CHAPITRE XII
Suite des intrigues amoureuses de la cour d’Angleterre.
La conversation dont on vient de parler n’avait eu de charmes que pour mademoiselle Hobart ; et si la jeune Temple en avait trouvé le commencement divertissant , la fin l’avait outrée de colère. A cette indignation succéda la curiosité d’apprendre par quelle raison , s’il était bien vrai que Sydney songeât à elle , il ne lui serait pas permis de l’écouter un peu. La tendre Hobart , qui ne lui pouvait rien refuser , lui promit cette confidence dès qu’elle pourrait s’assurer sur sa conduite avec mylord Rochester. On ne lui demanda que trois jours d’épreuve , après lesquels Hobart jura qu'elle lui dirait ce qu’elle souhaitait savoir. Temple assura qu’elle ne regardait plus Rochester que comme un monstre de perfidie , et jura ses grands dieux qu’elle ne l’écouterait de sa vie , et qu’elle lui parlerait encore moins.
Dès qu elles furent sorties du cabinet , miss Sara
sortit du bain, où durant toute cette conversation elle avait pensé trausir de froid sans oser s'en plaindre. Cette petite créature avait obtenu , de la femme de chambre de mademoiselle Hobart, de se pouvoir un peu décrasser à l’insu de sa maîtresse ; et l’autre y ayant consenti , je ne sais comme elles avaient fait pour remplir d’eau froide une des cuves ; et la pauvre Sara ne faisait que de s’y mettre lorsqu’elles furent alarmées de l’arrivée des deux autres. Une séparation de vitrage renfermait l’endroit du cabinet où les cuves étaient placées. Des rideaux de taffetas de la Chine, qui se tiraient par dedans, ôtaient la vue de ceux qui se baignaient. La femme de chambre de mademoiselle Hobart n’avait eu que le temps de tirer ces rideaux sur la petite fille, de fermer la porte de la séparation , et d’en ôter la clef avant l’arrivée de sa maltresse et de mademoiselle Temple.
Elles s’étaient mises sur un canapé placé le long de cette séparation , et mademoiselle Sara , malgré ses alarmes , avait entendu toute la conversation , et l’avait parfaitement retenue. Comme la belle ne s’était donné tant de peine que pour recevoir plus proprement mylord Rochester, dès qu’elle put se sauver elle regagna son entresol ; et Rochester n’ayant pas manqué d’y grimper à l’heure du rendez-vous , il fut pleinement instruit de tout ce qui s’était passé dans le cabinet. 11 admira l’audace de la téméraire Hobart d’oser lui faire une tracasserie de cette nature ; mais , quoiqu’il comprit bien que l’amour et la jalousie en étaient cause, il ne lui pardonna pas pour cela. La petite Sara voulut savoir s’il était vrai qu’il en voulût
DE GBAMMONT.
à mademoiselle Temple^ comme la Hobart avait dit , qu’elle en mourait de peur : « En pouvez-vous douter, répondit-il , puisque cette sincère personne l’a dit ; mais vous voyez aussi que je n’en pourrais profiter , quand la Temple le voudrait bien , puisque mes dé- • bauehes et les coureuses de la ville y ont mis bon ordre. »
La nièce de la gouvernante se mit l’esprit en repos sur cette réponse, jugeant que le reste était faux, puisqu’elle pouvait répondre que cet article n’était pas vrai. Mylord Rochester voulut aller dès ce même soir chez la duchesse , pour voir quelle contenance on tiendrait en le voyant , après le beau portrait que mademoiselle Hobart avait eu la bonté d’en faire.
