‹ Mémoires du chevalier de GramontChapitre 12 sur 62 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Son éducation, et ses aventures avant son arrivée Si ce siège.

a — Voici, dit Matta , qui sent bien le roman , hors qu’il faudrait que ce fût ton écuyer qui me contât tou histoire — C’est l’ordre , dit le chevalier : cepen-

dant je pourrai te parler de mes premiers exploits sans blesser ma modestie , outre que mon écuyer a l’accent un peu burlesque pour un récit héroïque.

« Tu sauras donc qu’en arrivant à Lyon.... — Est-ce comme cela qu’on commence ? dit Matta. Prends ton histoire d’un peu plus loin ; les moindres particularités d’une vie comme la tienne méritent d’être contées , mais surtout la manière dont tu saluas le cardinal de Richelieu la première fois : on m’en a fait rire. Au reste, je te dispense de me parler des gentillesses de ton enfance , de la généalogie , du nom et de la qualité de tes ancêtres , car tu n’en sais pas un mot.

« — Ah ! que tu fais le mauvais plaisant! Tu crois que tout le monde est de ton ignorance ; tu t’imagines donc que je ne connais pas les Ménodaure ni les Corizande, moi! Je ne sais peut-être pas qu’il n’a tenu qu’à mon père d’être flls de Henri IV ! Le roi voulait à toute force le reconnaître , et jamais ce traître d’homme n’y voulut consentir. Vois uu peu ce que cc serait que les Grammout sans cc beau travers! Ils auraient le

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pas devant les César de Vendôme. Tu as beau rire , c’est l’évangile. Mais venons à notre fait.

« On me mit au collège de Pau , dans la vue de me faire homme d’église; mais comme j’avais bien d’autres vues, je n’avais garde d’y profiter. J'avais tellement le jeu dans la tête , que le précepteur et les régents perdaient leur latin en me le voulant apprendre. Le vieux lirinon , qui me servait de valet de chambre et de gouverneur , avait beau me menacer de ma mère , je n’étudiais que ([u and il me plaisait, c’est-à-dire presque jamais. Cependant on me traitait en écolier de ma qualité; j’eus toutes les dignités de la classe sans Ira avoir méritées , et je sortis du collège à peu près comme j’y étais entré. On trouva que j’en savais encore de reste pour l’abbaye que mon frère avait demandée pour moi.

« Il venait d’épouser la nièce d'un ministre devant qui tous genoux fléchissaient ; il voulut me présenter à lui. J’eus peu de peine à quitter mon pays, et beaucoup d’impatience d’arriver à Paris. Mon frère, m’ayant tenu quelque temps auprès de lui pour me dégourdir, me lâcha par la ville pour perdre l’air de la campagne et trouver celui du monde. Je l’attrapai si bien, que je ne voulus plus m’en défaire, quand il fut question de me présenter à la cour eu équipage d’abbé. Tu sais comme on se mettait alors. Tout ce qu’on obtint de moi fut de mettre une soutane pardessus mes habits ; et mon frère , mourant de rire de mon habillement ecclésiastique , voulut en faire rire les autres. J’avais la plus belle tète du monde, bien poudrée et bien frisée, par-dessus ma soutane ; et par-

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dessous des bottines blanches et des éperons dorés. Le cardinal, qui avait l’esprit pénétrant, n’avait garde de rire. Cette élévation de sentiment lui donna de l'ombrage ; il jugea de ce que serait un génie qui à cet âge se moquait de la tonsure et méprisait le petit collet.

« Quand mon frère m’eut ramené chez lui : c< Or çà, petit cadet, me dit-il, cela s’est passé à merveille, et votre ajustement , mi-parti de Rome et d'épée , a beaucoup réjoui la cour ; mais ce n’est pas tout : il faut opter, mon petit cavalier. Voyez donc si, vous en tenant à l’Église, vous voulez posséder de grands biens et ne rien faire , ou, avec une petite légitime, vous faire casser bras et jambes, pour être \e fructux bel li d’une cour insensible, et parvenir, sur la fin de vos jours , à la dignité, de maréchal de camp , avec un œil de verre et une jambe de bois?

<r Je sais , lui dis-je , qu’il n’y a aucune comparaison entre ces deux états, pour la commodité de la vie; mais comme il faut chercher son salut préférablement à tout , je suis résolu de renoncer à l’Église pour tâcher de me sauver, à eondition néanmoins que je garderai mon abbaye. »

« Les remontrances et l’autorité de mon frère furent inutiles pour m’en détourner, et il fallut bien me passer ce dernier article pour m’entretenir à l’académie.

« Tu sais que je suis le plus adroit homme de F rance ; ainsi j’eus bientôt appris tout ce qu’on y montre; et, chemin faisant , j’appris encore ce qui perfectionne la jeunesse et rend honnête homme , car j’appris encore toutes sortes de jeux aux cartes et aux dés. La vérité

est que je m’y crus d'abord beaucoup plus savant que je ne l'étais, comme je l’ai éprouvé dans la suite.

o Ma mère, qui sut le parti que je prenais, pleura la profession que j’avais quittée , et ne put se consoler de celle que j’avais prise. Elle avait compté que dans l’Église je serais un saint ; elle compta que je serais un diable dans le monde , ou tué à la guerre. Je mourais d’envie d’y aller; mais, comme j’étais encore trop jeune, il fallut faire une campagne à Bidachc avant d’en faire une à l’armée.

