‹ Mémoires du cardinal DuboisChapitre 10 sur 10 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Bruits de.gaerr«. — Albéroni jugé par Dubois. — Ses. commencemeDs. — Son ministère. — Dubois nommé ambassadeur extraordinaire en Angleterre. ^— Son petitfils. ^- Fin prématurée de ce jeune homme. — Néricault-Destouches. — Son portrait. — Départ de Dubois.

— La sérénade. — Dubois à Londres. — Henri. — La goutte sciatique. — Dubois malade. — Le cheval et la jument. — Dépêches. — Voyage de Dubois à Paris. — Ketour en Angleterre. *— Les andriennes, ^- Politesse an glaise. — Mémoire. — Lord Stanhope envoyé en France.

— Signature de la quadruple alliance. — Sara Bisding. — Intrigues d' Albéroni. • — Réconciliation de Dubois avec Destouches. — Retour de Dubois en France.

Le traité de la triple alliance ne suffisait pas pour empêcher la guerre qui menaçait d'embraser l'Europe j TEmpcreur gardait rancune à TAngleterre et à 1* France, de n'avoir pas été

-compris clans le traité; PEspagne, gouvernée ou plutôt désolée par Albéroni, ne voulait que révolutions. Philippe sVtait déclaré énergiquement contre le Régent, et pas de doute qu'il ne fit val(Hr ses droits à la couronne. Le conseil du Régent était d'avis d'employer Ja voie des armes comme la plus expédienté : mais je n'eus pas de peine à ramener toutes les opinions à la paix , qui élait indispensable au bien-être du rc^aumc , et surtout aux plaisirs du Palais-Royal. « Attendons encore, Dubois, m'avait dit le Régent, et nous verrons s'il y a urgence à te relancer dans la diplomatie. » Gependaut le coquin d'Albéroui intriguait, s'agitait, allait et olabaudait; il avait des intelligences jusque dans le cabinet de Son Altesse royale; la Maintenon et le duc du Maine entraient d'autant plus franchement dans ses complots^ qu'ils en espéraient des avantages immenses. Albéroni ne s^embarrassait pas des in* strumens qu'il prenait pour réussir.

Je n'ai jamais vu Albéroni^ et c'est un des hommes que j'aurais le plus désiré eonnaitreXe n'est p^^ que je le regarde comme mon égal,* il n'est H]ue ma parodie ou du moins ma pâle copie. On

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m'a dit que c'était un petit homme, de ma figure et de mon air, chafouin, plaisant et éveillé; les portraits que j'ai vus de lui le traitent un peu mieux; dans certaines gravures on lui donne une physionomie imposante. Quant aux talens, il en a de plusieurs sortes, de bons et de manvais; il imite Satan dans les œuvres du mal, et il s'amuse des embarras, des chagrins, des malheurs qu'il cause : nVt-il pas consolidé l'inquisition en Espagne? Il agit volontiers par saillies, par bouf- Ibnneries même, et j'ai remarqué que ce moyen ctait infaillible avec les grands, qui se plaisent aux affaires graves^ traitées gaiment; il a de la perspicacité, des vues hardies; il ^st tout hérissé d'adresse et de finesse; il connaît le faible des gens, l'art de )es faire servir à ses desseins. Il a toujours fait de grandes choses avec de petits moyens. Je m'aperçois que j'en parle comme s'il était encore à la tâte du ministère, dans l'oratoire du Roi et dans le ht de la Reitxe. Je devrais au contraire m'en occuper comme d'un mort^ car, après sa chute honteuse, sa retraite à Home^ son emprisonoeroent dans la maison des Jésvites, je* ne pense pas qu'il fasse atflne chese que

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des Mémoire;^ ^ ou une mort de capucio repentant. Au reste, m'écrit -on de Rome^ if s'inquiète peu des rois et des gouVernemens^ et il ne songe qu'à bien u^er de ses richesses immenses . Il s'attendait sans déute à être disgracié tôt oa. tard) puisque tous ses biens étaient hors â^Eis-* pagne* Si j'avais voulu ^ lorsqu'il passa sans passeport aux environs de Bordeaux pour aller s'em- Larquer à Antibes^ je Taorais fait enfermer comme UQ autre Masque de fer. C'eut été bonne justice , m^s }e me laissai aller a l'indul^nce , de peur qu'on ne m'aocnsat de jalousie et do timidité; d'ailleurs on ne pardonne 'jamais qu^à un ennemi vaincu*

J'ai raconté l'origine de la fortune d'Albéroni, qui courtisa d'abord avec une ckajise përcçe. !l^l était fils d'un jardinier de Parme s peut-être valaitil mieux que^ comme son cousin^ il restèt à cultiver et à vendre des iégumeis ! Il prit les ords^ pour vivre à son aise, devint curé, puis, après la belle flatterie qui lui mérita la faveur de M. de Vendôme, il ne demeura pas à court de scélératesse et de poli tique. J'en parle sans prévention; certes, le cardinal Dubois n'a rien à envier au cardinal

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Aiberoni. 11 se lia avec le poète Campistron, qu'il obligeait de sa bourse; il supplanta bientôt CarapistFon, sBçrétaire'da duc de Vendônae; il vendit à ce prince 9 son premier n)ai|re le duc de Parme; il vendit Je duc de Vendôme à M"*" des Urains , M"** des Ursins à la reine d^Espagne, et il se vendait kii-mécbe au* plus offrant. J^avoue que je me scandalise fdri qn-on m'aille mettre en balance avec Âlbéroni^ qui a commekicé en baisant un derri^e, et en faisant des potages au fromage^ mais sQttout qui n'a pas su mourir ministre. Bien fin serait celui qui me supplanterait.

