‹ Mémoires du chevalier de GramontChapitre 2 sur 62 · VIT · texte numérisé non relu

VIT

raire, ainsi qu’il le nomme quelque part u’était point à ses ordres comme à ceux de Saint- Aulaire, de Malézieu, de l’abbé Genest , ou du duc de Nevers ; mais, soit qu’il eût appris à s’en faire obéir, ou qu’il eût renoncé à l’appeler à son secours en composant à loisir ce que les autres produisaient sur-le-champ, il fit, comme eux, des pièces de vers et des couplets pour l’aimable mais exigeante Ludovise *.

Après une vie sans chagrins et sans affaires, partagée entre la solitude et le monde, le loisir doucement occupé et les brillantes distractions de la société, Hamilton mourut à Saint-Germain en Laye, le 6 août 1720, âgé d’environ soixante-quatorze ans.

11 professa en mourant les sentiments de la piété la plus vive. S’il en faut croire Voltaire , ces sentiments avaient été longtemps éteints dans son cœur. Ce grand poète , dans le Temple du Goût , après avoir parlé de Chaulieu et de La Fare , dit :

Auprès d’eux le vif Hamilton ,

Toujours armé d’un trait qui blesse ,

Médisait de l’humaine espèce ,

Et môme d’un peu mieux , dit-on.

Voltaire était-il exactement informé ? ou bien n’a-t-il consulté cette fois , comme tant d’autres, que le désir de trouver un partisan de ses propres opinions dans un homme de quelque célébrité? C’est ce que nous ignorons entièrement. On ne peut rien conclure des ouvrages d’Hamiiton , ni pour ni contre l’assertion de Voltaire. Le léger libertinage d’esprit qu’il s’est permis dans queiques-

1 Lettre en vers à XL de Mimurc, à Sceaux , 1" juillet 170V 5 Nom que tes beaux esprits de la cour de Sceaux donnaient a la duchesse du Maine.

vin

NOTICE

uns n’esl aucunement incompatible avec les principes religieux. Au reste, s’il a eu en effet le malheur d’être incrédule , les historiens de sa vie nous donnent à peu près la certitude qu'il a abjuré ses erreurs.

I ITn reproche moins grave , mais dont il est aussi beaucoup plus difficile de le laver, c’est celui de son extrême causticité. Klle est attestée par Voltaire et par la plupart de ceux qui ont parlé de lui. Ses écrits sont loin de démentir leur témoignage. Le ridicule y est saisi et peint avec un art qui ne laisse point de doute sur les merveilleuses dispositions de l'auteur pour ce genre de talent. Au surplus , ce talent est plus ou moins celui de tous les gens d’esprit; et ceux qui ne donnent point aux sots lieu de se plaindre de leurs observations malignes ont nécessairement fait de grands efforts sur eux-mêmes. Hamiltou parait ne s’être jamais fait à cet égard un devoir de l’indulgence ; mais si son esprit fut méchant , son cœur passe pour avoir été excellent; et l’un obtiendra grâce pour l’autre.

On prétend qu’IIamilton n’était rien moins que gai, et cependant ses ouvrages le sont beaucoup. Cette opposition du caractère et des écrits a été remarquée dans un grand nombre d'auteurs. On l’a expliquée à l’égard de ceux qui ont étudié nos travers pour les corriger par le ridicule, en disant quel’habitude d’observer les portait au sérieux , et quelquefois le résultat de leurs observations à la tristesse. Le lecteur jugera si cette explication pourrait convenir à üamilton. Nous ne le croyons pas. On a peut-être pris en lui pour du sérieux ce flegme qui est particulier aux personnes de sa nation , et qui dans tout pays sert à rendre la plaisanterie plus piquante, J r

Le siècle de Louis XIV fut celui des Mémoires. Ordinairement chacun les écrivait pour son propre compte ; niais le chevalier de Grammont, si fertile et si brillant

SUB HAMILTCN,

dans la conversation, n’avait point les mêmes avantages la plume à la main'. Hamilton, qui lui servait de secrétaire dans les grandes occasions, crut que les aventures singulières de sa jeunesse et les récits plaisants que luimême en avait faits , méritaient de passer à la postérité; ou plutôt , sentant son talent pour la narration vive et enjouée , il vit dans l’histoire de son beau-frère un sujet très-propre à mettre ce talent en évidence. Il composa donc les Mémoires de Grammont, moitié de réminiscence, moitié sous la dictée de celui qui en était le héros; mais, selon toute apparence , ajoutant beaucoup d’ornements de son invention à ce que lui fournissait sa mémoire ou celle du chevalier. Un article sur lequel la vérité parait avoir été respectée, c’est celui de l’escroquerie au jeu; témoin le récit de la partie de quinze avec Came-4t ran , soutenue par un détachement d’infanterie. 11 faut croire que sous la minorité de Louis XIV ce genre de vol n’avait rien d’avilissant, puisque le chevalier de Grammont en tira longtemps une sorte de gloire, et que bien des années après on voit son panégyriste se donner fort peu de peine pour l’en justifier. Nous citerons à ce sujet une anecdote assez peu connue, et qu’on n'a point révoquée en doute. Avant leur publication les Mémoires de Grammont furent , dit-on , soumis à l’examen de Fontenelle , alors censeur royal ». Le circonspect académicien crut presque voir un libelle diffamatoire dans un livre

