CHAPITRE VU
Le chevalier de Grammont devient amoureux de mademoiselle d'Hamilton. Aventures d'un bal de la reine. Voyage du valet de chambre Termes à Paris.
' E chevalier de Grammont, peu content de ses galanteries, se voyant heureux sans être aimé, devint jaloux sans être amoureux.
La Middleton , comme on a dit , ailoit éprouver comme il s'y prenoit pour tourmenter, après avoir éprouvé ce qu'il savoit pour plaire.
II fut la chercher chez la reine, où il y avoit bal.
Elle y étoit; mais, par bonheur pour elle, mademoiselle d'Hamilton y étoit aussi. Le hasard avoit fait que, de toutes les belles personnes de la Cour, c'étoit celle qu'il avoit le moins vue et celle qu'on lui avoit le plus vantée. Il la vit donc pour la première fois de près et s'aperçut qu'il n'avoit rien vu dans la Cour avant ce moment. Il l'entretint; elle lui parla. Tant qu'elle dansa, ses yeux furent sur elle; et, ■dès ce moment, plus de ressentiment contre laMiddleton . Elle étoit dans cet heureux âge où les charmes du beau sexe commencent à s'épanouir. Elle avoit la plus belle taille, la plus belle gorge et les plus beaux bras •du monde. Elle étoit grande et gracieuse jusque dans le moindre de ses mouvements : c'étoit l'original ■que toutes les femmes copioient pour le goût des habits et l'air de la coiffure. Elle avoit le front ouvert, blanc et uni; les cheveux bien plantés et do- ■ciles pour cet arrangement naturel qui coûte tant à trouver. Une certaine fraîcheur, que les couleurs empruntées ne sauroient imiter, formoit son teint. Ses yeux n'étoient pas grands, mais ils étoient vifs, €t ses regards signifioient tout ce qu'elle vouloit. Sa bouche étoit pleine d'agréments et le tour de son visage parfait. Un petit nez déhcat et retroussé n'étoit pas le moindre ornement d'un visage tout aimable. Enfin, à son air, à son port, à toutes les grâces répandues sur sa personne entière , le chevalier de Grammont ne douta point qu'il n'y eût de quoi former des préjugés avantageux sur tout le reste. Son esprit étoit à peu près comme sa figure. Ce n'étoit point par ces vivacités importunes, dont
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ies saillies ne font qu'étourdir, qu'elle cherchoit à briller dans la conversation. Elle évitoit encore plus cette lenteur affectée dans le discours, dont la pesanteur assoupit; mais, sans se presser de parler, elle disoit ce qu'il falloit, et pas davantage. Elle avoit tout le discernement imaginablepour le solide et le faux brillant, et, sans se parer à tout propos des lumières de son esprit, elle étoit réservée, mais très-juste dans ses décisions. Ses sentiments étoient pleins de noblesse; fiers à outrance, quand il en étoit question. Cependant elle étoit moins prévenue sur son mérite qu'on ne l'est d'ordinaire quand on en a tant. Faite comme on vient de dire, elle ne pouvoit manquer de se faire aimer; mais, loin de le chercher, elle étoit difficile sur le mérite de ceux qui pouvoient y prétendre.
Plus le chevalier de Grammont étoit persuadé de ces vérités, plus il s'efforçoit de plaire et de persuader à son tour. Son esprit amusant, sa conversation vive, légère et toute nouvelle, le faisoient écouter; mais il étoit embarrassé de ce que les présents, qui faisoient si promptement leur chemin dans son ancienne méthode , n'étoient plus de saison dans celle dont il falloit désormais se servir.
Il avoit un vieux valet de chambre, nommé Termes, hardi voleur, et menteur encore plus effronté. Il avoit coutume de partir de Londres toutes les semaines, pour les commissions dont on a parlé; mais, depuis la disgrâce de la Middleton et l'aventure de la Warmestré , le seigneur Termes n'étoit plus employé que pour les habits que son maître
faisoit venir de Paris, et ne s'acquittoit pas toujours fidèlement de cette commission , comme on va voir.
La reine avoit de l'esprit et mettoit tous ses soins à pkire au roi par les complaisances qui coûtoient le moins à sa tendresse. Elle étoit attentive aux plaisirs et aux amusements qu'elle pouvoit fournir, surtout lorsqu'elle devoit en être.
