Ce voyage eut lien en
2. Les poètes de l'époque ont vanté les amusements qu'on goûtait à Tunbridge. Quelques comédies du temps ont pris ces eaux pour scène des intrigues qu'elles exposent. Il existe une HUiory of Tunbridge WeUtf par A. Barr, 1776, in-8\
provisions, on n'y voit point d'étalage qui soit dégoûtant. Ce sont de petites villageoises blondes, fraîches, avec du linge bien blanc, de petits chapeaux de paille, et proprement chaussées, qui vendent du gibier, des légumes, des fleurs et du fruit. On y fait aussi bonne chère qu'on veut. On y joue gros jeu, et les tendres commerces y vont leur train. Dès que le soir arrive, chacun quitte son petit palais pour s'assembler au boulingrin. C'est là qu'en plein air on danse , si l'on veut, sur un gazon plus doux et plus uni que les plus beaux tapis du monde.
Milord Muskerry avait à deux ou trois petits milles de Tunbridge une belle maison appelée Summerhill. Mademoiselle d'Hamilton, après avoir passé huit ou dix jours à Peckham, ne put se dispenser d'y venir demeurer pendant le reste du voyage. Elle obtint du seigneur Wetenhall que madame sa femme y vint aussi ; et, quittant le triste Peckham et son ennuyeux seigneur, cette petite cour fut s'établir à Summerhill.
Elles étaient tous les jours à la cour, ou la cour chez elles. La reine se surpassait dans le soin de faire naître ou de soutenir les divertissements. Elle affecta de redoubler l'aisance naturelle de Tunbridge, au lieu d'en altérer la liberté par les égards et les respects qu'exigeait sa présence. Elle défendit absolument l'un et l'autre-, et, renfermant au fond de sob cœur les chagrins qu'elle ne pouvait vaincre, la Stewart menait en triomphe la tendresse du roi, sans qu'elle lui en fit mauvaise mine.
Jamais l'amour n'avait vu son empire si florissant que dans ce séjour. Ceux qui s'étaient trouvés atteints
avant que d'y venir y sentaient augmenter leurs feux \ et ceux qui semblaient le moins faits pour aimer y perdaient leur férocité pour faire un nouveau personnage. Nous n'en citerons d'exemple que celui du prince Robert.
Il était brave et vaillant jusqu'à la témérité. Son esprit était sujet & quelques travers, dont il eût été bien fâché de se corriger. Il avait le génie fécond en expériences de mathématiques, et quelques talents pour la chimie. Poli jusqu'à l'excès quand l'occasion ne le demandait pas*, fier, et même brutal, quand il était question de s'humaniser-, il était grand, et n'avait que trop mauvais air. Sou visage était sec et dur, lors même qu'il voulait le radoucir ] mais dans ses mauvaises humeurs, c'était une vraie physionomie de réprouvé.
* La reine ayant fait venir les comédiens pour ne laisser aucun vide dans les plaisirs, ou peut-être pour rendre à mademoiselle Stewart, par la présence de mademoiselle Gwyn, une partie des inquiétudes que lui causait la sienne, le prince Robert trouva des charmes dans la figure d'une autre petite comédienne appelée Hughes S qui mirent à la raison tout ce que
1. EUe faisait partie de la troupe du théâtre du roi| et elle fut une des premières femmes qui parurent en Angleterre sur la scène. €e fut elle qui créa le rôle de Desdemena. Elle eut du prince une 'fille nommée Ruperta qui épousa le général Howe, et qui mourut dans un âge avancé en 1740. Ce fut pour mademoiselle Hughes que son amant acheta une somptueuse villa à Hammersmith, prés de Londres, et cette demeure servit de résidence à la reine Caroline, la célèbre épouse de George IV. Le portrait de cette actrice peint par Lelly la représente comme douée d'une beauté très-réelle que rehausse une superbe chevelure noire. Soit dit sans flatterie, le priaee Robert était connaisseur.