1 Voyez Histoire amoureuse des Gaules, où il s'en faut de beaucoup qu’on fasse son éloge.

* M. A. A. Kcnouard , à qui les lettres sont redevables de tant de bonnes éditions, a donné des soins particuliers à l’édition des ouvres d'Hamilton qui a servi de texte à la nôtre Au sujet de cette historiette assez piquante il fait observer avec raison qu'elle ne saurait être admise, puisque Grammont mourut en <707, et que ia première édition de ses Mémoires fut faite en 1713, en Hollande, sous la date de Cologne, et par conséquent sans avoir été assujettie à la censure française.

NOTICE

où M. le comte de Grammont, personnage distingué par la naissance et par les emplois, était représenté comme ayant quelquefois au jeu employé l'adresse à corriger la fortune : bref, il ne voulut point donner son approbation. Informé de ce refus, le comte de Grammont court chez Fonteuelle , lui demande en riant de quoi il se mêle de vouloir être plus soigneux que lui-méme de sa réputation, lui déclare qu'il prend à son compte tout ce que son historien a débité sur lui, et enfin lui demande sa sanction pour l’ouvrage. Fontenelle ne se fit pas prier davantage. 11 pouvait répondre au comte de Grammont ce que le frère de celui-ci , diseur de bons mots comme lui, avait répondu à madame Hérault, qui recevait plus que froidement ses compliments de condoléance sur la ** mort de son mari : Le prenez- vous par- la? ma foi, je ne m'en sourie pas plus que vous Saint- Évremond et Russi-Rahutin, qui ont aussi écrit sur le comte de Grammont, s'accordent avec Hamilton pour le peindre comme un homme moins heureux en amour qu’au jeu, ne recherchant dans la conquête d une femme que le plaisir de l’enlever à un autre, et ne parvenant à persuader aucune de sa tendresse , parce qu'il en parlait en riant comme de toute chose; mais se vengeant cruellement de celles qui ne l'écoutaient pas et de ceux qu’elles écoutaient ; corrompant leurs valets , contrefaisant leur écriture, interceptant leurs lettres, déconcertant leurs rendez-vous, en un mot, traversant leurs amours par tout ce que pouvait imaginer et faire un rival artificieux, prodigue et infatigable. Les liens les plus étroits du sang ne mettaient pointàl’abri de ses noirceurs.

Quand l'édition serait de Paris , il est difficile de croire que «rammont ait clé dans le cas de contribuer à faire approuver par le censeur un écrit qui ne vit le jour que six ans après sa mort.

1 Voyez les Souvenirs de madame de Caylus.

SlIB HAMILTON.

Son neveu, le comte de Guiche, en fut la victime; à la vérité , il avait envers le comte de Grammont ie tort de l'avoir supplanté en un jour auprès de la comtesse de Fiesque, qu’il aimait depuis douze ans *. Il y avait là de quoi irriter l'amour-propre d’un homme moins persuadé de son mérite. *

Hamilton s’est dispensé de peindre l’extérieur du comte, en renvoyant à Bussi-Rabutin, qu’il semble accuser pourtant d'avoir fait un portrait plus agréable que fidèle. Voici ce portrait : •• Le chevalier avait les yeux riants , le nez « bien fait, la bouche belle, une petite fossette au men- « ton , qui faisait un agréable effet sur son visage ; je ne « sais quoi de fin dans la physionomie ; la taille assez belle

s’il ne se fût point voûté. »

Rien n’est plus solidement établi que sa réputation de diseur de bons mots. L’auteur que nous venons de citer prétend que ses mines et son accent donnaient du prix à des choses qui n’eussent été rien dans la bouche d’un autre. Madame de Sévigné parle aussi quelque part de l'air et du ton dont il assaisonnait ses à-propos. Nous allons en rapporter plusieurs ; nous craignons bien qu’une suite de bons mots placés les uns au bout des autres, sans beaucoup de liaison entre eux , ne donne un air d’ana à cet endroit de notre notice; mais, quel qu’en soir le danger, nous ne pouvons résister à l’envie de recueillir ici quelques-unes des saillies échappées à cet homme extraordinaire , que tant de beaux esprits se sont plu à dépeindre.

