SA VIE, SA MORT, SES PORTRAITS, ETC
Nous croyons devoir revenir avec quelques détails sur le compte de celle des maîtresses de Charles II qui offre la phy-sionomie la plus originale*
Nell ou Nelly (abréviation d*Éléonore) Gwyn ^ naquit le 2 février i650 dans une ruelle étroite et obscure de Londres, située auprès <ffei théâtre de Brury Lane et qui porte encore le nom qu'elle avait alors, la Cour au Charbon {the Coal yard). Son père était du pays de Galles, ainsi que Tindique le nom de Gwyn. On a dit qu*il avait été militaire et qu'il s*était élevé au rang de capitaine, mais la pauvreté Tavait réduit à se faire marchand de fruits. Nell était déjà devenue la maîtresse du roi, lorsque sa mère se noya par accident.
On ne connaît personne de sa famille, si ce n'est une sœur restée fort obscure et un cousin que les chansons de l'époque représentent comme ayant d*abord exercé le modeste emploi de porteur de charbon et comme ayant dû ensuite à Tinfluence de sa cousine le grade d'enseigne.
Dès rage de douze ou treize ans , Nelly devint une de ces marchandes d*oranges qu'on admettait dans les théâtres et qui, pendant les représentations, avaient une place marquée au pre-
> Nous avons déjà dit qae nous puisions largement dans le curieux volume de M. Cunnlngham, publié en 1852 et formé de la réimpression, rerue et augmentée, d^une série d*articles qui avaient paru en 1851 dans le GentU' man's Magcuine. Il existe un ouvrage intitulé Memoirs ofmits Nell Gwyn, Londres, 1753 ; M. Cunningham n*en parle pas, et nous n'avons point réussi à nous le proorer.
iOf APPENDICE
mier rang du parterre, tournant le dos au thé&tre. Il est trèssouvent question de ces orange^girU dans les écrits de Tépoque, et il va sans dire que leur moralité était des moins séYères. Elles sont partout représentées comme des créatures rapaces et impudentes, au propos leste, au geste délibéré, et ne se formalisant guère. Les élégants badinaient avec elles, leur achetaient des oranges sans marchander (cette parcimonie eût été de mauvais ton) et offraient leurs emplettes aux dames qui, le ▼isage couvert d*un loup , étaient Tenues au spectacle. Le bon Pepys se plaint d'avoir été Interpellé par une de ces marchandes qui lui réclamait le pfix de douze oranges qu*elle n^avait point fournies et qu'il paya, a6n d'échapper à une scène désagréable.
L'innocence de Nelly courut sans- doute de grands risques dans la profession scabreuse que la nécessité lui avait fait embrasser, mais son histoire secrète à cet égard est restée couverte d'un mystère; ce qu'il y a de certain, c'est que, grâce à sa ligure charmante, à sa vivacité, à son esprit naturel, elle attira l'attention du directeur du théâtre du roi, et très-jeune encore, elle fut admise dans une troupe pour laquelle elle devint une acquisition bien précieuse.
Des auteurs anglais ont donné de longs détails sur la carrière dramatique de Nelly, sur les pièces dans lesquelles elle figura ^; cela n'a point d'intérêt pour un lecteur français. Ce qui ressort d*un grand nombre de témoignages et surtout des assertions fréquemment répétées de Pepys, c'est que Nelly réussissait dans les rôles comiques, mais qu'elle échouait complètement lorsqu'il fallait du sérieux et de la gravité. Elle entra fort jeune au théâtre, car, le 3 mai 1665, Pepys en fait mention; elle était dans sa seizième année.
II était Impossible que Nelly n'eût pas d'amants; il était difficile qu'elle ne les écoutât point; la chronique scandaleuse
* Dans une pièce de Shad-well, la Veuve fidèle {ihe True Widow\ leqvatrième acte est censé se passer dans IHotériear d*ane salle de spectacle, et les jeux de scène indiqués par I*autear donnent une idée assez juste de ce qu*on Toyait alors : Des femmes masquées arrirent. Plusieurs jeunes gens élégants t'amusent avec les marchandes d*oranges. Un d'eux s^assoit et met lamaia dans la gorge de la marchande ; il donne des coups sur le dos de quelque grave spectateur ou lui enlère son chapeau, et il prend ensuite un air sérieui eomme s*il ignorait qui atait fait ces espiègleries.
prétendit qu'elle était au dernier mieux avec son camarade Charles Hart, Tun des acteurs les plus célèbres de Tépoque. Sa liarson avec l'élégant Charles Buckhurst ', que nous voyons souvent mentionné dans les récits d'Hamîlton, fut publique; elle s'éloigna quelque temps du théâtre pour aller vivre avec lui. Une conquête plus éclatante devait la rendre célèbre.
Le il janvier 4668, Pepys enregistre la nouvelle que le roi a envoyé chercher Nelly ; toutefois, durtnt toute l'année, Tactrice redouble d'activité ; elle crée le rôle de Valéria dans une tragédie de Dryden {Tyrannick love^ or the Royal martyr) et celui de dona Jacintha dans une comédie du même auteur {An evenmg's love or the Moch<i8trologer)\ elle récite, habillée en amazone, un joyeux prologue avant la représentation de la tragédie de Catilina ; ce n'est que dans Thiver de 1669, ou plutôt dans le printemps de 1670, qu'elle est universellement connue comme étant la maîtresse du roi. Une grossesse que devait terminer, le 8 mai 1670, la naissance d'un fils qui fat duc de Saint-Albans Tempécha de remplir le rôle d'Almahidê dans une tragédie de Dryden : la Conquête de Grenade ; la pièce ne put être jouée que dans l'automne de i670, et le poëte fait dans l'épilogue, qui accompagnait son œuvre, une allusion maligne aux accidents qui avaient à la fois écarté de la scène Nelly Gwyn et miss Davis :
c N'accusez pas Tauteur de stupidité à cause de ce retard d'un an ; il était tout prêt; les femmes étaient absentes; sans elles quel rôle peuvent jouer les hommes? Plaignez, plaignez les vierges de l'un et l'autre théâtre ; leur mauvaise santé les a forcées de paraître bien peu, et dans toutes les troupes l'année a été marquée par bien des maladies. Plaignez vos serviteurs, TÎctimesde ces indispositions qui leur ont fait perdre neuf mois.»
