PAUSANIAS, A SON AMI
Les jeunes gens firent hier le sacrifice ordinaire à Mercure; et en vérité il est difficile de rien voir de plus aimable que la jeunesse d’Athènes. Après que la cérémonie fut achevée , comme il faisait beau, la plupart sortirent de la ville pour aller se divertir à la campagne , et jouir du loisir que la fête leur donne. Us avaient encore sur la tête leurs couronnes de fleurs, qu'ils gardèrent tout le jour ; et ils s’amusaient à différents exercices le long des bords de l’ilissus. Les plus grands s’étaient fait amener des chevaux pour les monter dans la plaine, et signaler leur adresse devant les plus jeunes ; les autres les regardaient faire, ou s’occupaient de jeux convenables à leur âge. Les amants, car vous savez ce que nos lois permettent, ne manquèrent pas de s’y trouver; et moi, sans être amant, je m’y trouvai aussi, je ne sais pourquoi. Agathon arriva plus beau que le jour, et fait d’une sorte à donner
LA VOLUPTÉ
de l’amour aux plus insensibles. 11 était suivi d’un grand nombre de gens , qui tous me parurent touchés de sa beauté; ce qu’il était aisé de juger à leurs manières. Les uns ne parlaient point , et demeuraient comme immobiles, mais avec des regards si passionnés, que l’on voyait bien qu’ils ressentaient quelque chose de plus encore que les autres, qui étaient outrés dans leurs gestes et dans toutes leurs actions. J’ai bien vu des corybantes ; j’ai vu des prêtres de Bacchus; mais quelle différence de cette sorte de fureur à celle que l’amour inspire ! Ceuxlà ont l’œil farouche, la vçix terrible, les cheveux hérissés ; mais le dieu qui fait aimer ne rend que plus aimable ; il donne aux yeux , comme aux cœurs , de la vivacité et de la tendresse ; le son de la voix , quand il le règle, devient touchant, et les sentiments de l’âme répandent sur toutes les actions une grâce et une douceur que toute autre divinité ne saurait inspirer. Tous les yeux étaient fixés sur ce jeune homme , et je ne sais si je ne puis point le comparer à l’Hélène d’Homère, dont les charmes se firent sentir à Priam même. Je le suivis comme les autres , parmi lesquels il y en avait de beaucoup plus vieux que moi. Quand je fus assez près de lui pour écouter ce qu’il disait, j’entendis que quelques jeunes gens, qui semblaient plus sérieux que les autres , le prièrent de leur redire un entretien qu’il avait eu avec Aspasie sur la volupté , et dont il leur avait souvent parlé. Il les refusa quelque temps, les remettant à une autre fois ; et il ajouta , en souriant , qu’il ne les croyait pas occupés de choses si importantes. Il céda enfin; et, toute cette troupe s’étant mise autour de lui , il leur dit avec cet agrément qui lui est si naturel :
« Je voudrais bien, mes amis, satisfaire votre curiosité; mais je sens que je ne le puis faire qu’imparfaitement. Il me faudrait du temps pour me rappeler l’entretien d’As-
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pasie; et vous me prenez au dépourvu. Mais vous le vouiez , et souvenez-vous que je vous obéis. Vous savez la part qu’Aspasie a dans notre gouvernement, par l’amour qu’elle a su inspirer à Périclès ; vous savez aussi que la réputation de son mérite et de son esprit a attiré chez , elle les plus grands philosophes, et entre autres Anaxagore ; et Socrate , qui ne dit rien sérieusement, assure néanmoins qu’elle lui a enseigné la rhétorique. Ne vous étonnez point après cela si ses discours répondent à ses connaissances , et s’ils sont au-dessus des discours que tiennent ordinairement les femmes. Un jour donc que j’étais demeuré seul avec elle , et que je lui parlais de la volupté, parce qu’elle ne peut qu’en réveiller les idées, et parce que j’ai appris de Socrate qu’il faut parler à chacun des choses où il excelle : « La plupart des hommes, me dit-elle , sont débauchés , sans être voluptueux. — Et comment? lui dis-je ; la volupté est donc différente de la débauche ? — Comme le blanc l’est du noir, me dit-elle ; et je vous crois fort voluptueux, sans vous croire débauché. — Je vous prie, lui dis-je, apprenez-moi à me connaître, et ce que c’est que la volupté par opposition à la débauche, afin que quand Socrate viendra , avec ses questions , me prouver que je ne me connais pas moi-même, j’aie des armes pour me défendre , et que je puisse lui faire voir que vous avez eu plus d’un disciple. » — Aspasie ne put s’empêcher de sourire, et, reprenant la conversation ,- me dit : « La nature a mis dans toutes les choses qui ont vie un certain désir d’être heureux ; et c'est cette inclination qui porte chaque animal à chercher le plaisir qui lui convient. L’homme, qui participe de l’essence divine , et pour qui , dit-on , Prométhée a dérobé le feu du ciel, sait seul goûter le plaisir par l’esprit et avec réflexion ; et c’est ce goût de l’esprit, c’est cette réflexion qui distinguent la volupté d’avec la débauche. L’homme parfait est volup-
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tueux ; mais celui qui, livré à son tempérament, ne diffère des bêtes que par la figure, n'a de plaisirs que ceux de la débauche , et la débauche n’est autre chose qu'un emportement qui vient tout entier de l’impression des sens ; la raison, qui nous est donnée pour nous distinguer des autres animaux, n’y a aucune part ; car la raison a sa mollesse, et sait se plier aux choses qui conviennent à la nature d'une âme bien née , et qui ne tient au corps que par des liens faibles et délicats. A parler juste, il n’y a d’aimable que ces caractères ; les autres sont durs et sans nulle inclination pour la vertu ni pour la politesse : aussi n’ont-ils jamais de vrais plaisirs. Mais oserais-je , Agathon, parler de choses encore plus relevées, et oserais-je les dire devant vous? Je crains bien de m’oublier ; mais on me pardonnera de m’oublier avec Agathon. Vous connaissez Anaxagore. 11 était ici comme nous voilà; la plupart des jeunes gens étaient à l’armée, et ma chambre n’était remplie que de philosophes. La conversation se tourna sur les choses sérieuses; et Anaxagore, prenant la parole , se mit à dogmatiser ainsi , peut-être contre son sentiment : « Avant le commencement du monde (il prenait la chose de loin ) les éléments étaient mêlés, et la mat ière formait ce que les anciens poètes ont appelé chaos ; alors la volupté ou l’amour y mit une chaleur qui n’est jamais sans mouvement; et du mouvement, disait-il, vinrent l’ordre et l’arrangement de l’univers ; chaque partie de la matière s’unissant à celle qui lui convenait , et demeurant dans l’équilibre avec les corps voisins , selon la grandeur de son volume (car j’en ai retenu les termes). L'homme, comme le plus accompli des êtres, eut plus de part à ce feu universel , qui dans chaque corps en particulier , comme dans toute la masse de la matière , est le principe de la vie et du mouvement. Celui qui en eut davantage fut aussi plus parfait, et reçut, avec le feu, plus
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d’incliuationà la volupté. Je me mêlai dans la conversation en personne capable. Et vraiment , lui dis-je, je vous sais bon gré d’admettre le feu pour principe de toutes choses ; aussi bien je n’ai jamais rien compris à ceux qui tiennent pour l’eau, et je n’ai jamais aimé le commencement d’une des odes dePindare. En effet, ajoutai-je, sans parler des arts, les agréments, les manières, la vivacité, tout cela serait bien loin s’il n’y avait que de l’eau au monde ; et je suis sûre, me dit-elle, que l’eau ne vous eût jamais inspiré cette belle tragédie que vous lûtes dernièrement ici, et qui fait que depuis ce temps-là on ne parle que de la Fleur d’Agathon. »
