‹ Mémoires du chevalier de Grammont (volume 2)Chapitre 10 sur 28 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Arrivée du chevalier de Grammont au siège de Trin; son genre de vie.

N ce temps-là il n'en alloit pas en France comme à présent : Louis XIII jfégnoit encore, et le cardinal de Ri- .chelieu gouvernoit le royaume. De grands hommes commandoient de petites armées, et ces armées faisoient de grandes choses. La for-

tune des grands de la Cour dépendoit de la faveur du ministre ; les établissements n'y étoient solides qu'à mesure qu'on lui étoit dévoué. De vastes projets jetoient au cœur des Etats voisins les fondements de cette grandeur redoutable où l'on voit celui-ci. La police étoit un peu négligée. Les grands chemins étoient impraticables de jour, et les rues durant la nuit ; mais on voloit encore plus impunément ailleurs. La jeunesse, en entrant dans le monde, prenoit le parti que bon lui sembloit. Qui vouloit se faisoit chevalier; abbé qui pouvoit : j'entends abbé à bénéfice. Vhahit ne distinguoit point le chevaHer de l'abbé ; et je crois que le chevalier de Grammont étoit l'un et l'autre au siège de Trin. Ce fut sa première campagne, et il y porta ces dispositions heureuses qui préviennent favorablement, et qui font qu'on n'a besoin ni d'amis pour être introduit ni de recommandations pour être agréablement reçu partout.

Le siège étoit formé quand il arriva. Cela lui épargna quelques témérités, car un volontaire ne dort pas en repos s'il n'a essuyé les premiers coups qu'on tire. Il alla donc reconnoitre les généraux, n'y ayant plus rien à faire à l'égard de la place sur cet article. Le prince Thomas commandoit l'armée, et, comme la charge de lieutenant-général n'étoit pas encore connue, du Plessis- PrasHn et le fameux vicomte de Turenne étoient ses maréchaux de camp.

On portoit quelque respect aux places de guerre avant qu'une puissance à laquelle rien ne peut ré-

b MEMOIRES

sister eût trouvé moyen de les abîmer par une grêle affreuse de bombes et par le ravage de cent pièces de canon en batterie. Avant ces furieux orages qui réduisent le gouverneur aux souterrains et la garnison en poudre, de fréquentes sorties vivement repoussées, de vigoureuses attaques vaillamment soutenues, signaloient l'art des assiégeants et le courage des assiégés ; et par conséquent les sièges étoient d'une longueur raisonnable, et les jeunes gens avoient le temps d'y apprendre quelque chose.

Il y eut de belles actions de part et d'autre dans celui de Trin. On y essuya des fatigues, on souffrit des pertes ; mais on ne s'ennuya plus dans l'armée depuis que le chevalier Grammont y fut : plus de fatigue dans la tranchée, plus de sérieux chez les généraux, plus d'ennui dans les troupes, depuis son arrivée. Il cherchoit et portoit partout la joie.

Parmi les officiers de l'armée, comme partout ailleurs, on voyoit des gens de mérite, ou des gens qui en vouloient avoir. Les derniers imitoient le chevalier de Grammont dans les choses qui le faisoient briller, et n'y réussissoient pas ; les autres admiroient ses talents et recherchoient son amitié. Matta fut de ce nombre. Plein de franchise et de probité dans toutes ses manières, Matta étoit agréable par sa figure, plus encore par le caractère de son esprit : il l'avoit simple et naturel ; mais le discernement et la délicatesse, des plus fins et des plus déliés. Le chevalier de Grammont ne fut pas longtemps à démêler les qualités qui le distinguoient.

Ainsi la connoissance fut bientôt faite, et l'amitié bientôt liée entre eux.

Matta voulut absolument que le chevalier de Grammont vînt s'établir chez lui. Il n'y consentit qu'à condition qu'il partageroit la dépense. Comme ils avoient l'humeur libérale et magnifique, ce fut à frais communs qu'ils donnèrent les repas les mieux entendus et les plus délicats qu'on eût encore vus. Le jeu rendoit à merveille dans les commencements, et le chevalier rendoit en cent façons ce qu'il ne prenoit que d'une seule.

Les généraux, tour à tour régalés, admirèrent leur magnificence, et voulurent mal à leurs officiers ■de ce qu'ils n'étoient pas si bien servis. Le chevalier avoit le don de faire valoir les choses les plus •communes, et son esprit étoit tellement à la mode que c'étoit se déshonorer que de ne se pas soumettre à son golît. Matta lui laissoit le soin de louer la table et d'en faire les honneurs, et, charmé •d'un applaudissement universel, U se persuada qu'il n'y avoit rien de si beau que de vivre comme ils faisoient, et rien de plus aisé que de continuer; mais il s'aperçut bientôt que les plus grandes prospérités ne sont pas les plus durables.

Une grosse chère, une petite économie, des domestiques infidèles, une fortune ennemie, tout cela s'unissant pour déranger le ménage, la table s'alloit réformer tout doucement d'elle-même, quand le génie du chevalier, fertile en ressources, entreprit de soutenir son premier honneur par l'expédient qu'on va voir.

Ils ne s'étoient point parlé de l'état de leurs affaires, quoique celui qui en avoit le soin les en eût séparément avertis, prêt à recevoir de l'argent pour continuer la dépense, ou à rendre ses comptes pour le passé. Un jour que le chevalier de Grammont étoit revenu plus tôt qu'à l'ordinaire, il trouva Matta tranquillement endormi dans un fauteuil, et, ne voulant pas interrompre son repos, il se mit à rêver à son projet. Matta s'éveilla sans qu'il s'en aperçût, et, ayant quelque temps admiré la contemplation où il paroissoit enseveli, et ce profond silence entre deux hommes qui ne l'avoient jamais gardé un moment ensemble, il le rompit par un soudain éclat de rire, qui ne fit qu'augmenter à mesure que l'autre le regardoit. « Voilà, dit le chevalier, un réveil assez gai et assez bouffon; et à qui en as-tu donc ? ou si c'est aux anges que tu ris ? — Ma foi, chevalier, dit Matta, je ris d'un songe que je viens de faire, si naturel et si plaisant qu'il faut que je t'en fasse rire aussi. Je revois que nous avions renvoyé M. le maître d'hôtel, M. le chef de cuisine et M. notre officier, résolus, pour le reste de la campagne, d'aller manger chez les çtutres, comme les autres étoient venus manger chez nous. Voilà mon songe. Et toi, chevalier, à quoi rêvois-tu?

— Pauvre esprit! dit le chevalier en haussant les épaules, te voilà d'abord sur le côté ; te voilà dans la consternation et l'humilité, pour quelques mauvais propos que le maître d'hôtel t'aura tenus comme à moi. Quoi I après la figure que nous avons

faite , à la barbe des grands et des étrangers de l'armée, quitter la partie comme des sots, et plier bagage comme des croquants, au premier épuisement de finance ! Tu n'as point de sentiments. Où est l'honneur de la France? — Et où est l'argent, dit Matta ? car mes gens se donnent au diable qu'il n'y a pas dix écus dans la maison ; et je crois que les tiens ne t'en gardent guère davantage : car il y a plus de huit jours que je ne t'ai vu ni tirer ta bourse ni compter ton argent , amusement qui t'occupoit volontiers en prospérité.

— Je conviens de tout cela, dit le chevalier; majs je veux te faire convenir que tu n'es qu'une poule mouillée dans cette occasion. Et que seroitce de toi si tu te voyois dans l'état où je me suis trouvé à Lyon, quatre jours avant d'arriver ici? Je t'en veux faire le récit.

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