A MONSIEUR LE COMTE DE GRAMMONT
Honneur des rives éloignées Où Corizande 1 vit le jour ;
De Slénodaure 1 heureux séjour, •
D’où vos errantes destinées Semblent vous bannir sans retour.
Et d'où l'astre du jour, passant les Pyrénées,
Voit tant de faces basanées.
Et va finir son vaste tour Devers les Isles Fortunées;
Vous qui , dans une auguste cour,
Fameux depuis maintes années.
Sans prendre aucun mauvais détour,
Avez signalé vos menées
Et dans la guerre et dans l’amour ,
C’est à vous , monsieur, que cet écrit s’adresse : car à quel autre pourrait-il convenir ? Mais vous auriez de la peine à vous imaginer qui vous l'adresse , puisqu’il n’est plus question de nous depuis des temps infinis, et qu’une longue absence doit nous avoir effacés de votre souveuir. Cependant nous osons un peu nous flatter que cela n’est pas , puisque
Vons n’oubliez jamais personne ,
Témoin don Brice à Lérida ,
Donna Raguez à Barcelone,
Gaspar Boniface S Bréda;
Enfin Catalane et Gasconne ,
Depuis Bordeaux jusqu'à Bayonne,
De Perpignan à Puycerda;
Et nous , vos deux amis des bords de la Garonne.
C’est dans ces lieux écartés et paisibles que nous apprenons chaque jour que vous êtes plus agréable , plus rare et plus merveilleux que jamais. Nos voisins, grands nouvellistes,
1 Corizande d’Andoulua, aïeule du comte de Gram mont,
5 Ménoilaurr, un des ancêtres de la famille.
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E PITRE
informes des vivacités dont on leur mande que vous surprenez la cour, nous demandent si vous n’étes pas le petit-fils de ce fameux chevalier de Grammont dont on lit tant de merveilles dans l'histoire des guerres civiles. Indignés que votre caractère soit si peu connu dans des provinces où votre nom l’est tant , nous avions formé le dessein de donner ici quelque idée de votre mérite; mais qui sommes-nous pour l’entreprendre? Médiocres pour le génie, et rouilles par une longue interruption de commerce avec la cour, comment serait-il possible que nous eussions ce goût et cette politesse qui ne se trouvent point ailleurs , et qu’il faudrait pourtant avoir pour bien parler de vous ? Car
Il ne faut pas un talent ordinaire Pour réussir dans une affaire Où les talents succombent tous;
Et, quelque empressement que l'on ait a vous plaire ,
Des qu'il faut écrire pour vous,
Le projet devient téméraire ;
Et des campagnards comme nous Sont bientôt réduits à se taire.
Ainsi, nous ne songions plus qu'à ramasser tout ce que notre mémoire pourrait nous fournir des particularités de votre vie, pour les communiquer aux plus habiles des lieux où vous êtes; mais lo choix nous embarrasse. Tantôt nous voulions adresser nos mémoires à l'Académie, persuadés qu’ayant autrefois soutenu des thèses de logique, vous en saviez assez pour être reçu dans cet illustre corps , et pour y être loué depuis les pieds jusqu’à la tête à votre réception ; tantôt nous voulions que , comme il n’y a pas d’apparence qu’il reste quelqu’un sur la terre quand vous n’y serez plus , les révérends pères Massillon ou de La Rue vous entreprissent par avance. Mais nous jugeâmes que le premier de ces partis ne convenait point à votre caractère, et qu’à l’égard de l’autre il était contre l’usage de vous envelopper tout vif dans les figures d’une oraison funèbre. Le fameux Despréaux s’offrit ensuite à notre imagination , et nous crûmes d’abord que c’était ce que nous cherchions ; mais quelques moments de