‹ Mémoires du chevalier de Grammont (volume 2)Chapitre 9 sur 28 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

ou PREFACE,

[OMME ceux qui ne lisent que pour se > divertir meparoissentplus raisonnables jque ceux qui n'ouvrent un livre que pour y chercher des défauts, je déclare que, sans me mettre en peine de la sévère érudition de ces derniers, je n'écris que pour l'amusement des autres.

Je déclare, de plus, que l'ordre des temps, ou la disposition des faits, qui coûtent plus à l'écrivain qu'ils ne divertissent le lecteur, ne m'embarrasseront guère dans l'arrangement de ces Mémoires. Mém. de Grammont. i

Dans le dessein de donner une idée de celui pour qui j'écris, les choses qui le distinguent auront place dans ces fragments selon qu'elles s'offriront à mon imagination, sans égard à leur rang.

Qu'importe, après tout, par où l'on commence un portrait, pourvu que l'assemblage des parties forme un tout qui rende parfaitement l'original ? Le fameux Plutarque, qui traite ses héros comme ses lecteurs, commence la vie des uns comme bon lui semble, et promène l'attention des autres sur de curieuses antiquités, ou d'agréables traités d'érudition, qui n'ont pas toujours rapport à son sujet.

Démet rius, le preneur de villes, n'étoit pas, à beaucoup près, si grand que son père Antigonus, à ce qu'il nous dit; en récompense, il nous apprend que son père Antigonus n'étoit que son oncle ; mais tout cela n'est qu'après avoir commencé sa vie par un abrégé de sa mort, par un sommaire de ses divers exploits, de ses bonnes et de ses mauvaises qualités, où il fait entrer le pauvre Marc- Antoine par compassion pour toutes ses foiblesses.

Dans la vie de Numa Pompilius, il entre en matière par une dissertation sur son précepteur Pythagore ; et, comme il croit qu'on est fort en peine de savoir si c'est l'ancien philosophe ou bien un certain Pythagore qui, après avoir gagné le prix de la course aux jeux olympiques, vint à toutes jambes trouver Numa pour lui enseigner la philosophie et lui aider à gouverner son royaume, il se tourmente beaucoup pour éclaircir cette difficulté, qu'il laisse enfin là.

Ce que j'en dis n'est pas pour reprocher quelque chose à l'historien de toute l'antiquité auquel on doit le plus ; c'est seulement pour autoriser la manière dont j'écris une vie plus extraordinaire que toutes celles qu'il nous a laissées.

Il est question de représenter un homme dont le caractère inimitable efface des défauts qu'on ne prétendpoint déguiser; un homme illustre par un mélange de vices et de vertus qui semblent se soutenir dans un enchaînement nécessaire, rares dans leur parfait accord, brillantes par leurs oppositions.

C'est ce relief incompréhensible qui, dans la guerre, l'amour, le jeu et les divers états d'une longue vie, a rendu le comte de Grammont l'admiration de 'son siècle. C'est par là qu'il a fait les déhces de tous les pays où il a promené ses agréments et son inconstance, de ceux où la vivacité de son esprit a répandu de ces mots heureux qu'une approbation universelle transmet à la postérité ; de tous les endroits enrichis des profusions de sa magnificence; et de ceux enfin où il a conservé la liberté de son jugement dans les périls les plus pressants, tandis que le badinage de son hu- meur, au milieu des dangers les plus sérieux de la guerre, marquoit une fermeté qui n'appartient pas à tout le monde.

Je ne ferai point son portrait. A l'égard de sa figure, Bussi et Saint-Évremond, auteurs plus agréables que fidèles, en ont écrit. Le premier a peint le chevalier de Grammont artificieux, volage et même un peu perfide en amour, infatigable et

cruel sur la jalousie. Saint-Évremond s'est servi d'autres couleurs pour exprimer le génie et pour tracer en général les manières du comte ; mais l'un et l'autre s'est fait plus d'honneur dans ces différentes peintures qu'il n'a rendu de justice à son héros.

C'est donc lui-même qu'il faut écouter dans ces récits agréables de sièges et de batailles où il s'est distingué à la suite d'un autre héros ; et c'est lui qu'il faut croire dans des événements moins glorieux de sa vie, quand la sincérité dont il étale son adresse, sa vivacité, ses supercheries et les divers stratagèmes dont il s'est servi, soit en amour, soit au jeu, exprime naturellement son caractère.

C'est lui-même, dis-je, qu'il faut écouter dans cet écrit, puisque je ne fais que tenir la plume à mesure qu'il me dicte les particularités les plus singulières et les moins connues de sa vie.

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