ses penchants naturels avaient de plus sauvage. Adieu les alambics, les creusets, les fourneaux et le noir attirail de la soufflerie. Adieu tous les instruments de mathématiques et ses spéculations. Il ne fut plus question chez lui que de poudre et d'essence. L'impertinente voulut être attaquée dans les formes^ et, résistant fièrement à l'argent pour vendre ses faveurs plus chèrement dans la suite, elle faisait faire un personnage si neuf à ce pauvre prince, qu'il ne paraissait pas seulement vraisemblable. Le roi fut charmé de cet événement. On* en fit de grandes réjouissances à Tunbridge*, mais personne ne fut assez hardi pour en faire des plaisanteries, pn ne se contraignait pas de même sur le ridicule des
autres. *
On dansait tous les jours chez la reine, parce que les médecins le trouvaient bon, et que personne ne le trouvait mauvais. Ceux qui s'en souciaient le moins aimaient encore mieux cet exercice, pour digérer les eaux, que de se promener. Milord Muskerry se croyait en sûreté sur toutes les démangeaisons de sa femme pour la danse •, car, quoiqu'il en fût assez honteux, la princesse de Babylone était, par la grâce de Dieu, grosse de six ou sept mois*, et^ pour comble de malheur pour elle, son enfant s'était mis tout d'un côté, si bien qu'on ne savait plus ce^ que c'était que sa figure. La désolée Muskerry voyait donc partir tous les matins mademoiselle d'Hamilton et madame Wetenhall, tantôt à cheval, tantôt en carrosse, toujours environnées de quelque troupe galante pour les conduire et pour les rameaer. EII& se figurait mille fois plus de délices encore qu'il n'y
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en avait aux lieux où elles allaient ^ et son imagination ne cessait de danser à Summer-hill toutes les contredanses qu'elle s'imaginait qu'on avait dansées à Tunbridge. Elle ne pouvait plus résister à ces tourments d'esprit, lorsque le ciel ayant pitié de son impatience et de ses désirs, fit partir milord Muskerry pour Londres, et l'y retint pendant deux jours ^ et dès qu'il eut le dos tourné, la Babylonienne déclara qu'elle voulait faire un petit voyage à la cour.
Elle avait un confesseur, aumônier de la maison^ qui ne manquait pas de bon sens. Milord Muskerry, de peur d'accident, Pavait recommandée aux conseils et aux bonnes prières de ce prudent ecclésiastique \ mais il eut beau la prêcher et l'exhorter à la résidence ; il eut beau lui remettre devant les yeux les ordres de son époux, et les dangers où elle s'exposait dans cet état, et lui dire que, sa grossesse étant une bénédiction particulière du ciel, il fallait tâcher de la conserver, d'autant qu'il en coûtait peutêtre plus qu'elle ne s'imaginait pour l'obtenir : ses remontrances furent inutiles; mademoiselle d'Hamilton et sa cousine Wetenhall ayant eu la bonté de la confirmer dans sa résolution, elles aidèrent à' l'habiller le lendemain matin, et partirent avec elle. Ce ne fut pas trop de toute leur adresse pour mettre quelque sorte de symétrie dans sa taille ^ mais ayant, à la fin, fait tenir un petit oreiller sous son jupon, pour figurer à droite avec son maudit enfant qui s'était jeté sur la gauche, elles pensèrent mourir de rire en l'assurant qu'elle était le mieux du monde.
Dès qu'elle parut, on crut qu'elle s'était mise en yertugadin pour faire sa cour à la reine; mais on fut
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charmé de la voir. Ceux qui n'y entendaient point de finesse l'assuraient bonnement qu'elle était grosse de deux enfants-, et la reine, qui ne laissait pas de lui porter envie, quelque ridicule qu'elle parût dans cet état, n'eut garde de tromper ses espérances, sachant le motif de son voyage.
Dès que l'heure des contredanses fut arrivée, son cousin Hamilton eut ordre de la mener. Elle fitjnen quelques petites façons sur son incommodité ; mais se laissant vaincre, pour obéir, disait-elle, à la reine, jamais on n'a vu de satisfaction si complète que la sienne.