Pendant son exil en Angleterre, le chevalier de Grammont assistait un jour au dîner de Charles II; et, conformément à l’étiquette de cette cour, les officiers de ce prince le servaient à genoux. Ce roi lit remarquer cet

1 Voyei encore Y Histoire ammirruse des Gaules.

NOTICE

usage au chevalier, comme une marque de respect que ne recevait aucun autre souverain. Sire, lui dit Grammont, fai cru que vos gens nous demandaient pardon de la mauvaise chère qu'ils vous font faire.

On a appelé Voltaire te familier des princes. Le titre de familier des rois aurait parfaitement convenu au comte de Grammont. Plaire par la familiarité à des hommes qu'on accable de respects est un art qui demande beaucoup de grâce et de mesure. Le comte possédait l’une et l'autre. On parlait devant Louis XIV d'un vieil officier qui venait de faire une belle défense dans une place confiée à son commandement. Grammont, aussi âgé que cet officier, dit au roi, qui était aussi à peu près du même Age : Sire, il n’y a que nous autres cadets qui valions quelque chose. — Il est vrai, dit le roi; mais a notre âge on n'a pas longtemps a jouir de sa gloire. — Sire, reprit Grammont, les rois n'ont point d'âge; on compte leurs belles actions, et non point leurs années. La flatterie n’est pas toujours relevée par tant de noblesse.

Courtisan habile, mais sincère, Grammont était sans pitié pour ceux qui faisaient bassement leur métier. Le roi jouait au trictrac: il conteste un coup à son adversaire, et consulte la galerie. La galerie reste muette. Ah ! voici Grammont, qui nous jugera, dit le roi, qui le voit venir de loin. — Grammont, venez mus juger. — Sire, t'ous avez perdu. — Comment ! vous ne savez point encore... — Eh! ne voyez-vous pas, sire, que si le coup eût été seulement douteux ces messieurs n'auraient pas manqué de vous donner gain de cause. Le roi trouva la raison lionne, et se rendit.

La faveur usurpée lui causait un dépit qu'il ne savait cacher à personne. On sait que dans la malheureuse guerre de la Succession presque tous les emplois furent donnés à des hommes sans talent , parents ou amis des

SUR HAMILTON

ministres ineapables dont I.ouis XIV s’était entouré. Un jour que ce prince s’étonnait de la profonde stupidité d’un ambassadeur qu’on avait envoyé à sa cour : / ous verrez, sire, lui dit Grammont, que ce sera le parent de quelque ministre.

Tout le monde connaît sa lettre de compliment à M. de Rochefort, qui venait d’être fait maréchal.

« Monseigneur,

« La faveur l’a pu faire autant que le mérite 1 .

« C’est pourquoi je ne vous en dirai pas davantage.

« Le comte de Grammont.

« Adieu Rochefort. »

Cette épigramme épistolaire ne peut se comparer, pour le laconisme, qu’à la réponse qu'il lit un jour à certain marquis dont l’âge ainsi que la noblesse étaient d’assez fraîche date : Bonjour , vieux comte, lui dit celui-ci d’un ton leste ; — Bonjour, jeune marquis.

Langlée , courtisan subalterne , et homme d’une familiarité de mauvais ton, faisait quelquefois la partie du roi, qui apparemment lui pardonnait ses manières. Ce même Langlée, jouant au brelan avec le comte de Grammont, crut pouvoir traiter le sujet avec aussi peu de façon que le monarque : M. de Langlée , dit le comte, gardez ces familiarités-là pour quand vous jouerez avec le roi.

Rien n’est plaisant, dans son apparente naïveté, comme les conseils que Grammont donna au prince de Conti, qui venait d’épouser mademoiselle de Blois, fille naturelle du roi et de madame de La Yallière : Monsieur, dit-il, je me réjouis de votre mariage ; croyez-

1 Vers du Ci<t.

NOTICE

moi, ménage* le beau-père; ne le chicanez point ; ne prenez point garde à peu de chose avec lui; vivez bien dans cette famille, et je vous réponds que vous vous trouverez fort bien de cette alliance. On croirait lire un passage des Mémoires de Gram mont et si Hamilton n’a point écrit sous la dictée de son héros les conversations qu'il lui fait soutenir, il avait parfaitement attrapé le ton sérieusement comique de ses discours.

