‹ Mémoires du chevalier de Grammont (volume 2)Chapitre 11 sur 28 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Son éducation, et ses aventures avant son arrivée à ce siège.

oici, dit Matta, qui sent bien le roman, hors qu'il faudroit que ce fût ton écuyer qui me contât ton histoire — C'est l'ordre, dit le chevalier; cependant je pourrai te parler de mes premiers exploits sans blesser ma modestie ; outre que

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mon écuyer a l'accent un peu burlesque pour un récit héroïque.

« Tu sauras donc qu'en arrivant à Lyon

— Est-ce comme cela qu'on commence? dit Matta. Prends ton histoire d'un peu plus loin : les moindres particularités d'une vie comme la tienne méritent d'être contées ; mais surtout la manière dont tu saluas le cardinal de Richelieu la première fois : on m'en a fait rire. Au reste, je te dispense de me parler des gentillesses de ton enfance, de la généalogie, du nom et de la qualité de tes ancêtres , car tu n'en sais pas un mot.

— Ah ! que tu fais le mauvais plaisant ! Tu crois que tout le monde est de ton ignorance; tu t'imagines donc que je neconnois point les Ménodaures ni les Corizandes, moi! Je ne sais peut-être pas qu'il n'a tenu qu'à mon père d'être fils de Henri IV! Le roi vouloit à toute force le reconnoître, et jamais ce traître d'homme n'y voulu consentir. Vois un peu ce que ce seroit que les Grammont sans ce beau travers ? Ils auroient le pas devant les César de Vendôme. Tu. as beau rire, c'est l'évangile. Mais venons à notre fait.

On me mit au collège de Pau, dans la vue de me faire d'église; mais, comme j'avois bien d'autres vues, je n'avois garde d'y profiter: j'avois tellement le jeu dans la tête que le précepteur et les régents perdoient leur latin en me le voulant apprendre. Le vieux Brinon, qui me servoit de valet de chambre et de gouverneur, avoit beau jne menacer de ma mère, je n'étudiois que quand il me

plaisoit, c'est-à-dire presque jamais. Cependant on me traitoit en écolier de ma qualité ; j'eus toutes les dignités de la classe sans les avoir méritées, et je sortis du collège à peu près comme j'y étois entré. On trouva que j'en savois encore de reste pour l'abbaye que mon frère avoit demandée pour moi.

Il venoit d'épouser la nièce d'un ministre devant qui tous genoux fléchissoient ; il voulut me présenter à lui. J'eus peu de peine à quitter mon pays, et beaucoup d'impatience d'arriver à Paris. Mon frère, m'ayant tenu quelque temps auprès de lui pour me dégourdir , me lâcha par la ville pour perdre l'air de la campagne et trouver celui du monde. Je l'attrapai si bien que je ne voulus plus m'en défaire quand il fut question de me présenter à la Cour en équipage d'abbé : tu sais comme on •se mettoit alors. Tout ce qu'on obtint de moi fut de mettre une soutane par-dessus mes habits ; et mon frère, mourant de rire de mon habillement ■ecclésiastique, voulut en faire rire les autres. J'avois la plus belle tête du monde, bien poudrée et bien frisée, par-dessus ma soutane, et par-dessous des bottines blanches et des éperons dorés. Le cardinal, qui avait l'esprit pénétrant, n'avoit garde de rire. Cette élévation de sentiment lui donna de l'ombrage ; il jugea de ce que seroit un génie qui, à cet âge, se moquoit de la tonsure et méprisoit le petit collet.

Quand mon frère m'eut ramené chez lui : « Or çà, notre petit cadet, me dit-il, cela s'est passé à merveille, et votre ajustement, mi-parti de Rome

et d'épée, a beaucoup réjoui la cour; mais ce n'est pas tout ; il faut opter, mon petit cavalier. Voyez donc si, vous en tenant à l'église, vous voulez posséder de grands biens et ne rien faire; ou, avec une petite légitime, vous faire casser bras et jambes, pour être le fructus belli d'une Cour insensible, et parvenir, sur la fin de vos jours, à la dignité de maréchal de camp avec un œil de verre et une jambe de bois?

