‹ Mémoires du chevalier de GramontChapitre 54 sur 62 · LETTRE DE CHAPELLE A M. MOREAU · texte numérisé non relu

LETTRE DE CHAPELLE A M. MOREAU

Moreau, le pauvre solitaire,

Qui sans ta consolation Serait mort dans la Mission ,

En peu de mots te va faire Une triste description.

Dans une froide plaine assise Est une chétive maison,

Où jamais ne fut vu tison ,

Et qui ne peut parer la hise Que par quelque froide cloison.

Ceux qui ce logement bâtirent,

Désirant se mortifier Et n’y faire rien que prier,

Une grande église ils y firent ,

Et pas une cave ou grenier.

Je puis dire que rien ne fume Jamais en ce funeste lieu ,

Et qu’on n’y voit jamais de feu Que quand aux vêpres on allume L’encensoir pour honorer Dieu.

Là de pauvres gens pâles , blêmes ,

Secs , tout meurtris et décharnés Par les coups qu’ils se sont donnés ,

Disent qu'assurément eux-mêmes Et tous les autres sont damnés.

Nuit et jour ils sont en prières ,

Tant ils ont crainte de l’enfer,

Et, pour mieux surmonter la chair,

Se donnent cent coups d’étrivières ,

Ce qui s’appelle en triompher.

Ce lieu , où sans sonner sonnette Personne n’entre ni n’en sort ,

Est le lieu d’où, moins vif que mort ,

Je t’écris que cette retraite Commence à me déplaire tort.

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