LETTRE DE CHAPELLE A M. MOREAU
Moreau, le pauvre solitaire,
Qui sans ta consolation Serait mort dans la Mission ,
En peu de mots te va faire Une triste description.
Dans une froide plaine assise Est une chétive maison,
Où jamais ne fut vu tison ,
Et qui ne peut parer la hise Que par quelque froide cloison.
Ceux qui ce logement bâtirent,
Désirant se mortifier Et n’y faire rien que prier,
Une grande église ils y firent ,
Et pas une cave ou grenier.
Je puis dire que rien ne fume Jamais en ce funeste lieu ,
Et qu’on n’y voit jamais de feu Que quand aux vêpres on allume L’encensoir pour honorer Dieu.
Là de pauvres gens pâles , blêmes ,
Secs , tout meurtris et décharnés Par les coups qu’ils se sont donnés ,
Disent qu'assurément eux-mêmes Et tous les autres sont damnés.
Nuit et jour ils sont en prières ,
Tant ils ont crainte de l’enfer,
Et, pour mieux surmonter la chair,
Se donnent cent coups d’étrivières ,
Ce qui s’appelle en triompher.
Ce lieu , où sans sonner sonnette Personne n’entre ni n’en sort ,
Est le lieu d’où, moins vif que mort ,
Je t’écris que cette retraite Commence à me déplaire tort.