« Quand je fus de retour auprès de ma mère, j’avais tellement l’air de la cour et du monde, qu'elle eut du respect pour moi, au lieu de me gronder de mon entêtement pour les armes. J’étais son idole; et, me trouvant inébranlable, elle ne songea qu’à me garder le plus qu’elle pourrait, en attendant qu'on fit mon petit équipage.

« Le fidèle Brinon, qui me fut donné pour valet de chambre, devait encore faire la charge de gouverneur et d’écuyer, parce que c’est peut-être le Gascon unique qu’on verra jamais sérieux et rébarbatif au point où il l’est. Il répondit de ma conduite sur la bienséance et la morale, et promit à ma mère qu’il rendrait bon compte de ma personne dans les dangers de la guerre. J'espère qu’il tiendra mieux sa parole à l’égard de ce dernier article, qu’il n’a fait sur les autres.

« On fit partir mon équipage huit jours avant moi : c’était toujours autant de temps que ma mère gagnait pour me faire des exhortations. Enfin , après m’avoir bien conjuré d’avoir la crainte de Dieu devant les yeux et l'amour du prochain en recommandation,

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elle me laissa partir, sous la garde du Seigneur et du sage Brinon.

« Dès la seconde poste nous primes querelle. On lui avait mis quatre cents pistoles entre les mains pour * ma campagne : je les voulus avoir; il s’y opposa fortement « "Vieux faquin, lui dis-je, est-ce à toi cet argent, ou si on te l’a donné pour moi? A ton avis, il me faudrait un trésorier pour ne payer que par ordonnances. » Jenesais si ce fut par pressentiment qu’il s’attrista ; mais ce fut avec des violences et des convulsions extrêmes qu’il se vit contraint de céder; on eût dit que je lui arrachais le cœur.

« Je me sentis plus léger et plus gai depuis le dépôt dont je l’avais soulagé; lui, au contraire, parut si accablé, qu’on eût dit que je lui avais mis quatre cents livres de plomb sur le dos, en lui ôtant ses quatre cents pistoles. Il fallut fouetter son cheval moi-même, tant il ai lait pesamment. Et se retournant de temps en temps :

« Monsieur le chevalier, me disait-il, ce n’est pas ainsi que madame l’entend. » Ses réflexions et ses douleurs se renouvelaient à chaque poste; car au lieu de donner dix sols au postillon, j’en donnais trente.

« Nous arrivâmes enfin à Lyon. Deux soldats nous arrêtèrent à la porte de la ville pour nous mener chez le gouverneur : j’en pris un pour me conduire à la meilleure hôtellerie ; et mis Brinon entre les mains de l’autre, pour aller rendre compte au commandant de mon voyage et de mes desseins.

« Il y a d'aussi bons traiteurs à Lyon qu’à Paris ; mais mon soldat, selon la coutume, me mena chez un de scs amis, dont il me vanta la maison , comme

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le lieu de la ville où l’on faisait la chère la plus délicate, et où l'on trouvait la meilleure compagnie. L’hôte de ce palais était gros comme un rnuid; il s’appelait ' Cerise. Il était Suisse de nation , empoisonneur de profession, et voleur par habitude. Il me mit dans une chambre assez propre, et me demanda si je voulais manger en compagnie, ou seul. Je voulus être de l’auberge, à cause du beau monde que le soldat m’avait promis dans cette maison.

a Brinon , que les questions du gouverneur avaient impatienté, revint plus renfrogné qu’un vieux singe; et voyant que je me peignais un peu pour descendre : « Eh ! que voulez-vous donc, monsieur? me dit-il. Aller trotter par la ville? Non pas. N’est-ce pas assez trotté depuis le matin ? Mangez un morceau, et couchez-vous à bonne heure, pour être du matin à cheval à la pointe du jour. — Monsieur le contrôleur, lui disje, je ne veux ni trotter par la ville, ni manger seul, ni me coucher à bonne heure. Je veux souper en compagnie là-bas. — En pleine auberge? s’écria-t-il; hé! monsieur, vous n’y songez pas. Je me donne au diable s’ils ne sont une douzaine de baragouineurs à jouer cartes et dés, qu’on n’entendrait pas Dieu tonner. »

« J’étais devenu insolentdepuis que je m’étais emparé de l’argent; et, voulant commencera me soustraire à la domination de mon gouverneur : « Savez-vous bien, monsieur Brinon, lui dis-je, que je n’aime pas qu’un sot fasse le raisonneur! Allez-vous-cn souper, s’il vous plaît, et que j’aie ici des chevaux de poste avant le jour. »

