I04 MEMOIRES
musette fut de la fête , et Jermyn se trouva dans le jardin comme par hasard : enflé de ses premières prospérités, il s'étoit mis sur son air vainqueur pour achever cette dernière conquête. Dès qu'il parut dans le jardin , la Shrewsbury parut sur le balcon.
Je ne sais comme elle trouva son héros , mais Howard ne le trouva pas à son gré. Cela n'empêcha pas Jermyn de monter au premier signe qu'elle lui fit; et, ne se contentant pas de faire le petit tyran dans une fête qui n'étoit pas à son intention, après s'être emparé des lorgneries de la belle , il épuisa ses lieux communs et toute sa petite ironie à railler le repas et à tourner la musique en ridicule.
Howard n'étoit pas grand railleur; mais, comme il étoit encore moins endurant , trois fois le festin fut sur le point d'être ensanglanté; mais trois fois il supprima son impétuosité naturelle pour faire éclater ailleurs son ressentiment sans obstacle.
Jermyn , sans faire attention à sa mauvaise humeur, poursuivit sa pointe , parla toujours à madame Shrewsbury, et ne la quitta point qu'après le repas.
Il se coucha fier de ce triomphe , et fut réveillé le lendemain par un cartel. Il prit pour second Gilles Rawlings, homme de bonne fortune et gros joueur. Howard se servit de Dillon, adroit et brave, fort honnête homme, et par malheur intime ami de Rawlings.
Dans ce combat, la fortune ne fut point pour les favoris de l'amour. Le pauvre Rawlings y fut tué tout roide, et Jermyn, percé de trois grands coups
DE GRAMMONT Io5
d'épée, fut porté chez son oncle avec fort peu de signes de vie.
Pendant que le bruit de cet événement occupoit la cour, selon les divers intérêts que l'on y prenoit, le chevalier de Grammont eut avis par Jones, son ami , son confident et son rival , qu'un autre s'empressoit auprès de la Middleton. C'étoit Montagu , peu dangereux pour sa figure , mais fort à craindre par son assiduité , par l'adresse de son esprit, et par d'autres talents qui sont comptés pour quelque chose , quand il est permis de les faire valoir.
Il n'en falloit pas la moitié tant pour mettre en mouvement toute la vivacité du chevalier de Grammont sur la concurrence. Ses inquiétudes réveillèrent en lui ce que le désir de vengeance, le malin vouloir et l'expérience peuvent imaginer d'expédients pour troubler le repos d'un rival et pour désespérer une maîtresse. Son premier mouvement fut de lui renvoyer ses lettres et de lui redemander son argent avant que de commencer à la tourmenter; mais, rejetant ce projet comme indigne de l'injustice qu'on lui faisoit, il étoit sur le point de travailler à la désolation de la pauvre Middleton , lorsqu'il vit par hasard mademoiselle d'Hamilton. Dès ce moment plus de ressentiment contre la Middleton , plus d'empressement pour la Warmestré, plus d'inconstance, plus de vœux flottants. Cet objet les fixa tous, et, de ses anciennes habitudes, il ne lui resta que l'inquiétude et la jalousie.
Ses premiers soins furent de plaire; mais il vit
bien que, pour réussir, il falloit s'y prendre tout autrement qu'il n'avoit fait jusqu'alors.
La famille de mademoiselle d'Hamilton , assez nombreuse, occupoit une maison grande et commode près de la Cour. Celle du duc d'Ormond n'en bougeoit. Ce qu'il y avoit de plus distingué dans Londres s'y trouvoit tous les jours. Le chevalier de Grammont y fut reçu selon son mérite et sa qualité. Il s'étonna d'avoir employé tant de temps ailleurs; mais, après avoir fait cette connoissance ,• il n'en chercha plus.
Tout le monde convenoit que mademoiselle d'Hamilton étoit digne de l'attachement le plus sincère et le plus sérieux. Rien n'étoit meilleur que sa naissance , et rien de plus charmant que sa personne.