— Je sais, lui dis-je, qu'il n'y a aucune comparaison entre ces deux états pour la commodité de la vie ; mais, comme il faut chercher son salut préférablement à tout, je suis résolu de renoncer à l'église pour tâcher de me sauver, à condition néanmoins que je garderai mon abbaye, »

Les remontrances et l'autorité de mon frère furent inutiles pour m'en détourner, et il fallut bien me passer ce dernier article pour m'entretenir à l'académie.

Tu sais que je suis le plus adroit homme de France; ainsi j'eus bientôt appris tout ce qu'on y montre ; et, chemin faisant, j'appris encore ce qui perfectionne la jeunesse et rend honnête homme, car j'appris encore toutes sortes de jeux aux cartes et aux dés. La vérité est que je m'y crus d'abord beaucoup plus savant que je ne l'étois, comme je l'ai éprouvé dans la suite.

Ma mère, qui sut le parti que je prenois, pleura la profession que j'avois quittée, et ne put se consoler de celle que j'avois prise. Elle avoit compté que, dans l'église, je serois un saint; elle compta

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que je serois un diable dans le monde, ou tué à la guerre. Je mourois d'envie d'y aller; mais, comme j'étois encore trop jeune, il fallut faire une campagne à Bidache avant que d'en faire une à l'armée.

Quand je fus de retour auprès de ma mère, j'avois tellement l'air de la Cour et du monde, qu'elle eut du respect pour moi, au lieu de me gronder de mon entêtement pour les armes. J'étois son idole; et, me trouvant inébranlable, elle ne songea qu'à me garder le plus qu'elle pourroit, en attendant qu'on fît mon petit équipage.

Le fidèle Brinon, qui me fut donné pour valet de chambre, devoit encore faire la charge de gouverneur et d'écuyer, parce que c'est peut-être le Gascon unique qu'on verra jamais sérieux et rébarbatif au point où il l'est. Il répondit de ma conduite sur la bienséance et la morale, et promit à ma mère qu'il rendroit bon compte de ma personne dans les dangers de la guerre. J'espère qu'il tiendra mieux sa parole à l'égard de ce dernier article qu'il n'a fait sur les autres.

On fit partir mon équipage huit jours avant moi : c'étoit toujours autant de temps que ma mère gagnoit pour me faire des exhortations. Enfin, après m'avoir bien conjuré d'avoir la crainte de Dieu devant les yeux et l'amour du prochain en recommandation, elle me laissa partir sous la garde du Seigneur et du sage Brinon.

Dès la seconde poste nous prîmes querelle. On lui avoit mis quatre cents pistoles entre les mains pour ma campagne: je les voulus avoir; il s'y op-

posa fortement. « Vieux faquin, lui dis-je, est-ce à toi cet argent, ou si on te l'a donné pour moi? A ton avis, il me faudroit un trésorier pour ne payer que par ordonnances. » Je ne sais si ce fut par pressentiment qu'il s'attrista ; mais ce fut avec des violences et des convulsions extrêmes qu'il se vit contraint de céder; on eût dit que je lui arrachois le cœur.

Je me sentis plus léger et plus gai depuis le dépôt dont je l'avois soulagé ; lui, au contraire, parut si accablé qu'on eût dit que je lui avois mis quatre cents livres de plomb sur le dos en lui ôtant ces quatre cents pistoles. Il fallut fouetter son cheval moi-même, tant il alloit pesamment. Et se retournant de temps en temps : « Monsieur le chevalier, me disoit-il, ce n'est pas ainsi que madame l'entend. » Ses réflexions et ses douleurs se renouveloient à chaque poste ; car, au lieu de donner dix sols au postillon, j'en donnois trente.

