Ibidem, t. XIII, p
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de l'infanterie à un marais très praticable, comme il se verra dans la suite de cette narration.
Autre faute. Le maréchal de Villars fît poster la brigade de Picardie et celle de Lannoy, dont étoit le régiment d'Alsace', dans des broussailles qui étoient dans un bois de haute futaie, qui étoit fort clair au delà, et presque vis-à-vis du centre. Ces deux brigades étoient comme hors d'œuvre, en avant de l'armée, sans aucune communication : aussi furent-elles bientôt chassées de ce poste.
En arrivant au régiment, je trouvai le marquis de Vieuxpont, maréchal de camp, qui faisoit mettre notre brigade derrière une haie, presque vis-à-vis le poste de la brigade de Lannoy, une petite plaine entre elle et nous.
Pendant qu'on postoit l'infanterie, le maréchal fit avancer assez mal à propos tous les gardes du corps et toute la gendarmerie, qui se mirent en bataille dans la trouée de la droite, entre le bois de la Lanière et le bois de haute futaie où étoient les brigades de Lannoy et de Picardie ; et cela pour favoriser la position de l'infanterie.
Nous ne fûmes pas plus tôt postés, que le canon des ennemis et le nôtre se firent entendre avec un bruit et un fracas épouvantable. Nous avions quatre-vingts pièces de canon, et les ennemis cent vingt 2, avec plu-
1. Ce régiment, levé en 1656 par le comte de Nassau-Saarbriick, passa en 1667 entre les mains du comte de Birkenfeld et n'eut, pendant cent dix ans, que des colonels de la maison de Bavière.
2. Ces chiffres sont conformes à ceux donnés par le général Pelet dans les Mémoires militaires, t. IX, p. 93. L'armée alliée
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sieurs mortiers dont lis se servirent pendant la bataille. Le premier boulet de canon que notre régiment essuya donna dans le ventre d'un caporal de ma compagnie, à côté de moi ; le pauvre diable mangeoit un morceau de pain. Il me dit en tombant : « Ah! mon capitaine, « que deviendra ma femme? » Il y a bien des hommes, à Paris et ailleurs, qui n'auroient point cette inquiétude en mourant.
Les ennemis nous foudroyoient, aussi bien que les gardes du corps et la gendarmerie. Nous admirions la fermeté de ces deux corps : quoique les boulets emportoient à chaque instant presque des rangs entiers, ils restèrent toujours fermes en bataille dans cette petite plaine, comme des rochers ^ Nous vîmes un spectacle qui nous fit bien de la peine. G'étoit le cheval d'un garde du Roi qui portoit le cadavre de son maître, dont un boulet a voit emporté la tête. Le cadavre étoit couché le long du dos du cheval, et, comme cet animal se sentoit piqué des éperons, et qu'il n'étoit plus retenu par la bride, il galopoit tantôt du côté de l'armée ennemie, et tantôt il revenoit dans la nôtre. Cette cavalcade dura bien une demi-heure.
Autre spectacle d'autant plus touchant que nous
comprenait cent soixante-deux bataillons et trois cents escadrons, tandis que l'armée française n'avait que cent vingt bataillons et deux cent soixante escadrons.
1. D'après les tableaux donnés dans les Mémoires de Sourches, t. XII, p. 76-79, les gardes du corps perdirent trente-neuf officiers et trois cent quatre-vingt-quinze hommes; la gendarmerie, formée des chevau-légers, des gendarmes et des grenadiers à cheval, perdit dix officiers et cent soixantesept hommes; les mousquetaires, quinze officiers et quatrevingt-dix hommes.
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l'eûmes pendant deux fois vingt-quatre heures. Un boulet de canon donna dans le ventre d'un petit gendarme, et le culbuta de son cheval à dix pas, et à la tête du régiment. Un aumônier vint lui donner la bénédiction, lui prit son épée et son ceinturon, et ensuite disparut bien vite de peur d'être tué du canon. Ce pauvre gendarme ne cessoit de nous prier de le faire achever. Quelles douleurs ne devoit-il pas souffrir? Il avoil la peau de son ventre d'un côté et ses boyaux de l'autre ; il faisoit des cris et des gémissements à fendre les cœurs les plus durs. Il mourut enfin deux jours après avoir été frappé, et une heure auparavant que la bataille commençât. Quelques heures auparavant de mourir, il nous disoit : a Hé, Messieurs, « faites-moi panser; peut-être en reviendrai-je. » A la mort même, l'espérance de vivre ne nous quitte point.
Il faut dire à la louange des officiers généraux des ennemis qu'ils ménageoient mieux et qu'ils n'exposoient point tant leurs troupes comme nos officiers généraux les nôtres. Nous n'apercevions ni infanterie ni cavalerie, pendant que leurs canonniers voyoient presque toute notre armée à découvert. Ainsi je suis persuadé que nous perdîmes par le canon beaucoup plus qu'eux. Notre régiment perdit beaucoup de soldats ce jour-là, le jour suivant et le jour de la bataille, de la canonnade; car, comme nous avions six pièces de canon de vingt-quatre entre notre premier bataillon et le second (un feu, selon le proverbe, en attire un autre), les ennemis ne cessoient de pointer leurs canons de notre côté.