Elle avoit imaginé pour cet effet une mascarade galante, où ceux qu'elle nomma pour danser dévoient représenter différentes nations. Elle donna du temps pour s'y préparer; et durant ce temps on peut croire que les tailleurs, les couturières et les brodeurs ne furent pas sans occupation. Les beautés qui dévoient en être n'étoient guère plus tranquilles; cependant mademoiselle d'Hamilton eut assez de loisir pour faire deux ou trois petites pièces dans une conjoncture si favorable pour le ridicule qu'on pouvoit donner aux impertinentes de la Cour. Il y en avoit deux qui l'étoient par excellence. L'une étoit madame de Muskerry, femme de son cousin germain , et l'autre étoit une fille d'honneur de la duchesse, qu'on appeloit Blague,
La première, que son mari n'avoit pas assurément épousée pour ses beaux yeux, étoit faite comme la plupart des riches héritières pour qui l'équitable nature semble avare de ses richesses à mesure qu'elles sont comblées de celles de la fortune. Elle avoit la taille d'une femme grosse, sans l'être; mais elle boîtoit avec plus de raison : car, de deux jambes infiniment courtes, elle en avoit
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une qui l'étoit beaucoup plus que l'autre. Un visage assortissant mettoit la dernière main au désagrément de sa figure.
Mademoiselle Blague étoit une autre espèce de ridicule. Sa taille n'étoit ni bien ni mal. Son visage étoit de la dernière fadeur et son teint se fourroit partout avec deux petits yeux reculés , garnis de paupières blondes , longues comme le doigt. Avec ces attraits elle se mettoit en embuscade pour surprendre les cœurs; mais elle s'y seroit tenue en vain sans l'arrivée du marquis Brisacier. Le <:iel sembloit les avoir faits l'un pour l'autre. Il avoit tout ce qu'il faut dans l'extérieur et dans les manières pour éblouir une créature de son caractère. Il parloit éternellement sans rien dire et renchérissoit dans ses habits sur les modes les plus outrées. La Blague crut que tout ce fracas s'adressoit à elle, et le seigneur Brisacier crut que ces longues paupières de la Blague n'avoient jamais couché que lui en joue. On s'aperçut du bien qu'ils se vouloient; cependant ils n'en étoient qu'aux muets interprètes quand mademoiselle d'Hamilton s'avisa de se mêler de leurs affaires.
Elle voulut faire les choses dans l'ordre, et commença par sa cousine de Muskerry, à cause de sa qualité. Les deux entêtements de cette dernière étoient la danse et la parure. La magnificence des habits n'étoit pas soutenable avec sa figure ; mais, quoique la danse fût encore plus insoutenable , elle ne manquoit pas un bal de la Cour, et la reine avoit assez de complaisance pour le public
pour ne jamais manquer de la faire danser ; mais il n'y eut pas moyen de la mettre d'une fête aussi sérieuse et aussi magnifique que cette mascarade. La Muskerry séchoit d'impatience pour les ordres qu'elle attendoit.
Ce fut sur cette inquiétude , dont mademoiselle d'Hamilton fut avertie, qu'elle forma le dessein de se donner une petite fête aux dépens de cette folle. La reine envoyoit des billets à celles qu'elle nommoit, dans lesquels la manière dont elles dévoient se mettre étoit marquée. Mademoiselle d'Hamilton fit écrire un billet tout semblable pour madame de Muskerry, en Babylonienne.
Elle assembla son conseil pour aviser aux moyens de le faire tenir. Ce conseil étoit composé d'un de ses frères et d'une sœur, qui se divertissoient volontiers aux dépens de ceux qui le méritoient. Après avoir consulté quelque temps , on vint à bout de faire tenir ce billet en main propre. Mylord Muskerry ne faisoit que de sortir d'avec elle quand elle le reçut. Il étoit fort honnête homme, assez sérieux, fort sévère, et mortel ennemi du ridicule. La laideur de sa femme ne lui étoit pas tant à charge que celui qu'elle se donnoit dans toute les occasions qui s'en présentoient. Il se crut en sûreté dans celle dont il étoit question , ne croyant pas que la reine voulût gâter sa mascarade en la nommant; cependant, comme il connoissoit la fureur dont sa femme se donnoit en spectacle par sa danse et par sa parure , il venoit de l'exhorter bien sérieusement à se contenter d'être spectatrice de cette fête , quand
même la reine auroit la cruauté de l'en mettre. Il prit ensuite la liberté de lui faire voir le peu de rapport qu'il y avoit entre sa figure et celle des personnes auxquelles la danse et l'éclat sont permis. Son sermon finit enfin par une défense expresse de briguer dans cette fête une place qu'on ne songeroit pas à lui donner.