Nous arrivâmes enfin à Lyon. Deux soldats nous arrêtèrent à la porte de la ville pour nous mener chez le gouverneur : j'en pris un pour me conduire à la meilleure hôtellerie, et mis Brinon entre les mains de l'autre, pour aller rendre compte au commandant de mon voyage et de mes desseins.

Il y a d'aussi bons traiteurs à Lyon qu'à Paris ; mais mon soldat, selon la coutume, me mena chez un de ses amis, dont il me vanta la maison, comme le lieu de la ville où l'on faisoit la chère la plus délicate et où l'on trouvoit la meilleure compagnie. L'hôte de ce palais étoit gros comme un muid ; il

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s'appeloit Cerise. Il étoit Suisse de nation, empoisonneur de profession, et voleur par habitude. Il me mit dans une chambre assez propre , et me demanda si je voulois manger en compagnie, ou seul. Je voulus être de l'auberge, à cause du beau monde que le soldat m'avoit promis dans cette maison.

Brinon, que les questions du gouverneur avoient impatienté, revint plus renfrogné qu'un vieux singe; et voyant que je me peignois un peu pour descendre : « Eh! que voulez-vous donc. Monsieur? me dit-il. Aller trotter par la ville ? Non pas. N'est-ce pas assez trotté depuis le matin? Mangez un morcaeu, et couchez-vous à bonne heure, pour être du matin à cheval à la pointe du jour. — Monsieur le contrôleur, lui dis-je, je ne veux ni trotter par la ville, ni manger seul, ni me coucher à bonne heure. Je veux souper en compagnie làbas. — En pleine auberge? s'écria-t-il : hé, Monsieur, vous n'y songez pas ! Je me donne au diable s'ils ne sont pas une douzaine de baragouineurs à jouer cartes et dés , qu'on n'entendroit pas Dieu tonner. »

J'étois devenu insolent depuis que je m'étois emparé de l'argent ; et, voulant commencer à me soustraire de la domination de mon gouverneur : « Savez-vous bien, monsieur Bririon, lui dis-je, que je n'aime pas qu'un sot fasse le raisonneur? Allezvous-en souper, s'il vous plaît, et que j'aie ici des chevaux de poste avant le jour. »

J'avois senti pétiller mon argent au moment qu'il avoit lâché le mot de cartes et dés. Je fus un

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peu surpris de trouver la salle où l'on mangeoit remplie de figures extraordinaires. Mon hôte, après m'avoir présenté, m'assura qu'il n'y avoit que dixhuit ou vingt de ces messieurs qui auroient l'honneur de manger avec moi. Je m'approchai d'une table où l'on jouoit, et je faillis à mourir de rire. Je m'étois attendu avoir bonne compagnie et gros jeu; et c'étoient des Allemands qui jouoientau trictrac. Jamais chevaux de carrosse n'ont joué comme ils faisoient; mais leur figure surtout passoit l'imagination. Celui auprès de qui j'étois étoit un petit ragot, grassouillet et rond comme une boule. Ilavoit unefraiseavec un chapeau pointu haut d'une aune. Non, il n'y a personne qui, d'un peu loin, ne l'eût pris pour le dôme de quelque église avec un clocher dessus. Je demandai à l'hôte ce que c'étoit. « Un marchand de Bâle, me dit-il, qui vient vendre ici des chevaux; mais je crois qu'il n'en vendra guère, car il ne fait que jouer. — Joue-t-il gros jeu ? lui dis-je. — Non, pas à présent, dit-il; ce n'est que pour leur écot, en attendant le souper; mais, quand on peut tenir le petit marchand en particulier, il joue beau jeu. — A-t-il de l'argent? lui dis-je. — Oh , oh ! dit le perfide Cerise , plût à Dieu que vous lui eussiez gagné mille pistoles, et en être de moitié ! nous ne serions pas longtemps à les attendre. »

Il ne m'en fallut pas davantage pour méditer la ruine du chapeau pointu. Je me remis auprès de lui pour l'étudier : il jouoit tout de travers ; écoles sur écoles, Dieu sait ! Je commençois à me sentir

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quelques remords sur l'argent que je devois gagner à une petite citrouille qui en savoit si peu. Il perdit son écot; on servit, et je le fis mettre auprès de moi. C'étoit une table de réfectoire, où nous étions pour le moins vingt-cinq, malgré la promesse de mon hôte.

