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Torrent qui se jette dans le Pô près de Moncalieri

5. Gagnée par Catinat, le 4 octobre 1693, sur Victor- Amédée et le prince Eugène.

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généraux ne devoient-ils pas faire en arrivant sur ce terrain !

Pour nous autres blessés, tristes et abattus, nous continuâmes notre chemin pour tâcher de gagner Pignerol. Nous entendions les cris affreux des blessés, les uns à cheval, en chaise, en charrette, à pied, et les autres sur des brancards. Le pauvre abbé de Grancey\ qui n'avoit jamais voulu quitter le duc d'Orléans dans le plus grand feu, nous suivoit sur un brancard ; il avoit la cuisse cassée; il mourut le lendemain. 11 m'a été rapporté que lui et le marquis de la Fare^ avoient fait tout ce qu'ils avoient pu pour engager le duc d'Orléans de faire sortir toutes les troupes des lignes, malgré l'ordre contraire de la cour, afin d'attaquer les ennemis dans le temps qu'ils étoient dans la plaine de Millefleurs ; ils lui donnèrent l'exemple de Monsieur qui étoit sorti de ses lignes pour aller au devant du prince d'Orange qui venoit le combattre pour lui faire lever le siège de Saint-Omer^.

Ayant marché deux heures de nuit, n'en pouvant

1. Hardouin de Rouxel, oncle de M. de Médavy que nous allons voir battre le prince de Hesse-Cassel, était premier aumônier du duc d'Orléans, après l'avoir été de Monsieur. « Médiocre prêtre, mais fort brave et fort bon homme, » dit Saint-Simon. Il aimait la guerre et avait à plusieurs reprises accompagné les troupes en campagne. Il fut inhumé aux Jésuites de Pignerol. [Saint-Simon, éd. Boislisle, t. XIV, p. 76.)

2. Charles-Auguste, marquis de la Fare-Laugères, était capitaine des gardes du duc d'Orléans; il mourut en 1712. C'est le père du roué, que nous rencontrons ci-après dans le récit de la campagne de 1708.

3. Monsieur livra au prince d'Orange la bataille de Cassel le 11 avril 1677, et fut victorieux.

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plus de lassitude, nous prîmes le parti, Pina, La Volvenne et moi, de nous mettre sous un arbre. Nous étions à la discrétion des housards ennemis et des paysans piémontois ; car nous n'avions aucune troupe avec nous. Nous fîmes notre petit soupe avec bon appétit, et après nous nous endormîmes si bien, que ce fut le grand jour qui nous réveilla. Nous montâmes à cheval et nous arrivâmes d'assez bonne heure à Pignerol. Il fallut chercher un logement. Nous cherchâmes longtemps : toutes les portes des maisons étoient fermées; car le bourgeois dormoit encore. Nous nous étions séparés pour mieux réussir. Lorsque je commençois à perdre patience, je vis une jeune femme qui entr'ouvroit la porte de sa maison. Je la priai très instamment de vouloir bien me donner une chambre chez elle, en lui promettant que je ne l'incommoderois point. Elle ne fît aucune difficulté. J'entrai chez elle ; je lui dis que je lui aurois toute l'obligation possible, si elle vouloit ajouter à la bonté qu'elle avoit de me permettre de loger chez elle, celle de vouloir souffrir que mon camarade, qui étoit aussi blessé, vînt loger avec moi. Elle ne voulut pas d'abord y consentir; mais je la pressai si vivement, qu'enfin elle le permit. C'étoit une jeune veuve âgée seulement de dix-huit ans, qui avoit perdu son mari il y avoit six mois. Elle logeoit avec sa mère. Elle avoit un frère qui étoit allé à Lyon pour acheter des draps et autres marchandises pour les officiers qui passeroient leurs quartiers d'hiver à Pignerol. Il ne s'attendoit pas que nous serions battus devant Turin et que nous abandonnerions non seulement l'Italie, mais Pignerol même, ce qui arriva pour cette dernière ville trois

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jours après. Il en fut pour ses marchandises. La Volvenne, qui apprit que j'étois bien logé, vint aussi se mettre avec nous. Pour revenir à ma petite veuve, elle eut grand soin de moi ; elle fit elle-même mon lit, elle m'apporta un bon bouillon ; elle venoit de temps en temps s'asseoir auprès de moi; elle me charmoit. Je m'aperçus aussi qu'elle se plaisoit beaucoup à venir me tenir compagnie. Cette conversation ne contribua pas peu à me donner la fièvre, jointe aux fatigues que j'essuyai depuis pour me rendre à Briançon et au peu de ménagement que j'eus dans le manger.

Gomme je me portois parfaitement bien pendant le peu de temps que nous restâmes à Pignerol, j'étois fort gai et je badinois beaucoup sur l'humeur sombre de mes deux camarades ; je comparois l'un à Mithridate, qui est sur le point de mourir après la défaite de son armée par Pompée, et l'autre à Alcibiade après avoir été assassiné par les Grecs mêmes étant chez Artaxercès. Mais La Volvenne eut bien depuis sa revanche à Briançon, comme je le dirai dans la suite.

