‹ Mémoires du chevalier de GramontChapitre 13 sur 62 · I» MÉMOIRES · texte numérisé non relu

I» MÉMOIRES

voir ses chevaux , et se retira , rac demandant pardon de la liberté grande.

« Le sang-froid dont il me refusa et la politesse dont il me fit la révérence me piquèrent tellement , que je fus tenté de le tuer. Je fus si troublé de la rapidité dont je venais de perdre jusqu’à la dernière pistolc , que je ne fis pas d’abord toutes les réflexions qu’il y a à faire sur l’état où j’étais réduit.

« Je n’osais remonter dans ma chambre , de peur de Erinon. Par bonheur , s’étant ennuyé de m’attendre , il s’était couché. Ce fut quelque consolation; mais elle ne dura pas. Dès que je fus au lit, tout ce qu’il y avait de funeste dans mon aventure se présenta à mon imagination. Je n’eus garde de m’endormir. J'envisageais toute l'horreur de mon désastre, sans y trouver de remède ; et j’eus beau tourner mon esprit de toutes façons , il ne me fournit aucun expédient.

« Je ne craignais rien tant que l’aube du jour : elle arriva pourtant, et le cruel Brinon avec elle. Il était botté jusqu’à la ceinture ; et faisant claquer un maudit fouet qu’il tenait à la main : « Debout , monsieur le chevalier , s’écria-t-il , en ouvrantmes rideaux ; leschevaux sont à la porte , et vous dormez encore ! nous devrions avoir déjà fait deux postes. Çà , de l’argent pour payer dans la maison. — Brinon , lui dis-je d’une voix humiliée, fermez le rideau! — Comment! s’écria-t-il, fermez le rideau ! Vous voulez donc faire votre campagne à Lyon? Apparemment vous y prenez goût. Et le gros marchand, vous l’avez dévalisé? Non pas? Monsieur lechevalicr, cetargcnt ne vousproiltera pas. Ce malheureux a peut-être une famille ; et c’est le pain de ses en-

fants qu’il a joué , et que vous avez gagné. Cela valait-il la peine de veiller toute la nuit? Que dirait madame si elle voyait ce train? — Monsieur Brinon , lui dis-je , fermez, s’il vous plaît, le rideau. » Mais, au lieu de m’obéir, on eût dit que le diable lui fou mût daus l’esprit ce qu’il y avait de plus sensible et de plus piquant dans un malheur comme le mien. « Et combien? me disait-il : les cinq cents? Que fera ce pauvre homme? Souvenez- vous que je vous l’ai dit , monsieur le chevalier; cet argent ne vous profitera pas. Est-ce quatre cents? trois?deux? Quoi I ne serait-cequecentpistoles? poursuivit-il , voyant que je branlais la tète à chaque somme qu’il avait nommée. Il n’y a pas grand mal à cela; centpistoles ne le ruineront pas, pourvu que vous les ayez bien gagnées. — Brinon, mon ami, lui dis-je avec un grand soupir , fermez le rideau ; je suis indigne de voir le jour. »

« Brinon tressaillit à ces tristes paroles ; mais il pensa s’évanouir quand je lui contai mon aventure. Il s’arracha les cheveux , fit des exclamations douloureuses , dont le refrain était toujours : « Que dira madame? » Et après s’être épuisé en regrets inutiles : et Çà donc, monsieur le chevalier, me dit-il, que prétendez-vous devenir ? — Rien , lui dis-je , car je ne suis bon à rien. » En-,, suite, comme j’étais un peu soulagédelui avoir fait ma confession , il me passa quelques projets dans la tête , que je ne pus lui faire approuver. Je voulais qu’il allât en poste joindre mon équipage , pour vendre quelqu’un de mes habits ; je voulais encore proposer au marchand de chevaux de lui en acheter bien cher à crédit , pour les revendre à bon marché. Brinon se moqua de toutes

ccs propositions ; et , après avoir eu la cruauté (le me laisser longtemps tourmenter, il me tira d’affaire. Les parents font toujours quelque vilenie à leurs pauvres enfants. Ma mère avait eu dessein de me donner cinq cents louis; elle en avait retenu cinquante, tant pour quelques petites réparations à l’abbaye , que pour faire prier Dieu pour moi. Brinon était chargé de cinquante autres , avec ordre de ne m’en point parler , que dans quelque pressante nécessité. Elle arriva bientôt, comme tu vois.