Le plus maudit repas du monde fini, toute cette cohue se dispersa, je ne sais comment, à la réserve du petit Suisse, qui se tint auprès de moi, et de l'hôte qui se vint mettre de l'autre côté. Ils fumoient comme des dragons, et le Suisse me disoit de temps en temps : « Demande pardon à monsieur de la liberté grande » ; et là-dessus m'envoyoit des bouffées de tabac à m'étoufier. M. Cerise, de l'autre côté, me demanda la liberté de me demander si j'avois jamais été dans son pays, et parut surpris de me voir assez bon air sans avoir voyagé en Suisse.

Le petit ragot à qui j'avois affaire étoit aussi questionneur que l'autre. Il me demanda si je vends de l'armée du Piémont ; et, lui ayant dit que j'y allois, il me demanda si je voulois acheter des chevaux; qu'il en avoit bien deux cents, dont il me feroit bon marché. Je commençois à être enfumé comme un jambon ; et, m'ennuyant du tabac et des questions, je proposai à mon homme de jouer une petite pistole au trictrac en attendant que nos gens eussent soupe. Ce ne fut pas sans beaucoup de façons qu'il y consentit, en me demandant pardon de la liberté grande.

Je lui gagnai partie, revanche et le tout dans up Mém. de Grammont, 3

clin d'œil ; car il se troubloit, et se laissoit enfiler, que c'étoit une bénédiction. Brinon arriva sur la fin de la troisième partie pour me mener coucher.

11 fit un grand signe de croix, et n'eut aucun égard à tous ceux que je lui faisois de sortir : il fallut me lever pour lui en aller donner l'ordre en particulier. Il commença par me faire des réprimandes de ce que je m'encanaillois avec un vilain monstre comme cela. J'eus beau lui dire que c'étoit un gros marchand qui avoit force argent, et qui ne jouoit non plus qu'un enfant : « Lui, marchand ! s'écria-t-il; ne vous y fiez pas, M. le chevalier : je me donne au diable si ce n'est quelque sorcier, — Tais-toi, vieux fou, lui dis-je, il n'est non plus sorcier que toi, c'est tout dire; et, pour te le montrer, je lui veux gagner quatre ou cinq cents pistoles avant de me coucher. » En disant cela, je le mis dehors, avec défense de rentrer ou de nous interrompre.

Le jeu fini, le petit Suisse déboutonna son hautde-chausse pour tirer un beau quadruple d'un de ses goussets; et, me le présentant, il me demanda pardon de la liberté grande, et voulut se retirer. Ce n'étoit pas mon compte. Je lui dis que nous ne jouions que pour nous amuser, et que je ne voulois point de son argent; et que, s'il vouloit, je lui jouerois ses quatre pistoles dans un tour unique. Il en fit quelque difficulté ; mais il se rendit à la fin, et les regagna. J'en fus piqué : j'en rejouai une autre ; la chance tourna, le dé lui devint favorable, les écoles cessèrent; je perdis partie, revanche et le tout : les moitiés suivirent, le tout en fut. J'é-

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tois piqué : lui, beau joueur, il ne me refusa rien, et me gagna tout, sans que j'eusse pris six trous en huit ou dix parties. Je lui demandai encore un tour pour cent pistoles; mais, comme il vit que je ne mettois pas au jeu, il me dit qu'il étoit tard ; qu'il falloit qu'il allât voir ses chevaux , et se retira , me demandant pardon de la liberté grande.

