‹ Mémoires du chevalier de GrammontChapitre 50 sur 54 · CHRONOLOGIE DES MÉMOIRES DE GRÀMMONT · texte numérisé non relu

CHRONOLOGIE DES MÉMOIRES DE GRÀMMONT

M. Cunningham a Joint à sa ?ie de Jîelly Gwyn un essai sur la chronologie des Mémoires quinons occupent; nous empranions quelques détails à ce travail curieux.

«Chaque chose a sa place, » disait Horace Walpole à TarchéologuePinkerton. f Lord Halles, qui est lui-même très-exact, me faisait observer que la chronologie <rtes Mémoires de Gram» mont est peu conforme à la vérité historique, mais quel rap« port y a-t-il entre un livre de ee genre et la science des dates? »

il est permis de ne point partager absolument cette opinion, et comme, malgré sa légèreté, Touvrage d*HamiUon est d*un prix réel pour Thistoire, il n*est pas hors de propos de chercher à reviser les faits dont ils conservent le souvenir.

La date de Tarrivée de notre héros à la cour de Charles II est soigneusement indiquée; ce fut deux ans après la Restauration, au milieu des fêtes célébrées lors de l'arrivée de la^ reine. Catherine de Bragance débarqua à Portsmouth le 14 mai 1662 ; son mariage eut lieu le 21 du même mois. Le 2 juin, le lord-maire et les aldermen de la Cité de Londres saluèrent» à White-Hall, leur nouvelle souveraine et lui firent hommage d'une coupe d*or, contenant mille livres sterling en belles eX bonnes guinées.

Le chapitre VI des Mémoires, le premier qui ait rapport au fiéjour de Grammont en Angleterre, ne mentionne qu'un fait, le duel entre Henri Jermyn et Gilles Rawlins; Pepys relate ce combat comme ayant eu lieu le 19 août 1662.

Au chapitre Vil, nous rencontrons deux circonstances; la reine est tellement malade que les médecins perdent tout espoir de la sauver ; ils l'abandonnent, elle guérit : ce fut en octobre 1665. Lady Muskerry parait à un bal masqué, travestie

en Babylonienne. Ce bal est sans doute celai qu*Evelyn men* tienne le â février dans son Jtmmaly et Pepys le 5. Ce dernier chroniqaeur nous apprend que le quadrille des masqués se composait de six dames (l^^iy Castlemaine et la duchesse de Monmoutb étaient du nombre) et de six seigneurs, le duc de Monmouth, lord ÀTOn, Blanfort, etc.; les travestissements étaient anciens et très-ricbes; les danseurs s*acquittèrent ad* mirablement de leur rôle.

Le chapitre YllI nous offre trois faits dont nous pouvons chercher les dates : i® l'audience donnée par la reine à Tambassadeur moscovite. Ce diplomate était à Lonétes dans rhiver de i662 à 1663. Pepys écrit le 5 janvier 4665 quMl le Tit se rendre auprès du roi, et Evelyn écrit le 29 décembre 1662 : c J'assistai à la réception que fit le roi à Tambassadeur moscovite; ce fut une très-belle chose ; la suite de Fambassa» deur était nombreuse et vêtue avec magnificence ; leurs bonnets de fourrure et leurs tuniques, brodées d'or et de perles, faisaient un superbe effet. »

2o La comtesse de Ghesterfield est emmenée à la campagne par un mari jaloux; Pepys écrit le 3 novembre 1662 : cPlerce me raconta que le duc d'York est amoureux de milady Ghester^ field, au point que la duchesse s'en est plainte au roi et à son père , et il s'ensuit que milady Chesterfield est allée à la campagne. »

Ce ne fut sans doute qu'une absence passagère, car Hamilton nous montre lord Chesterfield assistant à l'audience que la reine donna au représentant du Czar. Le 19 janvier 1665, Pepys raconte que Chesterfield a été fort irrité parce qu'il a trouvé sa femme et le duc causant ensemble, c quoiqu'il y eût d'autres personnes dans la chambre et quoique la dame soit, dans l'opinion universelle, une femme très-brave et vertueuse. — 11 a eu une explication avec le duc qui lui a répondu avec le plus grand calme, ne paraissant pas comprendre le motif de ses plaintes, mais milord a de suite emmené sa femme, la me^ nant dans ses terres dans le comté de Derby. »

En consultant les registres du grand-intendant du palais, H. Cunningham a constaté que le comte de Chesterfield partit le 12 mai pour la campagne ; des notes de sa main, citées dans

les Hémoires placés en télé de sa Correspondance imprimée, indiquent qu'il y passa avec sa femme Tété tout entier. Ce fut peut-être la troisième fois qu*il fit ce yoyage dans le cours d'une année. Nos Mémoires constatent que lorsque Hamilton fit, pour voir la comtesse, un voyage pénible et inutile, l'hiver était presque passé ; on était sans doute vers la fin de février, et uous venons de voir que Pepys indique en janvier le départ du mari jaloux. 5® Le mariage de sir John Denham avec miss Brooke eut lieu à Westminster le 25 mai i665; cette union était mal assortie; l'âge des deux époux formait un total de 97 années inégalement réparties, 79 et 18; remarquons que, par une exception assez rare chez les septuagénaires qui prennent de très-jeunes femmes^ sir John Denham n'eut point d'enfants.