La Temple ne manqua pas de s’y trouver aussi , dans le dessein de lui faire une mine du plus effroyable dédain qu’elle pût imaginer. Quoiqu’elle se fût mise tout de son mieux, comme elle s’imaginait que les couplets qu’on lui venait de chanter étaient dans la poche de tout le monde , elle fut embarrassée de ce que tout ceux qui la rencontraient la croyaient peutêtre faite comme Rochester l’avait dépeinte. Cependant Hobart , qui ne se fiait pas trop aux promesses qu’elle avait faites de ne lui parler ni de près ni de loin , ne la quittait point. Jamais elle n’avait été si jolie. Chacun lui en disait quelque chose; mais à l’air dont elle recevait toutes ces honnêtetés on la crut folle. Car lorsqu’on lui parlait de sa taille , de sa fraîcheur ou de ses regards : « Ron 1 disait-elle , on sait bien que je ne suis qu’une vilaine bête , tout autrement faite que les autres : que ce qui reluit n’est pas
or; et que si j’ai quelque peu de louange à recevoir dans les compagnies , le reste est une misère. » La Hobart avait beau la pousser, elle allait toujours son train ; et , ne cessant de se dénigrer par ironie , on ne pouvait comprendre à qui diable elle en voulait.
Lorsque mylord Rochester arriva , elle en rougit . d'abord , pâlit ensuite , s’ébranla pour aller a lui , se retint , tira ses gants l’un après l’autre jusqu’au coude ; et , après avoir trois fois ouvert et refermé son éventail avec violence , elle attendit qu’il la saluât à son ordinaire; et dès qu’il eut commencé, la belle fit demi-tour à droite, et lui tourna le dos. Rochester n’en ^ que sourire; et, voulant que ses ressentiments fussent encore plus marqués, il fit le tour de sa personne , et s’étant planté vis-à-vis d’elle : « Mademoiselle, lui dit-il, rien n’est si glorieux que de briller comme vous faites après une aussi fatigante journée. Soutenir une promenade à cheval trois bonnes heures durant, et mademoiselle Hobarfc au retour, sans en paraître abattue, voilà ce qui s’appelle un tempérament. »
Mademoiselle Temple avait naturellement le regard tendre; mais elle fut transportée d’une colère si violente, voyant qu’il avait encore l’effronterie de lui parler, qu il crut lui voir une grenade allumée dans chaque œil quand elle tourna les yeux sur lui. Hobart la pinça par le bras , sur le point que ce regard allait être soutenu d’un détachement de reproches ou d’invectives.
U ne les attendit pas ; et , remettant pour une autre fois les remerciments qu’il devait à mademoiselle
Hobart, il se relira tout doucement. Hobart , (pii n’avait garde de s’imaginer qu’il sût rien de l’autre conversation , ne laissa pas d’être fort alarmée de ce qu'il venait de dire. Mais Temple , prête à suffoquer de tout ce qu’elle savait pour le confondre sans avoir pu s’en défaire , fit vœu en elle-même d’en avoir le cœur net à la première occasion , malgré la parole qu’elle avait donnée , quitte pour ne lui plus jamais parler après.
Rochester avait un espion fidèle auprès de ces bel les . C’était la petite miss Sara , raccommodée , par son conseil et le consentement de sa tante , avec mademoiselle Hobart , pour mieux la trahir. Il sut par cet espion que la femme de chambre de la Hobart, soupçonnée de l’avoir écoutée dans le cabinet, était sortie de son service ; qu’elle en avait pris une autre , qu’on croyait qu’elle ne garderait pas longtemps, parce qu’elle était laide et qu’elle mangeait les confitures de mademoiselle Temple. Quoique ces avis fussent de peu de conséquence , on ne laissa pas de louer la petite fille de son exactitude ; et quelques jours après elle en vint donner un tel qu’on le souhaitait.
Rochester fut informé par elle que mademoiselle Hobart et sa nouvelle favorite devaient se promener à neuf heures du soir dans le mail du parc; qu’elles devaient changer d’habits l’une avec l’autre , mettre de grandes écharpes , et porter des loups. Elle ajouta que mademoiselle Hobart s’était fort opposée à ce projet ; mais qu’il avait fallu céder à la fin , la Temple ayant résolu d’en passer sa fantaisie.
Rochester prit sa résolution sur cet avis. Il fut chercher Killegrew, se plaignit à lui du tour que ma-
demoiselle Hobart avait osé lui jouer , lui demanda son assistance pour s'en venger, et l’obtint ; et l’ayant informé de la manière dont il voulait s’y prendre , et du rôle qui le regardait dans cette aventure , ils se rendirent dans l'allée du mai).