Le ministère d' Aiberoni fut orageux, parce qu'il tourna tous ses efforts du côté de l'Italie, dont il voulut s'emparer pour son propre compte; j'ai çn main les preuves de ce projet gigantesque, * attentatoire au trône de Saint-Pierre. Albéroni s'était fait. une âme comme des épaules^ insensible aux affronts. Des coups de bâton qu^il reçut, on n'a pas oublié ceux que lui administra, sous les yetix de Philippe V, le marquis de Villena, majordome du roi. M™ des Ursins, dit-on, luiarracha un jour une poignée de cheveux et peu s'en fallut les yeux. Cependant le Pape ne

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savait rien refuser à <:e drôle, tandis que j'ai sollicité pendant deux ans le chapeau de cardinal ; avant de Fobtenir, il ëtait archevêque à Malaga, où Ton boit de si bon vin que c'est plaisir d'y dire la messe. Il désira avoir une dispense de résidence pour faire taire ses ennemis, qui, en Espagne, ne plaisantent pas avec les choses de la religion. Le pape , en homme adroit , se tira de ce pas difficile, en lui accordant une dispense de six mois, et en lui annonçant que les conciles lui en permettaient une de six autres. «Diable, dit-il, les conciles semblent avoir été faits pour moi! » pourqu<Jî pas le monde? Au reste, je puis me vanter d'avoir tenu tête à ce dragon écarlate qui m'imitait à Madrid, comme l'âne de la fable imite le petit chien. Tant qu'il était puissant , remuant , agissant , complotant , je le baissais à la mort; aujourd'hui qu'il a abdiqué comme Sylla, je lui souhaite une longue vie,, accompagnée d'une autre éternelle, s'il est possible.

' Albéroni levait des soldats, construisait des vaisseaux, et préparait une guerre à l'instar de celle de Charles-Quint contre François I". Le Rélu. a6

gent se décida à s'unir avec l'Angleterre pour rompre ces menaces de l'Espagne et de l'Empereur. Je lui proposai d'étendre le traité de la triple alliance à toute l'Europe : « Lapaix^ lui dis-je, est la convalescence du malade ; sans elle il ne guérit pas; il languit ôa il meurt. » D'ailleurs les vastes opérations de Law, qui venait de créer les actions du Mississipi^ demandaient deux ans de repos pour rétablir le commerce et les finances de la France. Il fut résolu qu'on enverrait un ambassadeur extraordinaire en Angleterre; je ne me proposai pas^ mais je comptais sur mes antécédens pour militer en ma faveur j puis* je connaissais déjà l'Angleterre et les ministres , avec lesquels je correspondais ouvertement. De là ces soupçons aussi infâmes qu'absurdes^ qui m'accusèrent de recevoir, à titre d'espion, un ou deux millions d'argent anglais. On l'a dit, on l'a écrit, et bien des gens le croient. Saint-Simon, qui voit des monstres partout, excepté dans sa glace, ne doit pas être étranger à ce bruit couvert. Néanmoins je fus nommé entre tous , et le Régent me prouva par sa conduite qu'il ne doutait pas de mon attachement et de ma fidélité. Je ne

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partis qn^après avoir bien pris toutes mes mesures.

(( Monseigneur, avais - je dit à Son Altesse royale, j'espère que Fabbé Dubois reviendra ministre.

— De quoi? me répondit-il par distraction, ,

— Pas ministre protestant, sans doute. »

J'avais fait venir de Bordeaux, sous le nom de

mon neveu, le fils du fils que Dieu et le président de Gourgues m'avaient donné; car ce cher fils avait pris femme avant sa majorité, et était mort ^ en laissant un unique rejeton de mon sang. Le jeune homme avait de si belles dispositions que je le fis venir à Paris, où il est mort à la fleur de l'âge, en 17 19. Il portait mon nom sans qu'on y prît garde, et ne m'appelait jamais que mon oncle. J'avais fondé sur lui de grandes espérances qu'il était en état de réaliser par son esprit souple et facile, son jugement droit et sain, et son étonnante activité. Il m'aimait comme un père, et se faisait mon partisan en toutes occasions. Pourquoi l'ai -je perdu? il serait peut-être devenu ministre comme moi. 'Ce n'était pas du sang d'a-

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pothicaire qui coulait dans ses veines, et autant mon frère ma faisait rougir par ses stupidités provinciales, autant mon petit-fils me faisait honneur par sa. conduite et ses talens. Il avait si bien profité de la bourse de 120 livres que je lui avais donnée au collège de Saint-Michel y qu'il eût élé capable de devenir mon adjoint aux affaires étrangères; il était la terreur des commis, malgré son air doux et patelin, ses manières timides et sa voix emmiellée. Il ne laissait point passer une erreur dans une dépêche; il vérifiait, il examinait tout si minutieusement, dans mes intérêts , que mes serfs de bureau l'appelaient le JRégent de collège. Il m'a rendu d'importaus services dans tout le cours de ma négociation, dont il supportait tout le poids, déchiffrant les lettres, faisant les extraits, allant de Son Altesse royale à M. Pecquet , de Pecquet au maréchal d'Huxelles, et me tenant encore au courant de tout ce qui se passait pour et contre moi. Mais hélas! les bons sujets ne vivent pas, voilà peut-être ce qui fait que je ne suis pas mort en dépit de ma rétention^'urineet du reste. Mon pauvre petit Dubois s'est tué à force de travail ; il ne sortait, ne cou-