La nuit fît cesser les canonnades de part et d'autre.
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Nous l'employâmes de nous-mêmes à faire des épaulements pour nous garantir du canon. Tous les régiments firent comme nous : ce qui nous sauva beaucoup d'officiers et de soldats les deux jours suivants.
Le 10, dès que le brouillard eut disparu, la chienne de canonnade recommença de plus belle de part et d'autre. Le marquis de Coëtquen, maréchal de camp, eut le talon fracassé ' . Je fus me promener et visiter le poste où étoient les brigades de Picardie et de Lannoy. Je trouvai leur situation des plus mauvaises. J'allai au poste des grenadiers le plus avancé ; il n'y avoit qu'une demi-portée de fusil à celui des grenadiers des ennemis.
Le maréchal de Villars, qui avoit reconnu un peu trop tard que la position de son armée ne pouvoit se soutenir, fut, à une heure après midi, reconnoître une situation plus avantageuse, après avoir ordonné à la cavalerie de faire une quantité de fascines.
Pendant qu'il étoit occupé à examiner un terrain à un quart de lieue derrière son armée, sur les trois heures environ, il y eut une suspension d'armes, qui dura une bonne heure, soit que ce fût le pur hasard qui l'eût fait naître, soit à dessein de la part des officiers généraux ennemis, afin de mieux reconnoître notre position, comme je le présume. Le prince de
1. Malo-Auguste, marquis de Coëtquen (1678-1727), avait eu, en 1696, le régiment d'infanterie du maréchal de Noailles, dont il venait d'épouser la fille. Brigadier en 1704, il était maréchal de camp depuis le mois de novembre 1708. Il eut non seulement le talon fracassé, mais la jambe emportée à Malplaquet : ce qui ne l'empêcha pas d'être fait lieutenant général en 1718,
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Hesse-Gassel^ se rendit vis-à-vis la gauche de notre centre, et, ayant fait signe qu'on ne tirât point, il demanda à parler à M. d'Albergotii, qui se trouva malheureusement dans cet endroit. Il sortit de nos retranchements. Leur conversation dura une bonne heure, pendant lequel temps M. de Gadogan se promena le long de nos retranchements. Il ne s'aperçut que trop de la mauvaise position de notre gauche, dont il fît part au prince Eugène et au duc de Marlborough : ce qui fut cause en partie qu'ils prirent la résolution de nous attaquer le lendemain-. Cette grande faute de notre Italien ne méritoit-elle pas une punition exemplaire? Lui étoit-il permis de se prêter à ce pourparler ?
On se persuada, dans les deux armées, que la paix étoit faite. Une joie universelle se répandit promptement dans les deux camps; nous nous embrassions, les officiers ennemis et nous. Les soldats des alliés apportoient du pain aux nôtres, qui en avoient grand besoin; car il y avoit trois jours qu'on ne leur en avoit donné : aussi, dès qu'un cheval étoit tué, ils en coupoient des tranches, qu'ils mettoient sur le brasier, et les mangeoient ensuite. Les soldats françois leur donnoient de l'eau-de-vie.
Quelle surprise pour le maréchal de Villars, lorsqu'il revint à l'armée! Il demanda la cause de cette sus-
2. L'auteur de V Histoire militaire (p. 191) n'insiste pas sur cette trêve passagère; il se contente de dire en deux mots que le hasard fit naître des pourparlers entre le prince de Hesse
.et Albergotti. Les récits des Mémoires de Villars (t. III, p. 69) et de Saint-Simon (t. VII de 1873, p. 96-97) sont plus détaillés et confirment ce que dit notre auteur.
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pension d'armes. Il n'en fut pas plus tôt informé, qu'il fit dire aux officiers généraux des ennemis de se retirer promptement ; sinon, qu'il alloit faire tirer sur eux. Ainsi notre joie ne dura pas longtemps. Le canon recommença de part et d'autre à se faire entendre avec beaucoup plus de vivacité, et il continua jusqu'à la nuit.
Le soir, nous apprîmes que les troupes, au nombre de dix-huit mille hommes, qui étoient restées sous Tournay pour combler les tranchées et les lignes de circonvallation, et pour ravitailler cette place, venoient d'arriver à l'armée des alliés. Pendant la nuit, il nous arriva plusieurs déserteurs, qui nous dirent qu'il y avoit eu un grand conseil de guerre, dont le résultat avoit été de nous livrer bataille le lendemain, malgré les remontrances des députés des États-Généraux, qui étoient de l'avis contraire*. Ainsi nous nous préparâmes à les bien recevoir.
Une heure avant le jour, je me fis raser et poudrer. Notre aumônier nous dit la messe, pendant laquelle nous entendions les fanfares des trompettes des ennemis, et, après nous avoir fait une petite exhortation, il nous donna l'absolution générale. Ensuite, nous fûmes manger un morceau ; cette précaution est toujours bonne.
Le maréchal de Boufflers et M. d'Artagnan commandoient la droite de l'armée. Ils avoient sous leurs ordres le marquis d'Hautefort^, le duc de Guiche^, le