J’étais si charmé, si occupé de son discours, que , sans trop répondre à ses flatteries : "Mais, Aspasie, lui dis-je en l’interrompant, n’ai-je pas ouï dire à Socrate que la volupté était l’amorce de tous les maux, parce que les hommes s’y laissent prendre comme les poissons à l’appàt de l’hameçon ? — Il est vrai, me répondit-elle, que cette inclination qui nous porte tous au plaisir a besoin de la philosophie pour être réglée ; et c’est à quoi l’on connaît les honnêtes gens , qui par une attention exacte règlent toutes les actions de leur vie, et savent toujours ce qu'ils font. Au contraire, les autres, errant à l’aventure et sans nul autre guide que l’impression de leur tempérament, se laissent toujours tyranniser par quelque passion brutale. C’est la manière d’user des plaisirs qui fait la volupté ou la débauche. La volupté, repris-je, sera donc l’art d’user des plaisirs avec délicatesse, et de les goûter avec sentiment? Mais donnez-moi quelque exemple de cela , afin que , ne doutant plus du principe, je sache en tirer les conséquences. — Je le veux bien, répondit Aspasie; et où le prendronsnous que dans l’amour , celui de tous les plaisirs le plus capable de délicatesse et de grossièreté? Quiconque se livre à l’amour par une iuclination qui ne porte pas sur un
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goût fin et surdes sentiments exquis n'est point un homme voluptueux, c’est un débauché; mais cefui qui aime les qualités de l'âme plus que celles du corps , qui tâche à s’y unir, autant qu’il est possible , par un commerce vertueux de sentiments ht d’esprit; qui , suivant une fine galanterie, ne cherche qu’à partager un beau corps avec une âme si parfaite, celui-là peut passer pour avoir le vrai goût de la volupté. Ce goût adoucit la raison plutôt qu’il ne l’affaiblit, et conserve la dignité de la nature de l’homme. — Je vois bien présentement, lui dis-je, qu'il ne faut pas écouter nos sages qui condamnent indifféremment toute volupté. — J’ose dire , me répondit-elle, qu’ils n’en ont pas une idée assez distincte, et qu’ils la confondent avec la débauche ; car la vérité n'est-elle pas, en quelque sorte, la volupté de l’entendement? La poésie, la musique, la peinture, l’éloquence, la sculpture, ne font-elles pas tous les plaisirs de l’imagination ? Il en est de même des vins exquis , des mets délicieux , et de tout ce qui peut flatter le goût , sans altérer le tempérament. Pourvu que la raison conserve son empire, tout est permis ; et, l’homme ne cessant point d’être homme, l’action est juste et louable , puisque le vice n’est que dans le déréglement. Mais voilà bien de la philosophie , et je ne comprends pas pourquoi je sais tout cela. Il est vrai que ce sont les galanteries dont Socrate m’entretient; mais finissons. Il n’y a donc plus de fondement dans cette ‘ guerre naturelle qu’ils ont imaginée entre la raison et les passions ; elle doit plutôt les régler que les combattre , et moins travailler au dessein chimérique de les déraciner de nous-mêmes, qu’à les assaisonner par le goût de l’esprit et par le sentiment du cœur. On peut être philosophe et sacrifier aux Grâces; et ces déesses, sans qui l’amour même ne saurait plaire, ne peuvent-elles pas s’accorder avec la sagesse? J’ai toujours trouvé que cette inclination
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pour les choses aimables adoucit les mœurs, donne de la politesse et de l’honnêteté, et prépare à la vertu, laquelle, ainsi que l’amour, ne saurait être que dans un naturel sensible et tendre. — Voilà, mes amis, quel fut le discours d’Aspasie : elle me persuada. Depuis ce jour je ne suis plus de l’avis de ces philosophes qui soutiennent que la débauche et la volupté ne different que de nom ; mais ils nous aiment trop, et quittent trop souvent leur retraite pour nous ; et, quelques choses qu’ils disent, leurs actions me font croire que dans le fond ils ne sont pas éloignés du sentiment d’Aspasie. »