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rait, ne se fatiguait que pour remf^lir son devoir. Il se moquait autant de certains délassemens que s'il eût été eunuque du sërail. Il était économe^ sage, et propre à tout du côté de Tesprit. Vers la fin de 171 8, sa santé s'était si cruellement affaiblie qu'il n'avait plus que la peau sur les os; il devint étique, perdit l'appétit, et alla mourir à Brives-la-Gaillarde au bout d'un mois de souffrance et de régime. "Ce me fut une perte irréparable dont je fus affligé jusqu'aux larmes. l^Ion petit-fils avait la clef de toutes mes affaires domestiques. Je comptais en faire au moins un cardinal, et lorsqu'il ^a succombé, je demandais pour lui la place de mon ami M.' Pecquet aux affaires étrangères. Voyez si mon imbécile «de frère me sera jamais utile a rien.

Il me fallait un secrétaire d'ambassade; 4e Régent eut l'idée de choisir pour cela un auteur de comédies fort peu comiqucs.M. de Puysieulx, ambassadeur de France auprès des Treize-Cantons, avait demandé à Son Altesse royale un emploi pour un petit comédien nommé JSéricault Destouches, qui avait débuté dans la diplomatie avec toute la froideur compassée d'un ministre prolestant. On

m'affubla de cet honnête homme ^ avec qui jje me suis mieux entendu depuis, de loin, il est vrai, puisque je le laisserai en Angleterre , in sœcula sœculorum. C'est une grosse figure bien glaciale, bien hëbétée et comme ensevelie sous une énorme perruque, qui certes n'est pas de la façon d'Hervé. Destouches donne quarante mille livres à son vieux père; mais il ne mettrait pas comme moi six cents livres à une perruque. Je n'aime pas.son air uniforme, sans expression et sans sourire, ses yeux toujours fixes, sa bouche légèrement froncée, son nez de travers et son quadruple menton. Il a été baladin, directeur de théâtre àSoleure, secrétaire , auteur. Il ne sera jamais compté pour rien ; et quant à ses comédies, qui, pour être bien et purement écrites , ressemblent à des leçons de catéchisme , elles ennuieront , comme sa personne, jusqu'à temps qu'on les oublie ; ce qui ne tardera pas. Que ne fait-il des sermons? cela lui conviendrait mieux que de faire parler Finette et Pasquin comme des docteurs en théologie. Entre autres préjugés, il a celui de cacher qu'il est marié ; il l'est secrètement depuis un an , m'écrit-on de Londres; mais on n'en sau-

rait rien encore sans Findiscrétion de sa bellescpur qui a plaisante tout haut ce mari^ honteux de Fétre. Destouches, avant ce mariage^ se mo-^ quait des époux en vers et en prose : à l'en croire, rien n'était plus bouffon et plus ridicule qu'un mari aimant sa femme. Il le disait à qui voulait l'entendre ; mais il en était si peu persuadé, qu'il a tini par faire cette folie. Je gage qu'il n'oserait pas revenir en France conjugalement; et maintenant, s'il fait encore des comédies, iLchantera la palinodie en l'honneur du mariage, lo hymen!

Destouches est le plus doux et le moins venimeux des diplomates. Il étudie comme un bénédictin, se mêle de philosophie, et même de ce qui ne le regarde pas; car il est curieux autant qu'une femme. Je ne l'appelais que le Curieux impertinent, du titre d'une de ses pièces. Au demeurant, c'est un poète qui a le cœur mieux placé que la plupart des poètes, mauvaise herbe rampante et poussant dans tous les terrains.

Je le fis partir dès le mois. d'août 171 7, après lui avoir tracé la conduite à suivre. Le mois suivant ma maison le suivit, et le la du. même mois \e me mis en route avec le plus important de

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Tambassade, Maroy, moû courrier, mon secrétaire Lavergne, Manet, mon valet-de-chambr^, et Chef, mon cuisinier. Je rencontrai aux approches de Calais M. d'Yberville, dont j'avais exigé le retour; car l'expérience m'avait démontré combien un ambassadeur extraordinaire était escarmouche par l'ambassadeur ordinaire. M. d'Yberviile, qui était resté plusieurs années en Angleterre Qvec distinction^ me quitta la place fort poliment, et les avis qu'il me donna en passant ne tombèrent pas sur un sol ingrat. Je logeai à Calais chez le xîhevalier de Mole, copamandant dû Roi en cette ville, où j'attendis quatre jours un bon vent et les derniers ordres de Son Altesse royale. Je louai un- paquebot pour me conduire à Douvres, et je m'y embarquai avec mes gens. Je jurai, ce jour là plus que tous les matelots ensemble; car ce fut une suite non interrompue de contrariétés. Le mal de mer ne me laissa pas de repos; nous faillîmes vingt fois aller aux poissons qui ne m'eussent pas traité en frères. Le débarquement fut long, dangereux et difficile; j'y perdis une moitié de mes effets. Je n^ passai qu'une nuit à Douvres pour calmer ma grosse fureur, et je ne m'arrêtai

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quà Londres dans le quartier de Westminster, Duck-Slreet, où Ton m'avait loué une grande et belle maison, ayant vue sur le parc deSt.-James, dont elle n'était séparée que par une haie vive. Je me couchai en arrivant, après souper, et de grand matin mon indignation éclata en juremens de me voir réveillé . par une sérénade de hautbois et de trompettes, capables de mettre tous les bourgeois aux fenêtres. Lavergne, qui entra, me" représenta que ces bonnes gens se confor-^ maient à l'usage en m'honorant à* leur manière. « L'infernal vacarme î m'écriai-je , les voilà qui chantent, à présent 1 Ah 1 que je voudrais bien plutôt les voir danser au bout d'une .potence. » Je ne le pensais pas et je prfyai trois guinées pour avoir la paix. Lavergne avait les mains assez crochues pour retenir au moins un tiers de cet argent : bienheureux pour les musiciens qu'il n'ait pas gardé le tout.

