janvier
Au Roi. — La Reine mère ne se porte pas bien ; elle *est extrêmement maigre et a une toux qui tire à la consomption. Son médecin lui a déclaré qu*il n*y avait point de sûreté pour sa viesielleneretournoit en France, puisque Tair d'Angleterre lui étoit mortel. Tous ses gens sont de cet avis , et le comte de Saint-Albans est si intéressé à sa conservation qu'il toqiberoit dans cette volonté universelle de ses domestiques, quoi-» qu'il soit ici fort à son aise. Ainsi, Sire, je crois que si elle peut mettre ordre à ses affaires, Votre Majesté la reverrik bientôt à Paris.
Londres, 5-15 janvier 1663.
A M. de Lionne.
Madame de Gastlemaine fit hier un assez bon tour. Madame Faret, avec laquelle elle a un grand démêlé, devait donner à souper à Leurs Majestés. Toutes choses préparées et la compagnie assemblée, le Roi en sortit et s'en alla chez madame de Gastlemaine oti il passa l'après-soupée. Gela a fait grand bruit, les cabales se remuent, chacun songe à la vengeance, les uns tout pleins de jalousie, les autres de dépit, et tous en général d'étonnement. Le ballet est .rompu manque de moyen; il n'y a personne qui sache danser, et moins encore pour le diriger et former un sujet. II y a bal de deux jours l'un et comédie aussi,. les autres jours se passent au jeu, les uns chez la Reine, et le&
autres chez madame de Gastlemaine, où la compagnie ne man que pas, et un bon souper.
26 février — 8 mars 1663.
A M. de Lionne.
L*on proposa à la Chambre basse un acte contre le jeu de rhombre, ou du moins une limitation jusques à la coDcurrence de 5 pièces. La proposition fut traitée de ridicule ; elle donna occasion à une autre qui passera , qui est : que Ton ne sera point obligé à payer aucune dette contractée au jeu que Ton n*ait3i ans accomplis.
Londres, 12 avril 1663.
A M. de Lionne.
le ne scay , et le duc de Buckingbam ne sait pas \wf^ même par quel instinct il se trouva porté à se retirer à neuf heures et souper avec madame sa femme. Le valet de son intendant, homme apparemment sage et fidelle, croiant qu'il se soit retiré à sa chambre sur Theure dé minuit, puisqu'il s'étoit retiré de si bonne heure, sortit de sa chambre avec son épée; un homme qui couchoit avec lui , lui demanda où il alloit et ce qu'il vouloit faire de son épée. Il luy répondit qu'il avoit ouï crier au voleur et qu'il couroit au bruit. 11 continua son voyage jusqu'à la chambre du duc, croiant le trouver couché, mais ne Tayant pas rencontré , il passa à l'appartement de la duchesse. Il trouva un valet de chambre à la porte qui, le voiant avec son épée^ eut assez de foiblesse pour mettre ordre à sa vie par la fuite et laisser celle de son maître en danger. Il entra donc l'épée à la main ; quatre valets présents , dont il y en avoit un qui avoit une épée, s'enfuirent. Le duc se leva d'auprès de sa femme qu'il entretenoit auprès du feu, et luy demanda ce qu'il souhaitoit dans l'état auquel il étoit. » 11 répondit : t C'est toy que je cherche et à qui j'en veux. » A ces paroles, le duc trouva un couteau sur la table, dont il se saisit et se jeta sur le valet avec assez de bonne fortune pour lui ôter son épée, et après l'avoir interrogé et l'avoir trouvé hors d'esprit et de bon sens, il vouloit se retirer auprès de la porte pour appeler quelques valets. Cependant , le malheureux et méchant homme vouloit encore se saisir de luy et roQenser
avec un couteau qu'il ayoit dans sa poche et il eût exécuté son dessein, sans le cry de la duchesse qui fit retourner le duc qui alors lui donna quelques coups. Voiez , Monsieur , ce que c'est que T Angleterre. Quand je yiens à faire réflexion qae cette terre ne produit ni loups, ni bétes venimeuses , je ne m'en étonne pas ; les hommes y sont bien plus méchants et plus dangereux, et s'il falloit se garder de tout avec précaution, le meilleur seroit de l'abandonner.
15 mai 1663.