Le sang-froid dont il me refusa, et la politesse dont il me fit la révérence, me piquèrent tellement que je fus tenté de le tuer. Je fus si troublé de la rapidité dont je venois de perdre jusqu'à la dernière pistole, que je ne fis pas d'abord toutes les réflexions qu'il y a à faire sur l'état où j'étois réduit.

Je n'osois remonter dans ma chambre, de peur de Brinon. Par bonheur, s'étant ennuyé de m'attendre, il s'étoit couché. Ce fut quelque consolation; mais elle ne dura pas. Dès que je fus au lit, tout ce qu'il y avoit de funeste dans mon aventure se présenta à mon imagination. Je n'eus garde de m'endormir. J'envisageois toute l'horreur de mon désastre sans y trouver de remède; et j'eus beau tourner mon esprit de toutes façons, il ne me fournit aucun expédient.

Je ne craignois rien tant que l'aube du jour : elle arriva pourtant, et le cruel Brinon avec elle. Il étoit botté jusqu'à la ceinture, et, faisant claquer un maudit fouet qu'il tenait à la main : « Debout î M. le chevalier, s'écria-t-il en ouvrant mes rideaux, les chevaux sont à la porte, et vous dormez encore! Nous devrions avoir déjà fait deux postes. Çà, de l'argent pour payer dans là maison. — Brinon, lui

dis-je d'une voix humiliée, fermez le rideau. — — Comment ! s'écria-t-il, fermez le rideau ! Vous voulez donc faire votre campagne à Lyon ? Apparemment vous y prenez goût. Et le gros marchand, vous l'avez dévalisé! — Non pas. — M. le chevalier, cet argent ne vous profitera pas. Ce malheureux a peut-être une famille; et c'est le pain de ses enfants qu'il a joué, et que vous avez gagné. Cela valoit-il la peine de veiller toute la nuit? Que diroit madame si elle vojoit ce train? — Monsieur Brinon, lui dis-je, fermez, s'il vous plaît, le rideau. » Mais, au lieu de m'obéir, on eût dit que le diable lui fourroit dans l'esprit ce qu'il y avoit de plus sensible et de plus piquant dans un malheur comme le mien. « Et combien? me disoit-il : les cinq cents ? Que fera ce pauvre homme ? Souvenez-vous que je vous l'ai dit, M. le chevalier, cet argent ne vous profitera pas. Est-ce quatre cents ? trois ? deux ? Quoi ! ce ne serait que cent pistoles? poursuivit-il, voyant que je branlois la tète à chaque somme' qu'il avoit nommée. Il n'y a pas grand mal à cela; cent pistoles ne le ruineront pas, pourvu que vous les ayez bien gagnées, — Brinon, mon ami, lui dis-je avec un grand soupir, fermez le rideau, je suis indigne de voir le jour. » Brinon tressaillit à ces tristes paroles ; mais il pensa s'évanouir quand je lui contai mon aventure. Il s'arracha les cheveux, fit des exclamations douloureuses, dont le refrain étoit toujours: « Que dira madame ? » Et, après s'être épuisé en regrets inutiles : « Çà donc, M. le chevalier, me dit-il, que

prétendez-vous devenir? — ^ien, lui dis-je, car je ne suis bon à rien. » Ensuite, comme j'étois un peu soulagé de lui avoir fait ma confession, il me passa quelques projets dans la tête, que je ne pus lui faire approuver. Je voulois qu'il allât en poste joindre mon équipage pourvendre quelqu'un de mes habits; je voulois encore proposer au marchand de chevaux de lui en acheter bien cher à crédit, pour les revendre à bon marché. Brinon se moqua de toutes ces propositions ; et, après avoir eu la cruauté de me laisser long-temps tourmenter, il me tira d'affaire. Les parents font toujours quelque vilenie à leurs pauvres enfants : ma mère avoit eu dessein de me donner cinq cents louis ; elle en avoit retenu cinquante, tant pour quelques petites réparations à l'abbaye que pour faire prier Dieu pour moi; Brinon étoit chargé de cinquante autres, avec ordre de ne m'en point parler que dans quelque pressante nécessité. Elle arriva bientôt, comme tu vois.

