DE L'ARCHIDUCHESSE D'AUTRICHE
SOMMAIRE
Mariage de Napoléon et de Marie -Louise d'Autriche. — Consalvi amené par force à Paris. — L'Offîcialité en défaut. — Le mariage des Souverains et le droit du Saint-Siège. — Les treize Cardinaux opposants et les quatorze adhérents. — Sages précautions que les treize indiquent pour ne pas blesser l'Empereur. — Aux yeux des treize, le mariage avec l'impératrice Joséphine ne pouvait pas être cassé. — Fouché et Consalvi. — La présentation du Sacré Collège aux deux époux impériaux. — Les treize n'assistent pas à la cérémonie religieuse. — Les Cardinaux expulsés des Tuileries.— Consalvi menacé d'être fusillé. — Le piège de l'illégïtimité des enfants à naître. — Les treize appelés au ministère des cultes. — Les effets de la colère impériale. — Explications de Consalvi avec les ministres des cultes et de la police. — Consalvi tirant d'un falix pas l'un des treize qui s'est compromis. — La lettre d'excuse exigée par l'Empereur. — Sa rédaction. — L'exil des treize Cardinaux fidèles. — Noirs et Rouges.
Avant mon arrivée à Paris, l'einpereur Napoléon avait, par un acte civil communiqué au Sénat, déclaré nul son mariage avec Timpératrice Joséphine. Ce fuf à Yoghera , tandis que le cardinal di Pietro et moi cheminions vers la France , que j'appris par les
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journaux ce grand événement; dès celte heure, j'en prévis Jes conséquences. Comme nous approchions de la capitale, les feuilles publiques me firent connaître la sentence promulguée par rOfficialité de Paris et confirmée par TOfficialité métropolitaine. Cette sentence prononçait la nullité du mariage quant au lien religieux. Une pareille nouvelle accrut mes pressentiments et mes craintes.
J'entrai à Paris le 20 janvier i 81 0. J'y résidais déjà depuis quelques jours lorsque fut publiée la conclu-, sion du nouveau mariage de l'Empereur avec une archiduchesse d'Autriche. On sut plus tard que ce mariage devait se célébrer à Paris au commencement d'avril , après avoir été conclu par procuration à Vienne, selon l'usage de la cour de France. Nous étions alors à Paris vingt -neuf Cardinaux, en y comprenant le cardinal Fesch et le cardinal Caprara ; ce dernier était en enfance et se mourait chaque jour. Le cardinal Fesch , ayant officié à la cérémonie du mariage ecclésiastique de l'Empereur avec l'impératrice Joséphine, la veille de leur couronnement, par permission spéciale du Pape, momentanément aux Tuileries, se trouvait partie intéressée dans cette affaire, car il devait officier de nouveau au second ^nariage en sa qualité de grand aumônier de l'Empereur.
Les Cardinaux qui habitaient Paris à cette époque, et qui n'étaient pas soumis à de pareilles considérations, se réduisaient au nombre de vingt -sept :
Ht MÉMOIRES
c'étaient les cardinaux Mattei y Pignatelli , délia Somaglia, di Pietro, Litta, Saluzzo, Scotti, Ruffo Scilla, BrancadorOy Galeffi, Gabrielli, Opizzoni, Consalvi, Joseph Doria, Antoine Doria, Vicenti, Du-, gnani, Zondadari, Spina, Gaselli, Roverella, Des* puigi Fabrice Ruffo, Albanie Erskine, Bayane et Maury. Je n*ai pas écrit ces noms par ordre d'ancienneté, mais en les citant j'ai voulu marquer la division qui s'opéra plus tard entre les treize premiers et les quatorze derniers , auxquels il faut ajouter le cardinal Fescb, sans placer ni d'un côté ni de l'autre le cardinal Caprara, qui se mourait, ainsi que je l'ai dit.