Bientôt y parurent nos nymphes en mascarade. Leurs tailles étaient peu différentes, et leurs visages, qui l’étaient beaucoup , étaient couverts de leurs loups. (I n’y avait que peu de monde au parc; et d’aussi loin que la Temple les vit , elle doubla le pas pour s’en approcher, dans le dessein de laver la têteau perfide Rochester sous la figure d’une autre , quand Hobart, l’arrêtant : « Où courez-vous donc? lui dit-elle. N’auriez-vous point envie d’attaquer de conversation ces deux diables , pour vous exposer à toutes les impertinences qu’ils sont capables de vous dire? » Ces remontrances furent inutiles. La Temple voulut tenter l’aventure ; et tout ce qu’on put obtenir fut de ne point répondre à tout ce que Rochester pourrait lui dire.
Elles furent abordées comme elles achevaient de parler. Rochester choisit la Hobart , feignant de la prendre pour l’autre : elle en fut ravie; mais Temple fut fâchée de voir que Killegrew lui tombait en partage. Ce n’était pas à Killegrew qu’elle avait affaire. 11 s’aperçut de sa répugnance; et, faisant semblant de se méprendre à ses habits : « Eh ! mademoiselle Hobart, lui dit-il , ne tournez pas tant la tête devers eux. Je ne sais par quel hasard vous êtes toutes deux ici ; mais je sais bien que c’est fort à propos pour vous , ayant quelques petits avis à vous donner, comme votre serviteur et votre ami. »
DE CHAUMONT
Ce début donna de la curiosité pour le reste , et mademoiselle Temple parut plus disposée à l'écouter. Killegrew, voyant que les autres s’étaient insensiblement éloignés : « Au nom de Dieu , dit-il , de quoi vous avisez-vous de vous déchaîner contre mylord Roehester, que vous connaissez pour le plus honnête homme de la cour , et que vous donnez cependant pour le plus grand scélérat à la personne qu’il estime et qu’il honore le plus ? Que deviendriez-vous , s’il vous plaît , s’il savait que vous avez fait accroire à mademoiselle Temple que c’est sur elle qu’il a fait certain couplet de chanson, fait, comme vous savez aussi bien que moi, contre la grosse Price, plus d’un an avant qu’il fût question de la belle Temple. Ne soyez point surprise que j’en sache tant ; mais faites un peu d’attention à ce que je vais vous dire de bonne amitié : Votre passion et vos désirs pour la jeune Temple ne sont plus ignorés que d’elle; car de quelque manière que vous ayez surpris son innocence , on lui rend assez de justice pour croire qu’elle vous traiterait comme a fait madame de Falraouth , si la pauvre fille savait ce que vous lui voulez. Je vous conseille donc de ne point pousser les choses plus loin auprès d’une personne trop sage pour vous le permettre ; je vous conseille encore de reprendre votre femme de chambre, pour supprimer le scandale de ses discours. Elle dit partout qu’elle est grosse , vous impute le fait , et vous accuse de la dernière ingratitude sur de simples soupçons. Vous voyez bien que je n’invente point ces sortes de choses ; mais, afin que vous ne doutiez point que ce ne soit de sa propre bouche que je les tiens , elle
m’a parlé de votre conversation dans le cabinet des bains , des portraits que vous y avez faits de tous les hommes de la cour ; de la malice artificieuse dont vous avez donné les couplets si peu convenables à la fille d’Angleterre la mieux faite; de quelle manière la pauvre Temple a donné dans le panneau que vous lui tendiez, pour justifier ses appas. Mais ce qu’il pourrait y avoir de plus dangereux pour vous, dans ce long entretien , c’est d’avoir révélé certains secrets que la duchesse ne vous a pas apparemment confiés pour en faire part à ses filles d’honneur. Songez-y bien , et ne négligez pas de faire quelque réparation au chevalier Lyttelton , pour le ridicule que vous avez pris la peine de lui donner. Je ne sais si c’est de votre femme de chambre qu’il le tient ; mais je sais bien qu’il a juré de s’en venger , et qu’il est homme à tenir sa parole : car, afin que vous ne vous trompiez pas à cette mine de stoïcien et à cette gravité de jurisconsulte , je veux bien vous apprendre que c’est le plus emporté de tous les hommes. Comment! ce sont des choses horribles que ces invectives. Il dit que c’est bien affaire à une coquine comme vous de dénigrer les honnêtes gens par jalousie ; qu’il s’en plaindra , si vous continuez ; que si son altesse ni lui fait pas justice , il se la fera lui-même , et vous donnera de son épée dans le ventre , quand ce serait entre les bras de mademoiselle Temple ; qu’il est bien scandaleux que toutes les filles d’honneur passent par vos mains avant que de pouvoir se reconnaître.