Nous avons déjà remarqué que les plus grands honneurs sont sujets aux plus grands revers. La Muskerry, fagotée comme elle était, ne paraissait pas sentir la moindre incommodité dans le mouve* ment qu'on se donne dans ces sortes de contredanses *, au contraire, comme elle ne craignait que la présence de son mari dans le bonheur dont elle jouissait, elle se dépêchait de danser tant qu'elle pouvait, de peur que son mauvais destin ne le ramenât avant qu'elle en eût pris sa suffisance. Ce fut donc en se démenant d'une manière si peu discrète, que son oreiller se défit sans qu'elle s'en aperçût, et qu'il tomba dans le beau miUeu de la première danse. Le duc de Buckingham, qui la suivait, le ramassa diligemment, l'enveloppa dans son justaucorps , et, contrefaisant les cris d'un enfant nouveau-né, il allait demandant une nourrice parmi les filles d'honneur pour le pauvre petit Muskerry.
Cette bouffonnerie, jointe a la figure étonnante de la pauvre femme, pensa faire évanouir mademoiselle
Stewart; car la princesse de Babylone, après son accident, était efflanquée du côté droit, et toute biscornue de l'autre. Tous ceux qui s'étaient contenus auparavant s^abandonnèrent à l'envie de rire, voyant les éclats que faisait mademoiselle Stewart. Elle était horriblement déconcertée*, tout le monde lui faisait des excuses*, et la reine, qui riait intérieurement plus que toutes les autres, fit semblant de trouver mauvais qu'on se donnât cette liberté.
Tandis que mademoiselle d'Hamilton et madame Wetenhall tâchaient de radouber la Muskerry dans une autre chambre, le duc de Buckingham dit au roi que, s'il était permis de faire un peu d'exercice aussitôt après les couches, le seul moyen de rétablir madame de Muskerry serait de lui donner sa revanche dèss qu'on lui aurait remis son enfant. Ce conseil ne parut pas mauvais, et fut suivi. La reine proposa, dès qu'elle parut, une seconde reprise de contredanse*, et, madame de Muskerry l'ayant acceptée, le remède fit son efiet, et ne lui laissa pas seulement le souvenir de cette petite disgrâce.
Tandis que ces choses se passaient à la cour du roi, celle du duc d'York s'était mise en campagne d'un autre côté. Le prétexte de ce voyage était de visiter la province dont il portait le titre -, mais l'amour en était le véritable motif. La duchesse s'était gouvernée d'une prudence et d'une sagesse, depuis son élévation, qu'on ne pouvait pas assez admirer. Ses manières avaient été telles, qu'elle avait trouvé lo* secret de contenter tout le monde ^ ce qui semblait encore plus rare que la grandeur de son établissement. Mais, après s'être tant fait estimer, elle s'avisa
de vouloir être aimée-, ou le maudit amour, pour mieux dire, fut assaillir son cœur au travers de la discrétion, de la prudence et de tous les raisonnements dont elle l'avait environné.
En vain s'était-elle cent fois dît que si le duc avait eu la bonté de lui rendre justice en l'aimant, il lui avait trop fait d'honneur en l'épousant ^ que dans les inconstances qui l'entraînaient, c'était à elle à prendre patience, en attendant qu'il plût au ciel qu'il s'en corrigeât î que nul exemple n'était à suivre pour elle à l'égard des faiblesses qui semblaient l'outrager 5 mais que, les ressentiments étant encore moins permis, il fallait le ramener par une conduite toute différente de celle qu'il avait ^ en vain, dis-je^ s'était elle soutenue si longtemps par le secours de ces maximes^ quelque solide que soit la raison, et quelque opiniâtre que soit la sagesse, il est de certaines épreuves que leur longueur rend fatigantes, et dont la sagesse et la raison s'ennuient à la fin.
La duchesse d'York était la femme d'Angleterre du plus grand appétit. Comme c'était un plaisir permis, elle se dédommageait, en mangeant, de ce qu'elle se retranchait d'ailleurs. C'était aussi quelque chose d'édifiant que de la voir à table. Le duc, au contraire, se livrant sans cesse à de nouvelles fantaisies, se dissipait par ses inconstances, et ne faisait que dépérir, tandis que la pauvre princesse, se nourrissant tout de son mieux , engraissait que c'était une bénédiction. On ne sait combien les choses auraient resté dans cet état, si l'amour, qui voulait avoir raison d'une conduite si différente de la pre-
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mière, n'eût employé Fartifice aussi bien que la force pour troubler son repos.