Le lendemain, frais et dispos, je comniençai mes visites sous l'aile de Stanhope, qui me mena chez Sa Majesté Britannique, où la connaissance fut renouvelée avec de nouveaux sermens d'amitié et de dévoûnient. J'étais décidé à ne rien

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épargner de l'argent de Son Altesse royale poar donner de Téclat à mon ambassade. J'avais apporte tonte ma vaisselle d'argent et une partie de la vaisselle en vermeil du Roi; on m'envoya un beau carrosse avec un attelage de six chevaux blancs. A chaque poste je recevais de magnifiques provisions de vins de. France et de truffes de Brives-la*Gaillarde^ qui chatouillaient doublement^ par leur parfum^ mes sens d'épicurien et mon amour du pays. Ces vins, ces truffes et autres denrées de bouche passaient sur la table du roi Georges et de ses ministres. Je ne manquai pas d'aller faire ma cour à la maîtresse du Roi, la duchesse de Munster, prodigieuse masse de chair qui ressemblait*mal à une figure de femme. Je me mis avec elle sur un ton de familiarité, qui m'aurait conduit plus loin que je ne prétendais si je n'avais respecté les amours de Sa Majesté. Je ne fus pas moins bien accueilli par le prince et la princesse de Galles, qui avaient leur cour particulière depuis que ce prince s'était brouillé avec son père au sujet de la grosse duchesse de Munster. Je choisissais toujours de préférence le rôle de conciliateur, et avant mon départ définitif j'ai eu

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l^honneur de contribuer à rapprocher cette inimitié domestique. Les personnes que je voyais le plus volontiers étaient les lords Horacç et Robert Walpole, lord Cadhogan, que j'avais cionnus dans mon ambassade de Hollande; milord Graggis^ ministre favori de Georges I*; milord Sunderland, ministre, et l'un des cheSs les plus influens du parti whigj milord Roberston, secrétaire du cabinet ; le baron de BerstorfFet le comte de Both-* manj ministres allemands que le roi d'Angleterre avait nommés en sa qualité d'électeur de Hanovre; M"*deSchulembourg, très-bien venue de Stanhope; la comtesse de Kielmanseak, qui lors de mon premier voyage m'aVait fait les honneurs de la Grande-Bretagne; et, en un mot, toutes les femmes, parentes et maîtresses des ministres. Je savais par expérience qu'il était plus avantageux de négocier avec les Anglaises. Gette fois je ne me servis pas de Manet pour interprète; il aurait toujours fallu avoir le crayon à la main. Je m*accommpdai du valet- de-chambre de l'ambassadeur de Portugal. C'était un drAle de ressource, parlant bien l'anglais et connaissant Londres comme sa ville natale. Je ne sais com-

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ment il fit pour ne pas quitter seul la maison de Son Excellence portugaise. Une jolie brune ^ maîtresse de l'ambassadeur, passa avec lui à mon service, j'ai toujours pense qu'elle était au sien; néanmoins elle me consola des lenteurs de la négociation. Je ne la recevais chez moi que de nuit pourempêclier les gens de jaser, et souvent le soir j'allais souper chez elle en laissant à la porte mon étiqii^tte d'ambassadeur extraordinaire; je n'étais déjà plus qu'un galant fort ordinaire, X»orsque la belle me voulait voir, elle venait panader.dans le parc St. -James, passant et repassant avec des agaceries devant la fenêtre où je travaillais. Alors bien-souvent je perdis contenance, et mon secrétaire restait la bouche béante et la plume levée jusqu'à ce que j'eusse achevé ma correspondance de regards. Mais tout passe, même l'amour qui fait passer le temps j j'eus un refroidissement de quinze jours, pendant lesquels ma princesse fut bien forcée de se pourvoir ailleurs. Un jour que j'allai par ressouvenir chez la brunetle, je la trouvai en tête à tête avec un grand diable d'officier allemand qui, mécontent d'être dérangé, m'injuria sans que je demeurasse en reste à son égard.

Il me menaça de son épéejmoi, du Roi. Je l'envoyai au diable j il m'envoya où je voulais aller, et je me vis seul avec la demoiselle. J'avoue que la fureur me fit passer les bornes; car je la maltraitai plus rudement qu'avec des paroles. Elle cria j je redoublai, et tout en m'écriant je tombai le genou en terre coiinme un amant faisant une déclaration, mais il fallut m'aider à me relever, car j'étais blessé à la jambe, et de plus jusqu'au fond du cœur. On me ramena à mon hôtel en chaise à porteur, et je me mis au lit. Stanhope me vint voir sur ces entrefaites, et le conte que je lui fis de ma goutte scia tique, répété par lui à la cour, et partout, m'attira de toutes parts des visites et des ténioignages d'intérêt. Le roi Georges ne fut pas le dernier à envoyer savoir des nouvelles de ma sciatique.

