pour une désertion que ce n'était ni le lieu ni l'heure de lui reprocher avec fruit. Après avoir échangé quelques paroles de bienvenue, Maury

me dit qu'il déplorait comme moi et avec moi les malheurs de TÉglise , mais que tout u'était pas encore désespéré, et que si je voulais lui accorder ma confiance , nous pouvions à nous deux remédier à beaucoup de maux.

A cette ouverture inattendue , je m'inclinai , manifestant ainsi plutôt une attention sérieuse qu'une adhésion muette. Maury ne s'y trompa point et son langage empreint de tristesse me le fit comprendre. Il essaya en quelques mots couverts de justifier ses démarches et d'expliquer comment il avait de son plein gré abandonné son diocèse de Montefiascone pour se mettre aux ordres de Bonaparte ; puis brisant tout à coup avec ces explications, qui au fond n'étaient que des excuses, il se mit à entrer en matière , me disant avec une grande bonne foi qu'il ne s'agissait plus de lui, mais de l'Église et qu'il fallait * la sauver à tout prix.

Le plan que proposait Maury n'était peut-être pas impraticable du tout au tout; j'ai même certaines raisons de croire que l'Empereur n'y était pas resté complètement étranger; mais je me permis de faire entendre à mon interlocuteur que tant que le Pape serait captif, le Sacré Collège séparé de lui et sous la main d'un prince étranger, l'Église veuve de son Pontife et Rome un chef-lieu départemental de l'Empire français, il devenait moralement et matériellement impossible de songer à une réconciliation entre les deux puissances. Le cardinal Maury ne s'atten-

dait pas à cette fin de non-recevoir ; je dois avouer qu'il en parut consterné. Après quelques instants de réflexion , il ajouta que l'Empereur avait en moi une confiance illimitée , que nous étions « de vieux amis du Concordat » (le cardinal Maury accentua ces expressions de façon à bien me faire saisir qu'elles étaient les paroles textuelles de l'Empereur), et qu'ainsi je ne pouvais pas renoncer de gaieté de cœur à notre oeuvre religieuse de 1801 . Alors Maury m'affirma que si je voulais partir avec lui pour Savone, il ne mettait pas en doute que mon ascendant (bien imaginaire) sur l'esprit du Pape et les promesses que l'Empereur s'engageait à ratifier dans un bref délai , ne déterminassent une paix si nécessaire et si désirée.

Je ne pouvais et je ne devais répondre qu'un mot à de pareilles allégations. Un Prince qui n'est pas libre ne peut pas traiter librement et de puissance à puissance avec celui qui le retient prisonnier; le Chef de l'Église, qui, avant tout, doit sauvegarder son indépendance comme garantie oflfërte à la catholicité, ne saurait pas, quand il est spolié de ses États, négocier avant restitution avec le spoliateur.

Ces arguments, dont, autant qu'il m'était possible, j'adoucissais l'énergie en ménageant les expressions, attristaient Maury , mais ne le décourageaient point. Il paraissait attacher une espèce de gloire et un sentiment de réparation catholique à ce projet de voyage vers Savone qui ne devait aboutir à aucun résultat, et que je n'aurais jamais consenti à entreprendre sans

48t MÉMOIRES

avoir au préalable obtenu la permission du Saint- Père. Mon auguste maître était prisonnier; je ne pouvais disposer de lui ou de moi sans son autorisation.