On peut Imaginer avec quels éclats de rire les spectateurs, parfaitement instruits de la chronique scandaleuse des coulisses, accueillaient ces vers :
Pity the virgins of each théâtre
For at both houses't was a sickly year 1
' On dit que Nelly faisant allusion aux prénoms identiques que portaient les trois amants dont elle agréa successivement les hommages, appelait quelquefois le roi < mon Charles III. »
Le prolofpie de cette tragédie fat débité par Nelly, qui eut un succès éclatant en faisant allusion à un trait qui s*était passé quelques mois plus tôt. LiOrsque Charles II alla à Douvres afin d*y avoir une entrevue , restée célèbre, avec sa sœur Henriette d'Angleterre, diverses pièces furent représentées pour amuser rillustre assemblée. Dans Tune d'elles Kokes, acteur alors en renom, jouait le rôle d'un fat étourdi et insolent ^ Il modifia le costume qu'il portait d'ordinaire et se montra avec un large baudrier et un petit habit très-court, tels qu'en portaient les Français qui accompagnaient la duchesse d'Orléans. Cette caricature fit rire le roi aux larmes, les courtisans renchérirent comme de juste sur la gaieté de Sa Majesté, et les Français dissimulèrent assez mal le mécontentement qu'ils éprouvaient.
Nelly, jouant le rôle d'Almahide et se montrant avant la pièce sous un travestissement qui lui allait très-bien , captiva Charles plus que jamais *. Un poète du temps a dit que l'actrice subjuguant alors Hart et Rowley, fit d'un roi le rival d'un acteur, et Granville, dans son poëme intitulé : The Progress of Beautpf s'écrie : « que Grenade détruite a vu sa magnificence rétablie et Almahide derechef adorée par des rois. »
La tragédie en question fut d'ailleurs la dernière dans la* quelle Nelly eut un rôle, et l'impression qu'elle fit alors sur Charles II rappelle le prince de Galles (depuis George IV) devenant amoureux de mistress Robinson, en la voyant jouer le rôle de Perdita dans un des drames de Shakespeare (A Winter^ê taie),
^ Sir Arthur Addle, dans une comédie de Cary 1 : Sir Salomon, or ihe cautioui Coxeomb.
' On a prétendu que Nelly fixa surtout les regards du roi en récitant le prologue d*une tragédie d^Àurengxebe. La tragédie était fort ennuyeuse, mais le prologue était très-divertissant. Une actrice du théitre rirai avait amusé le public en se montrant avec un chapeau dont les bords étaient énonnes ; Dryden renchérissant là-dessus, donna à Nelly un couvre-chef aussi grand qae la roue d*une voiture ; l*actrice qui était de petite taille disparaissait presque complètement dessous.
La salle faillit s'écrouler sous les éclats de rire du parterre, et Charles qni assistait à la représentation, se trouva en très-grand danger; il fut au moment de mourir de rire. D'après des récits d'une faible autorité , le roi vit on jour Nelly au spectacle avec son amant du moment , un frère de lady Castlemaine ; il en fut éperdûment épris, et le soir même, il eut un long tètei-tête avec la jolie actrice.
Après avoir quitté le théâtre, Nelly alla demeurer dans un quartier fashionable, à Pall-Hall, dans une maison où était un jardin du côté du parc de Saint-James. Elle avait pour voisins, <l*un côté, Edward Griffin, trésorier de la Chambre, de Vautre la comtesse douairière de Portland. Charles avait d*abord loué cette maison pour sa maîtresse ; mais sur les représentations •qu^elle lui adressa à cet égard, il lui donna, et à ses descen- <lants à jamais, la propriété perpétuelle de Timmeuble en question *. Notons en passant que cette maison, qui porte le n^ 79 à Pall-Mall, est aujourd'hui occupée par la Société pour la propa" gatUm de V Évangile dans les pays étrangers.
Du reste, rattachement de Charles pour Nelly ne Tempèchait pas de lui donner des rivales en titre. Mademoiselle de Querouailles était alors au comble de la faveur , lady Castlemaine, qui venait d'être créée comtesse de Cléveland*, conservait encore un grand empire quoique ses infidélités eussent affaibli le peu- •chant que le roi avait pour elle ; miss Davis était laissée de côté, bien qu'elle ne fût pas absolument oubliée; elle recevait des marques positives de la munificence du souverain. Le roi Tisitait, comme dit un poëte du temps, « ses Clévelands, ses Nells et ses Carwells. »
L'ancienne marchande d'oranges et la ci-devant fille d'honneur <le la duchesse d'Orléans se rencontrèrent souvent à White* Hall et ne se ménageaient point dans leurs propos. La duchesse <]e Portsmouth se plaisait à gloser sur l'origine peu distinguée <]e sa rivale, et à dire qu'en Tentendant jurer (habitude dont Nell ne sut pas se défaire), il était facile de voir ce qu'elle avait
' Lorsque Nelly g^aperçut que le titM que lui expédiait le roi la constituait «enlement locataire d'une maison appartenant à la couronne , elle renroya i*acte en y ajoutant une remarque un peu vive et intraduisible comme le sont tous les jeux de mots. Charles répara sa faute. « She returned the lease and con^eyance, saying she faad always con/veyed free unéer the cro'wn and always vould, and vould not accept the bouse till it vtas conveyed free to ber'. »
' A ce titre étaient jointes d*amples pensions; la duchesse prélevait sur les produits de Texcise 6,000 liv. sterl. par an et 3,000 litres pour chacun de «es trois fils. Elle touchait sur les produits de la poste 4,700 litres; cette dernière pension cessa d'être payée sous Guillaume III, mais George 1er en fit acquitter les arrérages aux mains du duc de Grafton, héritier de la duchesse. Les sommes que nous tenons d'énumérer représentaient 19,700 Ht. ster> ttng, et équitaudraient aujourd'hui à plus d*un million et demi de francs.