« Voilà , mademoiselle, ce que j’ai cru devoir vous apprendre. Vous savez mieux que moi si ce que je
viens de vous dire est véritable; et c’est à vous à voir quel usage il vous plaira faire de mes avis. Mais si j’étais à votre place , je ferais la paix de mvlord Rochester auprès de mademoiselle Temple. Encore une fois , qu’il ne sache pas que vous ayez abusé de l’innocence de cette fille pour noircir la sienne. N’en éloignez plus un homme qui l’aime tendrement, et qui, de la probité dont il est , se serait bien gardé de jeter les yeux sur elle s’il n’avait eu dessein de l’épouser. »
Mademoiselle Temple avait exactement tenu sa parole pendant ce discours. Elle n’avait garde d’y manquer , tant l’étonnement et la confusion l’avaient saisie.
La Hobart et Rochester la joignirent encore tout Interdite des merveilles qu’elle venait d’apprendre , choses incroyables à son avis, qu’on ne pouvait s’empêcher de croire en examinant leurs circonstances. Jamais embrouillement ne fut pareil à celui dont sa tête fut remplie à ce récit.
Rochester et Killegrew les avaient quittées, qu’elle n’était pas encore bien revenue ; mais, dès qu’elle eut un peu repris ses esprits , elle regagna Saint-James à grands pas, sans répondre à ce que l’autre lui put dire ; et, s’étant enfermée dans sa chambre, la première chose qu’elle fit ce fut d’ôter promptement les habits de mademoiselle Hobart, de peur d’en être contaminée. Après ce qu'elle en venait d’apprendre, elle ne la considérait plus que comme un monstre funeste à l’innocence du beau sexe , de quelque sexe qu’elle put être. Elle rougissait des privautés qu’avait euesauprès d’elle une créature dont la femme de chambre était grosse
sans avoir été dans un autre service que le sien. Elle lui renvoya donc toutes ses hardes , redemanda les siennes , et résolut de n’avoir plus aucun commerce avec elle.
Mademoiselle Hobart, d’un autre côté, qui crut que Killegrew l’avait prise pour elle en lui parlant, ne pouvait comprendre ce qui lui faisait prendre , depuis cette conversation , des airs si surprenants ; mais , voulant s’en éclaircir, elle fit rester la femme de chambre de Temple chez elle, fut la trouver ellemême, au lieu de lui renvoyer ses habits; et, voulant la surprendre par quelque petite amitié avant que d’en venir aux éclaircissements, elle entra tout doucement dans sa chambre comme elle allait changer de linge, et l’embrassa. La Temple se trouvant entre ses bras avant que de l’avoir aperçue, tout ce que Killegrew venait de lui dire s’offrit à son imagination. Elle crut lui voir les regards d’un satyre, avec des empressements en- ■ core plus odieux ; et , se démêlant avec indignation d’entre ses bras , elle se mit à faire des cris effroyables, appelant le ciel et la terre à son secours.
Les premières qui vinrent à cette alarme furent la gouvernante et sa nièce. Il était près de minuit. La Temple était en chemise, tout effarée, repoussait avec horreur mademoiselle Hobart, qui ne s’en approchait que pour apprendre le sujet de ses transports. Dès que la gouvernante vit cette scène, elle se mit à chanter pouille à la Hobart avec toute l’éloquence d’une vraie gouvernante ; lui demanda si c’était pour elle que son altesse entretenait des filles d’honneur ; si elle n’avait point de honte de venir jusque dans leur appar-
DE GBAMHONT.
teraent, à l’heure indue qu’il était , pour s’y porter à de telles violences ; et jura qu’elle s’en plaindrait dès le lendemain à la duchesse.