Lorsque je fus en état de marcher^ je reparus au palais , appuyé sur une canne à bec et soupirant à chaque pas. Le roi, qui me reçut dans son cabinet , s'informa de ma santé et* m'ordonna de m'asseoir, quoiqu'il restât debout pour écrire.

« Sire, lui dis-je, nous avons tous nos maux

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et nos incommodités. Je sens que je m'épuise

goutte à goutte.

— Et moi, M. Dubois^ reprit-il en souriant ^ je n'ai pas le pouvoir qu'il faut pour me débarrasser de mes Jésuites. »

C'était ainsi qu'il désignait ses hémorroïdes. Cette maudite chute faillit déranger ma tête et ma santé; je n'avais plus la force de travailler et d'écrire une lettre tout d'une haleine ; ma pré* sence d'esprit m'avait tout-à-fait abandonné, et j'eus quelques accès de goutte véritable pour me punir de l'avoir feinte. La médecine anglaise avisa à me nettoyer de fond en comble. Ce ne furent pendant une semaine que purgatifs.

J'étais toujours occupé à ceci ou à cela , et pour mettre le temps à profit, je dictais ma correspondance, tout en faisant autre chose. Il m'arriva dans un moment de crise de commencer ainsi une lettrél « Dans la posture où je suis , Monseigneur, etc. — Monseigneur ! me dit Lavergnej ce n'est pas à Son Altesse royale à fourrer son nez là-dedans. »

Mon indisposition céda aux remèdes , et en peu de temps je me sentis assez bien pour

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monter à cheval. J'allais souvent en cet équipage faire ma cour au Roi, qui habitait sa maison de plaisance d'Hamptoncourt. Je n'emmenais avec moi que mon secrétaire , qui dînait à Toffice.. L'exercice du cheval m'était prescrit par les médecins, et j'outrepassai l'ordonnance. J'avais acheté un magnifique genêt avec ses barnois enrichis d'argent. J'en fis parade aux courses de Newmarket* Un petit accident me fit plus de hente qu'une mauvaise action. Un jour de course^ Têtu magnifiquement d'un habit de velours violet avec des paremens, et la veste d'une étoffe d'or, je parus sur mon cheval au milieu des dames et des gentilshommes. La duchesse de Munster montait une jument grise, que le hasard plaça devant moi ; mon cheval dressa les oreilles, hennit, se cabra, et avant que les écuyers fussent accourus, l'insolente béte avait renversé la duchesse pour ne songer qu'à ses amours. On m'oublia dans ce malheur pour porter des secours à la duchesse^, qui heureusement était saine et sauve. Lorsqu'on pensa à moi ou plutôt à mon cheval, on rit de la position gênante où j'étais, suspendu à la crinière, et en danger de

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tomber à chaque iustaat j la duchesse elle-même se mit à rire , et une hilarité universelle se prolongea autant que ma monture le voulut. A h fin, car il y a une fin à tout, je repris mon équilibre^ mais depuis, j'ai promis de ne point m'exposer à pareille avanie, Fontenelle , à qui j'ai raconté cet étrange embarras, prétend que même chose est arrivée au capucin Joseph, pendant le siège de la Rochelle ; je crois qu'il ne fallait pas être capucin pour cela ; un cheval du roi de France ne serait pas plus respectueux.

Cependant l'affaire de la quadruple alliance n'avançait pasj Albéroni semblait d'accord avec tout le monde pour y mettre obstacle : je ne ralentis pas de mon côté mon zèle et les efforts pour la mener à bien. J'adressais dépêchesisur dépêches au conseil de régence, pour qu'il secondât mes opérations ; j'entretenais une correspondance en chiffres avec mon petit-fils, qui avait mission secrète de m'avertir de tout ce qui se passait à la cour; mais comme les chiffres peuvent souvent s'expliquer, j'étais convenu avec Son Altesse royale d'un nouveau mode de traiter par lettres des affaires. les plus graves : j'avais donné à toutes

les. personnes qui composaient rintimité du Régent, des. noms étranges dont il avait Ja déf, Saint-Pierre éiBit Je marquis de Torcy, que son amour pour la paix rendait semblable au bon abbé de Saint-Pierre^ le poète (i)> ^^ maréchal de ViJJars, à cause de sa rage de vers; V étranger aux affaires, le maréchal d'Huxelles, président du conseil dés affaires étran gères; Thommeaubas^ sin des Tuilenes^ie duc de Noailles^ parée que, devenu Caton par la grâce d'eu-haut^ un soir il tomba dans le bassin de» Tuileries en fuyant une beauté quien voulait à sa bourse plus qu'à sa vertu. Cptte bigarrure de. noms éniginatiques faisait un singulier effet^et, de cette manière, je ne craignais pa& qu'on lût mes correspondances. Je ren(^s en détail à mes ennemis ce qu'ils m'avaient prêté en gros, et pour un pois, je leur donnai une fève, selon Fexpression de la Filldn. Je préparai habilement la dissolution des conseils de régence. J'écrivais encore fréquemment à M. Dubourg, chargé des. affaires de France à Vienne, et au

(i) Dans la J^ie privée du cardinal Dubois, il est dit que ie poète désignait le maréchal dlfuxellcs.

{Nfàf de V Éditeur.)