II mit d'abord en jeu le ressentiment et la jalousie» ces deux mortels ennemis de la tranquillité des cœurs. Une grande créature, pâle et décharnée, qu'elle avait prise pour fille d'honneur, devint l'objet de sa jalousie, parce qu'elle était alors celui des empressements du duc. Elle s'appelait Churchill". L'on ne pouvait comprendre qu'après avoir eu du goût pour madame de Chesterfield, mademoiselle d'Hamilton et la petite Jennings, il en eût pour un visage comme celui-là; mais bientôt on s'aperçut que quelque chose de plus que cette variété bizarre avait achevé de l'engager à son service.
La duchesse fut indignée d'un choix qui semblait ravaler son mérite beaucoup plus que les autres 5 et
1. Miss Arabella Churchill, fille de sir Winston Churchill, et sœur du célèbre duc de Harlhorough. Elle était née en 1648. Elle eut du duc d'York trois enfants : James, duc de Berwick, qui ser» vit avec gloire sous les drapeaux de la France; Henry Fitz James, appelé habituellement le grand prieur, créé par son père duc d'Albemarle, après la révolution et mort en 1702; Henriette, née en 1670, mariée à lord Waldegrave, et morte en 1730. Miss Churchill épousa Charles Godfrey qui avait des emplois dans l'administration des finances, et elle en eut deux filles, dont Tune épousa lord Falmoutfa, et Tautre M. Duncfa. Elle mourut en mai 1730, à rage de 82 ans. A l'époque de la guerre de la succession, elle se trouvait dans une situation étrange; son amant était mort après avoir été détrôné ; son frère combattait avec éclat contre Louis XIV} son fils défendait avec gloire les intérêts de la France en Espagne, et son mari servait, dans sa carrière administrative, la dynastie qui avait renversé Jacques II. Pepys dit dans son Jowrnal (12 janvier 1668) : « Je rencontrai M. Pierce, et lui demandant où il allait, il me dit qu'il allait chez la maîtresse du duc d'York , madame Churchill, porter quelques remèdes, ce qui me fait supposer qu'elle est enceinte. »
dans le temps que le dépit et la jalousie commençaient à lui donner de Taigreur, le perfide amour offrait à son attention et à ses ressentiments Taimable figure du beau Sydney*, et tandis qu'il lui tenait les yeux ouverts sur sa personne, il les fermait sur son esprit. Elle en fut éprise avant que de s'en apercevoir ^ mais la bonne opinion que Sydney avait de son mérite ne lui laissa pas longtemps ignorer la gloire de cette conquête ^ et, pour la rendre plus certaine, ses regards répondaient témérairement à tout ce que ceux de Son Altesse avaient la bonté de lui dire, pendant que les charmes de sa personne étaient rehaussés de l'éclat que rajustement et la parure y pouvaient ajouter.
La duchesse, prévoyant les conséquences d'un tel engagement, combattit fort et ferme contre le penchant qui l'entraînait-, mais mademoiselle Hobart, s'étant mise du côté de ce penchant, la combattit elle-même et la vainquit ^
Cette fille s'était insinuée dans sa confiance par un journal de nouvelles dont elle était pourvue pour
1. Sir John Reresby parle de cette intrigue dans ses Mimoirei: € Son Altesse royale le duc et la duchesse vinrent à York, et on remarqua que M. Sydney, le jeune homme le plus beau de son époque et chambellan du duc, était épris de la duchesse; c'était facile à expliquer, car la duchesse avait une grande beauté et un esprit très-fin. La duchesse, de son côté, se montrait bonne pour lui, mais en toute innocence; il eut le malheur d'être ensHite banni de la cour, pour un autre motif, à ce qu'on dit. » Bumet parle de cette affaire et insinue qu'elle fut le motif de la conversion de la duchesse au catholicisme. Pepys en fait également mention' comme on verra dans les extraits que nous donnons de son journal ; il note le 15 octobre 1660 que Colvil lui a dit qu'il y avait eu réellement une intrigue entre la duchesse, et Sydney.