Mais, loin de prendre cet avis en bonne part, elle se mit en tête que lui seul avoit détourné la reine de lui faire un honneur qu'elle souhaitoit ardemment, et , sitôt qu'il fut sorti, son dessein fut de s'aller jeter aux pieds de Sa Majesté pour en demander justice. Ce fut justement dans ces dispositions qu'elle reçut le billet. Elle le baisa trois fois, et, sans égard aux défenses de son mari, elle monta promptement en carrosse pour s'informer, chez tous les marchands qui trafiquoient au Levant, de quelle manière les dames de qualité s'habilloient à Babylone.
Le panneau qu'on tendoit à mademoiselle Blague étoit d'une autre espèce. Elle étoit d'une confiance sur ses appas, et d'une crédulité sur leurs effets, à donner dans tout ce qu'on vouloit.
Brisacier, qu'elle en croyoit dûment atteint , avoit l'esprit orné de lieux communs et de chansonnettes. Il chantoit faux avec méthode, et mettoit sans cesse en avant l'un et l'autre de ces talents heureux. Le duc de Buckingham le gâtoit, autant qu'il pouvoit, par les louanges qu'il donnoit à sa voix et à son esprit.
La Blague , qui n'entendoit presque point le
françois , se régla sur cette autorité pour admirer l'un et l'autre. On s'aperçut que toutes les paroles <ju'il lui chantoit ne faisoient mention que de blondes, et que, prenant toujours la chose pour elle, ses paupières s'en humilioient par reconnoissance et par pudeur. Ce fut sur ces observations qu'on résolut de mettre en jeu la Blague dès qu'il en seroit temps.
Pendant que ces petits projets se formoient, le Toi, qui ne cherchoit qu'à faire plaisir au chevalier de Grammont , lui demanda s'il vouloit être de la mascarade , à la charge de mener mademoiselle d'Hamilton. Il ne se piquoit pas d'être assez danseur pour une occasion comme celle-là; cependant il n'avoit garde de refuser cette proposition. «Sire, dit -il, de toutes les bontés qu'il vous a plu me témoigner depuis que je suis ici , cette dernière m'est la plus sensible; et pour vous en marquer ma reconnoissance , je vous promets de bons offices auprès de la petite Stewart. » Il le disoit parce qu'on venoit de lui donner un appartement séparé du reste des filles de la reine , et que les respects des courtisans commençoient à se tourner vers elle. Le roi reçut agréablement la plaisanterie; et, l'ayant remercié d'une offre si nécessaire: «M. le chevalier, lui dit-il, de quelle manière vous mettrez-vous pour le bal? Je vous laisse le choix des nations... — Si cela est, reprit le chevalier de Grammont , je m'habillerai à la françoise pour me déguiser, car l'on me fait déjà l'honneur de me prendre pour un Anglois dans votre ville de Londres. J'aurois sans Mém. de Grammont, i 5
cela quelque envie de me mettre à la romaine ; mais, de peur de me faire des affaires avec le prince Robert , qui prend si chaudement les intérêts d'Alexandre contre mylord Thanet, qui se déclare pour César, je n'ose plus m'habiller en héros. Du reste, quoique j'aie la danse cavalière, avec de l'oreille et de l'esprit j'espère me tirer d'affaire; de plus , mademoiselle d'Hamilton mettra bien ordre qu'on n'aura pas trop d'attention pour moi. Quant à mon habillement, je ferai partir Termes demain matin ; et, si je ne vous fais voir à son retour l'habit le plus galant que vous ayez encore vu, tenezmoi pour la nation la plus déshonorée de votre mascarade. »
Termes partit avec des instructions réitérées sur le sujet de son voyage; et, son maître redoublant d'impatience dans une conjoncture comme cellelà, le courrier ne pouvoit pas encore être débarqué, qu'il commençoit à compter les moments dans l'attente de son retour. Il s'en occupa jusqu'à la veille du bal. Ce fut ce jour-là que mademoiselle d'Hamilton et sa petite société prirent pour l'exécution de leur dessein.
