‹ Mémoires du chevalier de GrammontChapitre 40 sur 54 · Saint Thomas d'Aquin · texte numérisé non relu

Saint Thomas d'Aquin

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raison qu'elle s'ennuyait de la vie qu'on lui faisait mener à Peckham. L'oisiveté d'un lieu si triste par sa situation lui parut insupportable; et comme elle avait la folie de croire, ainsi que beaucoup d'autres^ femmes, que la stérilité leur est une espèce de reproche, elle était assez scandalisée de voir qu'on l'en pouvait soupçonner : car elle était persuadée que quoique le ciel lui refusât des enfants, elle avait tout ce qu'il fallait pour en avoir, si c'était la volonté du Seigneur. Cela l'avait portée à faire quelques réflexions, et quelques raisonnements sur ces réflexions^ comme, par exemple, que puisque son époux aimait mieux vaquer à ses études qu'aux devoirs du ménage, feuilleter de vieux livres que de jeunes appas, et songer à «es amusements plutôt qu'à ceux de sa femme, il lui serait permis d'écouter quelque amant nécessiteux par charité réciproque, sauf à faire les choses à telle fin que de raison; et diriger ses intentions de manière que le malin esprit n*eût que voir dans cette affaire. M. Wetenhall, partisan zélé de la doctrine des casuistes, n'eût peutêtre pas approuvé ces décisions ; mais il ne fut pas consulté.

Le malheur était que dans le solitaire Peckham, non plus que dans ses stériles environs, rien ne s'offrait pour les desseins ni pour les secours de la pauvre Wetenliall. Elle y séchait sur pied, et ce fut de peur d'y mourir de solitude ou d'inanition qu'elle eut recours à la pitié de mademoiselle d'Hamilton.

Elles avaient fait connaissance à Paris , où Wetenhall l'avait menée six mois après son mariage pour acheter des livres. Mademoiselle d'Hamilton^

qui l'avait fort plainte dès lors, voulut bien passer quelque temps à la campagne avec elle, dans Fespérance de la tirer de captivité par cette visite, et le projet avait réussi.

Le chevalier de Grammont, averti du jour qu'elles devaient arriver, porté sur les ailes de F amour et de l'impatience, avait obtenu de George Hamilton d'aller avec lui les recevoir à quelques milles de Londres. L'équipage où ils se mirent pour cette galante céré* monie était digne de sa magnificence. On peut croire aussi que dans une telle occasion sa personne n'était pas négligée. Cependant, malgré son impatience, il ne laissa pas de modérer l'ardeur du cocher, de peur d'accident, la prudence lui paraissant préférable aux empressements sur la route. Les dames parurent enfin ; et mademoiselle d'Hamilton lui paraissant dix ou douze fois plus belle qu'elle n'était au partir de Londres, il eût donné sa vie pour un accueil comme celui qu'elle fit à son frère.

Madame Wetenhall en fut pour sa part dans les louanges qui, à cette entrevue, se prodiguèrent à la beauté, dont la beauté sut bon gré à ceux qui lui faisaient cet honneur; et comme Hamilton la regardait avec une attention qui paraissait assez tendre, elle regardait Hamilton comme un homme assez propre aux petits projets dont elle était convenue avec sa conscience.

Dès qu'elle fut à Londres, la tète pensa lui tourner de contentement et de félicité. Tout lui paraissait enchantement dans cette superbe ville, elle, qui de celle de Paris , n'avait jamais vu que la rue Saint- Jacques et quelques boutiques de libraires. Elle lo-

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geait chez mademoiselle d'Hamilton. Elle fut pré* sentée, vue et approuvée dans toutes les cours.

Le chevalier de Grammont, inépuisable en fêtes et galanteries, se servant du prétexte de cette belle étrangère pour étaler sa magnificence, ce n'étaient que bals, concerts, comédies, promenades par terre, promenades par eau, collations superbes partout. La Wetenhall était d'une merveilleuse sensibilité pour des plaisirs dont la plupart étaient nouveaux pour elle. Il n'y avait que la comédie qui l'ennuyait un peu , quand c'était des pièces sérieuses. Elle conve-^ nait pourtant que le spectacle était bien touchant quand on tuait bien du monde sur le théâtre, et trouvait que les comédiens étaient de grands drôles bien faits, qu'il valait mieux voir en vie.