été. Nell était toujours prête à la riposte. Un ]our on apprit à la fois la mort du khan des Tartares et celle d'un prince du sang de France. La duchesse prit le deuil ; Nelly se hâta de le prendre aussi, en disant qu'elle était tout aussi parente du khan que mademoiselle de Querouailles Pétait du prince.
Quelques opuscules du temps, sous la date de 1681, ont conservé les traces de ces querelles; il existe un « Bécit du plaisant combat entre Tutly et Snapshort, petits chiens de la cour d'Utopie, » Tutty appartenait à Nell Gwyn, Snapshort à la duchesse. Tutty représente la maîtresse de Snapshort comme tellement gloutonne qu*après avoir dévoré la nation entière, elle pourrait bien le croquer lui-même; son antagoniste émet le vœu que Nell soit forcée de recourir au métier qu'elle avait fait au début de sa carrière et que finalement elle meure de faim sur un peu de paille.
Un dialogue en vers, imprimé en 1682, est censé reproduire les adieux des deux rivales (la duchesse se hâta de revenir en France dès que Charles fut mort) ; le poète fait dire à Nelly qu'elle a toujours été fidèle au roi, qu'elle ne faisait point de dettes et assistait les pauvres.
Le 25 décembre 1671, Nelly donna au roi un second fils; le 16 juillet 1672, la duchesse de Gléveland accoucha d'une fille et le 29 du même mois, la belle Querouailles mit au monde un garçon que le roi reconnut, mais il ne voulut pas reconnaître la fille; une opinion très-répandue attribuait au jeune et beau Churchill tous les honneurs de cette paternité.
A la fin de 1672, miss Davis rentra en faveur, et au mois d'octobre 1673, elle accoucha d'une fille que le roi reconnut. Vers la même époque, le roi donna à Nelly une autre maison située à Windsor , et le pinceau de Verrio, peintre alors à la mode, orna cette villa de fresques que paya le Trésor royal. Charles allait souvent passer les soirées dans la demeure que Tancienne actrice avait à Pall-Mall ; le duc d*York et les plus grands eigneurs s'y rendaient. On y faisait de la musique; on y jouait gros jeu. Nelly perdit une nuit à la bassette, en jouant contre labelle duchesse de Mazarin^ 1, 400 guinées, soit 125,000 francs tout au moins, valeur actuelle ^
> Che2 la duchesK de MaxariD le jeu régnut aosii en maître. Lord GaTcn*
AUX HÉMOIRES DE 6RAMM0MT. 407
La maison de Nelly fût aussi parfois an foyer de menées politiques. Le duc de Monmouth et lord Cayendish cherchaient à tirer parti de son influence sur Tesprit du roi, le premier aân de reprendre les avantages dont son père Pavait privé, le second pjur assurer le succès du fameux bili qui devait exclure le duc d*York du trône, en sa qualité de catholique. Charles apprit ces intrigues ; il en fut mécontent, et il défendit à Nelly de recevoir Monmouth et Gavendish. Nelly était dévouée à la cause protestante; toutefois les égards avec lesquels Jacques II la traita démontrent qu*elle ne chercha jamais à nuire à ce prince dans Tesprit de son frère. Elle sut apprécier de bonne heure Tambition insensée qui devait mener Monmouth à Téchafaud, et elle le qualifia, un jour en parlant à lui-même, de prince Perkin K Le duc répliqua qu*elle était mal élevée. « Mai élevée ! est-ce que madame Barlow Tétait mieux que moi * ?
La mère de Nelly demeurait, à ce quMl parait, avec sa fille dans la maison de Pall-Mall ; elle avait aussi une maison de campagne à Chelsea ; le 29 juillet 1679, elle tomba par accident dans un étang et s*y noya. Des vers du temps nous apprennent qu'elle était d^une obésité remarquable et qu'elle avait rattachement le plus sincère pour l'eau-de-vie.
M'. Cunningham fait connaître divers comptes trouvés dans les archives de FÉchiquier : ils concernent des dépenses faites par Nelly et acquittées par le Trésor public. Un de ces comptes est relatif à une chaise à porteur dorée et ornée; il s*élevait à 34 liv. sterl., 11 shillings; il est réduit à 30 liv. sterl. et payé le 30 juillet 1675 ; un compte d*un cocher monte à 1 liv. sterl. , a shillings; voici les deux articles :
disb y perdit 1,000 Iîy. sterl. en deux nuits, à ce que raconte une lettre de lord Sunderland du 5 avril 1680.
* Perkin Waerbeck , personnage qui joue dans l*histoire d* Angleterre on rôle étrange ; sous le règne de Henri Vil, il se donna pour le duc dTork, fils d*édouard IV et héritier légitime du trône. Le sort des armes décida entre lui et le monarque régnant; il fut vaincu, pris et pendu en 1499 comme imposteur, plusieurs auteurs sérieux n^ont pas hésité à reconnaître cet infortuné eomme étant Téritableraent le fils d'Edouard lY. Voir les Essais hUtoriqiteê €t critiques de M. J. Rey swr Richard 111. Paris, 1818, in-8<*.
3 Lucy Barlo-w ou Waters, la mère de Monmouth ; on sait peu de choses sur le compte de cette maîtresse de Charles II , mais il est certain que son •extraction était des moins relevées , sa vertu des moins sévères, son esprit des plus médiocres. Tout comme Nelly, elle était originaire du pays de Galles»
c Pour TOUS avoir portée chez madame Knight et chez madame Young, et ensuite chez madame Chardefildt, et avoir attendu quatre heures, 5 shillings.
f Pour vous avoir portée hier soir et attendu onze heures» il shillings, 6 deniers. »
Le cocher, faisant preuve d*une discrétion méritoire» ne dit point où il a attendu si longtemps.