« Voilà, pour ubrégcr, le dénoûmcntdc cette première intrigue. Le jeu m’a favorisé jusqu’ici ; car je me suis vu quinze cents louis , tous frais faits , depuis mon arrivée. La fortune est redevenue mauvaise, il la faut corriger. Notre argent est au bas ; eh bienl il faut y remédier.

« — Rien n’est plus aisé , dit Matta ; il n’y a qu’à trouver quelque marchand de chevaux aussi dupe que celui de Lyon. Mais, à propos , le fidèle Brinon n’aurait-il point encore quelque réserve pour la dernière extrémité? La voilà, ma foi, venue , et nous ne ferions pas mal de nous en servir.

o — La plaisanterie serait de saison , lui dit le chevalier , si tu savais où donner de la tète. Il faut de l’esprit de reste pour en vouloir fourrer partout , comme tu prétends faire. Que diable 1 tu veux toujours badiner, sans songer que la conjoncture est des plus sérieuses pour nous. Écoute, je vais demain au quartier général ; je dînerai chez le comte de Caméran , et je le prierai de souper. ... — Et où ? dit Matta. .. . — Ici, dit le ehc- \ alier — Tu es fou , mon pauvre ami , dit l’autre.

DE GRÀMMONT.

Voici apparemment un de ces projets de Lyon ; tu sais que nous n’avons ni argent ni crédit, et pour raccommoder nos affaires tu veux donner à souper!

« — Esprit bouché! dit le chevalier, est-il possible que depuis le temps que nous sommes ensemble il ne te soit pas venu le moindre brin d’imagination? Lecomte de Caméranjoue au quinze, et moi aussi; nous avons besoin d’argent : il n’en sait que faire. Je commanderai un excellent repas ; il le payera. Faismoi parler à ton maitre d’hôtel, et ne te mets en peine de rien, hormis de quelques précautions qu’il est bon de prendre dans une occasion comme celle-ci. — Comme quoi? dit Matta. — Voici comme quoi , dit le chevalier; car je vois bien qu’il te faut expliquer jusqu’aux choses les plus claires,

« Tu commandes ici les compagnies des gardes, n’est-il pas vrai? Dès que la nuit sera venue, tu feras prendre les armes à quinze ou vingt soldats commandés par Laplace, ton sergent, et tu les posteras ventre à terre, entre ci et le quartier général —

Comment, mor ! s’écria Matta, une embuscade!

Je crois. Dieu me pardonne, que tu prétends voler ce pauvre Savoyard ! Si c’est là ton dessein, je te déclare que je n’en suis pas — Pauvre esprit! dit le cheva-

lier; voici le fait : Il y a de l’apparence que nous lui gagnerons son argent. Les Piémontais, honnêtes gens d’ailleurs, sont soupçonneux volontiers et défiants. Celui-ci commande la cavalerie : tu sais que tu ne saurais te taire , et tu es homme à lâcher quelque mauvaise plaisanterie pour l’inquiéter. S’il s’allait meltre dans la tète qu’on l’a trompé, et qu’il vint à

s’en repentir, que sait-on ce qu’il pourrait faire ? car il est d’ordinaire accompagné de huit ou dix hommes a cheval. C’est pourquoi, quelque ressentiment que la [H* rte lui cause, il est bon de se mettre en état de n’en avoir point le démenti.