Je ne puis nier que Maury ne fût alors animé d'un très-bon sentiment; mais ce Cardinal, comme malheureusement beaucoup d'autres , avait subi le prestige d'un homme exceptionnel et d'un pouvoir san& limites. Napoléon les éblouit; et/ malgré les catastrophes de Russie, qui viennent d'assombrir ce règne et qui peut-être en présagent la fin , les flatteurs et les courtisans ne cessent de l'entourer de leurs hommages imposteurs. Maury avait en Napoléon une foi exaltée. Il prétendait que le clergé et les fidèles étaient dévoués à l'Empire; mais pour ceux qui ne vivaient pas dans l'atmosphère de la cour, 'ce dévouement de sujets à souverain n'était pas, dès 1810^ aussi incontestable qu'il plaisait aux intéressés de le proclamer. Sans vouloir mo compromettre inutile-^ ment ni blesser l'Empereur pu le cardinal Maury , je fis sentir à ce dernier avec une certaine délicatesse que les agitations religieuses ne produisaient jamais un bon effet y et que le chef de l'Empire serait bien inspiré s'il songeait à les apaiser. Alors Maury m'avoua que cette alliance si brillante et si rêvée avec une archiduchesse aurait un côté assez peu populaire, et que l'abstention des treize Cardinaux était pour l'Empereur un cruel sujet de chagrin. On lui disait et il croyait assez facilement que cette op«

DU CARDINAL CONSALVL 483

position des membres les plus illustres du Sacré Collège était une protestation muette contre la légitimité' des enfants qui naîtraient d'un pareil mariage* Cette idée troublait son bonheur, et quand Maury me parlait, je me souvenais que, deux jours auparavant, Fouché, ministre de la police, m'avait entretenu des mêmes craintes.

Notre assistance à ces fêtes nuptiales aurait dissipé le nuage qui pesait sur le front de l'Empereur. Â défaut de notre concours , un accord quelconque qui amènerait le Pape et le Sacré Collège à résipiscence ne pouvait qu'amortir tous les bruits et rassurer les imaginations. Mais cet accord, que nous désirions au moins aussi vivement que Napoléon lui-même, il n'était pas plus possible de l'improviser que de le recevoir tout fait de la main impériale. Le cardinal- Maury ne se dissimulait pas que ses avances et ses projets étaient en pure perte; néanmoins il ne s'avouait pas vaincu par la seule force des choses. Me voyant silencieux., il* prit son courage à deux mains et me dit que, sous le sceau du secret, il allait me confier la chose qui importait le plus à la ' délivrance du Pape et au retour du Sacré Collège à Rome. Puis tout à coup il tira de la poche de sa redingote noire (car il était venu chez moi sous un déguisement) uo billet griffonné de la main de l'Empereur où il était dit que, a si Consaivi adhérait et faisait adhérer le Pape au plan de pacification proposé, toutes les difiicultès seraient promptement aplanies».

48i ^ MÉMOIRES

Maury semblait triomphant. J'aurais donné dix années de ma vie pour partager en conscience sa joie; mais cette espérance ne m'était même pas permise. Napoléon s'est joué de trop de paroles données et de trop de traités jurés pour qu'on puisse accepter de confiance une promesse faite en l'air et au moment du besoin. La tentative de faux, opérée par ses ordres au moment de la signature du Concordat , me revint à l'esprit. Je déclarai au cardinal Maury que , tout disposé que je fusse à travailler du plus grand cœur et avec toute sincérité à l'œuvre de la réconciliation, je ne pouvais cependant m'y prêter que lorsque les conditions, et toutes les conditions, grandes ou petites, auraient été débattues librement. J'ajoutai que , pour le bien et le salut des âmes , que dans l'intérêt de- la France surtout, l'Église romaine s'était prêtée à d'énormes concessions en 1 801 , et que moi-même je les avais signées avec bonheur; mais, repris- je aussitôt , l'Église alors jouissait de toute la plénitude de sa liberté. Elle traitait de Souverain à Souverain. Aujourd'hui il n'en serait pas ainsi. Le Pape n'est plus Roi, le Saint-Siège est en deuil, nous sommes sous le coup d'une nouvelle proscription. C'est à Dieu seul maintenant à pourvoir à tout; Dieu y pourvoira.