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marquis de Nancré y capitaine des gardes de Son Altesse royale^ qui était en Espagne , pour engager Philippe V a entrer dans la quadruple alliance: c'eut ëte alors la quintuple; mais je trouvais une grande opposition à vaincre, même du côté de l'Empereur, qui considérait moins les avantages à retirer de ce traité, que l'envie de se faire craindre. A Paris même, bien des gens étaient d'intelligence pour faire écbouer ma négociation; Son Altesse royale justifiait le proverbe les absens ont tort^ et je me voyais sacrifie à de petits politiqueurs, lorsque je demandai un congé pour rétablir mes affaires.

J'arrivai à Paris le 24 décembre 17 17 (i); jene pris pâsjp temps de quitter mon habit de voyage, et le marquis de Noce m'étant venu chercher dans son carrosse, j'allai an Palais-fioyai, où je reçus un pauvre accueil. Mais quand le chevalier Dubois fut redevenu l'abbé Dubois, je n'eus pas de peine à réchauffer la vieille amitié du Prince à force de plaisanteries et de confidences ; je le ramenai entièrement à mon opinion en ce qui

(1) L'auteur de la Fie privée dit le 4 décembre.

{Note de l'Editeur.)

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concernait la quadruple alliance^ et, satisfait de mon ouvrage, je repartis avec Tespoir d'être secondé^ ou du moins de n'être pas contrarié dans mes plans. J'étais à Londres vers les premiers jours de janvier, et je rendis compte au Roi et à ses ministres d^s eonférençes que j'avais eues avec le Régent; jç leur étalai de nouveaux pleinspouvoirs qui m'avaient été remi'S avec une lettre de Son Altesse royale dans les termes les plus teûdres et les plus honorables. Mon crédit remonta de plus d'ijin degré, et les négociations changèrent de face au point de me iiassurer toutà-fait sur leur succès. Je continuais cependant de faire ma cour au Roi ^t surtout aux, femmes dès ministres, il n'est que de savoir bien placer son argent, ftit-on prince du sang ou abbé.

Je priai le Régent de faire acheter chez ia Fillon, plus célèbre comme couturière qu'autrement , des habits complets et des andriennes , pour les offrir à quelques dames qui me seraient d'un grand secours. La mode des andriennes , qui date de là première représentation de l'-^/zdrienne de Baron, était déjà passée à Paris, presque autant que la Dancourt, qui en avait

donné ridée; mais je ne doutais pas que cette mode ne fût nouvelle à Londres. Son Altesse royale, qui était grand dans ses dons, m'envoya plus que je n'avais demandé: des pièces entières d'étoffes de brocard^outrelesandriennes.C'étaient des robes abaltues de drap d'or et d'argent avec des paremeas, les devans et les manches garnis de franges d'or trait à graine d'épinard. On m'en vola quelques-unes^ suivant l'usage^ et les dames qui eurent les autres m'auraient embrassé de pie. La duchesse de Munster, qui voulut le jour même se parer de son andrienne, avait l'air de la statue de Nabuchodonosor, tant elle brillait au soleil. Le bon Prince ne m'avait pas publié dans ses générosités, car la caisse renfermait à mon nom un habit fait avec une mosaïque cannelle et or, rehaussé de paremens,et la veste grisde-lin et argent. Je me sentis aiguillonné d'une coquetterie de vieille femme. Je me caparaçonnai des pieds à la tête, et je me montrai à la fenêtre qui donnait sur le parc Saint-James. La foule bientôtfut grande à mç regarder, et les petits polissons crièrent, dans leur jargon anglais, que j'étais le loi de la Chine. Ils se souvinrent de

moi à quelques jours de là, car^ daus une promenade que je fis sur la Tamise avec milord Craggs/ la populace y qui veut toujours du mal aux Français^, s'avisa de me huer et de me lancer de la boue et àes cailloux. M. Craggs donna ordre d'arrêter cette canaille ; mais au moment même je fus blessé à la tête par un caillou : je jurai bien fort en voyant mon sang cou-. 1er, et pour toute vengeance on parvint à se sai^ sir d'un aveugle, qui fut fouetté devant la tour dé Londres. Si le caillou était parti de la main de ce pauvre homme, il m'avait certes attrapé par hasard.

Cependant mes ennemis de France avaient repris le dessus ; les protestations de dévoûment avaient séduit Son Altesse royale, qui se laissait circonvenir, et d'Huxeîles fit jouer tant de sourdes mines qu'il détermina une seconde fois le Régent à ne pas signer le traité. Mon petit-fils me fit part de cette bourrasque, et je mé désespérai' avant de décider quelque chose. Enfin je composai un mémoire solennel contre les conseils de régence qui s'opposaient à mes entreprises avec ce terrible acharnement. Le mémoire aqrait pro-

4m mémoires

duil une grande impression sur Tesprit de Son Altesse royale : il finissait par ces paroles asses^ vertes :«Avcc Dibagnet seul, concierge «lu Palais* Royal, avec moi et avec de la fermeté^yotre Altesse royale se fera plus respecter et craindre qu'avec trente conseillers , tous reconnus pour des flat«« leurs et pour des traîtres; le maréchal d'Huxelles suffirait seid pour faire plus de mal à vos Etals que la guerre, la peste et la famine. »

J'imaginai, pour éviter tout soupçon, de faire passer ce mémoire sous le couvert du marquis de Noce, et }e lui écrivis en outre en le priant de choisir un bon moment pour montrejf au Prince mon plan de gouvernement. Le méchant Noce se permit de l'examiner au préalable, et s'étant aperçu que son ami d'Huxelles n'y était pas épargné, il le garda et ne me le rendit qu*à mon retour, en me disant qu'il n'avait pas rencontré l'instant favorable d'en faire usage. Alors je le présentai moi-même et fis bien : les conseils de régence ne résistèrent pai à ma rhétorique. Quant à Noce, pour lui témoigner ma gratitude, je l'exilai faute de mieux. C'est un homme que j'aime mieux de loin que de près.