a — Embrasse-moi, mon cher chevalier, dit Matta , se tenant les côtés; embrasse-moi, car tu es trop merveilleux. J'étais un bon sot, moi, de croire, quand tu m’as parlé de prendre des précautions, qu’il n’y avait qu’à faire préparer une table et des cartes , ou peutêtre faire provision de quelques dés de mauvaise foi. Je ne me serais jamais avisé de faire soutenir un homme qui joue au quinze par un détachement d’infanterie. 11 faut avouer que tu es déjà un grand homme de guerre 1 »

Le lendemain venu , tout alla de point en point comme le chevalier de Grammont l’avait projeté : l’infortuné Caméran donna dans le piège. On soupa le plus agréablement du monde. Matta but cinq ou six grands coups pour étouffer un reste de délicatesse qui l’inquiétait. Le chevalier de Grammont, brillant à son ordinaire , pensa faire mourir de rire un convié qu’il allait bientôt rendre très-sérieux ; et le bon Caméran mangeait comme un homme dont les affections étaient partagées entre la bonne chère et l’amour du jeu; c'est-à-dire qu’il se hâtait de manger, pour ne rien dérober an temps précieux qu’il destinait au quinze.

Le repas fini, le sergent Laplace posta son embuscade, et le chevalier de Grammont entreprit son homme. 11 avait encore sur le cœur la perfidie du

suisse Cerise et du chapeau pointu; cela fit qu'il s’arma d’insensibilité contre de faibles remords et quelques scrupules qui s’élevaient dans son âme. Matta, ne voulant point être spectateur de l’hospitalité violée , se mit dans un fauteuil pour tâcher de dormir tandis qu’on couperait la gorge au pauvre Caméran.

Ils ne cavaient d’abord que trois ou quatre pistoles, comme pour badiner; mais Caméran ayant été trois ou quatre fois de reste, il cava au plus fort, et le jeu devint plus sérieux. Il fut encore de reste; il devint orageux : les cartes volèrent par la chambre, et les exclamations éveillèrent Matta.

Comme il avait la tête embrouillée de sommeil et chaude de vin, il se mit à rire des transports du Piémontais ; et au lieu de le consoler: « Ma foi, mon pauvre comte, lui dit-il, si j’étais à votre place, je ne jouerais plus. — Et pourquoi? dit l’autre. — Je ne sais , dit-il ; mais le cœur me dit que votre guignon ne changera pas. — Il faut voir, dit Caméran en demandant des cartes. — Voyez donc, » dit Matta ; et il se rendormit. Mais ce ne fut pas pour longtemps. Toutes les cartes étaient également malheureuses pour le perdant ; il n’y rencontrait que des lardons ; et, en dernier il avait beau montrer quinze, cela ne servait de rien. Nouvelles exclamations. « Ne vous l’avais-je pas dit? s’écria Matta , qui s’était réveillé en sursaut. Vous avez beau tempêter, tant que vous jouerez, vous perdrez. Croyez-moi, les plus courtes folies sont les meilleures : quittez; car jemedonne au diable s’il est possible que vous gagniez. — Et d’où vient? dit Caméran , qui commençait à s’impatienter. — Voulcz-

vous le savoir? dit Matta : ma foi, c’cst que nous vous trompons. »

Le chevalier de Grammont, outré d’une raillerie d’autant plus mal placée , qu’elle avait quelque air de vérité : « Matta, lui dit-il, trouvez-vous qu’il soit fort agréable pour un homme qui joue aussi malheureusement que M. le comte , de lui rompre la tête de vos froides plaisanteries ? Pour moi , j’en suis si ennuyé, que je le quitterais dans le moment s’il ne perdait pas tant qu’il fait. » Un homme piqué ne craint rien tant qu’une telle menace ; et le seigneur Caméran, se radoucissant, lui dit qu’il n’y avait qu’à laisser parler Matta, si cela ne l’offensait pas; que, pour lui, cela ne lui faisait aucune peine.