Voilà, pour abréger, le dénouement de cette première intrigue. Le jeu m'a favorisé jusqu'ici, car je me suis vu quinze cents louis, tous frais faits, depuis mon arrivée. La fortune est redevenue mauvaise, il la faut corriger. Notre argent est au bas, eh bien ! il faut y remédier.

— Rien n'est plus aisé, dit Matta; il n'y a qu'à trouver quelque marchand de chevaux aussi dupe que celui de Lyon. Mais, à propos, le fidèle Brinon n'auroit-il point encore quelque réserve pour la dernière extrémité ? La voilà, ma foi, venue, et nous ne ferions pas mal de nous en servir.

— La plaisanterie seroit de saison, lui dit le chevalier, si tu savois où donner de la tête. Il faut de l'esprit de reste pour en vouloir fourrer partout, comme tu prétends faire. Que diable! tu veux toujours badiner, sans songer que la conjoncture est des plus sérieuses pour nous. Ecoute, je vais demain au quartier général; je dînerai chez le comte de Caméran, et je le prierai de souper... — Et où? dit Matta... — Ici, dit le chevalier... — Tu es fou, mon pauvre ami, dit l'autre. Voici apparemment un de ces projets de Lyon ; tu sais que nous n'avons ni argent, ni crédit; et, pour raccommoder nos affaires, tu veux donner à souper !

— Esprit bouché! dit le chevalier, est-il possible que, depuis le temps que nous sommes ensemble, il ne te soit pas venu le moindre brin d'imagination? Le comte de Caméran joue au quinze, et moi aussi; nous avons besoin d'argent, il n'en sait que faire ; je commanderai un excellent repas, il le payera. Fais-moi parler à ton maître d'hôtel, et ne te mets en peine de rien, hormis de quelques précautions qu'il est bon de prendre dans une occasion comme celle-ci. — Comme quoi? dit Matta. — Voici comme quoi, dit le chevalier; car je vois bien qu'il te faut expliquer jusqu'aux choses les plus claires.

« Tu commandes ici les compagnies des gardes, n'est-il pas vrai? Dès que la nuit sera venue, tu feras prendre les armes à quinze ou vingt soldats commandés par La Place, ton sergent, et tu les posteras ventre à terre entre-ci et le quartier général... — Comment, mor.... ! s'écria Matta, une

embuscade! Je crois, Dieu me pardonne, que tu prétends voler ce pauvre Savoyard ! Si c'est là ton

dessein, je te déclare que je n'en suis pas —

Pauvre esprit ! dit le chevalier, voici le fait. Il y a de l'apparence que nous lui gagnerons son argent; les Piémontois, honnêtes gens d'ailleurs, sont soupçonneux volontiers, et déliants. Celui-ci commande la cavalerie; tu sais que tu ne saurois te taire, et tu es homme à lâcher quelques mauvaise plaisanterie pour l'inquiéter. S'il s'alloit mettre dans la tête qu'on l'a trompé , et qu'il vînt à s'en repentir, que sait-on ce qu'il pourroit faire ? car il est d'ordinaire accompagné de huit ou dix hommes à cheval. C'est pourquoi, quelque ressentiment que la perte lui cause , il est bon de se mettre en état de n'en avoir point le démenti. |

— Embrasse-moi, mon cher chevaHer, dit Matta se tenant les côtés, embrasse-moi, car tu es trop merveilleux. J'étois un bon sot, moi, de croire, quand tu m'as parlé de prendre des précautions, qu'il n'y avoit qu'à faire préparer une table et des cartes, ou peut-être faire provision de quelques dés de mauvaise foi. Je ne me serais jamais avisé de faire soutenir un homme qui joue au quinze par un détachement d'infanterie; il faut avouer que tu es déjà grand homme de guerre ! »