Je ne savais que résoudre en cette alternatiye ; ma présence à Paris avait fait merveille; mais je n'osai pas demander un second congé : envoyer Destouches ^ qui n'était secrétaire d'ambassade que de nom^ n'aurait abouti à rien. Enfin je pensai à Stanfaope, qui partit au mois de juillet comme envoyé de Sa Majesté britannique. J'espérais tout de son adresse et de son éloquence; en ejSet, il n'eut pas de peine à persuader à tout le monde que la quadruple alliance était fort avantageuse à la l^rance. Son Altesse royale, qui le connaissait âons les meilleurs auspices^ recimenta dans les plaisirs une ancienne amitié fondée sur une estime réciproque; le maréchal d'Hûxelles se radoucit^ Pecquet fut, comme toujours/dans mes intérêts. Stanhope, à force de sollicitations, obtint de Son Altesse royale un consentement à la signature du traité. Rien né s'opposait plus à cette signature , et le roi d'Angleterre ne reçut pas plutôt la nouvelle qu'il me la ùx porter sur-le-champ par M. Graggs.

J'étais ce jour-là d'une mauvaise humeur qui s'en prenait à tout. Je dictais à mon secrétaire, qui avait déjà manqué d'avoir l'écritoire à la tête,

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pour m'avoir fait répéter une phrase* Je me promenais en long et en large dans la chambre, mon bonnet de nuit enfoncé sur .les yeux, et murmurant tout ba^. , .

« Monseigneur, interrompit Lavergne, vous dites à Son Altesse royale qu'elle ne sait ce qu'elle fait?

-^ Brute, répondis-je, si j'ai dicté, c'est à toi à écrire sans observation ; d'ailleurs le Régent ne mérite pas toutes les peines que je me donne pour lui. Si je faisais bien, je Jui remettrais ses papiers et l'enverrais promener lui et son gouvernement. M

Je n'avais pas achevé d'épancher ma bile, que M. Craggs entra en criant : Signatum^ sigillatumque est (i). Ma joie fut un délire, je jetai mon bonnet en l'air et je courus embrasser le secrétaire d'état avec tant de fougue que je faillis l'étouffer.

Stanhope ne tarda pas à revenir de sa mission heureusement terminée, grâce à l'entremise de Pecquet^ qui n'avait pas seulement fait preuve de bonne volonté, mais aussi de capacité. Georges 1*',

(i) Le traité « est signé et scellé. >»

DU CARDnfAL DUBOIS. 4ji5

qui n'épargoail rien pour se faire des amis partout, fit offrir à ce commis un diamant de la reine Anne, estimé quinze cents pistoles. Pecqu«t , effrayé d'un objet de si grosse valeur, le ' refusa^ de peur de passer pour un espion de l'Aqgleterre. Je ne me^serais pas fait un pareil scrupule. Nargue du désintéressement^ c'est métier de dupe. Je préludai à la signature définitive du traité'pardes fêtes, des réjouissances et des repas aux frais du Régent, d'autant plus généreux, qu'il s'agissait de faire honneur au roi de France. J'ose dire que Chef ne contribua pas médiocrement à la réussite de mon ambassade^ ce qui me fit dire qu'un bon cuisinier préparait au milieu de ses fourneaux la paix ou la guerre. Durantcette grave négociation, je fis preuve d'une continence inaccoutumée chez; moi : je n'eus d'autre maîtresse qu'une parente de lord Graggs, nommée Sara Bisding; encore m'était-elle plus utile à espionner - la cour qu'à autre chose. Elle espérait que je l'épouserais, mais je n'avais garde de m'ex poser à la bigamie. Je me contentai de payer en monnaie ses bons offices, et j'ai tant fait qu'elle a obtenu du Régent une pension secrète, qu'elle gagne en-

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core aux mêmes conditioDs. J'aurais peut-élre consenti à l'emmener en France ^. si elle ne & était pas amourachée de Dubuisdon^ maître de danse français établi à Londres^ et agent d'Albéroni. Je m'étonne qu'il n'ait pas été pendu. Sara Bis* ding était une assez jolie personne <|ue }e me défendais de connaître^ de peur d'être soupçonné avec elle : lecheTalier Schaub^ avec qui je m'étais lié n>algré ses continuelles indiscrétions^ dit un jour, dans un dii^er, que j'avais une charmante maîtresse; je l'arrêtai à temps par ces mots qui donnèrent lieu à de grossières équivoques : « Je n'ai pas d'autre maîtresse que mon secrétaire Lavergne, et je ne, peux m'en passer, parce que nous travaillonsi toujours ensemble. » Je donnai encore plus mauvaise opinion de ma religion, par quelques plaisanteries plus païennes que chrétiennes^ et surtout en riant beaucoup de l'impertinence de mes gens ^ qui, les jours de prêche, descendaient dans une cave dont le soupirail grillé. s'ouvrait à la porte d'une chapelle anglicane voisine de mon hôtel jet là ils regardaient en l'air lorsque les dames passaient avec leurs larges jupes. H y a des dévots chez les pro-

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testans t;oniii]€ chez les catholiques ; les dévots anglicans se scandalisèrent beaucoup de ma don* tenance distraite et ennuyée à l'église.