Tout cela confirmait Temple dans ses erreurs ; etHobartfut enfin obligée de s'en aller sans pouvoir faire entendre raison à des créatures qu’elle croyait toutes folles ou possédées. Le lendemain miss Sara ne manqua pas de conter cette aventure à son amant; lui dit comme les cris de Temple avaient alarmé l’appartement des fdles, et comme elle et sa tante, accourant à son secours , avaient pensé surprendre Hobart en flagrant délit.
Deux jours après l’aventure fut publique , avec plusieurs circonstances qui n’en étaient pas. La gouvernante en faisait foi, contant partout comme la pudeur de mademoiselle Temple l’avait échappé belle, et que miss Sara, sa nièce, n’avait conservé son honneur que parce que les bons avis de mvlord Rochester l’avaient dès longtemps obligée de lui défendre tout commerce avec une personne si dangereuse.'
Temple sut dans la suite que les couplets qui l’avaient si fort aigrie n’avaient jamais été faits que pour la Price. Tout le monde l’en assurait, en concevant une nouvel lehorreur pour Hobart sur cette supercherie. Tant de refroidissement après tant de familiarité lit croire à bien des gens que l’aventure n’était pas tout à fait inventée.
C’était assez pour disgracier la Hobart à la cour, et pour la décrier dans la ville ; mais la duchesse la soutint, comme elle avait déjà fait ; traita l’histoire d’un bout à l’autre de chimère ou de calomnie ; gronda
Temple de sou impertinente crédulité ; chassa la gouvernante avec la nièce pour les impostures dont elles soutenaient cette fable, et fît quantité d’injustices pour rétablir l’honneur d’Hobart, sans pouvoir en venir à bout Elle avait ses raisons pour ne la pas abandonner, comme nous dirons dans la suite.
Mademoiselle Temple , qui ne cessait de s’accuser d’injustice au sujet de mylord Rochester, et qui , sur la parole de Killegrew, le croyait l'homme d’Angleterre de la plus grande intégrité, ne cherchait que l’occasion de se justifier dans son esprit , en lui faisant quelque sorte de réparation pour les ligueurs qu’elle lui avait tenues. Ces favorables dispositions entre les mains d’un homme comme lui l’auraient pu mener plus loin qu’elle ne croyait ; mais il ne plut pas au ciel de le mettre à portée d’en profiter.
Depuis qu’il était à la cour, il n’avait guère manqué d’en être banni pour le moins une fois l’an ; car dès qu’un mot se trouvait au bout de sa langue ou de sa plume , il le lâchait sur le papier ou- dans la conversation , sans aucun égard aux conséquences. Les ministres, les maîtresses, et souvent le maître lui-même, en étaient. S’il n’avait eu affaire au prince le plus humain qui fut jamais, la première de ses disgrâces eût été la dernière.
Ce fut donc dans le temps que Temple le cherchait pour lui demander pardon de ce que les noirceurs de mademoiselle Hobart leur avaient à tous deux coûté, que la cour lui fut interdite pour la troisième fois. Il partit sans avoir vu Temple, mena la gouvernante disgraciée à sa maison de campagne , fit son possible
DE ORÀMMONT.
pour cultiver quelques dispositions que sa nièce se trouvait pour le théâtre ; mais, voyant qu’il n’y réussissait pas si bien que dans ses autres instructions , après l’avoir eue quelques mois avec madame sa tante à sa maison de campagne, il ne laissa pas de la faire recevoir dans la troupe du roi l’hiver d’après , et le public lui fut obligé de la plus jolie mais de la plus mauvaise comédienne du royaume.
