CHAPITRE X
Autres intrigues amoureuses <ie la cour d'Angleterre.
Tout homme qui croit que son honneur dépend de celui de sa femme est un fou qui se tourmente et qui la désespère; mais celui qui, naturellement jaloux, a pardessusce malheurcelui d’aimer sa femme, et de vouloir qu’elle ne respire que pour lui, est un forcené que les tourments de l’enfer ont accueilli dès ce monde sans que personne en ait pitié. Tous les raisonnements que l’on fait sur ces malheureux états du mariage vont à conclure que les précautions sont inutiles avant le mal, et la vengeance odieuse après.
Les Espagnols , tyrans de leurs femmes plutôt par tradition que par jalousie, se contentent de pourvoir à la délicatesse de leur honneur par les duègnes, les grilles et les verroux. Les Italiens, dont les soupçons sont circonspects et les ressentiments vindicatifs, ont différentes méthodes de conduite entre eux. Les uns se mettent l’esprit en repos, tenant leurs femmes sous des serrures qu’ils croient impénétrables ; d’autres renchérissent, par diverses précautions, sur tout ce que les Espagnols peuvent imaginer pour la captivité du beau sexe. Mais la plupart tiennent que dans un péril inévitable, ou dans une transgression manifeste, le plus sûr est d’assassiner.
O vous, nations bénignes, qui , loin de recevoir ces
habitudes féroces et ces coutumes barbares , laissez bonnement la bride sur le cou de vos heureuses moitiés, vous passez sans chagrins et sans alarmes vos paisibles jours dans toutes les douceurs d’une indolence domestique.
Chesterfield avait bien affaire de s’aller tirer du pair de ses patients compatriotes pour faire éplucher par un ridicule éclat les particularités d’une aventure qu’on aurait peut-être ignorée hors de la cour, et qu’on aurait oubliée partout au bout d’un mois ! Mais dès qu’il eut le dos tourné, pour se mettre eu marche a vec sa prisonnière et l’attirail dont on se flattait qu’elle l’avait pourvu , Dieu sait comme on donna sur son arrière-garde! Les Rochester, lesMidlesex, lesSydley, les Éthéredge, et toute la troupe des beaux esprits mirent au jour force vaudevilles qui div ertissaient le public à ses dépens.
Le chevalier de Grammont les trouva spirituels et récréatifs , comme on dit ; et dans tous les lieux ou ce sujet était traité , voulant produire le supplément qu’il y avait fait : « G est une chose singulière, disait-il , que la campagne, qu'on peut appeler la potence on les galères d'une jeune personne , ne soit faite en ce pays-ci que pour les malheureuses , et non pour les coupables ! « La pauvre petite Chesterfield , pour quelques lorgnades d'imprudence , se voit d’abord troussée par un mari fâcheux, qui vous la mène passer les fêtes de Noël dans un château de plaisance à cinquante lieues d’ici, tandis qu’il y en a mille qu’on laisse dans la liberté de tout faire , qui la prennent bien aussi , et dont la eouduite enfin mériterait tous les jours vingt coups
de bâton. Je ne nomme personne, Dieu m’en garde! mais la Midleton , la Denham , les filles de la reine, celles de la duchesse, et cent autres, répandent leurs faveurs à droite et à gauche, sans qu'on en souffle. Pour madame de Shrewsburv, c’est une bénédiction. Je m'en vais parier qu’elle ferait tous les jours tuer son homme , qu’elle n'en irait que la tète plus levée. On dirait qu’elle a des indulgences plénières pour sa conduite. Us sont trois ou quatre qui portent chacun une aune de ses cheveux en bracelets , sans qu’on y trouveà redire. Cependant il sera permis qu'un bourru comme Chcsterfield exerce une tyrannie pareille, et toute nouvelle en ce, pays-ci , sur la plus jolie femme d'Angleterre , pour un rien I Mais s’il en croit être le bon marchand, je suis son valet. Les précautions n’y font, ma foi , rien ; et souvent une femme qui ne songerait point à mal si on la laissait en repos, s’y voit portée par vengeance ou réduite par nécessité : c’est l'évangile. Écoutez ce qu’en dit la sarabande de Fran- ’ cisco :
Jaloux , que sort tout votre effort ?