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toute Faonée. La cour et la ville en étaient; du reste, ce n'était pas son affaire qu'elles fussent toujours véritables •, mais elle prenait soin qu'elles fussent toujours du goût de Son Altesse. Elle connaissait aussi celui qu'elle avait pour la table, et savait composer ou diversifier les mets qui lui plaisaient. Cela l'avait rendue nécessaire-, mais, voulant Têtre davantage, et s'étant aperçue des airs que Sydney se donnait, comme de ce qui se passait dans le cœur de sa maîtresse au sujet de Sydney, l'adroite Hobart avait pris la liberté de lui dire que ce pauvre garçon n'en pouvait plus d'amour pour elle-, que c'était dommage qu'un homme fait de cette manière, qui ne perdait le. respect que parce qu'il ne pouvait plus le garder, se brûlât comme un papillon à la face du public, qu'on s'en apercevrait bientôt, à moins qu'on n'y mit ordre ; et qu'elle était d'avis que Son Altesse eût pitié de son état, de façon ou d'autre.
La duchesse lui demanda ce qu'elle voulait dire par en avoir pitié de façon ou d'autre. « Je veux dire, madame, répondit Hobart, que si sa figure vous déplatt ou que sa passion vous importune, vous lui donniez son congé -, ou bien que le retenant à votre service , comme feraient toutes les princesses du monde à votre place, vous me permettiez de lui donner des ordres de votre part sur sa conduite , avec quelque peu d'espérance, pour l'empêcher de devenir fou, en attendant que les moyens se trouvent de l'informer vous-même de vos volontés.... — Quoi! dit la dur chesse, vous me conseilleriez, Hobart, vous qui m'aimez , de m'embarquer dans un commerce de cette nature aux dépens de ma gloire et aux périls
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de mille inconvénients 1 Si ces faiblesses sont quelquefois excusables, ce n'est pas dans un rang comme celui que j'occupe ^ et ce serait mal reconnaître les bontés de celui qui m'élève à ce rang, que de.... — Bon ! dit la Hobart , ne voit-on pas qu'il ne vous a épousée que parce qu'il en était pressé ! La chose faite, je m'en rapporte à vous s'il s'est contraint un moment à marquer le changement de son goût par mille inconstances outrageantes. Ne seriez-vous pas d'humeur à persévérer dans l'indolence et l'humilité, tandis que le duc, après avoir eu les faveurs ou mérité les refus de toutes les coquettes d'Angleterre, galope vos filles d'honneur l'une après l'autre, et met à présent son ambition et ses désirs à la conquête de cette haridelle de Churchill ? Quoi ! madame, vos beaux jours se passeront dans une espèce de veuvage, à déplorer vos malheurs, sans qu'il vous soit permis de vous aider dans les occasions! Il faudrait être douée d'une patience bien coriace ou d'une résignation bien endurante pour cela. Je serais vraiment d'avis qu'un époux qui vous oublie nuit et jour prétendit que, pour boire et manger de grand appétit , comme fait , Dieu merci , Yotre Altesse, elle n'eût plus besoin que de bien dormir ! Je suis , ma foi , sa servante. Je vous le répète encorb, madame , il n'y a point de princesse dans l'univers qui refusât les hommages d'un homme fait comme Sydney , quand un époux porte les siens ailleurs. »
Ces raisons n'étaient pas moralement bonnes , si l'on veut; mais quand elles auraient été plus mauvaises, la duchesse s'y serait rendue, tant son cœur
était d'intelligence avec Hobart paur venir à bout de sa prudence.
Ce commerce s'était établi dans le temps que llobart conseillait. à la jeune Temple de ne point songer aux agaceries du beau Sydney. Pour lui , dès qu'il apprit par la confidente Hobart que la duchesse acceptait ses hommages, il ne manqua pas de se munir de circonspection et d'égards pour dépayser le public : mais le public n'est pas si sot qu'on pense.
Comme il y avait trop de surveillants, trop de curieux, et trop de connaisseurs dans une grosse cour résidant au milieu d'une grosse ville , la duchesse, pour ne pas commettre les intérêts de son cœur à tant d'inspections, porta le duc d'York à faire le voyage dont nous avons parlé, tandis que la reine et sa cour étaient à celui de Tunbridge.