«J’avais senti pétiller mon argent au moment qu’il

avait lâché le mot de cartes et dés. Je fus un peu surpris de trouver la salle où l’on mangeait remplie de ligures extraordinaires. Mon hôte, après m’avoir présenté, m’assura qu’il n’y avait que dix-huit ou vingt de ces messieurs qui auraient l’honneur de manger avec moi. Je m’approchai d’une table où l’on jouait, et je faillis à mourir de rire. Je m’étais attendu à voir bonne compagnie et gros jeu, et c’étaient deux Allemands qui jouaient au trictrae. Jamais chevaux de carrosse n’ont joué comme Ils faisaient; mais leur figure surtout passait l’imagination. Celui auprès de qui j’étais était un petit ragot, grassouillet et rond comme une boule. Il avait une fraise avec un chapeau pointu, haut d’une aune. Non, il n’y a personne qui, d’un peu loin , ne l’eût pris pour le dôme de quelque église avec un clocher dessus. Je demandai à l’hôte ce que c’était. « Un marchand de Bâle, me dit-il, qui vient vendre ici des chevaux ; mais je crois qu’il n’en vendra guère de la manière qu’il s’y prend; car il ne fait que jouer. — Joue- t-il gros jeu? lui dis-je. — Non pas à présent, dit-il; ce n’est que pour leur écot, en attendant le souper; mais quand on peut tenir le petit marchand en particulier, il joue beau jeu. — A-t-il de l’argent? lui dis-je. — Oh ! oh! dit le perfide Cerise, plût à Dieu que vous lui eussiez gagné mille pistoles, et en être de moitié ! nous ne serions pas longtemps à les attendre. »

« 11 ne m’en fallut pas davantage pour méditer la ruine du chapeau pointu. Je me remis auprès de lui pour l’étudier; il jouait tout de travers : école sur école; Dieu sait! Je commençais à me sentir quelques

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remords sur l’argent que je devais gagner fl une petite citrouille qui en savaitsipeu.il perdit son écot; on servit, et je le fis mettre auprès de moi. C’était une table de réfectoire, où nous étions pour le moins vingtcinq , malgré la promesse de mon hôte.

« Le plus maudit repas du monde fini , toute cette cohue se dispersa, je ne sais comment, à la réserve du petit Suisse, qui se tint auprès de moi, et de l’hôte, qui se vint mettre de l’autre côté. Ils fumaient comme des dragons, et le Suisse me disait de temps en temps : Demande pardon à monsieur de la liberté grande ; et là-dessus m’envoyait des bouffées de tabac à m’étouffer. M. Cerise, de l’autre côté, me demanda la liberté de me demander si j’avais été dans son pays , et parut surpris de me voir assez bon air sans avoir voyagé en Suisse.

« Le petit ragot à qui j’avais affaire était aussi questionneur que l’autre ; il me demanda si je venais de l’armée de Piémont ; et lui ayant dit que j’y allais , il me demanda si je voulais acheter des chevaux ; qu’il en avait bien deux cents, dont il me ferait bon marché. Je commençais à être enfumé comme un jambon ; et, m’ennuyant du tabac et des questions , je proposai à mon homme de jouer une petite pistole au trictac, en attendant que nos gens eussent soupé. Ce ne fut pas sans beaucoup de façons qu’il y consentit, en me demandant pardon de la liberté grande.

« Je lui gagnai partie, revanche, et le tout, dans un clin d’oeil ; car il se troublait et se laissait enfiler, que c’était une bénédiction. Brinon arriva, sur la fin de la troisième partie, pour me mener coucher. I! fit un

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grand signe de croix, et n’eut aucun égard à tous ceux que je lui faisais de sortir ; il fallut me lever pour lui en aller donner l’ordre en particulier. Il commença par me faire des réprimandes de ce que je m’encanaillais avec un vilain monstre comme cela. J’eus beau lui dire que c’était un gros marchand, qui avait force argent, et qui ne jouait non plus qu’un enfant, a Lui , marchand ! s’écria-t-il ; ne vous y fiez pas, monsieur le chevalier; je me donne au diable si ce n’est quelque sorcier. — Tais-toi, vieux fou, lui-dis-je; il n’est non plus sorcier que toi, c’est tout dire ; et pour te le montrer, je lui veux gagner quatre ou cinq cents pistoles avant de me coucher. » En disant cela, je le mis dehors, avec défense de rentrer ou de nous interrompre.

« Le jeu fini , le petit Suisse déboutonna son haut-dechausses pour tirer un beau quadruple d’un de ses goussets; et me le présentant , il me demanda pardon de la liberté grande , et voulut se retirer. Ce n'était pas mon compte. Je lui dis que nous ne jouions que pour nous amuser; que je ne voulais point de son argent, et que s’il voulait, je lui jouerais ses quatre pistoies dans un tour unique. Il en fit quelque difficulté ; mais il se rendit à la fin , et les regagna. J’en fus piqué : j'en rejouai une autre; la chance tourna, le dé lui devint favorable ; les écoles cessèrent : je perdis partie , revanche et le tout . Les moitiés suivirent , le tout eu fut. J’étais piqué; lui , beau joueur, il ne me refusa rien, et me gagna tout, sans que j’eusse pris six trous en huit parties. Je lui demandai encore un tour pour cent pistoles; mais comme il vit que je ne mettais pas au jeu , il me dit qu’il était tard ; qu’il fallait qu’il allât

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