L’Amour est trop fort ;
Et quelque peine Que l’ou prenne ,
Elle est vaine,
Quand deux cœurs une fois sont d’accord.
Il faut devant vous
Cacher ce qu’on fait de plus doux : . ’ .
On contraint ses plus chers désirs ;
On prend cent plaisirs;
Mais pour les soins
J>e cent témoins.
Eu secret on n’aime pas moins.
DE fi RAMMONT.
Telles étaient les paroles dont le chevalier de (i rammont passait pour auteur. La justesse ni le tour n'y brillaient point excessivement; mais comme elles contenaient quelques vérités qui flattaient le génie de la nation et de ceux qui prenaient les intérêts du beau sexe , toutes les dames les voulurent avoir poulies apprendre à leurs enfants.
Pendant tout ceci , le duc d’ York , qui ne voyait plus madame de Chesterfleld , ne se flt pas de grands efforts pour l’oublier. Son absence avait pourtant des circonstances bien sensibles pour un homme qui causait son éloignement ; mais il y a des tempéraments heureux qui se consolent de tout , parce qu’ils ne sentent rien vivement. Cependant, comme son cœur ne pouvait demeurer dans l’inutilité , dès qu’il eut oublié la Chesterfleld, il se ressouvint de ce qu’il avait aimé devant ; et peu s’en fallut que mademoiselle d'Hamilton ne lui causftt une rechute de tendresse.
Il y avait à Londres un peintre assez renommé pour les portraits. Il s’appelait Lély. La grande quantité de peintures du fameux Van-Dyck répandues en Angleterre l’avait beaucoup perfectionné. De tous les modernes c'est celui qui , dans le goût de tous ses ouvrages , a le mieux imité sa manière et qui en a le plus approché. La duchesse d’York voulut avoir les portraits des plus belles personnes de la cour ; Lély les peignit. Il employa tout son art dans l’exécution : il ne pouvait tra- .x ailler à de plus beaux sujets. Chaque portrait parut un chef-d’œuvre; et celui de mademoiselle d’Hamil ton parut le plus achevé. Lély avoua qu’il y avait pris plaisir.
Le due d'York en eut à le regarder , et se mit à
lorgner tout de nouveau l’original. Il n’y avait rien a faire là pour ses espérances , et dans le même temps que sa tendresse, inutilement réveillée pour elle, alarmait celle du chevalier de Grammont, la Denham s’avisa de remettre sur pied le traité qu’on avait si mal à propos interrompu. Bientôt on en vit la conclusion. Quand les deux parties sont de bonne foi dans les négociations , on ne perd pas de temps à chicaner. Tout cela alla bien d’un côté; cependant je ne sais quelle fatalité mit obstacle aux prétentions de l’autre. Le duc pressa fort la duchesse de mettre la Denham en possession de cette charge qui faisait l'objet de son ambition ; mais comme elle n’était pas caution des articles secrets du traité , quoiqu’elle eût paru jusqu’alors commode pour les inconstances et soumise aux volontés du duc, il lui parut dur et déshonorant de recueillir chez elle une rivale qui l’exposerait à faire un assez triste personnage au milieu de sa cour. Cependant elle se vit sur le point d’y être forcée par autorité , lorsqu’un obstacle beaucoup plus funeste interdit pour jamais à la pauvre Denham l’espérance de celte charge fatale, qu’elle briguait avec empressement.
Le vieux Denham , naturellement jaloux , le devenait de plus en plus, et sentait qu’il avait raisôn. Sa femme était jeune et belle , lui vieux et dégoûtant. Quelle raison de se flatter que le ciel voulût le dispenser du sort des maris de son âge et de sa ligure! Il se le disait continuellement; mais aux compliments qu’on lui fit de tous les côtés sur la charge que madame sa femme allait avoir auprès de la duchesse, il
DE GBAMMONT.
sc dit tout ce qu’il fallait pour se pendre , .s'il en eût eu la fermeté. Le traître aima mieux éprouver son courage contre une autre. Il lui fallait des exemples pour exercer ses ressentiments dans un pays privilégié. Celui de mylord Chesterfield ne suffisait pas pour ce qu’il méditait ; outre qu’il n’avait pas de maison de campagne où mener l’infortunée Denham. Ainsi le vieux scélérat lui fit faire un voyage bien plus long sans sortir de Londres. La mort impitoyable l’enleva au milieu de ses plus chères espérances et de ses plus beaux jours.
