‹ Mémoires du chevalier de GramontChapitre 38 sur 62 · DE DIFFÉRENTS ENDROITS D'EUROPE · texte numérisé non relu

DE DIFFÉRENTS ENDROITS D'EUROPE

De Saint-Germain en Laye , novembre.

Le 10 de ce mois, madame la maréchale de Berwick partit de cette cour, accompagnée d’un nombreux cortège de seigneurs et de dames et d’une pluie abondante, qui lui tint compagnie jusqu’au Bourget , où M. le maréchal, son époux, joignit la compagnie comme on était à table ; ce qui ne contribua pas peu au plaisir du magnifique repas, aussi bien qu’à calmer les inquiétudes de madame la maréchale après une si longue absence.

Le repas fini, leurs excellences firent prendre la poste à une des dames d’honneur de madame la maréchale,

pour aller à Louvres préparer les logements , et donner ordre à leur réception. Cependant, comme M. le maréchal avait défendu de tirer le canon , et que madame voulut épargner à la ville les frais des illuminations, ils y arrivèrent à petit bruit.

Il est inutile de parler de la bonne chère qu’on y fit : il suffira de dire que le repas du soir ne cédait ni en délicatesse ni en variété à celui du dîner. On peut dire même qu’il eut plus de dignité à l’égard de M. le maréchal , qui se mit au milieu de la table dans un fauteuil , que le Bourget n’avait pu lui fournir. Ensuite, ayant jugé à propos de se coucher de bonne heure, contre sa coutume, il se retira avec madame son épouse , et ses deux dames d’honneur, qui couchèrent dans la même chambre, au grand contentement des habitants du lieu, qui furent très-édifiés de voir tant de familiarité parmi des personnes d’un rang si distingué.

I)e Douvres, le M dudit mois.

Ce jour, fête de Saint Martin, la grand’messe fut célébrée avec beaucoup de solennité, pendant laquelle madame la maréchale et ses dames reconnurent dans la foule du peuple un petit saint, à plusieurs marques extérieures de sainteté, entre autres parce qu’il priait Dieu pendant la messe ; et ces illustres personnes, qui sont des modèles de piété, lui donnèrent des sommes considérables pour prier Dieu pour les âmes de leurs maris, lorsqu’il plaira à Dieu de les retirer de ce monde.

Sitôt que la musique eut achevé de chanter le Domine, aalvum Jfac regem , son excellence M. le maréchal prit les devants en poste pour assembler ses équipages de chasse, en vue du divertissement du lendemain; surtout

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voyant que le temps se mettait au beau; car effectivement on trouva dans la suite qu’il faisait fort beau ce jour-là.

De Gonesse, ledit jour.

Hier, 10 de ce mois, un détachement de cette garnison envoyé pour escorter un convoi de boulangers a rapporté qu’il avait rencontré leurs excellences, avec une nombreuse suite , entre le Bourget et Louvres, qui allaient à leur belle maison de Fitz-James profiter de la belle saison, et prendre le divertissement de la chasse. Le commandant du parti ajoute cette particularité , que, s’étant approché du premier carrosse pour faire la révérence à M. le maréchal et à son épouse, ladite dame s'était fait apporter un luth accordé, et avait chanté l’air des Coteaux différents, avec tant de grâce et de mélodie, que son excellence en avait été transportée ; mais que, n’ayant pu se mettre à genoux pour l'en remercier, il avait pris une de ses belles mains, laquelle il avait arrosée de larmes de joie, en ta serrant tendrement entre les siennes.

De Creil , ledit jour.

Sur les deux heures et un quart après midi, madame la maréchale de Berwick, et sa suite, après un léger repas, partirent de ce lieu ; un des magistrats de la ville eut ordre de l’accompagner jusqu’à son château de Fitz-James; et voici ce qu'à son retour il nous a rapporté de ce voyage.