Il y avoit une dame de Turin qui logeoit chez ma petite veuve; elle étoit sortie de cette ville, n'ayant pas voulu essuyer ce siège. Cette femme, quoique assez belle, étoit impertinente. Gomme la chambre où nous étions donnoit sur la grande rue, elle étoit toujours à la fenêtre de cette chambre. Elle tenoit des propos contre la nation françoise qui nous piquoient vivement; elle ne faisoit que badiner sur les officiers blessés qui passoient, et, entre autres, d'un, qui, quoique fort blessé, rioit de quelques discours qu'on lui tenoit. « En voilà, dit-elle, un qui me paroît battu, « content et peut-être c... » Elle m'impatienta si fort,

que je la priai très instamment de sortir au plus vite de la chambre, et j'ajoutai que, si elle ne sortoit point, je la ferois jeter par la fenêtre. Ce discours nous délivra pour toujours de cette babillarde.

Je n'avois qu'un seul écu pour tout argent lorsque je fus blessé. Je priai mon lieutenant de me faire le plaisir d'aller de ma part au marquis de Dreux pour le prier de me prêter quelques louis. Groira-t-on que le gendre de M. de Ghamillart n'avoit pas le sol? Cependant ce fut la réponse qu'il fit à mon lieutenant. J'en fus extraordinairement piqué; cet homme n'a jamais fait plaisir à qui que ce soit^ Mes camarades ne firent pas de même; un chacun venoit me présenter sa bourse. Je pris ce qu'il falloit, que j'ai bien rendu, k l'exception de douze louis que me prêta M. Serin, commissaire des guerres, qui est mort à Briançon de la blessure qu'il avoit reçue au siège de Turin; malgré toutes les informations que j'ai pu faire, il m'a été impossible de savoir qui sont ses héritiers. G'étoit un galant homme; j'avois été mousquetaire avec lui. Il fut blessé en faisant plus que son devoir ; il avoit beaucoup de valeur.

Le même jour, qui étoit le 8, que nous arrivâmes à Pignerol, notre armée y arriva à midi. Il y eut le soir une très grande alarme : l'on voyoit paroître à une lieue de cette ville une grande poussière. L'officier général, l'officier particulier et le soldat s'imaginèrent que c'étoit l'armée des ennemis qui venoit à eux pour achever leur victoire. La terreur panique s'empara si

1. Il s'est déjà plaint à plusieurs reprises de l'égoïsme de M. de Dreux et en parlera encoi'e quelques pages plus loin.

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bien de l'esprit de tout le monde, que l'on ne songeoit qu'à se retirer précipitamment dans les montagnes; l'on en faisoit déjà la disposition, lorsqu'on apprit que c'étoit le corps des troupes de M. d'Albergotti qui venoit nous rejoindre. Tant il est vrai que le soldat, ayant perdu la confiance qu'il avoit dans ses officiers généraux, devient d'un brave soldat un homme timide et pire qu'une femme.

Lorsque M. d'Albergotti fut arrivé, il alla chez M. le duc d'Orléans pour lui rendre compte des raisons qu'il avoit eues de ne pas obéir à ses ordres. Le duc de la Feuillade, qui étoit dans la chambre de ce prince, lui fit des reproches des plus vifs de ce qu'il n'avoit jamais voulu envoyer un seul bataillon au secours du duc d'Orléans des quarante qu'il avoit sous ses ordres, et que par conséquent c'étoit lui qui étoit cause de tous les malheurs qui venoient d'arriver. La réponse de M. d'Albergotti fut si piquante, que le duc de la Feuillade, oubliant le respect qu'il devoit à S. A. R., lâcha un coup de poing dans l'estomac de l'Italien. Le duc d'Orléans, qui étoit dans son lit, se tourna sur-le-champ du côté de la ruelle, afin que les deux champions eussent la liberté de finir leur querelle; mais cela n'alla pas plus loin, plusieurs officiers s'étant mis entre eux deux'^.

Enfin, après avoir séjourné trois jours à Pignerol, nous en décampâmes le 1 1 pour abandonner entièrement le plus beau pays du monde et pour nous retirer dans nos affi^euses montagnes de Dauphiné, et

1. Pareil récit de la même anecdote est donné par Saint- Simon (éd. Boislisle, t. XIV, p. 69-71).

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cela le même jour que M. le duc d'Orléans reçut un courrier envoyé par M. de Médavy, qui lui faisoit part de la victoire complète qu'il venoit de remporter sur le prince héréditaire d'Hesse-Gassel* dans une plaine une demi-lieue en deçà de Gastiglione-delle-Stiviere^.

Bataille de Castiglione. — Ce prince, qui faisoit le siège du château de cette petite ville, ayant appris que M. de Médavy marchoit à lui pour lui en faire lever le siège, décampa au plus vite afin d'aller au devant de notre armée. La victoire fut balancée pendant quelque temps; mais enfin elle se déclara pour le général françois, qui marcha ensuite à Castiglione, dont il fit lever le siège ^.

Pignerol. — Auparavant de quitter Pignerol, il est nécessaire de parler de cette ville. Pignerol est du Piémont ; elle servoit autrefois d'apanage aux puînés des princes de cette maison. Elle est située au commencement des montagnes, sur la rivière de Gluson. Louis XIII s'en empara par un traité qu'il fit avec le duc Victor-Amé^ l'an 1631 ^. Par cette acquisition, il eut une porte pour entrer en Italie. La ville et la cita-

1. Frédéric de Hesse-Cassel, général de cavalerie hollandaise dans l'armée impériale : tome I, p. 332.

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