Comme personne ne douta qu'il ne l’eût empoisonnée , la populace de son quartier tint conseil pour le lapider dès qu’il sortirait; mais il se tint renfermé pour pleurer la mort de sa femme jusqu’à ce que leur fureur fût apaisée par un enterrement magnifique, dans lequel il fit distribuer au peuple quatre fois plus de vin brûlé qu’on n’en avait bu dans aucun enterrement en Angleterre.
Pendant que la ville craignait quelque grand désastre pour l’expiation de ces funestes effets de la jalousie , Hamilton n’était pas tout à fait si content qu’il s’était flatté de l’être, après le départ de madame de Chesterfield. Il n’avait consulté que les mouvements du dépit dans ce qu’il avait fait. Sa vengeance était satisfaite, mais son amour ne l’était pas ; et depuis l’absence de ce qu’il aimait encore malgré ses ressentiments , ayant eu le loisir de faire quelques réflexions qu’une injure récente ne permet jamais d’écouter : « A quoi bon, disait-il, m’être si fort pressé de rendre mallieureuse une personne qui , toute coupable qu’elle
soit , peut seule faire mon bonheur? Maudite jalousie î poursuivit-il, plus cruelle encore pour ceux qui tourmentent que pour ceux qui sont tourmentés. Que m'importe d’avoir arraché la Chesterfield aux espérances et aux désirs d’un rival plus heureux , si je ne l’ai pu faire sans m’arracher à ce qu’il y avait de plus cher et de plus sensible aux penchants de mon cœur?
Quantité d’autres raisonnements de cette force, et tous hors de saison , lui prouvant nettement que dans un engagement comme le sien il valait encore mieux partager avec un autre que de ne rien avoir, il se remplissait l’esprit de vains repentirs et d’inutiles remords , lorsqu’il reçut une lettre de celle qui les causait, mais une lettre tellement propre à les augmenter, qu’il se regarda comme le plus grand scélérat de l’univers après l’avoir lue. La voici :
« Vous serez aussi surpris de cette lettre que je le « fus de l’air impitoyable dont vous vîtes mon départ. « Je veux croire que vous vous étiez imaginé des rai- » sons qui justifiaient dans votre esprit un procédé si « peu concevable. Si vous êtes encore dans la dureté « de ces sentiments , ce sera vous faire plaisir que de « vous apprendre ce que je souffre dans la plus af- « freuse des prisons. Tout ce qu’une campagne a de a plus triste dans cette saison s’offre partout à ma « vue. Assiégée par d’impénétrables boues , d’une fe- « nètre je vois des rochers , de l’autre des précipices : « mais , de quelque côté que je tourne mes regards « dans la maison, j’y rencontre ceux d’un jaloux, « moins supportables encore que les tristes objets qui « m’environnent. J’ajouterais aux malheurs de ma
« vie celui de paraître criminelle aux yeux d'un a homme qui devrait m’avoir justifiée contre les « apparences convaincantes, si par une innocence « avérée j’étais en droit de me plaindre ou de faire « des reproches. Mais comment se justifier de si loin , « et comment se flatter que la description d’un séjour « épouvantable ne vous empêchera pas de m'écouter? « Mais êtes- vous digne que je le souhaite? Ciel 1 que « je vous haïrais si je ne vous aimais à la fureur! « Venez donc me voir une seule fois pour entendre « ma justification; et je suis persuadée que si vous « me trouvez coupable après cette visite, ce ne sera « pas envers vous. Notre argus part demain pour un « procès qui le retiendra huit jours à Chester. Je ne « sais s’il le gagnera ; mais je sais bien qu’il ne tiendra « qu’à vous qu’il n’en perde un qui lui tient pour le « moins autant au cœur que celui qu’il va solliciter. »
Il y avait dans cette, lettre de quoi faire, donner tête baissée dans une aventure plus téméraire que celle qu’on lui proposait , quoiqu’elle fût assez gaillarde. Il ne voyait pas trop bien comment elle ferait pour sc justifier; mais elle l’assurait qu’il serait content du voyage, et c’était tout ce qu’il demandait pour lors.