Le comte de Grammont disait qu’il ne mourrait jamais, et il était presque arrivé à se le persuader. Dans cette confiance, il se livrait toujours à cet épicuréisme dont Saint-Evremond, son philosophe, lui avait donné des leçons ; et les exhortations de sa femme, devenue très-dévote , ne pouvaient obtenir de lui qu’il songeât à son salut. Il tomba sérieusement malade, à l’âge de soixantequinze ans. Le roi , qui savait combien sa foi était légère, lui envoya Dangeau pour l’avertir de sa part qu’il était temps de penser à Dieu. Grammont, s’apercevant du dessein qui l’amenait, se tourna du côté de sa femme, et lui dit : Comtesse, si vous n'y prenez garde , Dangeau vous escamotera ma conversion. 11 releva de cette maladie, et ne s'en crut que plus assuré de son immortalité. Il finit pourtant par mourir, le 10 janvier 1707, à l’âge de quatrevingt-six ans. Il avait eu deson mariage deux filles; l’une fut abbesse de Poussey, en Lorraine, et mourut fort vieille; l’autre épousa le comte de Stafford, et ne laissa point de postérité. Celle-ci, spirituelle comme son père, fut fort liée avec la célèbre lady Marie Wortley Montague. Hamilton, qui était le secrétaire en titre d’office de la famille du comte de Grammont, écrivit, au nom de madame de Stafford, plusieurs lettres en prose et en vers qui se trouvent dans ses OF.uvres.

fiinon de L’Enclos a dit du comte de Grammont, que c’était le seul vieillard qui ne fût pas ridicule à la

SUR HAMIETON.

cour ; Turenne ne voulait vivre que pour le voir vieux ; l’austère Despréaux lui-même fut subjugué par ses grâces, et fit des vers en son honneur 1 ; mais nul ne paraît avoir senti plus vivement son mérite et ne l’a plus souvent célébré que Saint-Évremond : son admiration va jusqu’à l'enthousiasme, son attachement jusqu’à t’adoratiou. On en jugera par l’épitaphe suivante, qu’il fit bien

1 Lettre de M. Despréaux à Hamilton.

■ Je ne devois dans les règles, monsieur, répondre à votre obligeant lettre qu’en vous renvoyant.l’agréable manuscrit (a) que vous m’avez fait remettre entre les main» ; mais , ne me sentant pas disposé à m'en dessaisir, j’ai cru que je ne pouvois pas différer davantage à vous en faire mes remerciments , et à vous dire que je l'ai lu aTec un plaisir extrême ; tout m'y ayant paru également lin , spirituel , agréable et ingénieux. Enfin . je n'y ai rien trouvé à redire que de n'étre pas assez long ; cela ne me paroit pas un défaut dans un ouvrage de cette nature, où il faut montrer un air libre, et affecter même quelquefois, à mon avis , un peu de négligence. Cependant , monsieur, comme dans l'endroit de ce manuscrit où vous parlez de moi magnifiquement , vous prétendez que si j’entreprenois de louer M. le comte de Grammont , je courrois risque, en le flattant, de le dévisager, trouvez bon que je transcrive ici huit vers qui me sont échappés ce malin en faisant réflexion sur la vigueur d'esprit que cet illustre comte conserve toujours , et que j’admire d'autant plus qu'étant encore fort loin de son âge, je sens le peu de génie que j'ai pu avoir autrefois entièrement . diminué et tirant à sa fin. C'est sur cela que je me suis récçié :

Fait d’un plus pur limon , Grammont à son printemps N'a point vu succéder l'hiver de la vieillesse ;

La cour le voit encor brillant, plein de noblesse.

Dire les plus fins mots du temps ,

Effacer ses rivaux auprès d'une maîtresse ;

Sa course n’est au fond qu'une longue jeunesse ,

Qu’il a déjà poussée à deux fois quarante ans.

a Je vous supplie, monsieur, de me mander s’il est égratigné dan» ce» vers, et de croire que je suis avec toute la sincérité et le respect que je dois, monsieur, votre très-humble et très-obéissant serviteur,

■ ■ Desfhéaux. »

a A Paris, le 8 février 1705.

(a) L 'Épitre au comte de Grammont.

NOTICE

avant la mort du comte, à telle fin que de raison. Ce sont des vers de Saint-Évremond ; il faut s’attendre à en trouver beaucoup de faibles pour quelques-uns d’heureux.

Passant , tu vois ici le comte «le Grammont ,

Le héros éternel du vieux Saint-Évremond.

Suivre Condé toute sa vie ,

Et courir les mômes hasards

Qu’il couroit dans les champs de Mars ,

Des plus vaillants guerriers pouvoil faire l'envie.

Veux-tu des talents pour la cour ?

Us égalent ceux de la guerre;*

Faut-il du mérite en amour?

Qui fut plus galant sur la terre?