Le lendemain venu, tout alla de point en point comme le chevalier de Grammont l'avoit projeté : l'infortuné Caméran donna dans le piège; on soupa le plus agréablement du monde. Matta but cinq ou six grands coups pour étouffer un reste de déli-

catesse qui l'inquiétoit. Le chevalier de Grammont, brillant à son ordinaire , pensa faire mourir de rire un convié qu'il alloit bientôt rendre très-sérieux ; et le bon Caméran mangeoit comme un homme dont les affections étoient partagées entre la bonne chère et l'amour du jeu, c'est-à-dire qu'il se hâtoit de manger pour ne rien dérober au temps précieux qu'il destinoit au quinze.

Le repas fini, le sergent La Place posta son embuscade, et le chevalier de Grammont entreprit son homme. 11 avoit encore sur le cœur la perfidie du Suisse Cerise et du chapeau pointu ; cela fit qu'il s'arma d'insensibihté contre de foibles remords et quelques scrupules qui s'élevoient dans son âme. Matta, ne voulant point être spectateur de l'hospitalité violée, se mit dans un fauteuil pour tâcher de dormir tandis qu'on couperoit la gorge au pauvre Caméran.

Ils ne cavoient d'abord que trois ou quatre pistoles, comme pour badiner; mais Caméran ayant été trois ou quatre fois de reste, il cava au plus fort, et le jeu devint plus sérieux. Il fut encore de reste, il devint orageux ; les cartes volèrent par la chambre, et les exclamations éveillèrent Matta.

Comme il avoit la tête embrouillée de sommeil et chaude de vin, il se mit à rire des transports du Piémontois; et, au lieu de le consoler : « Ma foi, mon pauvre comte, lui dit-il, si j'étois dans votre place, je ne jouerois plus. — Et pourquoi ? dit l'autre. — Je ne sais, dit-il ; mais le cœur me dit que votre guignon ne changera pas. — Il faut

voir, dit Caméran en demandant des cartes. — Voyez donc, dit Matta. » Et il se rendormit. Mais ce ne fut pas pour longtemps. Toutes les cartes étoient également malheureuses pour le perdant; il n'y rencontroit que des lardono ; et en dernier, il avoit beau montrer quinze, cela ne servoit de rien. Nouvelles exclamations. « Ne vous l'avois-je pas dit ? s'écria Matta, qui s'étoit réveillé en sursaut Vous avez beau tempêter; tant que vous jouerez, vous perdrez Croyez-moi, les plus courtes folies sont les meilleures : quittez, car je me donne au diable s'il est possible que vous gagniez. — Et d'où vient, dit Caméran, qui commençoit à s'impatienter. — Voulez-vous le savoir? dit Matta : ma foi, c'est que nous vous trompons. »

Le chevalier de Grammont, outré d'une raillerie d'autant plus mal placée qu'elle avoir quelque air de vérité : « M. Matta, lui dit-il, trouvez-vous qu'il soit fort agréable, pour un homme qui joue aussi malheureusement que M. le comte, de lui rompre la tête de vos froides plaisanteries ? Pour moi, j'en suis si ennuyé que je quitterois dans le moment s'il ne perdoit pas tant qu'il fait. » Un homme piqué ne craint rien tant qu'une telle menace, et le seigneur Caméran, se radoucissant, lui dit qu'il n'y avoit qu'à laisser parler M. Matta, si cela ne l'ofîensoit pas ; que, pour lui, cela ne lui faisoit aucune peine.