Quand on vit s'approcher le jour de la célébration du mariage , on commença à s'occuper sérieusement de la conduite que les Cardinaux tiendraient dans l'Qccasion, Certains d'entre nous s'adonnèrent plus particulièrement aux recherches exigées par cette circonstance. Il en résulta l'indubitable démonstration que les causes matrimoniales entre Souverains appartenaient exclusivement au Saint-Siège, sur lesquelles il prononçait lui-même à Rome, ou par l'intermédiaire de ses Légats , juges immédiats et présidents des Conciles chargés d'instruire l'affaire.
L'histoire ecclésiastique en fournissait des exemples presque à chaque siècle , et nulle part on ne pouvait en trouver à lui opposer* Ce droit du Saint-Siège était reconnu par l'Église de France elle-même. Pour ne citer qu'un ouvrage en faisant foi, les Confé'^
rences de Paris, imprimées sous le fameux cardinal de Noailles, peu partisan du Saint-Siège , l'affirment expressément. Bien plus^ TOfficialité de Paris le con« fessait elle-même dans sa sentence sur la nullité du mariage de l'empereur Napoléon. Après que TOfiicialité eut refusé d'intervenir dans cette cause, qu'elle ne croyait pas de son ressort, l'Empereur la fit se déclarer compétente par un comité ecclésiastique formé de plusieurs évèques réunis à Paris. Ce comité fut présidé par le cardinal Fesch, et le cardinal Maury y participa. L'Officialité, dans sa frayeur, se prêta h la volonté de Napoléon Bonaparte; elle n'osa pas toutefois insérer dans sa sentence les mots déclarée compétente y — montrant de la sorte que, quant à elle, elle ne s'était pas jugée ainsi. — Mais regardant comme peu ou rien cette déclaration faite par un co* mité qui n'en avait pas le droit, elle essaya d'ajouter certain argument de plus. Cet argument était faux , et eût-il été fondé, il n'aurait rien prouvé, sinon que l'Officialité reconnaissait la maxime du droit* privatif du Saint-Siège , puisqu'elle s'attaquait k l'inexorabilité de ce droit dans le cas présent, eu égard à ce qu'on empêchait l'accès près du Pape (alteso Vimpe-^ dito aceesso al Papa); mais il n'était pas complètement exact de dire que cet accès eût été refusé , puisque le Pape répondait à toutes les demandes qui lui parvenaient , — et on en eut des preuves nombreuses alors même. — Si l'empêchement subsistait, c'était par le fait de la personne en cause, c'est-à-dire de
rEmpereur, qui pouvait le faire cesser s'il l'eût désiré. La prétendue impuissance du Saînt-Siége d'exercer son droit en cette affaire était donc fausse et ne prouvait rien. Nonobstant, il est vrai que TOfficialité l'avouait, puisque en tète de sa sentence elle disait que l'OflBcialité déclarée compétente, et sans déroger au droit du Souverain Pontife, dont l'accès était pour le moment interdit , proclamait que le mariage avec l'impératrice Joséphine était nul par les raisons exposées dans la sentence. Lorsque le gouvernement impérial vit combien lin pareil aveu devait lui être préjudiciable, il le fit disparaître des actes de la curie ecclésiastique, car il avait exigé qu'on lui livrât tous les papiers relatifs à cette affaire. Comme on le racontait généralement à Paris, il en avait brûlé une partie et altéré l'autre. Une personne de l'Officialité réussit toutefois à en sauver furtivement une portion, et spécialement le commencement de la sentence elle-même, qui contenait ce que j'ai dit plus haut. Il y eut treize Cardinaux, et c'étaient les cardinaux Mattei, Pignatelli, délia Somaglia,'di Pietro, Litta, Saluzzo, Ruffo Scilla, Brancadoro, Galeffi, Scotti, Gabrielli, Opizzoni etConsalvi, qui se déterminèrent à braver les plus terribles conséquences, qu'il était fort facile de prévoir, pour soutenir les droits du Saint-Siège, dont ces princes de l'Église avaient juré de prendre la défense lors de leur promotion à la pourpre romaine ' . Tout au moins ils ne voulurent