Les gants de Martial étoient fort à la mode dans ce temps-là : elle en avoit quelques paires par hasard; elle en envoya une à mademoiselle Blague, accompagnée de quatre aunes de ruban du jaune le plus pâle qui se put trouver, et elle y joignit ce billet :
« Vous étiez l'autre jour plus charmante que « toutes les blondes de l'univers. Je vous vis hier
« encore plus blonde que vous ne l'étiez ce jour-' « là. Si vous continuez, que deviendra mon cœur? « Mais il y a longtemps qu'il est la proie de vos « yeux marcassins. Serez-vous demain de la mas- « carade ? Mais peut-il y avoir des charmes dans « une fête où vous ne seriez pas? N'importe, je « vous reconnoîtrai dans quelque déguisement que « vous soyez. Mais je serai mieux éclairci de mon i< sort par le présent que je vous envoie. Vous « porterez des nœuds de ce ruban à vos cheveux, « et ces gants baiseront les plus belles mains du « monde. »
Ce billet avec le présent furent rendus à la Blague avec le même succès qu'on avoit fait tenir celui de Babylonienne à madame de Muskerry. On venoit d'en rendre compte à mademoiselle d'Hamilton, quand cette madame de Muskerry lui vint rendre visite : elle paroissoit fort affairée. L'heure commençoit à la gagner, quand sa cousine la pria de passer dans son cabinet. Dès qu'elles y furent ; « Je vous demande le secret, dit la Muskerry, pour celui que je vais vous dire. N'admirez-vous point comme les hommes sont faits? Ne vous y fiez pas trop, ma chère cousine. Mylord Muskerry, qui devant notre mariage auroit passé les jours et les nuits à me voit danser, s'avise à présent de me le défendre, et dit que cela ne me convient pas. Ce n'est pas tout; il m'en a si souvent rebattu les oreilles au sujet de la mascarade que je suis obligée de lui cacher l'honneur que la reine m'a fait de me nommer. Cependant je suis étonnée qu'on ne me fasse
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pas. savoir qui doit me mener. Mais, si vous saviez la peine qu'on a de trouver dans cette maudite ville de quoi se mettre en Babylonienne, vous auriez pitié- de ce que j'ai souffert depuis le temps qu'on m'a nommée; outre que ce qu'il m'en coûte passe toute imagination. »
Ce fut en cet endroit que l'envie de rire, qui n'avoit fait qu'augmenter à mesure que mademoiselle d Hamilton l'avoit supprimée, la vainquit enfin par un éclat immodéré. La Muskerry lui en sut bon gré, ne doutant point que ce ne fût de la bizarrerie de son époux. Mademoiselle d'Hamilton lui dit que tous les maris étoient à peu près de même; qa'il ne falloit pas s'embarrasser de leurs fantaisies ; qu'elle ne savoit pas qui devoit la mener dans la mascarade; mais que, puisqu'elle étoit nommée, celui qui l'étoit avec elle ne lui manqueroit pas; qu'elle ne comprenoit pourtant pas qu'il ne se fût pas encore déclaré , à moins qu'il n'eût aussi une épouse fantasque qui lui eût interdit la danse.
Cette conversation finie, la Muskerry sortit avec empressement pour tâcher de savoir quelques nouvelles, de son danseur. Ceux qui trempoient dans le complot rioient à gorge déployée de la visite avec mademoiselle d'Hamilton, quand mylord Muskerry leur en fit une à son tour; et, tirant mademoiselle d'Hamilton à l'écart : « Ne sauriez-vous point, difc-il,. v'il y a quelque bal dans la ville demain? — Non, dit-elle. Pourquoi? — Parce que je viens d'apprendre que ma femme fait de grands préparati£b d'habits. Je sais bien qu'elle n'est pas de la
mascarade; j'y ai mis bon ordre; mais, comme elle .a le diable au corps pour la danse, je meurs de peur qu'elle ne se donne quelque nouveau ridicule malgré toutes mes précautions. Encore si c'étoit parmi la bourgeoisie, dans quelque lieu retiré, je n'en serois pas en peine. »
On le rassura le mieux qu'on put; et, l'ayant congédié sous prétexte de mille choses qu'on avoit à faire pour le jour suivant, mademoiselle d'Hamilton se crut en liberté pour le reste de la journée, lorsqu'elle vit arriver une certaine mademoiselle Price, fille d'honneur de madame la duchesse : c'étoit justement ce qu'elle cherchoit. Il y avoit quelque temps que cette fille et la Blague se harpilloientausujetde Dongan, que la Price avoit enlevé à cette dernière. La haine subsistoit encore entre ces deux divinités.