Au chapitre IX, il est question de ta mort de lady Denham ; cet événement arriva le 6 janvier 1667. Les écrits du temps attestent l'existence des bruits que signale Hamilton et qui attribuaient au poison la mort de cette charmante femme. Pepys écrit dans son journal le 7 janvier i667 : « Lord Brouncker m'a dit que lady Denham est enfin morte. Quelques personnes soupçonnent qu'elle a été empoisonnée, c'est ce qu'on verra, puisque son corps doit être ouvert aujourd'hui. Le duc d'York, très-affligé de cet événement, a promis qu'il n'aurait jamais de maîtresse déclarée; j'en suis bien aise et je voudrais que le roi en fît autant. •

On sait que le duc tint fort peu sa promesse.

Un passage des Lettres d'Aubrey, t. II, p. 319, relatif à cette mort, dit que lady Denham fut empoisonnée dans une tasse de chocolat par les mains de la co, de Roc, Ces initiales sembleraient désigner la comtesse de Hochester, mais le comte n'était point marié à cette époque. D'après un autre écrit, la duchesse d'York fut soupçonnée d'avoir empoisonné sa rivale avec de la poudre de diamant. Le crime est-il réel? Le corps de la défunte fut ouvert, d'après les recommandations qu'elle avait faites; les médecins ne découvrirent (ou ne voulurent découvrir) nul indice de substance vénéneuse. Cette circonstance peu connue est signalée dans une lettre de lord Orrery au duc d'Ormondy datée du 24 janvier 1667 : c Le corps de

lady Denham a été oavert conforméineiit aa désir qu'elle ayait exprimé, mais on n'a pas trouvé de signe de poison. > (Orrery Papers, i742, p. 2i9.)

Arrivons an chapitre X. Nous y rencontrons Tépisode de Rochester retiré dans la Cité de Londres et déguisé en médecin. On peut sans beaucoup de peine découvrir à quelle époque eut lieu cet épisode de la carrière de cet insigne mauvais sujet; c'est une date qu'on n'avait pas encore essayé de fixer.

Rochester tenta, le 26 mai i66S, d'enlever la riche héritière qu'il épousa plus tard. S'éloignant de la Cour après avoir donné •ce scandale, il voulut se réhabiliter en allant à l'armée. Le 2 août i665» il assistait à l'attaque de Rergnes ; en 1666, il fut présent à une grand» bataille navale livrée aux Hollandais; il ^ maria vers la fin de cette année ; le 4 février i666, Pepys le voi( à la Cour avec sa feiime. Le 21 février t06S, Pepys raconte que miss Jennings s'est déguisée, a été vendre des oranges dans les rues et a été reconnue à l'élégance de ses souliers. C'est là sans doute une version de ce que raconte Hamilton lorsqu'il dit que Brouncker vit que les deux prétendues marchandes étaient beaucoup mieux chaussées qu'il n'appart^ait à leur état.

On peut conclure de ceci, que ce fût dans les premiers mois de 1665 que Rochester prit le masque du docteur Alexandre Bindo.

Le voyage de la Cour aux eaux de Tunbridge, indiqué dans le chapitre X, doit avoir eu lieu avant le mois de juin 1665, )ord Muskerry était de ce voyage, et nous venons de rappeler la date du combat où il fut tué.

D*après les écrits du temps, on voit que la Cour se rendit deux fois à Tunbridge, en juillet 1663 et en juillet 1666. Quelque confusion parait ici s*étre introduite dans les souvenirs d'Hamiltun ; il dit que lord Muskerry et Nell Gwyn étaient en même temps à Tunbridge ; en 1663, Nell n'avait que treize ans, et était encore loin d'avoir acquis la célébrité qu'elle obtint plus tard.

Le voyage que fit le duc d'York à la ville dont il portait le nom, eut lieu en août 1665, et ce fut à cette époque qu'avait lieu rintrigue de la duchesse avec Henry Sidney.