^ Le cardinal Cambacérès , archevêque de Rouen et frère de Tar-
pas violer ces droits en sanctionnant le contraire par leur présence au nouveau mariage. Pour protester, il ne leur restait que ce moyen dans la situation. Les quatorze autres Cardinaux, — en excluant de ce nombre Fesch, comme partie intéressée, et Caprara, qui se mourait, — ne crurent pas devoir agir de la sorte. C'étaient les cardinaux Joseph Doria, Antoine Doria, Roverella, Dugnani, Vincenti, Zondadari, Caselli, Spina, Maury, Fabrice RufiTo, Albani, Despuig, Erskine et Bayane. Quelques-uns d'entre eux se montrèrent hésitants, comme Dugnani , les Doria et Despuig; d'autres étaient très-décidés à soutenir le contraire, comme Roverella, Spina, Caselli, Maury, Erskine, Bayane, Vincenti; certains disaient, avec Zondadari , qu'ils ne voulaient pas s'occasionner tant de tourments, et par conséquent ils refusaient de parler. Après la cérémonie, ils déclarèrent faussement que les treize leur avaient fait un secret de leur manière de penser. Il est vrai que les treize parlèrent de cette question avec la réserve et la prudence exigéea dans une matière aussi délicate. Ils désiraient ne pas 'donner prétexte à l'accusation d'avoir essayé d'em-
chichancelier de l'Empire, fut le seul cardinal français qui, par délicatesse de conscience, crut devoir refuser d'assister au mariage. C'était un prêtre aussi pieux qu'instruit. Les persécutions dont le Pape était victime, la séquestration du domaine temporel et la prison du Souverain Pontife avaient* amené le cardinal Cambacérès à ne plus paraître aux Tuileries et à vivre dans son diocèse. Ce prince de rÉglise donnait un grand exemple, qui sera toujours très- peu suivi. Nous ne devons donc pas séparer son nom des treize qui eurent le courage de résister aux ordres de Napoléon.
pécher leurs collègues d'assister au mariage , accusation qu'ils avaient prévue ^ non -seulement comme devant venir de la part du Gouvernement ^ mais encore, et je récris avec douleur , de la part de quelques-uns des membres du Sacré Collège eux«*môm6s.
Malgré la prudence et la réserve avec lesquelles ils agirent , ils ne laissèrent cependant pas ignorer aux autres leur opinion sur ce point, et leur résolution de ne pas intervenir, afin de défendre les droits du Pape et du Saint-Siège. Le doyen des treize, le cardinal Mattei, alla tout exprès communiquer notre décision au plus grand nombre des quatorze. D'autres Cardinaux, rangés parmi les treize, en parlèrent ft leurs collègues ; mais toutes ces démarches ne servirent à rien. Il fut donné de voir ainsi un biitôrre phénomène : les droits du Saint-Siège, proclamés par les théologiens français et par l'Officialité de Paris, n'étaient pas reconnus, bien mieux, ils se voyaient attaqués par des princes de l'Église.
Les treize Cardinaux résolus à ne pas intervenir, et prévoyant d'un autre côté les éventualités qu'ils allaient encourir en blessant l'Empereur dans une affaire si délicate et d'une si majeure importance, crurent qu'il était sage de chercher le meilleur moyen pour ne pas porter un coup trop rude à Napoléon. Ils usaient, on le voit, xlans les limites qui leur étaient tracées, des égards qu'ils se faisaient un devoir de témoigner au gouvernement impérial. Le plus ancien d'entre eux, le cardinal Mattei, s'abou-
cha avec le cardinal Fesch. Mattei lui annonça loyalement que 9 persuadés que les causes matrimoniales des Souverains dépendaient du Saint-Siège, plusieurs Cardinaux ne pouvaient regarder comme émanée d'une autorité compétente la sentence de TOfficiatité de Paris sur la nullité du mariage de l'Empereur avec l'impératrice Joséphine. En conséquence, ils croyaient devoir s'abstenir d'assister à la célébration du nouveau mariage. Il ajouta en même temps que les autres Cardinaux ne pensaient pas de la sorte , et qu'ils participeraient à la cérémonie.