Enfin le traité delà quadruple alliance fut signé le a août 1718^ à lasecrétairerie de Londres. Cette cérémonie se fit avec une- pompe toute ' royale. Les princes, les évéques.et les seigneurs les plus distingues de l'Angleterre eurent l'honneur de signer après les plénipotentiaires. Je chargeai Lavergnede me. précéderen France et de porter l'original du traité à Son Altesse royale, qui le gratifia d'une ordonnance de mille écusw Fendant que je me disposais à repasser le détroit, j'appris avec une véritable désolation le refus delà Hollande défaire partie de la quadruple alliance, dont les arrangemens, était-il dit, n'avaient pas d'autre objet que la conservation de la tranquillité de l'Europe et l'observation des traités d'Utrecht, de Baden et de Baie. Ils furent signifiés à Philippe V, avec menace de guerre s'il ne s^y soumettait dansl'espace de deux mois. Albéroni ne perdit pas contenance, mais s'occupa par ambassadeur de rompre l'alliance plutôt que d'y rattacher l'Espagne. Ses soudoyés agirent en même

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temps à Londres^ à Vienoe, à Paris et à la Haye« C'est de ce côté qu'ils eurent le meilleur marché; le traité assurait à l'Empereur la possession de la Sicile^ à condition qu'il renoncerait à ses droits sur la couronne d'Espagne. Le marquis deBeretti- Landi^ ambassadeur d'Albéroni en Hollande^ persuada aux Etats-Généraux que la quadruple alliance avait pour but de donner ses lois à toute l'Europe et de s'emparer unicpiement de tout le commerce. La raison de commerce l'emporta sur toutes les autres ^ la République ne voulut pas accepter les conditions du traité; mais la médaille que fit frapper iBeretti-Landi en mémoire de ce refus^ inébranlable alors^ ne le consacra que jusqu'à l'année suivante. Néanmoins cet échec me dégoûta des négociations à l'étranger, et j'éprouvai moins de regrets à quitter mes amis d'Angleterre. Avant mon départ, je me raccommodai avec Destouches., qu'il fallut bien charger des affaires . de France. La réconciliation se fit presque sans mot dire, parce que nous y voyions chacun notre intérêt particulier. « M. Destouches, lui dis-je, il ne s'agit pas ici de comédies; je vous promets que vous serez ambassadeur, sinon de

titre, du moins de fait; mais j'attends de vous que vous me consultiez dajis toutes choses et que vous m'aidiez de tout votre pouvoir si le besoin l'exige. Au reste vous avez fait une pièce' nommée l'Ingrat, et vous ne tomberez pas sans doute dans ce défaut que vous avez si justement attar que. » En effet, depuis cette époque Destouches remplace le chevalier Dubois en Angleterre. Mon comédien , comme je l'appelle, me doit sa fortune, et il sait que je n'ai qu'à lui retirer ma protection pour le réduire à zéro. Il me garda rancune cependant de Ta voir frustré d'une bague** de diamans que lui offrait le roi Georges l*j je J'em-. péchai de la recevoir pour lui faire pièce j je n'étendis pas ma sévérité à une bourse de cinq cents guinées qu'on lui donna en place de la bague. Après mon départ, il fallut nommer, et on nomma un ambassadeur ordinaire; mais je suscitai ' tant de retard au comte de Sennectère , honoré de ce titre, qu'il ne partit en Angleterre que vers la fin de l'année. J'avais eu le temps de faire passer mes instructions à Destouches, qui s'y conforma en tout point. Toutes les démarches du comte de Sennectère étaient épiées, toutes ses paroles répé-

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tées. Il se lassa bientôt de cette conlramte et < Dianda son rappel, que je lui fis accorder de grand cœur. Il fut convenu que Destouches resterait seul chargé des affaires dé France en Angleterre.

Mon retour avait été annoncé par les faiseurs de chansons, car, en abordant à Calais, je reçus de mon petit-fils, parmi les nouvelles courantes, un couplet de Noël^ je n'étais pas accoutumé à être si bien traité :

Amyant d^ Angleterre, L'ambassadear Dubois^ En mettant pied à terre Aperçut les trois rois; Faisons TÎte on traité, Dit>il, avec ces princes j Donnons des millions.

Don, don, S^ils ne suffisent pas,

Là, là.

Lâchons quelques proyinces.

Voilà de la méchanceté bien innocente, pensai-je en moi-même; Rousseau n'a pas passé par là. En sortant de Boulogne, je rencontrai le comte de Provana, ministre du roi de Sardaigne,

qui s*en allait à Londres. « Ma place est toute chaude,» lui dis-je. C'était un seigneur d'esprit et de mérite, et le roi de Sardaigne, si fia et si habile, Favait bien jugé. Je me promenai avec lui une heure dans la campagne, et je lui fis promettre de me venir voir à son passage. Je méditais certaine diablerie politique contre la Sardaigne.

J'arrivai à Paris le 1 7 août 1718,3 trois heu res du soir. Maroy avait été dépêché depuis Breteuil pour annoncer mon arrivée au Palais-Royal. J'avais mérité l'ovation, si ce n'est le grand triomphe.

Dubois, ce joar fat un beau jour !

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