Il avait une parente auprès de madame de Chesterfield. Cette parente , qui l’avait bien voulu suivre dans son exil , était entrée quelque peu dans leur confidence. Ce fut par elle qu’il reçut cette lettre, avec toutes les instructions nécessaires sur son départ et sur son arrivée. Dans ces sortes d’expéditions le secret est nécessaire , du moins avant que d’avoir mis l’aventure à fin. Il prit la poste , et partit de nuit , animé
d'espérances si tendres et si flatteuses , qu’en moins de rien , en comparaison du temps et des chemins , fl eut fait cinquante mortelles lieues. A la dernière poste fl renvoya discrètement son postillon. Il n’était pas encore jour ; et, de peur des rochers et des précipices dont elle avait fait mention , fl marchait avec assez de prudence pour un homme amoureux.
Il évita donc heureusement tous les mauvais pas ; et , suivant ses instructions , il mit pied à terre à certaine petite cabane qui joignait les murs du parc. Le lieu n'était pas magnifique; mais comme il avait besoin de repos , il y trouva ce qu’il fallait pour cela. II ne se souciait point de voir le jour , et se souciait encore moins d’en être vu ; c’est pourquoi , s’étant renfermé dans cette retraite obscure , il y dormit d’un profond sommeil jusqu'à la moitié du jour. Comme il sentait une grande faim à son réveil , il mangea fort et ferme; comme c’était l’homme de la cour le plus propre , et que la femme d’Angleterre la plus propre l’attendait , il passa le reste de la journée à se décrasser et à se faire toutes les préparations que le temps et le lieu permettaient , sans daigner ni mettre la tête un moment dehors ni faire la moindre question à ses hôtes. Enfin , les ordres qu’il attendait avec impatience arrivèrent à l’entrée de la nuit , par une espèce de grison qui , lui servant de guide , après avoir erré pendant une demi-heure dans les boues d’un parc de vaste étendue, le fit entrer dans un jardin où donnait la porte d’une salle basse. Il fut posté vis-à-vis de cette porte, par laquelle on devait bientôt l’introduire dans des lieux plus agréables. Son guide lui donna le bon-
DK GRAMM0NT.
soir. La nuit se ferma ; mais ia porte ne s’ouvrit point.
On était à la fin de l'hiver ; cependant il semblait qu’on ne fût qu’au commencement du froid. Il était crotté jusqu’aux genoux , et sentait que pour peu qu’il prit encore l'air dans ce jardin , la gelée mettrait toute cette crotte à sec. Ce commencement d’une nuit fort âpre et fort obscure eût été rude pour un autre ; mais ce n’était rien pour un homme qui se flattait d’en passer si délicieusement la fin. Il ne laissa pas de s’étonner de tant de précautions dans l’absence du mari. Son imagination , que mille tendres idées réchauffaient , le soutint quelque temps contre les cruautés de l’impatience et contre les rigueurs du froid ; mais il la sentit petit à petit refroidir, et deux heures , qui lui parurent deux siècles , s’étant passées sans qu’on lui donnât le moindre signe de vie , ni de la porte ni des fenêtres, il se mit à faire quelques raisonnements en lui-même sur l’état présent de scs affaires, et sur le parti qu’il y avait à prendre dans cette conjoncture. « Si nous frappions à cette maudite porte , disait-il ; car encore est-il plus honorable , si le malheur m’en veut , de périr dans la maison que de mourir de froid dans le jardin. Il est vrai, reprenait-il , que ce parti peut exposer une personne que quelque accident imprévu met peut-être, à l’heure qu’il est , encore plus au désespoir que moi . »
Cette pensée le munit de tout ce qu’il pouvait avoir de patience et de fermeté contre les ennemis qui le combattaient. Il se mit à se promener à grands pas , résolu d’attendre le plus longtemps qu’il serait possible, sans en mourir , la fin d’une aventure qui commençait hi;h de ghammo.nt. *6
si tristement. Tout cela fut inutile ; et quelque mouvement qu’il se donnât , enveloppé d’un gros manteau, l’engourdissement commençait à le saisir de tous côtés , et le froid dominait en dépit de tous ce que les empressements de l’amour ont de plus vif. Le jour n’était pas loin ; et dans l’état où la nuit l’avait mis , jugeant que ce serait désormais inutilement que cette ensorcelée porte s’ouvrirait, il regagna du mieux qu’il put l’endroit d’où il était parti pour cette merveilleuse expédition.