Un compte fort détaillé est celui d'un orfèvre qui a fourni à Netly un litjdécoré d*une foule d'ornements en argent, tels que des aigles, des couronnes, le buste du roi, des figures d'amour, etc. Ce meuble, d'une importance toute spéciale, coûta 1135 liv. sterl., 3 shillings, 1 denier, ce qui équivaut aujour* d'hui à 88,000 francs environ. Ce n'était certes pas trop payé. D'autres comptes se rapportent à des jupons de satin blanc, à des robes de chambre de satin blanc et rouge, à des souliers de satin blanc brodés d'or, pour monsieur Charles, à des souliers de 'satin écarlate garnis d'une dentelle d'argent. Puis figurent des loges au théâtre (Nelly n'y allait jamais seule; quelquefois elle s*y rendait avec quatre personnes, et c'était elle (c'est-à-dire le Trésor royal) qui payait pour tous), die grands miroirs qu'il a fallu acheter, une bassinoire qui exigeait des réparations, des barils de bière, des sacs d'avoine, des aumônes distribuées à de pauvres gens. Nelly était charitable ; il est vrai que le bien qu'elle faisait ne lui coûtait pas grand* chose. On lui attribue l'honneur d'avoir suggéré à Charles II l'idée de créer l'hôpital royal deChelsea pour les soldats âgés et blessés. La première pierre de cet édifice fut posée par le roi dans le printemps de 1682. 11 n'existe pas de preuves matérielles de l'intervention de l'actrice dans cette institution» mais une vieille et constante tradition s'est maintenue à cet égard.
Quoique Nelly eût peu de prétentions à la littérature, plusieurs auteurs lui dédièrent leurs ouvrages. Aucun livre ne paraissait alors sans se mettre sous le patronage de quelque personnage important. Duffet, auteur très-médiocre, fit, en 1674, hommage de sa pièce du 'Coquin espagnol^ à madame Ellen Gwyn qu'il appelle c la beauté la plus parfaite et la plus grande bonté qu'il y ait au monde. Faire le bien n'est pas sortir
de son naturel, c^est chez elle un métier. » Madame Affra» Bebn, romancière et dramatiste alors en renom, adressa en 1679 une de ses comédies [les Feintes courtisanes) à la maîtresse du roi, en y joignant Texpression d*une flatterie outrée : c Jeyous fais ce sacrifice avec une frayeur ridiculement extrême, sachant . bien qu*une personne aussi excellente et parfaite que yous, ne différez des dieux que parce. que les offrandes qu*on vous présente doivent être dignes devons, tandis qu'ils se contentent de
la seule bonne volonté Vous ne vous montrez que pour
réjouir le cœur de tous ceux qui ont le bonheur de vous voir comme si vous n'aviez été créée que pour répandre la bonne humeur dans le monde entier. »
L'année suivante, la satisfaction dont jouissait Nelly fut troublée par la mort de son second fils. Elle s'attacha de plus en plus à l'atné, et lorsque le roi eut décerné de nouveaux honneurs au fils de la duchesse de Portsmouth, il ne put refuser de faire quelque chose de nouveau pour l'enfant que lui avait donné Nelly. Le jeune comte de Burford fut créé duc de Saint- Albans et pourvu de deux charges alors lucratives : Registrar de la haute-cour de chancellerie et grand-fauconnier d'Angleterre. Ce dernier emploi est toujours resté depuis dans la famille Saint-Albans.
En 1684, le roi voulut se faire bÂtir un palais à Winchester ; il vint souvent visiter les travaux , s'amusant à chasser et à pécher dans les environs. Nelly l'accompagna maintes fois, et un jour un vénérable ecclésiastique, le docteur Kenn, fut invité à céder sa maison, afin que la maîtresse de Sa Majesté s'y installait. Il refusa nettement, et Charles ne^lui en sut pas mauvais gré, car il le nomma peu de temps après à l'évéché de Wells n
La mort un peu rapide de Charles, survenue en 1686*, em-
* Cette aneedote a été racontée de diTenes mauièrei. On a prétendu que Nelly s*étaiit installée cbei le doeteur, en sortit bientôt par suite des tWc» représentations quMl fit ; on a dit aussi qu*elle refusa de déguerpir et qu^elle ne céda que lorsque le propriétaire eut fait enlever une partie dû toit. Quoi qu*il en ait été, Kenn , détenu prélat, donna un rare eiemple de fidélité \ après la chute de Jacques II , il se crut lié par le serment de fidélité quUl avait prêté, il refusa d'en prêter un nouveau (scrupule inconcevable de nos jours), et se laissa destituer.
> Selon Tusage dont nous avons déjà parlé, ce décès fut attribué au poison.
pêcba l'ancienne marchande d'oranges de devenir pairesse d'Angleterre; le titre qu'elle devait porter était déjà choisi; comtesse de Greenwich ; au lien d^arriver à ce rang élevé, elle se trouva plongée dans des embarras pécuniaires; les comptes de ses fournisseurs étaient nombreux; le Trésor royal s'ouvrait pour les maîtresses du nouveau roi et non pour celles du monarque trépassé, l'ancienne favorite n'avait plus de crédit, et si elle ne fut pas arrêtée pour dettes , elle fut du moins poursuivie presque aussitôt après la mort de Charles II. Elle n'avait plus, il faut le croire; ce superbe collier de perles que le prince Rupert avait donné à sa maîtresse, mistress Hughes, et qu'après la mort du prince^ sa veuve et sa fille Buperta cédèrent à Nelly moyennant le payement d'une somme de 4,520 liv. sterl.
Dans cette extrémité, Nelly trouva un appui; lacques II lui savait gré de n'avoir jamais été son ennemie, il n'avait pas oublié les derniers mots de son frère « que la pauvre Nelly ne meure pas de faim ; > il eut recours à cet inépuisable trésor public toujours prêt, dans le bon vieux temps, à payer les fantaisies royales ; les comptes des dépenses secrètes deCharies II et de Jacques II , récemment publiés à Londres, contiennent une ordonnance de payement de 7,250 liv. sterU à divers marchands, créanciers de mistress Ellen Gwyn.
