‹ Mémoires du chevalier de GrammontChapitre 51 sur 54 · POSTFACE · texte numérisé non relu

POSTFACE

Notre trayail est 6iii ; mais, en le relisant, noas nous sommes aperçus que nous avions oublié bien des clioses. Dans une œuvre de ce genre, il doit être permis à un commentateur de revenir sur ses pas.

Avons-nous donné une idée suffisante des audacieuses satires de Rochester? Après avoir dit que la Castlemaine avait surf)assé Julie et Pasipbaé, il lui reproche de continuer à se livrer à rinconduite pour en conserver le goût, eomme si elle pécbait pour s*exercer.

She'ii still drudge on tasteless vice As if she sinned for exercice.

11 reproche à Charles de se mettre aux gages de la France, afin d*enrichir une drôlesse toute française qui n*est pas même digne d*étre appelée une catin.

To enrich an Harlot ail made up of Frencb, Not wortby to be called a vhore but a wench.

Puisque nous voici amenés devant mademoiselle de Que* roualles (duchesse de Portsmouth), notons en passant qu'il esl plusieurs fois question d*elle dans le recueil, rarement feuilleté aujourd'hui, des œuvres de Saint-Évremond. Ce philosophe épicurien lui a adressé un problème où il s'exprimait ainsi : < Triste vie, ma pauvre sœur, d*étre obligé à pleurer par contenance le péché qu*on n*a pas fait, dans le temps que vient fenvie de le faire. Voilà le misérable état des pauvres filles qui portent au couvent leur innocence. ••

« La règle de ma retenue n*a rien d*austère, puisqu'elle prescrit seulement de n*aimer qu'une personne à la fois. Celle qui n*en aime qu*une se donne seulement ; celle qui en aime plusieurs s'abandonne, et de cette sorte de liens comme des autres, Tusage est honnête, et la dissipation honteuse. »

Nous avons trop négligé réponse légitime de Charles II, si constamment délaissée par son mari. Evelyn a dit d'elle (/ouma/, 30 mai i662) :€ La reine arriva avec unesuite de dames portugaises, suffisamment désagréables, ayant Je teint olivâtre, et des guardinfantas ou fardingals monstrueux. Sa Majesté est ce qu'il y a de mieux dans cette troupe ; quoique petite, elle est bien faite ; ses yeux sont beaux, ses dents avancent trop ; en somme elle est assez jolie. >

De son côté, lord Clarendon s'exprime ainsi : < La reine avait assez de beauté et d'esprit pour se rendre agréable au roi, et il est certain qu'au commencement de leur union , il s'en montra fort satisfait. Quoiqu'elle eût de rintelligence et qu'elle fût assez âgée pour avoir quelque expérience du monde, elle était fort gauche, ayant été, selon l'usage de sa patrie, élevée dans un couvent où elle n'avait vu que les femmes qui la servaient et les religieuses ; elle se trouva tout à coup reine et transportée dans une cour licencieuse où elle était bien incapable d'introduire une réforme que le roi d'ailleurs était peu disposé à accepter. •

Après quelque lutte, la reine se résigna aux infidélités de Charles, et le ménage vécut en paix. Devenue veuve, Catherine résida à Londres dans l'hôtel de Somerset, et lorsque la révolution qui mit Guillaume 111 sur le trône fut bien assurée, elle quitta l'Angleterre au mois de mars 1602. Retirée à Lis-» bonne, elle y mourut en 1705.

Nous voulons ajouter encore quelques lignes à tout ce que nous avons dit au sujet du duc d'York :

Après la mort de sa première femme» de celle qui joue un rôle important dans nos Mémoires^ il voulut épouser une Française, la fille unique du duc de Créquy, devenue plus tard duchesse de la Trémouille ; Louis XIY refusa son consentement ^ cette union ; le duc s*unit à une Italienne, une princesse de Modène, femme maussade et d*une dévotion austère ; il en eut un enfant qu'on prétendit supposé et qui se fit connaître sous le nom du Prétendant. Le poète Dryden, modifiant son style suivant les circonstances, salua la naissance du fils de Jacques II en faisant hommage à la reine de la traduction d*une tie de saint François-Xavier , et ilaffiHbe nettement dans sa dédicace que c'est à Tintervention de ce saint qu*est due la grossesse de Sa Majesté ; il ajoute : < La nation anglaise comprendra un jour tout le bonheur d*avoir pour souverain un fils de la prière. »