Je me levai à ces derniers mots, comme voulant mettre fin à une conversation embarrassante, et tendant la main au cardinal Maury, je lui faisais un geste d'adieu , quand il se jeta impétueusement dans mes

bras et s'écria avec des larmes dans les yeux et dans la voix: « Ah! vous êtes bien heureux, vous! »

Le désir d'étouffer les troubles religieux qu'il avait fait naître était une des préoccupations de l'Empereur.. Je ne sais trop si c'était l'effet de son éducation première ou un calcul plein de prévoyance dynastique ; toujours est-il que , dans ce temps-là (deux années et demie d'exil se sont déjà écoulées depuis cette époque), Napoléon cherchait partout un moyen de terminer ses querelles avec le Saint-Siège. Mais ce moyen, il voulait l'inventer, l'appliquer lui-même à son heure et à son temps, sans s'inquiéter si ce moyen ne soulevait pas d'objection et ne froissait pas des intérêts plus sacrés que ceux de la politique. Pour les yeux exercés, il était évident que l'Empereur, se sentant mal engagé et n'osant pas reculer par un aveu trop explicite de ses torts premiers et de son impuissance actuelle, tournait incessamment autour de la question religieuse et ne rencontrait jamais la solution qui pouvait réunir le Sacerdoce et l'Empire. A ma connaissance personnelle, plus d'une tentative vint échouer auprès des principaux membres du Sacré Collège, qui furent tous unanimes pouf répondre ainsi que je l'avais fait au cardinal Maury. Le cardinal di Pietro, dont l'Empereur tient en grande estime la science et la vertu, fut même mis en demeure de s'entendre avec moi pour soumettre à Napoléon un projet de pacification. Di Pietro n'eut qu'à refuser en s'appuyant sur les motifs déjà mentionnés.

Ce îut à la suite de tous ces pourparlers stériles que . Ton prit le parti de nous exiler*.

E. Cardinal Consalvi.

Ce n'est pas le seul fragment détaché sur lequel à

^ Au moment où le cardinal Consalvi traçait ces lignes si resplendissantes de foi catholique et de dignité personnelle, de nouveaux assauts étaient livrés à TÉgltse et au pape Pie VII, prisonnier à Fontainebleau. On avait espéré qu'un isolement encore plus entier qu'à Savone et qu'une complication de plusieurs maladies abattraient le courage moral de ce vieillard de soixante et onze ans , auquel on ne laissait ni trêve ni repos. Un long travail à la sape et à la mine avait été poursuivi par quatre ou cinq princes de TËglise romaine, roseaux que Bonaparte avait placés autour du Pontife, afin qu'il n'eût que le choix des faiblesses. Dans les premiers jours de janvier 484 3, Duvoisin, évéqtie de Nantes, doat le caractère n'était pas à la hauteur du talent et qu'une malsaine interprétation des libertés gallicanes poussait à Tabîme, se présente devant le Pape et ose lui communiquer cet appendice aux quatre articles de 468tK, appendice qui aurait bien étonné Bossuet :

4° Le Pape et les futurs Pontifes, avant d'être élevés au Pontificat, devront promettre de ne rien ordonner, de ne rien exécuter qui s(Ht contraire aux quatre articles gallicans.

2° Le Pape et ses successeurs n'auront , à l'avenir , que le tiers des nominations dans le Sacré Collège. La nomination des deux autres tiers appartiendra aux Princes catholiques.

3« Le Pape, par un bref public, désa{^rouvera et condamnera la conduite des Cardinaux qui n'ont pas voulu assister à la cérémonie religieuse du mariage de Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise...

io Finalement, seront exclus de ce pardon les cardinaux di Pietro et Pacca , auxquels il ne sera jamais permis de se rapprocher du Pape.