Ce parti fut prudent ; elle s'en trouva bien , et sa €0ur ne s'en trouva pas mal , à la réserve de mademoiselle Jennings. Jermyn n'était pas du voyage *, et, selon elle, tout voyage était maudit dont Jermyn n'était pas. 11 était engagé dans une entreprise audessus de sa vigueur, c'est-à-dire qu'il avait soutenu la gageure qu'on avait soutenue et gagnée contre le chevalier de Grammont. Il paria cinq cents guinées qu'il ferait vingt milles de grand chemin dans une heure sur le même chevaL Le jour qu'il avait choisi pour cette course était celui que mademoiselle Jennings avait pris pour aller chez le devin.
Jermyn avait été plus heureux qu'elle dans son entreprise. Il en était sorti victorieux*, mais, comme son courage avait fait dans cette épreuve un effort que son tempérament ne put soutenir, en gagnant la
gageure il gagna la- fièvre. Elle mit sa délicatesse fort bas. La Jennings s'informait de sa santé ^ mais c'était tout ce qu'elle osait. Dans les romans modernes, une princesse n'avait qu'à rendre visite à quelque héros abandonné des médecins pour le guérir dans trois jours; mais comme ce n'était pas made* moiselle Jennings qui avait donné lafièvreàJermyn, elle n'était pas sûre de la lui ôter, quand elle eût été sûre qu'on n'eût point censuré dans une cour maligne une visite de charité. Ce fut donc sans égard aux inquiétudes qu'elle en pourrait avoir que la cour partit sans lui*, mais elle eut le plaisir de faire voir que tout lui déplaisait dans un voyage qui semblait faire le plaisir de tous les autres.
Talbot en était*, et s' étant flatté que l'absence d'un rival dangereux pourrait produire quelque changement en sa faveur, il était attentif à toutes les actions, aux mouvements et aux moindres gestes de la petite Jennings. Il y avait assurément de quoi bien occuper son attention. Elle n'était pas faite pour un sérieux de longue durée : son tempérament l'emportait, du milieu de ses rêveries les plus distraites, par des saillies de vivacité qui lui faisaient espérer qu'elle oublieraitbientôtJermyn pour se souvenir que sa tendresse était la première qu'elle eût écoutée. Cependant il se tenait à l'écart avec son amour et ses espérances, estimant qu'il était indigne d'un amant outragé de laisser voir la moindre faiblesse ou le moindre retour pour une ingrate qui l'avait planté là.
Mademoiselle Jennings, qui, bien loin de songer à ses ressentiments, ne se souvenait seulement pas
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qu*îl l'eût aimée , et n'avait 4'esprît rempli que du pauvre malade, en usait avec Talbot comme si de rien n'eût été. C'était à lui qu'elle donnait le plus souvent la main en entrant ou sortant de carrosse. Elle causait plus volontiers avec lui qu'avec aucun autre, et faisait sans dessein tout ce qu'il fallait faire pour persuader à la cour qu'elle était revenue de son penchant pour Jermyn en faveur de son premier amant.
Il en fut persuadé comme les autres*, et jugeant qu'il était à propos de changer de personnage pour lui faire connaître qu'il n'avait jamais changé de sentiments, il allait lui dire quelque chose de touchant et de bien passionné sur ce sujet. La fortune semblait lui rendre toutes choses favorables pour cette harangue. Il était seul avec elle dans sa chambre ; et pour lui donner plus beau , elle ne cessait de le railler au sujet de mademoiselle Boynton . Elle disait qu'on lui était fort obligé d'être du voyage, tandis que la pauvre créature s'évanouissait d'amour pour lui deux fois le jour à Tunbridge. Ce fut à ce discours que Talbot se crut obligé de commencer celui de ses souffrances et de sa fidélité , lorsque la Temple , un papier à la main, entra dans la chambre de la Jennings. C'était une lettre en vers que railord Rochester avait écrite quelque temps auparavant sur les aventures de l'une et de l'autre cour. Il disait, au sujet de la petite Jennings, que Talbot avait jeté la terreur parmi le peuple de Dieu par sa taille -, mais que Jermyn , comme le petit David , avait vaincu le grand Goliath. Jennings, charmée de cette allusion, lut deux ou trois fois cet endroit, le trouva plus plaî-
sanl queTalbot, en rit de tout son cœur dans le commencement-, mais, prenant un air attendri : « Le pauvre petit David ! » dit-elle avec un profond soupir; et, laissant aller sa tète d'un côté pendant cette petite rêverie , quelques larmes coulèrent de ses yeux , qui n'étaient assurément pas pour la défaite du géant. Cela piqua Talbot jusqu'au vif ; et, se voyant si ridiculement déchu de ses espérances, il sortit brusquement, et fit vœu de ne plus occuper son cœur d'une petite évaporée , dont les manières n'avaient ni rime ni raison; mais il ne tint pas son courage.