11 est arrivé depuis trois jours une affaire assez plaisante à cette cour. M. le comte d'Oxford , un des plus qualifiez seigneurs d'Angleterre, chevalier de la Jarretière et mestre de camp du régiment de cavalerie du Roy, pria à dtner le général Monck , le grand chambellan du royaume, et quelques autres conseillers d'État. A ce nombre se joignirent tous les jeunes gens de qualité. La débauche s'échauffa à tel point que chacun y fut offenseur et offensé; l'on se gourma, l'on s'arracha les cheveux , et enfin deux de la troupe se battirent à coups d'épée. Mais heureusement cette escarmouche sépara la compagnie; chacun prit son parti selon son inclination; ceux qui s'en allèrent avec le général demandèrent à boire, on leur en donna; ils poussèrent l'affaire jusques au soir , ce qui les obligea de demander à manger; étant échauffez du matin et de l'après-dinée , chacun résolût de porter son compagnon par terre. Le général, qui a sans doute la tête plus forte, fit un coup de maître et leur présenta un hanap qui tenoit beaucoup; les uns ravalèrent, les autres ne purent; mais généralement tous demeurèrent jusqu'au lendemain sans avoir conversation quoiqu'on même chambre. Le général seul alla au parlement comme à son ordinaire, et n'en perdit ni le jugement, ni l'esprit. Gela a fait rire la compagnie et n'a passé que pour un emportement.
Londres, U juin 1663.
Au Roi. — ^Madame la duchesse d'York est prête d'accoucher; la Reine mère se porte fort bien ; le reste va toujours à son ordinaire, quoiqu'il y ait eu depuis peu grande querelle entre les dames , jusque-là que le Roi menaça la dame où il soupe
tous les soirs ( lady Castlemaine) de ne mettre jamais le pied chez elle si la demoiselle (miss Stewart) n*y étoit. Cela fait qu'elle ne la quitte plus, ce que tout le monde trouve fort étrange , et moi je suis de l'avis contraire , car il me semble qu'elle ne sera jamais plus sûre de sa conquête qu*en tenant sa riyaie par la main, si ce n'est aux heures de son triomphe. L'affaire du comte de Saint-AIbans s'est évanouie ; il n'en est pas de même de celle de Bristol ; il a été trois fois refusé chez madame de Castlemaine, où il ne manquoit jamais d'aller avec le Roi.
15 octobre 1663.
A M, de Lionne.
La nuit du vendredi au samedi, la Reine pensa mourir, elle reçut le viatique, fit son testament et se fit couper les cheveux. Le Roi se jeta à ses genoux^ fondant en larmes; elle le consola ayec beaucoup de tranquillité et de douceur. Elle se réjouit de le voir bientôt en état de se remarier avec une princesse d'un plus grand mérite et qui pût contribuer à sa satisfaction et au repos de l'État.
35 octobre 1663.
La Reine est dans un état où, selon le jugement des médecins, il y a peu de chose à espérer. Elle a reçu Textrêmeonction ce matin. Le roi me paroit fort affligé ; il soupa néanmoins chez madame de Castlemaine et eut ses conversations ordinaires avec mademoiselle Stewart, dont il est fort amou* reux.
14 septembre 1663.
A M. de Lionne.
Il y a deux jours que madame de Castlemaine sortant le soir de chez madame la duchesse qui demeure présentement à Saint-James , accompagnée d'une seule demoiselle et d*un petit page, fut rencontrée par trois gentilshommes ( ou du moins on le pourrolt juger ainsi à leur habillement) masqués qui lui firent la plus forte et rude réprimande que l'on puisse imaginer, jusques à lui dire que la maîtresse d'Edouard lY étoit morte sur un fumier, méprisée et abandonnée de tout le
AUX MÉMOIRES DE GRÀMMOOT. Afh
monde. Vous pouvez penser si le temps leur dura , car le parc est plus long que de chez Renard au paTillon. Sitôt qu^elle fut dans sa chambre elle s*éYanouit ; le Roi, qui en fût averti, courut au secours, et, s*étant informé de l'affaire, fit fermer toutes les portes et arrêter tout ce qui se trouva. Sept ou huit personnes qui s'y rencontrèrent ont été confrontées , mais point reconnues ;. on a publié Taventure que Ton eût bien voulu étouffer, mais je vois que cela sera diificile. ^