Ces préliminaires posés , il insinua que Ton éviterait la publicité et les fâcheux' résultats de la nonintervention de ceux qui se récusaient, si l'on n^adressait pas d'invitation personnelle à tous les Cardinaux , mais seulement à dix ou à douze , ainsi que cela se pratiquait à l'égard du Sénat et du Corps législatif. On donnerait pour raison la petitesse de l'enceinte; de cette manière, ceux qui croyaient pouvoir accepter l'invitation s'y rendraient, et ceux qui se sentaient obligés de la décliner s'abstiendraient sans éclat. Le cardinal Fesch se montra surpris et très-irrité de la. chose ; il s'efforça de persuader aux Cardinaux d'assister à la cérémonie. On lui répliqua que la chose était impossible ; Fesch ajouta qu'il en parlerait à l'Empereur, alors à Compiègne.
Ce que dit précisément le cardinal Fesch, et en quels termes il le dit, je ne puis le rapporter avec certitude. Ce que j'affirme, c'est qu'à son retour il
raconta que l'Empereur s'était mis en colère ; qu'il rejetait bien loin le projet de l'invitation partielle du Sacré -Collège, et qu'il avait terminé en déclarant que les treize n'oseraient cerlainement pas réaliser leur complot.
Ces paroles du cardinal Fesch, et les pratiques insidieuses qu'il employa indirectement à l'égard de plusieurs, et directement à l'égard de quelques autres, ainsi que les efforts de ceux qui étaient décidés à intervenir, ne changèrent pas la résolution des treize.
Le jour des noces approchait. La nouvelle Impératrice, après avoir été épousée à Vienne par procuration, arriva à Compiègne et partit ensuite pour Saint-Cloud avec l'Empereur. On apprit qu'il y aurait quatre cérémonies différentes. On devait, le samedi soir (ou le vendredi, .si je ne suis pas dans l'erreur), présenter aux Souverains, à Saint-Cloud, les principaux corps de l'État. Le dimanche , le mariage civil avait lieu à Saint-Cloud. Le lundi, à Paris, au château des Tuileries, se célébrait le mariage ecclésiastique; et enfin, le mardi matin, se faisait, aux Souverains assis sur leur trône , la présentation des grands de l'Empire, des corps de l'État et des principaux fonctionnaires. Des officiers de la cour furent chargés d'inviter par billets séparés. Chacun de nous en reçut un, ce qui nous enlev^ tout espoir d'empêcher le froissement si justement redouté.
Feindre une maladie ou inventer un autre pré-
texte, c'était trahir son propre devoir et donner à penser que l'on serait intervenu si l'on n'eût pas été malade. Or cela ne convenait ni à la vérité, ni à l'honneur, ni à la préservation des droits du Saint- Siège; d'autant mieux que beaucoup de Cardinaux devaient assister aux cérémonies. Nous prîmes donc la résolution d'affronter le dangeç quel qu'il fût, plutôt que de trahir les obligations imposées par notre propre état.
Toutefois, en considérant la distinction et la nature des actes auxquels on nous priait de prendre part , nous nous aperçûmes que nous n'avions pas à garder les mêmes réserves pour chacun d'eux.
Le second et le troisième acte, c'est-à-dire le mariage civil et ecclésiastique, n'admettaient pas de doute. On s'en tint à la ferme détermination de n'y point assister, à cause de la raison ci-dessus exposée. Quant an mariage civil, on ajoutait l'impossibilité de confirmer par notre participation le nouveau mode de séparer dans le mariage le contrat civil du nœud • sacramentel, nouveau mode si perfidement inventé contre l'Église par la législation moderne. Mais pour ce qui regardait les premier et quatrième actes, comme ils n'étaient que de pures formalités d'étiquette et nullement une célébration de mariage, nous n'eûmes pas de motifs fondés sûr la conscience pour nous abstenir.
En outre, nous pensions et nous disions qu'en I. 29