Dans le compte en question, figurent encore deux payements de 500 livres chacun faits à Nelly en 1685, et deux ans plus tard, le trésorier compte à un riche négociant de Londres, sir Robert Glayton, 1,256 liv. sterl., afin de compléter la somme de 3,774 livres nécessaires pour éteindre les hypothèques qui pèsent sur le domaine de Beskwood-Park , acheté de sir John Mistress et donné en viager à madame Ellen Gwyn , afin de passer après sa mort à son fils le duc de Saint-AIbans et à ses
Lord Chesterfield , petit-fils da comte dont il est question dans les ifémotret et qui se trouvait près du roi lors de sa mort , émet à cet égard une assertion formelle dans ses lettres à son fils. Le duc de Buckingbam et Pévèque Patrick dans son Autobiographie en disent autant. La duchesse de Portsmouth dit au chancelier Cowper^ que c'était cbes elle et par les mains d'uA de ses laquais que Charles avait été empoisonné dans une tasse de chocolat. D'autres témoignages se trouvent épars dans le même sens dans divers écrits, mais rhistoire ne les a pas jugés convûncants. Lord Macaulay n*a pas même pris la peine de les réfuter. Epuisé par ses excès, Charles tomba dans son tombeau sus avoir besoin qu'on Ty poussât.
descendants, avec retour à la couronne en cas de défaut d*hériliers màles.
La bienveillance que témoignait à Nelly le nouveau roi, trèsdésireux, on le sait , de réconcilier TAngleterre avec Rome , donna naissance à un bruit qui courut alors ; on prétendit qu'elle s*était faite catholique. Ce bruU était dénué de fon« dénient. Evelyn enditun mot dans son /otimal (19 janvier 1686) c On dit que madame Gwyn et Dryden vont à la messe ; de pareils prosélytes ne sont pas une perte pour TËglise. »
Le fait était que la santé de Nelly était dérangée ; elle s*en' aperçut et songea à mettre Ordre à sû conscience et à ses affaires. Le 0 juillet 1687, elle fit son testament, dans lequel elle exprime des sentiments fort chrétiens, et lègue tout ce qu'elle possède à son fils, le duc de Saint-Âlbans ^ Elle désigne pour ses exécuteurs testamentaires cinq personnages de distinction: (les comtes de Rochester, de Pembroke et sir Henry Siduey entre autres) et elle lègue à chacun d'eux 100 liv. sterl.
Un codicille, écrit quelques mois plus tard, recommande à son fils de distribuer 100 liv. sterl. en aumônes, et de consacrer chaque année, à la Noël, 20 liv. sterl. pour rendre la liberté à des prisonniers pour dettes; un article remarquable est celui-ci : « Afin de montrer ma charité pour ceux qui diffèrent de noi en religion, je désire que 50 livres soient remises entre les mains du docteur Tenison et de M. Wormer qui, prenant avec eux deux personnes quelconques de la religion romaine, disposeront de cette somme en faveur des pauvres de cette religion, habitant dans la paroisse de Saint-James. »
Nelly mourut d'apoplexie, en novembre 1687 ; la date exacte B'est pas connue. Des lettres du temps constatent qu'elle expira dans des sentiments de piété et de repentir. Elle fut enterrée, comme elle Tavait demandé , dans l'église de Saint- Hartin-des-Cbamps. Ses funérailles coûtèrent 375 liv. sterl. *
* M. Cunningham, p. 166, a donné ce docoment en entier. Il a de même fait connaître, p. 4, ane pièce asaez singaHère, Thoroscope de Nelly, conlerré dana une deg bibliothèques d'Oxford ; la croyance à l'astrologie était alors fort répandue ; Anne d'Autriche n'arait-elle pas fait tirer l'horoscope de Louis XIV?
' Cette dépense ne doit pas paraître excesBire. Il en coûtait alors fort cher pour mourir à Londres, et les enterrements étaient hors de prix, de sorte que Ici obsèques de Kelly eurent lieu arec tme certaine simplicité.
somme que le garde du Trésor royal, sir Stephen Fox , arança à Taloir svr le prochain trimestre de la pension de i ,K00 Hv. sterl. que Jacques II avait accordée à la maîtresse de son frère.
Nous avons dit que le docteur Tenison prononça Toraison funèbre de Nelly; elle avait dans son testament exprimé à cet égard un vœu formel ; le sujet était difficile; il paraît que Toratenr s*en tira arec succès ^ ; son œuvre est malheureusement perdue; on sait seulement quMl dit beaucoup. de bien de la pécheresse dont il avait apprécié le repentir. Ce discours fit •du bruit , et , par suite d*une imposture littéraire dont il existe d*assez nombreux exemples *, on cria dans les rues, on •colporta un prétendu sermon comme étant celui qui avait été prononcé par Tenison ; il crut devoir désavouer publiquement cette production apocryphe et ridicule.
En 1691, révéché de Lincoln étant devenu vacant, Tenison allait y être nommé, lorsque le vicomte Villiers vint engager la reine Marie , femme de Guillaume III , à ne pas sanctionner •ce choix, en se fondant sur ce que le docteur avait prononcé réloge de Nell Gv^n. i Je le sais, répondit la reine, et c*est la preuve que la pauvre malheureuse est morte dans des sentiments de pénitence , car s*il n*en était pas ainsi , ou je m*abuse complètement sur le compte du docteur, ou il n'aurait jamais dit de bien d*elle. i
Tenison devint évéque de Lincoln , et plus tard archevêque
* D*aatres exemples lubsiitBttt de discoort qui furent des tours de forée tout aussi ^fficiles. En 1777, TÂcadémie de Villefranche en Beaujolais eut ridée de mettre au concours Téloge du due d*Orléans , du régent, j^rinee toat aussi moral que Charles II ; trois de ces panégyriques ont été imprimés : celui de Tabbé Talbert, jugé digne du prix, cehii d*Héri6sant et celui de Delandine.
Nous ayons eu sous les yeux une oraison funèbre de Louis XT, prononcée par un évéque, Monseigneur Henri de Fumel , à Montpellier , le 1 3 décembre 1774, en présence des Etats généraux du Languedoc. Ce panégyrique, dicté par Tadulation, est orné d*une gravure représentant l*amant de mesdames de Hailly, de Châteauroux, de Pompadour, du Barry, etc., etc., le sultan du Parc-aux-Cerfs, à sa dernière heure, entrevoyant la gloire céleste qoi éclaire son Ut.