Il fallut tous les fagots de la petite maison pour le dégeler. Plus il songeait à son aventure , plus les circonstances lui en paraissaient bizarres et incompréhensibles. Mais, loin de s'en prendre à la charmante Chesterfield , il avait mille différentes inquiétudes pour elle. Tantôt il s’imaginait que son mari pouvait être inopinément revenu; tantôt que quelque mal subit l’avait saisie ; enfin que quelque olistaplc s’était malheureusement mis à la traverse pour s’opjjoser ù son bonheur , justement au fort des bonnes intentions qu’on avait pour lui. « Mais, disait-il , pourquoi m’avoir oublié dans ce maudit jardin? Quoi! ne pas trouver un petit moment pour me faire au moins quelque signe , puisqu’on ne pouvait ni me parler ni me recevoir! »
Il ne savait à laquelle de ces conjectures s'en tenir, ni que répondre aux questions qu’il s’était faites ; mais comme il se flatta que tout irait mieux la nuit suivante, après avoir fait vœu de ne plus remettre le pied dans ce malencontreux jardin , il ordonna qu’on l’avertit d'abord qu’on demanderait à lui parler , se coucha
UE GltAMiUONT.
dans le plus méchant lit du monde, et ne laissa pas de s'endormir comme il eût fait dans le meilleur.
Il avait compté de n’ètre réveillé que par quelque lettre ou quelque message de madame de Chesterfield ; mais il n’avait pas dormi deux heures qu’il le fut par un grand bruit de cors et de chiens. La chaumière qui lui servait de retraite touchait, comme nous avons dit , les murailles du parc. 11 appela son hôte pour savoir un peu que diable c’était que cette chasse qui semblait être au milieu de sa chambre , tant le bruit augmentait en approchant. On lui dit que c’était monseigneur qui courait lelièvredans son parc. « Quel monseigneur? dit-il tout étonné. — Monseigneur le comte de Chesterfield; » répondit le paysan. Il fut si frappé de cette nouvelle, que, dans sa première surprise, il mit la tète sous les couvertures , croyant déjà le voir entrer avec tous ses chiens. Mais dès qu’il fut un peu revenu de son étonnement , il se mit à maudire les caprices de la fortune, ne doutant pas que le retour inopiné d’un jaloux importun n’eût causé toutes les tribulations de la nuit précédente.
11 n’y eut plus moyen de se rendormir après une telle alarme. J1 se leva pour repasser dans son esprit tous les stratagèmes qu’on a coutume d’employer pour tromper ou pour éloigner un vilain mari qui s’avisait de négliger son procès pour obséder sa femme. 11 achevait de s’habiller, et commençait à questionner son hôte, lorsque le même grison qui l’avait conduit au jardin, lui rendit une lettre et disparut sans attendre de réponse. Cette lettre était de sa parente, et voici ce qu’ elle contenait.
« Je suis au désespoir d’avoir innocemment contrite bué à vous attirer dans un lieu où l’on ne vous fait « venir que pour se moquer de vous. Je m’étais op- « posée au projet de ce voyage, quoique je fusse perce suadée que sa tendresse seule- y eut part; mais elle « vient de m’en désabuser. Elle triomphe dans le « tour qu’elle vous a joué. Non-seulement son mari cc n’a bougé d'ici ; mais il y reste par complaisance. « Il la traite le mieux du monde , et c’est dans leur « raccommodement qu'elle a su que vous lui aviez con- « seillé de la mener à la campagne. Elle en a conçu « tant de dépit et d’aversion pour vous , que , de la cc manière dont elle m’envient de parler, ses ressente timents ne sont pas encore satisfaits. Consolez- « vous de la haine d’une créature dont le cœur ne mé- « ritait pas votre tendresse. Partez; un plus longsécc jour ici ne ferait que vous attirer quelque nouvelle « disgrâce. Je n’y resterai pas longtemps; je la con- « nais, Dieu merci. Je ne me repens pas de la cornet passion que j’en ai d’abord eue; mais je suis dégoûte tée d’un commerce qui ne convient guère à mon tt humeur. »
L’étonnement , la honte , le dépit et la fureur s’emparèrent de son cœur après cette lecture. Les menaces ensuite , les invectives et les désirs de vengeance excitèrent tour à tour son aigreur et ses ressentiments; mais , après y avoir bien pensé, tout cela se réduisit à prendre doucement son petit cheval de poste pour remporter à Londres un bon rhume par-dessus les désirs et les tendres empressements qu’il en avait apportés. Il s’éloigna de ces perfides lieux avec un peu plus
DE GBAMM0NT.