Le chevalier de Grammont en usa bien plus honnêtement que le Suisse de Lyon n'avoit fait à son égard, car il joua sur sa parole tant qu'il vou-

lut. Caméran lui en sut si bon gré qu'il perdit jusqu'à quinze cents pistoles , et les paya dès le lendemain. Pour Matta, il fut grondé de la belle manière de son intempérance de langue. Toute la raison qu'en eut celui qui le réprimandoit fut qu'il y avoit de la conscience à laisser tromper le pauvre Savoyard sans l'en avertir; outre, disoit-il, qu'il eût été bien aise de voir son infanterie aux mains avec la cavalerie de Caméran, en cas qu'il eût voulu faire le mauvais.

Cette aventure les ayant remis en fonds, la fortune se déclara pour eux pendant le reste de la campagne, et le chevalier de Grammont, pour faire voir qu'il ne s'étoit servi des effets du comte que par droit de représailles, et pour se dédommager de la perte qu'il avoit faite à Lyon, commença dès ce temps-là à faire de son argent l'usage qu'on lui a vu faire depuis dans toutes les occasions. Il déterroit les malheureux pour les secourir, les officiers qui perdoient leurs équipages à la guerre ou leur argent au jeu, les soldats estropiés dans la tranchée, enfin tout éprouvoit sa libéralité ; mais sa manière d'obliger surpassoit encore ses bienfaits. Tout homme qu'on admire par ces endroits réussit partout. Connu des soldats, il en étoit adoré. Les généraux le trouvoient dans toutes les occasions où il y avoit quelque chose à faire, et le cherchoient dans les autres. Dès qu'il vit la fortune déclarée pour lui, son premier soin fut de faire restitution, en mettant Caméran de part avec lui dans toutes les bonnes parties.

Un fonds inépuisable de bonne humeur et de vivacité lui fournissoit toujours quelque chose de nouveau dans les discours et dans les actions. Je ne sais par quelle occasion M. de Turenne commanda sur la fin du siège un corps séparé. Le chevalier de Grammont le fut voir dans ses nouveaux quartiers. Il y trouva quinze ou vingt officiers. M. de Turenne aimoit naturellement la joie; la seule présence du chevalier l'inspiroit. Il fut charmé de sa visite, et, par reconnoissance, il voulut le faire jouer. Le chevalier de Grammont, lui dit , en le remerciant, qu'il avoit appris de son précepteur que, quand on alloit chez ses amis, il n'étoit pas prudent d'y laisser son argent, ni honnête d'emporter le leur. « Effectivement, dit M. de Turenne, il ne trouveroit ni gros jeu , ni grand argent parmi nous ; mais, afin qu'il ne soit pas dit qu'on le laisse aller sans avoir joué, jouons chacun un cheval. »

Le chevalier de Grammont y consentit. La fortune qui l'avoit suivi dans un lieu où il n'avoit pas compté qu'il en auroit besoin, lui fit gagner quinze ou seize chevaux en badinant; et, voyant qu'il y avoit quelques visages consternés de la perte : (f Messieurs, leur dit-il, je serois fâché de vous voir retourner à pied de chez votre général ; il suffit que vous m'envoyiez tous vos chevaux demain, à la réserve d'un que je donne pour les cartes. » Le valet de chambre crut qu'il se moquoit. « Je vous parle sérieusement, dit le chevalier ; je vous donne un cheval pour les cartes; et, qui plus est, prenez celui que vous voudrez, excepté le mien.

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— Effectivement, dit M. de Turenne, j'en suis charmé, pour la nouveauté du fait : car je ne crois pas qu'on ait vu jusqu'à présent donner un cheval pour les cartes.' »

Trin se rendit enfin. Le baron de Batteville, qui l'avoit vaillamment défendu, et longtemps, eut une capitulation digne de sa résistance. Je ne sais si le chevalier de Grammont eut quelque part à la prise de cette place ; mais je sais bien que, sous un règne plus glorieux et des armes partout victorieuses, sa hardiesse et son adresse en ont fait prendre quelques-unes, depuis, à la vue de son maître. C'est ce qu'on verra dans la suite de ces Mémoires.

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