11 assure qu’à un quart de lieue de Creil , dans un chemin creux, les dames d’honneur de madame firent un cri de joie très-considérable au beau milieu de la boue , d’autant qu’elles crurent voir dans le palanquin de Cler-

mont deux de leurs filles d’honneur qu’elles avaient crues perdues; il ajoute que vers le milieu de la montagne des Fées une des volées s'étant cassée , on attribua cet accident aux effets de quelque enchantement dont ladite montagne est d’ordinaire toute farcie; sur quoi les dames d’honneur se contentèrent de dire qu’on n’a vait jamais vu de plus beau jour. Mais madame la maréchale, qui ne flatte personne, ayant examiné la chose de plus près, fit venir le chevalier de Saint-Jean, son premier écuyer, et le menaça de le faire pendre parce qu’il n’avait point de corde sur lui.

La relation dudit magistrat porte qu’après avoir heureusement passé cette montagne, on découvrit sur la droite, à une demi-lieue plus loin, une maisonde plaisance située dans un fond , et agréablement environnée de bois et de canaux, ce qui causa beaucoup de joie à la compagnie , et principalement à madame la maréchale , qui déclara qu’elle avait fait vœu , au bas de la montagne , que s’il plaisait à Dieu de la délivrer des dangers de ce passage , celle de ses dames d’honneur qui était mariée achèterait une maison de campagne aux environs : sur quoi , ayaut par bonheur rencontré une femme qui était du village appartenant audit château , on lui demanda comment ce. château s’appelait; elle répondit bien humblement qu’il s’appelait Mouchi; ce qui fit rire la compagnie; car on savait que cela était impossible. Mais madame la maréchale lui ayant fait tourner la tête , et lui montrant la maison du doigt , elle soutint toujours que cela s’appelait Mouchi, quoique madame la maréchale lui eût prouvé le contraire par démonstration . Cela irrita si fort l’autre dame, c’est-à dire celle qui écrit si joliment en vers, qu’elle lui dit avec indignation :

Malheureuse Didon! tes mariages sont nuis!....

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Le reste de la compagnie se contenta de pleurer l'ignorance et l’aveuglement des gens du commun, qui croient savoir le nom des lieux qu'ils habitent aussi parfaitement que ceux qui ont appris la géographie universelle. En tout cas, disait-on, si, par une impossibilité difficile à comprendre, ce lieu s’appelait effectivement Mouchi, il ne tardera guère à être débaptisé pour prendre un nouveau nom.

La relation de Creil dit encore que, pour ne laisser aucun vide dans les amusements du voyage , madame la maréchale et l'illustre compagnie de son carrosse jouèrentà un jeu qui, à ce que rapporte ledit magistrat deCreil, paraît absolument impénétrable à l’esprit humain; d’autant qu’il ne suffisait pas de mêler, de couper et de donner comme à tous les jeux de cartes mortels, mais qu’il fallait encore des ciseaux ; que tantôt ces illustres personnes mettaient une des cartes à côté d’elles , tantôt sous leurs manteaux ou leurs écharpes; et qu’ayant demandé le nom de ce jeu à un de messieurs les valets de pied, il n’avait jamais pu le prononcer après lui ; mais que , l’ayant supplié de l’écrire dans ses tablettes, les savants de Creil ont jugé que c’était un jeu originaire d’Arabie, parce qu'il s’appelle vihist and swabbers. Le jeu fut interrompu par un agréable spectacle; ce fut une course de lièvre que le fils aîné de M. le maréchal voulut faire voir aux dames: mais comme le lévrier était espagnol et le lièvfe picard, ils se séparèrent faute de s’entendre.

En passant par Clermont, la bourgeoisie, qui n’était pas sous les armes , ne laissa pas de paraître , au moins la plupart, en linge blanc ce jour-là ; mais entre autres une nymphe des faubourgs s’y fit remarquer par sa coiffure, dont les fontanges étaient infinies. Quoiqu’elle ne fût pas des plus belles, on jugea qu'elle avait beaucoup d’esprit, tant à voir son jupon , qui était fort court , que parce

qu’elle répondit d’un air vif et tendre à un garde du corps qui l’entretenait, et qu’elle lui dit d’une grâce infinie, en badinant avec son éventail : Mon Dieu, le bpaujour!

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