Dans cette première applicatimi de « TËglise libre dans l'État libre » faite par Bonaparte , qui frs^pe encore de proscription , le nom de Consalvi n'a pas été prononcé, à dessein sans aucun doute. En laissant espérer à Pie Vîl que le Cardinal de sa phis intime con-

DU CARDINAL CONSALVl. 487

la dérobée Consalvi a buriné les événements qui ne lui étaient pas personnels ou qui n'entraient pas dans son cadre. Un de ces feuillets nous est échappé. Par

bonheur il était, nous ne savons comment, tombé en de

fiance ne lui serait pas enlevé , TEmpereur et ses agents ecclésiastiques avaient osé tendre un piège à l'auguste captif. Il repoussa avec indignation ces tristes artictes. On ouvrit de nouvelles conférences s(»ua r<Bil et l'inspiratioB de l'Empereur; puis Napoléon, fatigué de cette lutte d'un vieillard contre toutes les obsessions, prit le parti d*en finir par lui-même. Le 19 janvier, il arrive à Fontainebleau avec rimpératnce, et le 25 il arrache à Pie VII les préliminaires d'un Concordat impossible ; car, épuisé de force et abattu par la fièvre, le Pape avait eu la providentielle attention de ne mettre qu'une réserve au traité. Cette réserve stipulait que l'assentiment du Sacré Collège réuni était nécessaire povr valider ce Concordat. Elle l'annulait donc par le fait.

Le jour même où Napoléon se crut ainsi maître de la Papauté, il écrivit au Souverain Pontife cette lettre, dont Toriginal est en ma possession. C'est en même temps une espèce d'excuse et une sorte d'outrage :

«Très-Saint Père,

» Votre Sainteté m'ayant paru craindre^ aia momeot de la signature des articles qui mettent un terme aux divisions qui affligent l'Église, que cela ne portât une renonciation implicite à ses prétentions sur les États romains « }e me fais un plaisir de l'assurer par la présente que, n'ayant jamais cru devoir lui demander une renonciation à la souveraineté temporelle des États romains , Votre Sainteté ne peut avoir la crainte que l'on puisse penser qu'elle a renoncé ni directement ni indirectement, en signant lesdits articles, à ses droits et prétentions. C'est avec le Pape, en sa qualité de chef de rÉglise dans les choses spirituelles, que j'ai traité.

» Sur ce, Très-Saint Père, je prie Dieu qu'il vous conserve longues années au gouvernement de notre mère la sainte Église.

» Votre très-dévot fils,

9 Napoléon.

» Fontainebleai4, le S5 janvier 481^. »

meilleures mains que les nôtres, et nous trouvons cette page historique peinte à si larges traits dans les Mémoires du cardinal Pacca, qui très*probablement n'eut jamais connaissance des écrits de Consalvi, Pacca, après avoir parlé de la commission ecclésiastique nommée par l'empereur Napoléon", ajoute (tome I, pages 297 et 298) : « Après les travaux de la commission, l'Empereur crut devoir donner à tous les membres une audience commune qui fut signalée par un incident vraiment remarquable. J'en trouve le récit dans un précieux manuscrit du cardinal Consalvi. Je laisse parler cet illustre Prince de l'Église. i( L'Empereur, raconte-t-il, voulut réunir en sa présence tous les membres dû comité ecclésiastique , sans excepter les théologiens eux-mêmes; et, pour rendre cette réunion plus imposante, il y fit assister ses conseillers d'État et les grands dignitaires de l'Empire. Tous furent convoqués à l'improviste dans une matinée des premiers jours d'avril 1811 . L'Empereur ouvrit la séance par une diatribe aussi longue que virulente contre le Pape, dont la résistance l'exaspérait, et il manifesta en même temps la disposition où il était de recourir aux mesures les plus fortes et les plus sévères. Quoique le discours de l'Empereur ne fût qu'un tissu de principes erronés,

1 Cette commission consultative ou plutôt approbative était composée des cardinaux Fesch etMaury, de Barrai, archevêque de Tours, de Canaveri, Bourlier, Mannay et Duvoisin, évêques de Verceil, d'Evreux, de Trêves et de Nantes.' Le père Fontana, général de l'ordre des Barnabites, et l'abbé Émery leur furent adjoints.