Voici d'ailleurs, au sujet du duc, un passage du Journal de Pepys qui mérite d'être cité (S5 juin i667) : c Je me promenai avec M. Povys et nous parlâmes des affaires publiques ; il les regarde comme irrévocablement perdues ; nous avons un prince fainéant, pas d'argent, pas de réputation ni au dedans, ni au dehors. Il dit que le roi continue de courir après les femmes autant que jamais ; le duc d'York n'a pas eu madame Middleton comme on l'avait dit l'autre jour, mais il en a bien d'autres et il en a toujours eu. M. Povys a su qu'on lui amenait des femmes dans son cabinet à White-Hall par les galeries, et le duc a même quitté le lit de sa femme pour aller trouver d'autres femmes qui l'attendaient au lit. M. Brouncker n'est point le seul agent de ces amours ; toute la famille s'occupe du même métier et est capable de tout, afin de plaire au duc qui a ses affaires dans un désordre extrême^ puisqu'il dépense 60,000 livres sterling par an, tandis qu'il n'en a pas 40,000 ; la duchesse est non-seulement la femme la plus dépensière qu'il y ait au monde, mais encore la plus orgueilleuse. »

Mous avons longuement, trop longuement peut-être, parlé

de Netl Gwyn, mais nous n*aTons pas cité un passage en Journal de Pepys qui raconte à son égard un petit détail, sujet d*une gravure sur bois dans le livre de M. Cunningham (l^^mai 1667): « J'allai à Westminster et je rencontrai beaucoup de laitières qui dansaient à cause de leur fête qui est ce jour-là ; elles avaient des guirlandes de fleurs autour de leurs seaux de lait , et un musicien allait devant elles, et je vis la jolie Nelly qui se tenait à la porte de sa maison à Drury-Lane en manches de chemise et en corset, et qui regardait ce qui se passait ; c*est une bien jolie personne. »

Encore un extrait de ce bon Pepys (5 octobre i667) : c Je fus au théâtre du roi, et je trouvai madame Knipp qui m'amena dans la loge des actrices où Nelly s'habillait ; elle était toute déshabillée, et elle est fort jolie, plus jolie que je ne le pensais. Nous passâmes ensuite dans la salle d'attente, et elle nous donna du fruit, et je fis répéter à Knipp une partie du rôle qu'elle devait jouer ce soir-là. Mais, Seigneur ! il fallait voir comme elles étaient toutes deux fardées ; il y avait de quoi faire perdre la tête et j'en ressentis un grand dégoût, et quelle mauvaise société vient là, et avec quelle licence on parle ! Il était drôle de voir comment Nelly tempêtait de ce qu'il y avait si peu de monde au parterre. L'autre théâtre, où il parait que les acteurs sont meilleurs, attire toute la foule, i

 peine avons-nous parlé de la digne fille d'Henri IV, • qui n'avait pas dégénéré à l'égard de ce qu'on appelle la faiblesse des grands cœurs ; > empruntons à Tallemant des Réaux un passage qui la concerne :

« Le duc de Savoie, le bossu, amoureux de sa belle-fille, Madame Royale, lui donna une collation où toute la vaisselle d'argent était en forme de guitare à cause qu'elle en jouait. Elle le contrefaisait avec Ghazy qu'il chassa et tous les autres. »

Pourquoi ne pas offrir aussi un échantillon de ces élé*

gles de la comtesse de La Suze, dont le marquis de Flamarens était le triste objet?

« Viens triompher, Amour, de mon cœur el de moi:

Esprit, honneur, vertu, tout se soumet à toi

Quelle fut ma surprise et que devins-je, 6 dieux, Lorsque soudain Tircis vint s'offrir à mes yeux? Je le connus malgré les ombres intidelles. Douces auparavant, en ce moment cruelles, A sa taille divine, à cet air fier et doux Qui surprh tant de cœurs et fit tant de jaloux. »

Nous avons cité parfois les Mémoires de sir John Reresby ; il faut dire quelques mots de ce personnage ; fils d'un partisan de Charies I^', il se rendit à Paris durant les dernières années de la république, et fut très-bien accueilli par la reine-mère, femme de beaucoup d*esprit, de très-peu de jugement et dont les conseils n'avaient pas été sans influence sur les malheurs de son mari. Reresby eut l'honneur d'amuser la jeune Henriette, alors âgée de quinze ans; il la faisait jouer à l'escarpolette. De retour en Angleterre, après la Restauration, il jouit de la faveur du roi, qui lui promit bien souvent de lui procurer quelque bon emploi dès qu'il s'en présenterait un , mais cette occasion ne vint jamais.