Hamilton en était raisonnablement bien traité, s'il y avait de la raison à un homme amourepx qui demande toujours quelque chose. U faisait son possible pour qu'elle se déterminât sur l'exécution des projets qu'elle avait faits à Peckham. Madame de Wetenhall le trouvait fort à son gré. C'est celui qu'on a vu servir en France avec quelque distinction * . Il était agréable et bien fait. Toutes les commodités imaginables conspiraient à l'établissement d'un commerce dont les commencements avaient été trop vifs pour le voir languir avant la fin*, mais à mesure qu'on la

1. Lord Orford suppose qa'il s'agit ici de Tantear de ces Mém maires, mais nous croyons plutôt avec d'autres éditeurs anglais qu'il est question de George Hamilton , celui qui épousa mademoiselle Jennings. Il en a déjà élé parlé. l\ passa au service de la France lorsque le parlement eut forcé Charles II à licencier ses gardes à cheval.

pressait sur la conclusion, le courage lui manquait, et des restes importuns de quelques scrupules qu'elle n'avait pas bien examinés la tenaient en suspens. II est à croire qu'un peu de persévérance les aurait vaincus. Cependant les choses en demeurèrent là pour cette fois. Hamilton, ne pouvant comprendre ce qui la retenait, puisque les premiers et les plus grands frais de l'engagement lui paraissaient faits à l'égard du public, s'avisa de l'abandonner â ses irrésolutions, au lieu de la redresser par de nouveaux empressements. Il n'était pas] naturel de s'arrêter en si bon <;hemin pour de tels obstacles*, mais il s'était déjà laissé coififer de chimères et de visions qui le refroidirent çial à propos, pour s'égarer inutilement dans une autre poursuite.

Je ne sais si la petite Wetenhall s'en donna le tort, mais elle en fut extrêmement mortifiée. Bientôt après il fallut retourner à ses choux et à ses dindons de Peckham. Elle s'en pensa désespérer, ce séjour lui paraissait mille fois plus effroyable depuis qu'elle eut tâté de Londres. Cependant, comme la reine devait partir dans un mois pour les eaux de Tunbridge, il fallut céder à la nécessité de revoir le philosophe Wetenhall ; mais ce ne fut qu'après avoir fait promettre à mademoiselle d'Hamilton qu'elle ne prendrait pas d'autre maison que la sienne, qui était à trois ou quatre lieues de Tunbridge, tant que la cour y serait.

On lui promit qu'on ne l'abandonnerait pas dans sa solitude, et surtout qu'on y mènerait cette fois le chevalier de Grammont, dont l'humeur et la conversation la charmaient, et le chevalier de Grammont,

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sujet en tout temps à rompre en visière sur les affaires du cœur, lui promit d'y mener George, et la fit rougir jusqu'aux yeux.

La cour partit un mois après ' pour en passer près de deux dans le lieu de l'Ekirope le plus simple et le plus rustique, mais le plus agréable elle plus divertissant.

Tunbridge est à la même distance de Londres que Fontainebleau l'est de Paris *. Ce qu'il y a de beau et de galant dans l'un et dans l'autre sexe s'y rassemble au temps des eaux. La compagnie, toujours nombreuse, y est toujours choisie. Gomme ceux qui ne cherchent qu'à se divertir l'emportent toujours sur le nombre de ceux qui n'y vont que par nécessité, tout y respire les plaisirs et la joie. La contrainte en est bannie, la familiarité établie dès la première connaissance, et la vie qu'on y mène est délicieuse.

On a pour logement de petites habitations propres et commodes, séparées les unes des autres, et répandues partout à une demi-lieue des eaux. On s'assemble le matin à l'endroit où sont les fontaines. C'est une grande allée d'arbres touffus, sous lesquels on se promène en prenant les eaux. D'un côté de cette allée règne une longue suite de boutiques, garnies de toutes sortes de bijoux, de dentelles, de bas et de gants, où l'on va jouer comme on fait à la foire. De l'autre c6té de l'allée se tient le marché; et cooime chacun y va choisir et marchander ses

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