Railler sans être médisant;

Plaire sans faire le plaisant;

Garder son môme caractère ,

Vieillard, époux, galant et père :

C'est le mérite du héros Que je dépeins en peu de mots.

Alloit-il souvent à confesse?

Entendoit-il vêpres, sermon?

S’appliquoit-il & l'oraison?

Il en laissoit le soin à la comtesse.

Il peut revenir un Condé;

"Il peut revenir un Turenne;

Un comte de Grammont est en vain demandé :

La nature auroit trop de peine.

Il est curieux de voir quelles louanges Saint-Évremond donnait à son héros , en s’adressant à lui-même. C’est vous qu’on a toujours vu, lui dit-il,

Insolent en prospérité ,

Fort courtois en nécessité,

L'àme en fortune libérale ,

Aux créanciers pas trop loyale.

SUR HAM1LT0N

xvu

Il ne lui reproche que ses trop longues amours pour sa femme et sa sincère tendresse pour elle.

On voit que presque toujours les grands seigneurs se sont piqués des mêmes agréments. Grammont s’était formé à tous ces vices brillants dans le temps de la bonne régence. Dans ce temps , disait ce même Saint-Évremond,

Une politique indulgente De notre nature innocente Favorisoit tous les désirs ;

Tout goût paraissoit légitime :

La douce erreur ne s appeloit point crime ;

Les vices délicats se nommoient des plaisirs.

Jamais parallèle n’a peut-être offert des rapports si frappants et si multipliés que celui du comte de Grammont et du maréchal de Richelieu. Qu’on nous permette d’en indiquer ici quelques-uns. Tous deux d’une naissance illustre, ils passèrent leur première jeunesse dans les temps orageux d’une minorité, temps où l’on gouvernait par l’intrigue et par les plaisirs ; tous deux se révoltèrent contre l’autorité provisoire ; tous deux bravèrent le ministre qui l’exerçait ; et pour tous les deux ce ministre se trouva être un cardinal : l’un et l’autre, doués des grâces de l’esprit et du corps et d’une assurance qui les faisait encore valoir, contractèrent à cette époque ces vices séduisants, qu’ils conservèrent, sans être ridicules, jusque dans un âge très-avancé, et qui les tirent prendre pour modèles par tous les courtisans d’un long règne. Grammont se porta pour rival de Louis XIV auprès d’une de ses maîtresses; Richelieu enlevait au régent toutes les siennes, et a sans doute plus d’une fois fait payer à celles de Louis XV le prix des bons offices rendus ou de ceux qu’il pouvait rendre. Tous deux ,

NOTICE

chers à leur maître, portèrent dans les opérations de la guerre ce mélange de vivacité et de sang-froid , ce tact facile et rapide qui leur procurèrent plus de succès que n’auraient pu faire une méditation profonde et une expérience consommée. Tous deux furent mariés presque de force ; tous deux furent volages et perfides en amour; tous deux, conteurs légers, parleurs aimables, se montrèrent d’une extrême incapacité pour écrire même les choses les plus faciles. Enfin, pour terminer ce rapprochement, déjà trop long peut-être, chacun d’eux fut constamment l’idole d’un écrivain célèbre qui l’appelait mon héros ; et si la prodigieuse supériorité de Voltaire sur Saint-Évremond nuit un peu à la justesse du parallèle , cette différence est en quelque sorte rachetée par la destinée semblable de ces deux auteurs , qui tous deux , pour avoir déplu au gouvernement par la liberté de leurs écrits, se virent obligés de s’exiler, et de passer une longue vie loin du pays qui les avait vus naître. La plupart des rapports que nous avons saisis entre Grammont et Richelieu sont certainement l’effet du hasard ; mais il est permis de croire que les autres sont le résultat de l'imitation, et que dans un temps où le livre d’Hamilton était, comme Chamfort le dit quelque part, le bréviaire de la jeune noblesse , Richelieu se proposa pour modèle les manières agréables et l’amusante légèreté du héros des Mémoires. C’est du moins l’opinion de l’auteur que nous venons de citer. « Richelieu, dit-il, pouvoit se « flatter d’être le meilleur élève du fameux comte de « Grammont, ou plutôt d’Hamiiton, son historien. » Sans doute les Mémoires sont un livre d’une lecture continuellement délicieuse; mais la partie de ce livre la plus brillante, la plus franchement gaie , celle qu’on se rappelle et qu’on cite le plus volontiers, c’est incontestablement l’endroit où il s’agit de la campagne de Triu , et

SUR IIAMILTON.