Membre de la chambre des communes et doué d'une sagacité remarquable, Reresby est un témoin précieux au sujet des intrigues politiques de Tépoque. Il fait bien ressortir la dissimulation et la mauvaise foi que Charles cachait sous le dehors vfe la rondeur et de la franchise; mais cette portion sérieuse de histoire doit nous rester étrangère.

Mous regrettons de ne pouvoir parler avec quelques détails de Rurnet qui nous a fourni des coups de crayon pour les portraits de quelques personnages d'importance. L'auteur de Vais*

ioire de mon temps est digne d*être étadié ; son extrême nité ne Tempêche point d^étre cbirroyant, et ce n'est pas la charité qni gaidela plnme de ce prélat lorsqn^il raconte les faits et gestes de ses contemporains. Il en parle sans ménagement, il trace de leurs Ties on de lenrs mœurs le tableau le moins flatté. Une publication périodique, justement estimée, mais qui a cessé de paraître, la Rétrospective Retnew, a donné, t. Y, une appréciation judicieuse 4le cette Histoire; cette même Review renferme, t. VlU, une notice sur le caractère de Chares II , envisagé comme monarque et jugé avec une séyérité qui n*est que justice. Signalons d^aiileurs en passant deux comédies jouées avec succès et qni mettent sur la scène les héros et les héroïnes de nos Mémoires; Tune de ces pièces est de Howard Payne : Charles the second^ or themerry monarch; Vautre, jouée en i898, est de W. J. Moncrieff : Rochester, or Charles the Secorufs merrp days,

Nous avions omis de direqueSomaize, dans son Dtc^ûmimtrf des Précieuses publié en 1659, avant que Grammont n*aliàt en Angleterre, Tavait désigné sous le nom du chevalier Galerins comme c un des plus galants, des plus lestes , des plas enjoués et des plus spirituels courtisans. >

Nous avions transcrit, puis supprimé, le regardant comme trop sévère, le jugement du caustique Saint-Simon au sujet des héros de ces Mémoires, On nous a dit que ce témoignage ne devait pas être passé sous silence : le voici donc , mais il nous semble qu*il y a trop d*aigreur dans cette étrange oraison funèbre insérée dans les Mémoires du duc en 4 707, à Tépoque oh survint la mort du comte :

« G^était un homme de beaucoup d*esprit, mais de ces esprits de plaisanterie , de réparties , de prouesse et de justesse à trouver le mauvais, le ridicule, le faible de chacnn, de le peindre en deux coups de langue irréparables et ineffaçables,

d*une hardiesse à le faire en public, en présence et plutôl devant le roi qa*ailleurs, sans que mérite, grandeurs, faveurs et places en pussent garantir hommes et femmes quelconques. A ce métier, il amusait et instruisait le roi de mille choses cruelles, avec lequel il s*était acquis la liberté de tout dire jusque de ses ministres. C'était un chien enragé à qui rien n'échappait. Sa poltronnerie connue le mettait an-dessous de toutes suites de ses morsures ; avec cela escroc avec impudence et fripon au jeu, à visage découvert.

« Avec tous ces vices^ sans mélange d'aucune espèce de vertus il avait dibellé la Cour et la tenait en respect et en crainte. Aussi se sentit-elle délivrée d*nn fléau que le Roi favorisa et distingua toute sa vie. »

Il est permis de croire que le duc et pair voyait avec la plus vive jalousie la faveur que le roi accordait au comte de Grammont, toujours amusant et toujours jeune ; de là, Tacrimonie qui respire dans ce portrait.

Sans doute, il y aurait encore quelque chose à dire sur Hamiltouy sur son hén^s, sur le joyeux monarque de l'Angleterre, sur les pécheresses qui remplissaient son palais, mais nous devons nous arrêter ici , avec la confiance que cette édition est supérieure à toutes celles qui ont été publiées jusqu'à présent.

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