Nous n*en citerons qu^un seul entre cent. Des ennemis du feuilletoniste Geoffroy, célèbre dans les premières années de ce siècle, firent imprimer soos son nom, en 1 804, une tragédie ridicule et bourrée à dessein de mauvais Ten, dont Caton était le héros.
de Cantorbëry. Une de ses dernières volontés fût que nul discours ne fût prononcé à ses obsèques; on peut croire que la rumeur occasionnée par le témoignage qu*il avait rendu à Nelly fut Tun des motifs de cette prescription.
Le duc de Saint-Albans obtint de Jacques II la Jouissance de* la pension que touchait sa mère, et un mois après la mort de celle-ci, il était nommé colonel d*un régiment de cavalerie. II se distingua au siège de Belgrade, épousa une riche héritière douée, par-dessus le marché, d'une beauté remarqua ble, et mourut en i 726, laissant huit enfants. Un d*eux fut évéque de Hereford; un petit-fils de la marchande d*oranges devint ainsi prélat derËglise anglicane !
La famille Saint-Albans subsiste encore, et dans notre siècle une circonstance remarquable a fixé sur elle Tattention publique. Ud banquier de Londres, M. Thomas Coutts, possesseur d*une fortune énorme, 8*éprit d*une actrice spirituelle, et médiocrement jolie. Miss Henriette Mellon; il était marié; sa femme eut la bonté de mourir , et rarchi-millionnaire était tellement pressé de donner son nom à celle qui Ipossédait son cœur, que la noce eut lieu le lendemain des fanérailles de la première épouse. Cette excentricité, toute britannique, occupa un instant le public; Mistress Goutts devint bientôt veuve el elle accorda sa main au duc de Saint-Albans.
M. Gunningham ne pouvait se dispenser de dire quelques mots des portraits de Nell Gwyn. Ils sont nombreux, mais pour la plupart sans authenticité; ce sont de fausses attributions; on en connaît au moins une vingtaine dispersés dans diverses collections.
Sir Peter Lely, Gooper ^ et Gascar la peignirent d'après nature. On voitk Hampton-Gourt, dans la collection des portraits exécutés par Lely, celui dû au pinceau de cet artiste; il a été gravé pour les éditions anglaises des Mémoires de Grammont. Un catalogue des tableaux de Jacques II, manuscrit conservé au Musée britannique, indique (n** 306) c madame Gwyn nue avec un Amour ; » mais il parait que c'était une simple copie faîte par Danikers du portrait de la comtesse de Dorset dû au
* L*œaYre de Cooper est une miniatiire qai appartient an duc de Buoeleudi; «n mandat sur le trésor royal fut le salaire de Tartiste.
pinceau de Van Dyck. Un autre tableau la représente tenant un agneau; il appartenait jadis à la famille Saint-Albans, et il a été gravé avec beaucoup d*hablleté pour Fouvrage de madame Jamieson : Beauties oftke court of Charles II.
Parmi de nombreux portraits gravés, nous nous bornerons à en citer deux fort recherchés des collectionneurs britannique^; Tun, d*après Lely, est dû au burin de Gérard Yalck , contemporain de Charles 11; Vautre, d*après le tableau de Gascar, fut gravé, à ce qu*on croit, par Masson ; Nelly est représentée vêtue, 11 faut en convenir, ("une simple chemise ornée de dentelles, et couchée sur un Ut de roses ; ses deux enfants, représentés en Amours, écartent les rideaux du lit; dans le lointain, on voit le roi qui s'avance avec empressement. Le fameux collier de perles dont nous avons parlé forme la principale parure de cette Vénus. Une épreuve de cette estampe rare fut adjugée pour le prix de 39 liv. sterl. 48 shillings au docteur jftirney à la vente de sir Egerton Brydges; elle est aujourd'hui au Musée britannique.
Ce qui caractérise tous les portraits de Nelly, c'est une abondante chevelure châtain flottant au vent et des vêtements chiffonnés et en désordre, double circonstance qui, bien avant que Charles II et sa maîtresse ne fussent nés, excitait d'avance Fadmiration de Ben Jonson :
c Hair loosely flowing, robe as free. »
Un miroir et quelques objets divers présentés comme ayant appartenu à la femme dont nous parlons avec trop de détails peut-être, existent dans les cabinets de quelques curieux, mais leur authenticité est suspecté. Quant à son autographe, personne ne le possède et pour cause ; elle ne savait pas écrire. Sa signature (E et G) se trouve au bas de quelques comptes de la Trésorerie; M. Cunningham en a donné un fac-similé (page i79) ; et il a inséré (p. 151) une lettre écrite, c'est-à-dire dictée par Nelly, à V^indsor le 14 avril 1684 et adressée à madame Jennings (personne inconnue): cette épttre est surtout relative à des achats d'étoffes , à la confection de vêtements. Quelques passages plus intéressants méritent d'être traduits :
€ Le duc (de Saint-Albans ) m'a apporté mon agrafe en
AUX MÉMOtRES DE GRAMMONT. 415
diamant, et j'aime encore plus ce bijou puisque c*est lui qui me l'a apporté. M. Lumiey et tous les autres vous diront que cVst la plus belle cbose qu'on ait jamais vue. Bonne Madame, dites à M. Beaver de venir aussi afin que je commande une bague pour le duc de Grafton avant quMl n*ai11e en France.
« J'ai été extrêmement souffrante depuis que vous m*avez laissée et je le suis encore. J*ai envoyé cbercber un docteur à Londres, et je crois que je mourrai. Mes hommages à la ducbesse de Norfolk ; dites-lui bien que je suis aussi malade que Sa Grâce, mais je ne sais pas d*où vient mon mal , tandis qu'elle sait d'où vient le sien.
c Dites à madame Williams que les maîtresses du roi passent pour payer fort irrégulièrement, mais elle aura son argent le lendemain du jour que j*aurai Tétoffe.