du quartier d'hiver qui la suivit. Pour peu que l’on veuille se rendre raison de la supériorité de cette partie sur toutes les autres, on trouve bientôt qu'elle est due au personnage de Matta, de ce Matta dont l’esprit, ne devant rien à l’étude, n'était gâté par aucune prétention , et en qui le naturel dominait et plaisait à tel point, que ceux de ses contemporains qui ont parlé de lui se sont tous servis de ce terme pour le dépeindre et le louer à la fois1. C’est à Hamilton surtout qu’il est redevable de l’intérét qu’il nous inspire. Les Mémoires nous le représentent subjugué par le génie du chevalier de Grammont, et admirant de la meilleure foi du monde ses inventions neuves et plaisantes ; soumettant toute sa conduite a ses décisions , et dépendant de lui jusqu’à se sentir amoureux d’une femme, parce qu’il lui a conseillé de le devenir. Si quelquefois son bons sens ou sa paresse se révoltent contre la bizarrerie ou la gêne des obligations qu’on lui impose, sa résistance dure peu, et il n’en est que plus docile après. Le seul point sur lequel il lui soit impossible de se rendre, c'est qu’il faille absolument faire la cour à un mari pour plaire à sa femme ; et, ce qui le choque le plus dans ce mari sot et pédant, c’est qu’il aime mieux connaître les ancêtres de son épouse que le véritable père de ses enfants. Ce fonds de caractère, si

1 Matta, ou Matha, selon quelques-uns, était de la maison de Bourdeille , ainsi que Brantôme et Montrésor, dont on a des Mémoires. Hamilton dit de lui > « U étoit agréable par sa figure , et plus encore par

* le caractère de son esprit. U l’avoit simple et naturel; mais le disi cernemcnt et la délicatesse des plus fins et des plus déliés ; plein de

• franchise et de probité dans toutes ses manières. > Madame de Caylus, dans ses Souvenirs, s'exprime ainsi au sujet de Matta < < C'étoit « un garçon d’esprit infiniment naturel, et par là de la meilleure < compagnie du monde. > Enfin, Mademoiselle, dans ses Mémoires, parle de lui en ces termes: • C'est un homme qui a de l'esprit, fort » plaisant en conversation, et qui joue. »

NOTICE

naïf et si original, est relevé par les saillies de l'esprit le plus fin et le plus enjoué. Il est très-vraisemblable qu’IIamilton lui a prété presque toutes celles qu'il met sur son compte dans les Mémoires ; mais c’est en se conformant a l’idée que généralement on avait conservée du personnage , qu’il leur a donné ce tour particulier qui en fait le charme. Il ne pouvait manquer pour cela ni de tradition, ni de modèles ; les bons mots de Matta avaient fait fortune ; et cinquante-quatre ans encore après sa mort madame de Caylus en citait quelques-uns dans ses Souvenirs. On nous pardonnera sans doute de les rapporter ici. Madame la maréchale d’Albret, quoique pleine de mérite et de piété , avait le défaut d’aimer un peu trop le vin. Un jour se regardant au miroir, et se trouvant le nez rouge, elle se dit : Où est-ce que j'ai pris ce nez-là ? Au buffet, répondit Matta. Cette même maréchale venait de perdre son père ou son frère ; dans sa douleur, elle refusait toute nourriture : Avez-vous résolu, madame, lui dit Matta, de ne manger de votre vie? S’il est ainsi, vous avez raison; mais, si vous avez à manger un four, croyez-moi, il vaut autant manger tout à l'heure. Ce discours la persuada, et elle se fit apporter un gigot. Dans un temps d’hiver rigoureux , quelqu’un remarqua que Matta était habillé fort peu chaudement : Comment faites-vous, lui dit-il, pour être si légèrement vêtu ? — Comment je fais? Je gèle.

Matta avait suivi le grand Condé dans le parti de la Fronde. On ne voit point que depuis il ait eu d’emploi marquant. Il mourut en 1674, sans confession, à ce que nous apprend madame de Maintenon dans une de ses lettres.

L’un des personnages les plus importants qui figurent dans les Mémoires de Grammont , et le dernier dont nous parlerons, est le fameux comte de Rochester, homme

Sl)R IJAMILTON.