Quoique les filles d'honneur ne fussent point nommées pour la mascarade, elles y dévoient assister, et par conséquent ne rien négliger pour y briller. Mademoiselle d'Hamilton avoit encore une paire de gants pareille à celle qu'elle avoit envoyée à la Blague; elle en fit présent à sa rivale, avec quelques nœuds du même ruban, qui sembloit fait exprès pour elle , brune comme elle étoit. La Price lui en fit mille remercîments, et lui promit de s'en faire honneur au bal. « Vous me ferez plaisir, dit mademoiselle d'Hamilton; mais, si vous dites qu'une bagatelle comme cela vient de moi, je ne vous le pardonnerai jamais. Au reste, lui dit-elle, n'allez pas ôter le marquis de Brisacier à cette pauvre Bla-
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gue, comme vous avez fait Dongan. Je sais bien qu'il ne tient qu'à vous. Vous avez de l'esprit; vous parlez françois; et, pour peu qu'il vous eût entretenue, l'autre n'auroit que faire d'y prétendre. »
Il n'en fallut pas davantage. La Blague n'étoit que ridicule et coquette. Mademoiselle Price étoit ridicule et coquette, et quelque chose de plus.
Le jour du bal venu, la cour, plus brillante que jamais, étala toute sa magnificence dans cette mascarade. Ceux qui la dévoient composer étoient assemblés, à la réserve du chevalier de Grammont. On s'étonna qu'il arrivât des derniers dans cette occasion , lui dont l'empressement étoit si remarquable dans les plus frivoles; mais on s'étonna bien plus de le voir enfin paroître en habit de ville qui avoit déjà paru. La chose étoit monstrueuse pour la conjoncture, et nouvelle pour lui. Vainement portoit-il le plus beau point, la perruque la plus vaste et la mieux poudrée qu'on pût voir; son habit, d'ailleurs magnifique, ne convenoit point à la fête.
Le roi s'en aperçut d'abord : « Chevaher de Grammont, lui dit-il. Termes n'est donc point arrivé?... — Pardonnez-moi, sire, dit-il, Dieu merci... — Comment, Dieu merci? dit le roi: lui seroit-il arrivé quelque chose par les chemins? — Sire, dit le chevalier de Grammont, voici l'histoire de mon habit et de M. Termes, mon courrier. » A ces mots, le bal, tout prêt à commencer, fut suspendu. Tous ceux qui dévoient danser faisoient un cercle autour du chevalier de Grammont; il poursuivit ainsi son récit :
« Il y a deux jours que ce coquin devrcit jît? ici, suivant mes ordres et ses serments. On peuî juger de mon impatience tout aujourd'hui, voyant qu'il n'arrivoit pas. Enfin , après l'avoir bien maudit, il n'y a qu'une heure qu'il est arrivé, crotté depuis la tête jusqu'aux pieds, botté jusqu'à la ceinture, fait enfin comme un excommunié. « Hé bien ! « monsieur le faquin, lui dis-je, voilà de vos face çons de faire ! vous vous faites attendre jusqu'à « l'extrémité; encore est-ce un miracle que vous
« soyez arrivé. — Oui, mor dit-il, c'est un
« miracle. Vous êtes toujours à gronder. Je vous « ai fait faire le plus bel habit du monde, que « monsieur le duc de Guise lui-même a pris la « peine de commander. — Donne-le donc, bour- « reau, lui dis-je. — Monsieur, dit-il, si je n'ai mis « douze brodeurs après, qui n'ont fait que traie vailler jour et nuit, tenez-moi pour un infâme. « Je ne les ai pas quittés d'un moment. — Et où « est-il , traître , qui ne fais que raisonner dans le « temps que je devrois être habillé? — Je l'avois, « dit-il , empaqueté , serré , ployé , que toute la (f pluie du monde n'en eût point approché. Me « voilà à courir jour et nuit, connoissant votre im- « patience, et qu'il ne faut pas lanterner avec « vous... — Mais où est-il, m'écriai-je, cet ha- « bit si bien empaqueté? — Péri, Monsieur, me « dit-il, en joignant les mains. — Comment, péri! « lui dis-je en sursaut. — Oui, péri, perdu, abîmé: « que vous dirai-je de plus? — Quoi, le paquebot « a fait naufrage? lui dis-je. — Oh! vraiment, c'est