« Il y a un triste carnage à Windsor, les jeunes gens prennent leur oiiigé et partent pour la France; quoiqu'aucun d*eux ne soit de mes amants, il me peine de me séparer d*euz. »
La duchesse de Norfolk, avec laquelle Nelly parait avoir été liée, était la fille unique de Pelerborough. Elle eut une intrigue avec un aventurier hollandais de basse extraction, enrichi par le jeu et qui devint baronet sous le nom de sir John Germain. A la suite d*un procès scandaleux, la duchesse vit un divorce rompre son mariage, et elle épousa Germain. Nelly fut assignée comme témoin dans cette affaire, et qu<Hqu*on ne possède pas de détails sur le rôle exact qu'elle y joua , une expression qu'elle employa s'est conservée. Faisant allusion à la hardiesse de Germain qui avait cherché à la rendre infidèle au roi, elle dit qu'elle en savait a^ez en fait de chasse «pour ne pas placer le chien là où le chevreuil devait reposer. »
Les chansons injurieuses dirigées contre la maîtresse de Charles furent nombreuses et souvent ordurières : il faut les laisser dans les sottisiers manuscrits où elles reposent. Le fait est que Nelly, Anglaise, protestante et plébéienne, ne fut point haie du peuple et que le public anglais a conservé un certain faible pour sa mémoire. Elle ne se mêla point de politique, elle ne fut jamais accusée sérieusement d*étre infidèle au prince qui l'avait comblée de bienfaits, elle avait bon cœur et Ton raconte d'elle des traits de générosité dont ses rivales étaient
fort incapables. Ce fut ainsi que traversant nn jour la Cité, elle YÎt un ecclésiastique qa*on conduisait en prison pour dettes : elle s*em pressa de lui rendre la liberté en satisfaisant ses créanciers.
Bien des anecdotes qui circulent sur son compte étant trèsdouteuses, nous n*en parlerons point. Nous nous bornerons à mentionner sa rencontre avec un voleur de grand chemin , alors célèbre; le récit que fait à ce sujet un biographe de ce? personnages est curieux.
Patrice 0*Bryan, dédaignant de voler à pied, voulut exploiter les grandes routes à cheval. La première personne qui lui tomba sous la main fut Nell Gwyn ; il arrêta sa voiture sur la route <}e Winchester et lui dit : « Madame, je suis, je vous Vassure sur mon salut^ un très-brave gentleman et fort proche parent de mylord le duc d*Ormond, mais ayant besoin de quelq]iie argent en ce moment et sachant que vous êtes une femme charitable , j*espère que vous voudrez bien me donner quelque chose après que je vous aurai pris tout ce que vous avez sur vous. » Nelly se mit à rire aux éclats et donna à ce ârôle dix guinées; il les reçut et s'éloigna au galop sans rien demander de plus 1.
Un auteur vivant et en possession de la vogue, Douglas Jerrold» a récemment écrit une petite comédie (Nell Gwyn or th$ Prologue) dans laquelle, tout en convenant des torts très-réels de son héroïne, torts atténués par la société où elle Ait pion* gée dès sa première enfance, il montre ce qu'avait d'aimable une personne dont un grave écrivain * a dit : c Tout ce qu'elle faisait lui convenait.
* Voir A. Smith , Live$ of Highwaymen , Londres, 1719, 1. 1, p. tei. Notre 'version ne donne ^*une idée imparfaite du texte ; ^Irlandais s*exprlm6 dans son patois, et le mot que nous avons décemment rendu par celai de femme est autrement énergique : Whore. Gresset a dit dans Vert-Vert qu'il rimait richement en tain. On observera aussi la balourdise du voleur; c*est une de ces niaiseries [InUU) qu'on prête en si grande quantité aux fils de Plrlande.
*Granger, Biographical Bittory ofEnglanâ, 1804, 4 vol. in*8*; 5* édition. 180^^ 6 vol. in-8».
CHARLIANA.
Horace Walpole avait fait nne collection des bons mots de Charles II ; ce recueil est perdu, et il est permis de le regretter. Nous avons déjà esquissé le portrait du bon prince qui occupe une si grande place dans les récits d^Hamilton ; nous réunirons ici quelques-uns des mots, des reparties et saillies que les auteurs contemporains ont conservés : .
A la demande du roi lui-même, Rochester avait composé son épitaphe :
c Gi-gtt notre souverain maître le roi, dont la parole est chose sur laquelle nul ne compte ; il ne dit jamais une sot-* tise, on ne saurait citer de lui une action qui fût sage. »
Charles, loin de se fâcher, répondit en riant : « C'est tout simple; c'est moi qui parle, et ce sont mes ministres qui agissent pour moi. »
Le célèbre quaker Penn lui ayant été présenté, garda son chapeau sur la tète; le roi ôta le sien : c Ami Charles, dit Penn, pourquoi ne gardes-tu pas ton chapeau? » — a C'est Tusage ici, répliqua le monarque, qu'une seule personne ait la tête couverte, i
11 aimait que les prédicateurs quMl allait entendre parlassent d'abondance ; il ne voulait pas qu'on lût un sermon. Le célèbre Stillingfleet lisait les siens, et le roi lui faisant la guerre à ce sujet, le docteur s'excusa' sur la timidité qu'il éprouvait devant une assemblée brillante et ajouta :' « Que Votre Majesté me permette à mon tour de lui demander pourquoi, au lieu de débiter par cœur les discours qu'elle fait à son Parlement, elle les lit. »— € Je vais vous le dire, docteur ; i*ai si souvent demandé de l'argent aux deux chambres que j'ai honte de les regarder en face. »
Il avait d'ailleurs l'habitude de dormir au sermon et on attribue à un prédicateur célèbre qui pariait devant lui, un mot qui a été reproduit sous diverses formes et qui fat, dit-on, adressé au duc de Lauderdale : « Mylord, mylord, vous ronflez si fort que vous allez réveiller le roi. »
L'architecte Wren ayait construit un rendez-yons de chasse ; Charles le yisita et trouva les appartements trop bas ; Wren, qui était de petite taille, répondit : « Que Votre Majesté me pardonne ; Je crois qu'ils sont assez hauts. » Charles se courba de manière à ne pas être plus grand que Tarchitecte et, se tenant dans cette position, il dit : « Oui, à présent, je pense qu'ils sont assez hauts. »
Étant Informé que l'empereur de Maroc lui envoyait en présent deux, lions et des autruches, il dit en riant : a Je ne vois rien de mieux à lui faire passer en retour qu'un troupeau d'oies. »
L'église d'Harrow est placée sur une colline élevée et s'aperçoit au loin de tout côté; le roi disait que c'était la seule église visible qu'il connût.