d’une imagination vive et brillante , d’un esprit orné et délicat; mais d’une dissolution de mœurs qui allait jusqu’à la crapule , et d’une causticité qui ne faisait grâce à personne. « En fait de satire, dit Hamilton, la plus im- « placable des plumes était la sienne. » Les agréments de sa conversation et la malignité de ses lampoos ■ le rendaient tour à tour l’objet des bontés et de la colère de Charles II , qui de temps en temps l’exilait de sa cour pour l’y rappeler bientôt. Il partageait le loisir que lui donnaient ces disgrâces passagères entre l’étude et la débauche. De son propre aveu , il passa cinq années dans une ivresse tellement continuelle , qu’il ne recouvra jamais entièrement l’usage de sa raison. Une pareille intempérance, jointe à des excès d’un autre genre, ne lui préparait pas une longue carrière. Rochester mourut le 26 juillet 1680, n’ayant pas encore atteint sa trentequatrième année. Quelque temps avant sa mort, il avait détesté les torts de sa conduite, et abjuré ses opinions irréligieuses entre les mains du docteur Burnet, à qui il permit de publier une relation de cet événement, sans doute par humilité chrétienne , et pour l’édification de ceux qu'il avait si fort scandalisés. Dans sa jeunesse, Rochester avait servi avec beaucoup de distinction et de courage ; mais les mêmes principes qui pervertirent sa morale étouffèrent en lui les sentiments de l’honneur. Il renonça à la bravoure , et fit l’apologie de la lâcheté : Il ne manque à tous les hommes , disait-il , qu'un peu de courage pour être lâches. Rochester a laissé des ouvrages qui valent mieux que sa réputation. Les meilleurs sont des satires imitées d’Horace et de Boileau. Ce dernier était un de ses auteurs favoris.

On n’explique point la grâce, on ne définit point la

1 On appelle ainsi en anglais les vers et chansons satiriques.

NOTICE

bonne plaisanterie ; aussi les Mémoires de Grammont échappent-ils à toute analyse, à tout jugement littéraire. Les citations seraient peut-être la seule manière d’en donner une idée; encore faudrait-il qu’elles fussent variées et de quelque étendue ; mais on sait combien les plus courtes même seraient déplacées dans une notice qui précède l’ouvrage. A défaut de citations, nous voudrions pouvoir rapporter ce qu’en ont dit les littérateurs célèbres, dont l’opinion sert de guide et quelquefois de règle h celle du public; mais ces littérateurs eux-mêmes, évitant de disserter sur un livre dont lis grâces légères et enjouées repoussent toute idée d'examen sérieux et approfondi, se sont bornés à en extraire ou plutôt à en rappeler quelques passages. Au reste, qu’est-il besoin de jugement, de eitatious et d’autorités pour un ouvrage que tout le monde a lu et relu cent fois ?

Il n’en est pas tout à fait de même des Contes d’Hamilton. Ils sont d’un mérite moins universellement reconnu. A quelques égards, ils sont comme ces plaisanteries convenues entre les personnes d’une même société, et qui , très-piquantes pour tous ceux qui sont dans le secret, le sont beaucoup moins pour les étrangers, qui n’en ont pas la clef. Nous avons entendu des gens à qui l’on ne pouvait refuser ni les lumières ni le goût se plaindre sérieusement de ce que les Contes d’Hamilton étaient remplis d’extravagance. Hamilton leur auraitsans doute répondu : Messieurs, vos reproches me flattent infiniment ; je n’ai travaillé que pour les mériter ; et puis il leur aurait dit le mot de l’énigme. Nous allons le dire pour lui. La traduction des Mille et une Nuits venait de paraître ; les femmes de la cour dévoraient ce livre, et en raffolaient. Hamilton les railla sur leur engouement pour unouvrage plein d’aventures invraisemblables et absurdes. On lui porta le défi d’en faire autant; il l’accepta , et se

SUR HAMILTON

mit à faire des contes de fées pour se moquer de la féerie , comme Cervantès avait fait Don Quichotte, pour tourner la chevalerie en ridicule. Telle est l'histoire , tel fut le dessein de Fleur cC Epine, des Quatre Facardins, et de Zeneyde. Cette explication, nous le sentons bien , ne suffirait pas pour convertir les détracteurs des Contes d’Hamilton, et concilier à ces contes de nouveaux partisans, s’ils n’avaient d’autre mérite que d’enchérir sur l’extravagance des récits faite par Schéhérazade au sultan Schah-Riar. « Mais cette folie, dit M. de La Harpe, est « si gaie, si piquante, relevée par des saillies si heureuses a et si imprévues, que l’on y reconnoît à tout moment un « homme très-supérieur aux bagatelles dont il s’amuse. ■> Le même littérateur ajoute, en parlant de Fleur d' Épine : « Il y a des traite d’une vérité charmante , et de l’intérêt « dans les caractères et dans les situations. L’objet en est « moral, et très-agréablement rempli ; c’est de faire voir * qu’avec beaucoup d’esprit, de courage et d’amour , un « homme sans figure et sans fortune peutvaincre les plus « grands obstacles, et que daus les femmes la grâce l’em- « porte sur la beauté. Hamilton devoit, en effet, vanter la « grâce; son style en est plein. » Fleur d’Épine, qui, tirée des mains de la fée Deotue par Tarare , et assise devant lui sur la jument Sonnante, repousse les mains dont il la tient embrassée, lorsqu’il lui avoue qu’il a donné à la belle Luisante l’assurance de l’épouser ; Tarare , qui , entendant ce que cela veut dire, ajoute , sans faire semblant de rien, que l’amour qu’il croyait avoir pour Luisante n’était tout au plus que de l’admiration , et que ce sentiment, qui s'affaiblissait dans son cœur à chaque instant qui l’éloignait d’elle, en a été entièrement effacé du premier moment où il a vu Fleur d’Épine ; et cette belle Fleur d’Épine, qui, au lieu de parler, se laisse doucement aller vers lui comme auparavant , et appuie