Le chevalier de Grammont en usa bien plus honnêtement que le Suisse de Lyon n’avait fait à son égard; car il joua sur sa parole tant qu’il voulut. Caméran lui en sut si bon gré, qu’il perdit jusqu’à quinze cents pistoles, et les paya dès le lendemain. Pour Matta, il fut grondé de la belle manière de son intempérance de langue. Toute la raison qu’en eut celui qui le réprimandait fut qu’il y avait de la conscience à laisser tromper le pauvre Savoyard sans l’en avertir ; « outre, disait-il , qu’il eût été bien aise de voir son infanterie aux mains avec la cavalerie de Caméran , en cas qu’il eût voulu faire le mauvais. »

Cette aventure les ayant remis en fonds, la fortune se déclara pour eux pendant le reste de la campagne ; et le chevalier de Grammont, pour faire voir qu’il ne s’était saisi des effets du comte, que par droit de représailles, et pour se dédommager delà perte qu’il avait

DF, GHAMMONT.

faite à Lyon, commença dès ce temps-là à faire de son argent l’usage qu’on lui a vu faire depuis dans toutes les occasions. Il déterrait les malheureux pour les secourir; les officiers qui perdaient leurs équipages à la guerre, ou leur argent au jeu ; les soldats estropiés dans la tranchée; enfin tout éprouvait sa libéralité; mais sa manière d’obliger surpassait encore ses bienfaits. Tout homme qu’on admire par ces endroits réussit partout. Connu des soldats, il en était adoré. Les généraux le trouvaient dans toutes les occasions où il y avait quelque chose à faire , et le cherchaient dans les autres. Dès qu’il vit la fortune déclarée pour lui, son premier soin fut de faire restitution , en mettant Caméran de part avec lui dans toutes les bonnes parties.

Un fonds inépuisable de bonne humeur et de vivacité lui fournissait toujours quelque chose de nouveau dans les discours et dans les actions. Je ne sais par quelle, occasion M. de Turenne commandait, sur la fin du siège , un corps séparé. Le chevalier de Grammont le fut voir dans ses nouveaux quartiers. Il y trouva quinze ou vingt officiers. M. de Turenne aimait naturellement la joie ; la seule présence du chevalier l’inspirait. Il fut charmé de sa visite; et, par reconnaissance, il voulut le faire jouer. Le chevalier de Grammont lui dit , en le remerciant, qu’il avait appris de son précepteur, que quand on allait chez ses amis il n’était pas prudent d’y laisser son argent ni honnête d’emporter le leur. « Effectivement , dit M. de Turenne, il ne trouverait ni gros jeu ni grand argent parmi nous; mais , afin qu’il ne soit pas dit

qu'on le laisse aller sans jouer, jouons chacun un cheval.

Le chevalier de Grammont y consentit. La fortune , qui l’avait suivi dans un lieu où il n’avait pas compté qu’il en aurait besoin , lui fit gagner quinze ou seize chevaux en badinant ; et voyant qu’il y avait quelques visagesconsternés de la perte : « Messieurs , leur dit-il , je serais fâché de vous voir retourner à pied de chez votre général ; il suffit que vous m’envoyiez tous vos chevaux demain , à la réserve d’un , que je donne pour les cartes. » Le valet de chambre crut qu’il se moquait. « Je vous parle sérieusement , dit le chevalier ; je vous donne un cheval pour les cartes; et, qui plus est, prenez celui que vous voudrez , excepté le mien. — Effectivement, dit M. de Turcnne , j’en suis charmé pour la nouveauté du fait; car je ne crois pas qu’on ait vu jusqu’à présent donner un cheval pour les cartes. »

Trin se rendit enfin. Le baron de Batteville, qui l’avait vaillamment défendu , et longtemps , eut une capitulation digne de sa résistance. Je ne sais si le chevalier de Grammont eut quelque part à la prise de cette place ; mais je sais bien que , sous un règne plus glorieux et des armes partout victorieuses , sa hardiesse et son adresse en ont fait prendre quelquesunes depuis , à la vue de son maître. C’est ce qu’on verra dans la suite de ces Mémoires.

DE GUAMMONT.

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