de faussetés, de calomnies atroces, de maximes anticatholiques^ pas un Ëvèque, pas un Cardinal n'eut le courage de défendre la vérité en face de la force et de la puissance; tous même, dans Toubli de leurs devoirs, gardèrent un silence scandaleux. Un simple prêtre se leva pour sauver, l'honneur de son état et osa dire la vérité au plus formidable des Césars. Ce prêtre fut Tabbé Émery, gallican modéré, qui soutenait les principes de la Déclaration de 1 682 , sans toutefois en admettre les conséquences ; homme également recommandable par sa science et par sa conduite , et qui avait traversé les mauvais jours sans qu'ils eussent laissé sur lui la plus légère de leurs taches ' . Loin de se laisser intimider par l'exemple de tant de hauts prélats, il prit la parole lorsque son tour arriva , et déclara que le Concile que l'on voulait réunir ne pourrait avoiiç aucune autorité, puis* qu'il serait séparé du Pape et même désapprouvé par Sa Sainteté. Il établit cette proposition par des arguments lumineux et péremptoires; il osa même

* L'abbë Émery était supérieur général de la congrégation de Saint-Sulpice. Prêtre aussi digne que savant, il devait payer de sa tète ou de sa liberté l'application des grands principes de 4789. On l'enferma tour à tour à Sa in te- Pélagie et à la Conciergerie. Prisonnier durant les seize mois les plus épouvantables de la Terreur, il vit dans ce vestibule de Téchafaud se renouveler chaque jour les innombrables hécatombes destinées à la mort. Il les consolait, il les encourageait, il leur apprenait à prier ^ et quand on demandait à Fouquier-Tinville, l'accusateur public du tribunal révolutionnaire, pourquoi il ne faisait pas guillotiner l'abbé Emery : « Ah ! répondait-il d'un air content de lui-même, c'est parce que ce petit b..... de prêtre empêche les autres de crier. »

prendre la défense du Pape, et, apOâtrophant l'Em« pereur : « Votre Majesté, lui dit*il, estime Boesuet et se plait sans cesse à le citer ; eh bien , ce grand homme soutient formel lement que i'tadépwdanee et la liberté du Chef de la Religion sont nécessaires au libre exercice de sa suprématie spirituelle. »*I1 développa cette thèse , Tétaya de raisonnements so* lides, de faits historiques incontestables. Pendant ce discours, on voyait les visages des membres du comité se décomposer tour à tour; les uns lançaient des regards improbateurs , d'autres désertaient les côtés de Torateùr et semblaient s'en éloigner avec abouti* nation. Quand il eut cessé de parler, quelques mem* bres s'approchèrent précipitamment de l'Empereur , le supplièrent humblement d'excuser ce prêtre imprudent qui , au fond , était bien éloigné d'avoir de mauvaises intentions et 4e vouloir contrarier tes vues de Sa Majesté. Napoléon, qui avait écouté l'abbé Émery avec la plus grande attention et l'avait constamment fixé, leur répondit : « Vous vous tr<mi* pez, Messieurs, je ne suis point irrité contre l'abbé Emery ; il a parlé en homme qui sait son affaire , et c'est ainsi que j'aime qu'on me parle. » Il leva sur-lechamp la séance, et, affectant de ne pas faire attention aux autres, il salua gracieusement de la tète l'abbé Émery.

» Tous alors de se serrer autour de lui , de le complimenter, de le caresser, comme pour réparer par la bassesse de leurs flagorneries la bassesse de

leur improbation. Tout Paris retentit des louanges sur l'audace de M. Émery; cet estimable ecclésiastique, déjà plus qu'octogénaire, mourut peu de jours après, victime peut-être des efforts de son courage, mais heureux d'avoir terminé sa carrière d'une manière aussi glorieuse aux yeux du monde que méritoire pour le Ciel. »

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