NOTICE

ses mains sur celles qu’il a remises autour d’elle pour la soutenir, ce tableau paraissait à La Harpe la plus vraie, la plus douce et la plus gracieuse de toutes les peintures dont l’amour a fourni le sujet. <• Elle remplit le cœur , « dit-il , d’un de ces moments délicieux qui sont faits « pour lui , et qui sont d’un prix d’autant plus grand , « qu’il semble que tout ce que l'amour promet soit encore « au-dessus de tout ce qu’il peut donner. »

Iæ Bélier n’eut point pour objet, comme Fleur d' Epine, les Otialre Facardins et Zeneyde, de ridiculiser, en l’exagérant, la folie des contes de fées. Il doit son origine à une autre cause, qu’il n'est pas moins essentiel de faire connaître. Le roi avait fait présent au comte de Grammont d’un terrain appelé le Moulineau.La comtesse de Grammont , sœur d’Hamilton , se plut à l’embellir; et , trouvant le nom de Moulineau trop peu digne d’un lieu qu’elle avait rendu charmant, elle changea ce nom en celui de Pontalie. Hamilton fut chargé de fabriquer des titres pour ce nouvel anobli. Il imagina un géant Moulineau , antique possesseur du terrain; un vieux druide, sou voisin, dont la fille, jeune et belle, nommée .4 lie, était aimée du géant qu’elle abhorrait; et un prince de Noisy, amoureux d’elle aussi, mais de plus tendrement aimé. Il prêta ensuite à tous ces personnages les aventures les plus extraordinaires; et comme dans ces aventures certain pont joue un rôle assez considérable , il feignit qu’on l’avait appelé Pont-d'Alie , en mémoire de l’héroïne; et que dans la suite des siècles la tradition desévénements s’étant perdue parmi les hommes, de Ponl dtAlie on avait fait Pontalie 1 .

1 En dépit de la volonté de madame de Grammont , et de l’allégorie étymologique d'Hamilton, Moulineau a prévalu sur Pontalie. Le terrain dont il s'agit, situé sur le bord de la Seine, au-dessous de Meudon, porle toujours le premier de ces deux noms.

SUR HAMILTON

On prétend qu’Hamilton dans le Rélier a fait des allusions malignes à certains faits et à certains personnages du temps. On ignore aujourd’hui qui il a pu vouloir désigner par ce géant Moulineau , dont la vanité est si bête ; et la sagacité du lecteur le plus au fait des particularités du siècle de Louis XIV ne parviendrait peut-être pas à le découvrir. Mais que l’on se console; ce mérite de circonstance est le moindre de l’ouvrage, et tout ce qu’on a dit des autres contes s’applique sans restriction à celui du Bélier.

Le commencement du Bélier est en vers. Voltaire , à ce que rapporte M. de La Harpe, citait souvent ce début comme un morceau charmant. Il l’avait en vue sans doute lorsque dans son conte des Trois Manières il représente l’enjouée et vive Théone,

Contant son aventure

Kn vers moins allongés et d’une autre mesure ,

Qui courent avec, grâce et vont à quatre pieds ,

Comme en lit llamilton , comme en Tait la nature.

Voltaire a dit encore quelque part que les vers d’Hamilton étaient pleins de feu et de légèreté. Le commencement du Bélier , celui des Quatre Facardins, dont la grâce un peu plus négligée n’en a guère moins de charmes, et surtout K'Épitre au comte de Gram mont, sont tout à fait dignes d’un aussi bel éloge ; et Voltaire , qui y trouva le modèle d'une manière qu’il a perfectionnée , ne pouvait pas exprimer moins vivement sa reconnaissance. Le même art d’entremêler les vers et la prose qui brille dans les jolies épîtres de la jeunesse de Voltaire se montre dans VÊpltre au comte de Grammont ; c’est la même familiarité accompagnée des mêmes grâces ; c’est le même talent pour la louange délicate et pour la raillerie légère; ce sont ces mêmes rapprochements, ces mêmes contrastes, si in.it-

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