Talbot arriva d’Irlande pendant que ces choses se passaient a lacour. Il n’y trouva pas mademoiselled’Hamilton. Elle était à la campagne, chez une parente dont on parlera dans la suite. Un reste de tendresse pour elle subsistait encore dans son cœur, malgré l’absence et ce qu’il avait promis au chevalier de Graramont en partant. Il cherchait à s’attacher quelque part pour s’en détacher pendant son absence; mais il ne crut rien voir dans la nouvelle cour de la reine qui méritât son attention. Mademoiselle Boynton s’avisa pourtant d’en avoir pour lui. C’était une figure mince et délicate , à laquelle un assez beau teint et de gros yeux immobiles donnaient quelque air de beauté de loin, qui s’effaçait de près. Elle affectait d’être languissante, de parler gras et d’avoir deux ou trois faiblesses par jour. La première fois que Talbot jeta les yeux sur elle, une de ses faiblesses la prit. On lui lit entendre qu’elle s’évanouissait à son intention. Il le crut, s’empressa pour la secourir; et depuis cet accident il se donna quelques airs attendris auprès d’elle, plutôt pour lui sauver la vie , que pour lui marquer de la tendresse. Ces airs furent bien reçus ; car elle en avait véritablement été frappée d’abord. C’était un des plus
MEMOIBES
grands hommes d’Angleterre, et, selon les apparences, un des plus robustes. Cependant elle laissait assez voir qu’elle était prête à commettre la délicatesse d'une eomplexion comme la sienne à tout ce qui pourrait en arriver pour devenir sa femme; et peut-être l’eûtelle été dès lors , comme elle le fut après, si les charmes de la belle Jennings ne s’y fussent opposés.
Je ne sais par quel hasard elle ne s’était point encore offerte à ses yeux : on lui en avait pourtant beaucoup parlé; sa conduite , son esprit et sa vivacité lui furent également vantés. Il le crut sur la foi publique. Il trouva quelque chose d’assez rare de voir la discrétion et la vivacité, si bien d’accord à cet âge, principalement au milieu d’une cour toute galante ; mais il trouva tout ce qu’on avait dit des agréments de sa personne beaucoup au-dessous de la vérité.
S’il ne fut pas longtemps à s’apercevoir qu’il l’aimait, il ne tarda guère ù le dire. Il n’y avait rien à tout cela qui ne fût dans la vraisemblance, et mademoiselle Jennings crut y pouvoir ajouter foi sans trop se flatter. Talbot avait du brillant , un bel extérieur, beaucoup de noblesse, pour ne pas dire de faste, dans ses manières. La faveur du duc , qui le distinguait assez, relevait tout cela ; mais le plus essentiel de son mérite pour elle était quarante mille livres de rentes, indépendamment des bienfaits de son maître. Toutes ces qualités étaient du ressort de maximes et règles qu’elle s’était proposé de suivre en fait d’amants. Ainsi, quoiqu’il ne vit pas ses penchants entièrement déclarés, du moins il eut la gloire d’en être mieux reçu que ceux qui s’étaient présentés avant lui.
DE GBAMMOXT.
Personne ne se mit en tête de traverser son bonheur ; et mademoiselle Jennings, voyant que la duchesse approuvait les desseins de Talbot, après s’être bien consultée , sentit qu’en l'épousant sans répugnance c’était tout ce qu’elle pouvait faire pour son service, et que sa raison lui était plus favorable que son cœur.
Talbot, trop heureux d’une préférence que nul autre n’avait eue , n’approfondit point si c’était à son cœur ou bien à sa raison qu’il en était redevable, et ne songea qu’à presser l’accomplissement de son bonheur. On eût juré qu’il y touchait ; mais l’amour ne serait plus amour s’il ne se plaisait à reculer les félicités, ou bien à renverser les fortunes de son empire.
Talbot, qui ne trouvait rien à redire à la personne, à la conversation, ni à la sagesse de mademoiselle Jennings , fut un peu touché d’une nouvelle connaissance qu’elle venait de faire ; et, s’étant mêlé de lui donner quelques petits avis sur ce sujet, il ne s’en trouva pas bien.
Price, fille d’honneur réformée , comme nous avons dit, s’était mise, au sortir de chez la duchesse, sous la protection de madame de Castelmaine. Elle avait l’esprit fort amusant. Sa complaisance convenait à toutes sortes d’humeurs, et la sienne avait un fonds de gaieté qui réjouissait partout. Elle avait fait connaissance avec Jennings avant Talbot. Comme elle savait toutes les intrigues de la cour, elle les contait naturellement à mademoiselle Jennings, et les siennes tout aussi naïvement que les autres. Elle en était charmée ; car , quoiqu’elle ne voulût rien éprouver de l’amour qu’à bonnes enseignes, elle n’était pas fâchée d’ap-