Il n'en allait pas si mal pour les autres amants de cette cour; car tout en était plein, et le voyage était fait exprès. Ce n'étaient que bals et festins sur la route , chasses et promenades pendant les séjours. Les tendres amants songeaient à devenir heureux en chemin faisant, et les beautés qui réglaient leur sort ne leur défendaient pas d'espérer. Sydney faisait sa cour d'une merveilleuse assiduité. La duchesse fit remarquer à M. le duc d'York comme il s'attachait à lui depuis quelque temps. Son Altesse y fit attention, et convint qu'il fallait lui en tenir compte dès la première occasion. Cela arriva bientôt.
Montagu , dont nous avons fait mention , était écuyer de madame la duchesse. Il avait de l'esprit , était clairvoyant, et passablement malin. Que faire d'un homme de ce caractère auprès de sa personne, dans le train que prenaient les affaires de son cœur ? On en était embarrassé ; mais le frère aîné de Mon*-
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tagu* s'étant fait tuer tout à propos où il n'avait que faire, le duc obtint pour soù frère la charge d'écuyer de la Reine, qu'il avait eue , et le beau Sydney fut mis en sa place auprès de la duchesse. Tout cela se rencontrait le mieux du monde, et le duc se savait bon gré d'avoir trouvé le secret d'avancer ces deux messieurs à la fois sans qu'il lui en coûtât.
Mademoiselle Hobart applaudissait fort à ces promotions. Elle avait de fréquentes et longues conversations avec Sydney. On le remarqua. Quelques-uns lui firent l'honneur de croire que c'était sur son compte. Elle en reçut fort volontiers les compliments. Le duc, qui le crut d'abord, ne cessait de faire remarquer à la duchesse la bizarrerie du goût de certaines personnes, et comment le ga^on d'Angleterre le mieux fait s'était coiffé d'un visage à faire peur.
La duchesse avoua que les goûts étaient bien différents, et lui dit qu'il en parlait fort à son aise, lui qui venait de choisir la belle Hélène pour sa maltresse. Je ne sais si cette plaisanterie l'avait fait rentrer en lui-même \ mais il est constant qu'il commençait à n'avoir plus les mêmes empressements pour la Churchill, et peut-être eût-il abandonné cette poursuite sans l'aventure qui lui donna pour elle un goût tout nouveau.
1. Edward Montagu tué devant Bôrgues en août 1665. Abel Boyer dit, dans sa vie de la reine Anne (Londres , 1722 ou 1735 , infolio) qu'il fut disgracié pour s'être permis de serrer la main de la Reine. Éloigné delà cour, il passa en pays étranger, se mit à guerroyer pour passer le temps et trouva une mort dont personne ne lui AUt gré.
On était de séjour dans un pays ouvert et plain. Quand on tourne en Angleterre, ce sont des plaines de gazon le plus vert et le plus uni du monde. La duchesse y voulut voir courre des lévriers. Elle était en carrosse, et toutes les dames à cheval. Chacune de ces dames avait son écuyer à ses côtés. Il était bien raisonnable que leur maîtresse eût le sien. Il était à sa portière, qui payait merveilleusement de mine, s'il ne fournissait pas beaucoup à la conver* sation.
Le duc était auprès de mademoiselle Ghulrchill, non pas à lui conter fleurette, mais à la gronder de ce qu'elle était mal à cheval. C'était la créature du monde la plus paresseuse; et, quoique les filles d'honneur soient d'ordinaire les princesses de la cour les plus mal montées, comme on la voulait distinguer à cause de sa faveur, on l'avait mise sur un cheval assez joli, mais un peu vif. Elle se serait bien passée de cette distinction.