Un individu ayant en sa présence grimpé à l'extrémité d'un clocher et s'y étant tenu en équilibre dans une position trèspérilleuse, le roi, lorsqu'il fut descendu, lui offrit de lui délivrer un brevet défendant à qui que ce fût d'en faire autant.
Un filou eut l'effronterie de se glisser, revêtu d'un brillant costume, à une fête de la cour, et le roi l'aperçut extrayant avec beaucoup d'adresse de la poche d'un lord une très-belle tabatière. Sans se déconcerter, le hardi voleur met le doigt sur sa bouche et fait signe au monarque de ne rien dire. Charles trouve l'idée bonne, il ne fait semblant de rien, il s*amuse en voyant bientôt l'inquiétude du grand seigneur qui cherche en vain le bijou perdu dans l'une et l'autre de ses poches, il l'appelle : < Mylord, ne vous occupez plus de votre tabatière, elle est partie, j'ai été complice du larcin, mais il n'y a pas de ma faute, le filou m'avait confié ce qu'il faisait. » Le courtisan dépouillé n'avait qu'à se mettre à rire, il le fit d'assez mauvaise grâce.
A son lit de mort Charles demanda à ceux qui le servaient pardon de l'embarras qu'il leur donnait : « Je mets un temps ridicule à mourir, mais j'espère que vous voudrez bien m'excnser. »
Pepys a enregistré ce dicton du monarque : « Celui qui ôte une pierre de l'Église en ôte deux à la couronne. »
Le chancelier Shaftesbury entendit un jour le rpi l'appeler
le plus grand coqain qaMl y eût en Angteterre ; il répondit hardiment : t Votre Majesté a peut-être raison si elle parle seu1e<ment de ses sujets. » Charles se mit à rire et les choses en restèrent là.*
Le jour de la naissance de la reine Elisabeth était alors un anniversaire fêté ; le roi entendant sonner les cloches et ne se souvenant plus pourquoi, demanda à lord Dorset quel était le motif de cette manifestation. Il observa ensuite : « 11 est étrange qu'on célèbre encore ce jour-là tandis que les anniversaires de mon père et de mon grand-père sont tout aussi oubliés que ceux de Guillaume le Conquérant. » «C'est, répliqua Dorset ivec une brusque franchise : c'est qu'étant femme, Elisabeth choisissait des hommes pour ses conseillers, tandis que les hommes, lorsqu'ils régnent, choisissent d'ordinaire des femmes. »
Leduc deBuckingham, entendant qualifier Charles de père de ses sujets, dit à demi-voix, mais de façon à être entendu : « Oui, il est le père de beaucoup d'entre eux. » Le roi fut sur le point de mourir de rire.
Grand amateur d*animaux, il gardait une troupe de ses CDÎens jusque dans sa chambre à coucher et il les menait avec lui dans la salle du conseil où, selon le caustique Rochester, ils étaient tout aussi graves, tout aussi sages que n'importe quel lord *.
Les maîtresses du duc d'York étaient en général bien moins jolies que celles du roi. « Je crois, dit-il, que c'est pour faire pénitence et d'après le conseil de ses prêtres que mon frère choisit ses favorites. »
Le Spectateur ( n<» 462) contient le récit suivant :
A la suite d'un grand dtner que le roi avait accepté à THêtel tie Ville, les têtes s'échauffaient, conséquence très-naturelle de libations excessives, et il s'établissait un ton de familiarité dont la majesté royale pouvait souffrir. Charles fit signe à ses courtisans de ne point s'occuper de lui et il s'esquivait doucement; mais le lord-maire, sir Robert Viners, s'aperçut de cette
« His Tery dog at the concil board Sits grave and ^wise as any lord, n
retraite, et conrant après le monarque, il le saisit par le bras en s*écriant : f Sire^ il faut que vous restiez avec nous et que nous vidions une autre bouteille. » Charles sourit et répétant en riant ce vers d*une ancienne chanson : ,
Celui qui est ivre est aussi heureux qu'un roi ,
il revint sur ses pas, se prêtant avec grâce au désir de son hôte.
Une lettre de la comtesse de Sunderland, écrite à son frère Henry Sidney (et publiée dans le journal de celui-ci, 1. 1, p. 300), parle de ce fameux dîner : « Tous les aider men burent à genoux à la santé du roi, en se vouant à la potence en ce monde et à la réprobation dans Tautre, s'ils n'étaient pas tout prêts à faire à Sa Majesté le sacrifice de leur vie et de leur fortune. Le ban« quet fini, il se trouva que les gardes du roi avaient profité de Toccasion pour s*enivrer outre mesure; le lord-maire et les aldermen voulurent absolument escorter le roi jusqu'à son palais. » Ce dut être un singulier spectacle que ces magistrats citoyens en costume officiel et dans un état complet d'ivresse, traversant avec le monarque les rues de Londres à la lueur des torches»
Entre autres idées, Charles eut un instant celle de modiâer le costume national. Il voulut introduire un habillement analogue à celui des Polonais : une longue et étroite tunique d'étoffe noire, un manteau par-dessus , des rubans noirs et blancs entourant la Jambe; le roi se montra vêtu de la sorte et divers courtisans l'imitèrent. On fit avec Sa Majesté des paris qu'elle renoncerait bientôt à ces vêtements, et de fait , il n'en fut bientôt plus question* Il lui arrivait quelquefois de réfléchir, aussi méditait^ilde raccourcir les robes des dames en proportion qu'il allongerait les habits des hommes * mais ces grands projets restèrent non avenus.