de vitesse qu’il n’y était arrivé, quoiqu'il n’eût pas, à beaucoup près , la tète remplie d’aussi agréables pensées.
Cependant , quand il se crut hors de portée de rencontrer mylord Chesterfield et sa chasse, il voulut un peu se retourner , pour avoir au moins le plaisir de voir la prison où cette méchante bête était renfermée ; mais il fut bien plus surpris de voir une trèsbelle maison, située sur le bord d’une rivière, au milieu d’une campagne la plus agréable et la plus riante qu’on pût voir. Au diable le précipice ou le rocher qu’il y vitl ils n’étaient que dans la lettre de la perfide. Nouveau sujet de ressentiment et de confusion, pour un homme (pii s’était cru savant dans les ruses aussi bien que dans les faiblesses du beau sexe , et qui se voyait la dupe d’une coquette qui se raccommodait avec un époux pour se venger d’un amant.
II regagna la bonne ville, prêt à soutenir contre tous qu’il faut être de bon naturel pour se fier à la tendresse d’une femme qui nous a déjà trompé; mais qu’il faut être fou pour courir après.
Comme cette aventure n’avait pas beaucoup de beaux endroits pour lui , le voyage et ses circonstances furent supprimés, autant qu’il lui fut possible; mais comme on peut croire que la Chesterfield n’en garda pas le secret, le roi l’apprit, et, lui ayant fait son compliment , il voulut un ample détail de cette expédition. Le chevalier de Grammont était présent à ce récit , et n’ayant que fort peu déclamé contre la trahison qu’on lui avait faite : « Si elle a eu tort, dit-il, de pousser la chose si loin , vous avez eu tort aussi
de revenir sur vos pas comme un étourdi. Je m’en vais parier cent pistoies qu’elle s’est repentie plus d’une fois d’un ressentiment que vous méritiez assez pour le tour que vous lui aviez joué. Les femmes aiment la vengeance , mais elles ne tiennent pas toujours leur colère ; et si vous eussiez resté dans le voisinage jusqu’au lendemain, je veux avoir les bras cassés si on ne vous eût fait amende honorable pour l'affront de la première nuit »
Hamilton n’en tomba pas d’accord. Le chevalier de Grammont voulut soutenir sa thèse par un exemple; et, s’adressant au roi : « Sire, dit-il, votre majesté peut avoir connu Marion de l’Orme. La créature de France qui avait le. plus de charmes était celle-là. Quoiqu’elle eût de l’esprit comme les anges, elle était capricieuse comme un diable. Cette princesse m’ayant donné un rendez-vous, s’était avisée de me l’ôter pour le donner à un autre. Elle m’écrivit le plus joli billet du monde, tout rempli du désespoir où elle était d’un mal de tète qui l’obligeait à garder le lit, et qui la privait du plaisir de me voir jusqu’au lendemain. Ce mal de tète soudainement arrivé me parut suspect; et, ne doutant point que ce ne fût une défaite : « Oh , parbleu , madame la coquette 1 dis-je en moi-mème, si vous ne jouissez pas du plaisir de me voir aujourd’hui , vous ne jouirez pas de celui d’en voir un autre.
« Voilà tous mes grisons en campagne, dont les uns battaient l’estrade autour de sa maison, tandis que les autres assiégeaient sa porte. Un de ces derniers me vint dire que personne n’était entré chez elle de tout l’aprèsmidi , mais qu'uu petit laquais en était sorti sur la