L'embarras et la crainte avaient augmenté sa pâleur naturelle*, et, dans cet état, sa contenance achevait d'en dégoûter le duc, lorsque son cheval, qui en voulait joindre d'autres, se mit au galop malgré qu'elle en eût; et, s'échauffant à mesure qu'elle faisait des efforts pour le retenir, il partit enfin à toutes jambes, s'imaginant qu'on le faisait courir contre le cheval de son altesse.
Mademoiselle Churchill chancela, fit quelques cris et tomba. La chute ne pouvait être que rude dans un mouvement si rapide; cependant elle lui fut favorable de toutes les manières, car, sans se faire aucun mal, elle démentit tout ce que son visage
■ aPi m0tt^rm^mimm
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avait fait juger du reste. Le duc mit pied à terre pour la secourir. Elle était tellement étourdie, qu*elie n'avait garde de songer à la bienséance dans cette occasion ^ et ceux qui s'empressàrent autour d'elle la trouvèrent encore dans une situation assez négligée. Ils ne pouvaient croire qu'un corps de cette beauté fût de quelque chose au visage de mademoiselle Churchill. Depuis cet accident, on s'aperçut que les soins et la tendresse du duc ne firent qu'augmenter-, et Ton s'aperçut, sur la fin de l'hiver, qu'elle n'avait pas tyrannisé ses désirs ni fait languir son impatience.
Les deux cours revinrent à peu près dans le même temps, également satisfaites de leurs voyages \ la reine attendit pourtant en vain le succès qu'elle en avait espéré.
Ce fut à peu près dans ces temps que le chevalier de Grammont reçut une lettre de la marquise de Saint-Chaumont, sa sœur, par laquelle on l'avertissait qu'il ne tenait qu'à lui de revenir, le roi l'ayant trouvé bon. Il l'aurait trouvé fort bon aussi dans un autre temps, quelques charmes que la cour d'Angleterre eût pour lui-, mais dans l'état où son cœur se trouvait alors, il ne pouvait s'y résoudre.
Il était revenu de Tunbridge mille fois plus amou* reux que jamais. Il avait pendant cet agréable voyage vu tous les jours mademoiselle d'Hamilton, soit dans les marais du sombre Peckam, soit dans les promenades délicieuses du riant Summer-hill, pu bien dans les divertissements qui régnaient chaque jour chez la reine -, et , soit qu'il l'eût vue à cheval qu'il l'eût entendue, ou qu'ill'eût vue danser, il lui
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semblait bien que dans tous ces lieux ou dans tous ces États, le ciel n'avait rien formé de plus digne d'un homme d'esprit et de bon goût. Le moyen donc de songer à s'en éloigner! C'est ce qui lui paraissait absolument impraticable. Cependant, comme il voulut se faire quelque mérite auprès d'elle de ce qu'il tibandonnait pour ne bouger d'auprès de ses charmes, il lui montra la lettre de madame sa sœur; mais cette confidence ne tourna pas comme il l'avait prétendu.
Mademoiselle d'Hamilton, en premier lieu, le félicita sur son rappel. Elle le remercia très-humblement du sacrifice qu'il voulait bien lui faire; mais comme ce témoignage de tendresse passait les bornes de la simple galanterie, quelque sensible qu'elle y pût être, elle n'avait garde d'en abuser. Il eut beau protester qu'il aimait mieux mourir que de s'éloigner de ses appas, ses appas protestèrent qu'ils ne le reverraient de leur vie s'il ne partait inces* samment. Il fallut bien obéir. On lui permit de se flatter que ces ordres absolus ne partaient point de l'indifférence, quelque durs qu'ils parussent-, qu'on serait toujours plus aise de son retour que d'un départ que l'on pressait tant^ et mademoiselle d'Hamilton, ayant bien voulu lui donner les assurances qui dépendaient d'elle qu'il trouverait les choses en l'état qu'il les laissait à l'égard de ses sentiments, il fit son paquet, ne songeant qu'à revenir, tandis qu'il prenait congé de tout le monde pour partir.
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