Qnelle qae soit la circonspection avec laqueUe l*hl8t(rfve se* rieuse doive accueillir les bruits de nature à nuire à la bonne renommée des princesses, il faut reconnaître que des témoignages puissants viennent accuser en cette circonstance la duchesse d'York. Indépendamment d*Hamilton, BurnetetRe* resby la ctiargent. Pepys fakit, à trois reprises différentes, et d*après trois témoignages divers, mention de cette intrigue, et nous lisons dans les Anecdotes de Spense (édition de Vf, Singer, p. 329) que la princesse Marie, fille de la ductiesse, demandait à Burnet : < Gomment le duc d'York a-t-il réussi à faire de ma mère une papiste? > Le docteur répondit : < Le duc la surprit couchée avec quelqu'un, et elle fut dès lors hors d*état de lui refuser quoi que ce fût. »

Qui était cette petite Sarah, nièce de la gouvernante des ailles d'honneur, que Rochester honora de son attention et dont il fit une très-jolie et très*mauvaise actrice? On a prétendu que c'était madame Barry, mais c*est impossible, car cette «omédienne était laide, était très-habile et, étant née en i658, n'avait pas dix ans à l'époque où se placent les faits que narre Hamilton. H s*agit de Sarah Gooke, qui entra au théâtre du Foi et qui récita le prologue lors de la première représentation d'une des pièces de Rochester (Valentinian)^ mais qui, en raison de son peu de mérite» parut rarement sur la scène.

Nous voici arrivés au onzième et dernier chapitre. Les événements qu*il indique et qu'il entasse un peu» embrassent de fait une période de cinq ou six ans : le mariage du duc de Monmouth (20 avril 1664); le voyage de la cour à Bristol en 1663; la naissance d'Henry Fitzroy, .fils de lady Gastlemaine (30 septembre 1663); les préparatifs de l'expédition de €uinée, août 1664; l'expédition contre Gigery, octobre 1664; le mariage de la belle Stuart, mars 1667; la liaison passagère de lord Bnckhurst et de Nell Gwyn , juillet 1667; le duel du duc de Buckingham et du comte de Sfarewsbury , 16 janvier i668; le mariage de Grammont avec mademoiselle Hamilton, 1668; le guet-apens tenté contre Killegreve eut lieu un peu plus tard, 18 mai 1669.

Quelques circonstances ne se produisirent qu'après le départ de Grammont pour la France avec sa femme« en octobre 1669,

c*est donc par distraction qu'elles sont indiquées comme ayant eu iieu auparavant; la comtesse de Casllemaine ne fat créée duchesse de GleTeland que le 5 août 1670 ; son intrigue avec Churchill est mentionnée plusieurs années avant qu'elle ne survînt ^

La lettre spirituelle et laconique à lord Cornwallis n'a pvt être écrite à l'époque que les Mémoires lui assignent, car cène fut que le 27 décembre 1677 que ce ïord épousa la fille du trésorier sir Stephen Fox.

Hamilton nous en prévient, il écrivait sous la dictée de Grammont^ rappelant à sa mémoire des circonstances qui s'étaient passées depuis quarante ans environ. Il est facile de voir qu'on ne peut exiger alprs Texactitude rigoureuse qui serait de mise chez un grave historien, et c'est nous sans doute qui avons tort de vouloir appliquer les sévères principes de VArt de nérifier les dates à une œuvre où l'auteur déclare ne s'embarrasser guère de l'ordre des temps ou de la disposition des faits.

Une observation et ce sera la dernière. Tout occupé des intrigues des filles d'honneur et des galanteries de quelques ladies qui rivalisent avec les dames qu'a immortalisées Brantôme, le rédacteur des Mémoires n'a jamais fait allusion à deux circonstances qui eurent toutefois un grand retentissement dans la période qu'embrassent ses récits : la peste qui cavagea Londres en 1665, et le grand incendie de 1666. Ces choses-là valaient-elles, en effet, la peine d'être mentionnées f A coup sûr Charles II , ses favoris et ses maîtresses les oublièrent bien vite^ et Grammont devenu vieux ne s'en souvenait nullement.

. * Né en 1650, Churchill, plus tard devenu si célèbre sous le nom de due de Mariborough, s^étut rendu fort jeune à Tanger afin de faire ses premières armes contre les Maures. La comtesse de Castlemaine s'éprit du jeune guer* rier et lui fit, dit*on, présent de 5,000 Ut. sterl. Le roi s'empressa d'éloigner ce dangereux rival; il lui donna un brevet de capitaine daos un régiment envoyé à l'étranger. Churchill se distingua dans la guerre contre la Hollande ; Turenne le Remarqua et prédit que le bet Anglais (c'est le nom qu'il loi doo^ nait) serait un jour un grand homme»

Page 1