itÉMOlRES [Sept
Plusieurs ont blâmé le maréchal de Boufflers de s'être retiré entre le Quesnoy et Valenciennes. On prétend que le maréchal de Villars, étant blessé, lui dit, en lui abandonnant le commandement entier de l'armée : « Monsieur, je vous laisse les affaires dans un « bon état ; la droite et la gauche de l'armée du Roi « sont bien assurées. Il est à présumer que la victoire « est entre vos mains; mais, si vous avez le malheur « d'être obligé d'abandonner ce champ de bataille, « permettez-moi de vous dire que vous n'avez pas « d'autre parti à prendre que de vous retirer à Bavay : « par cette position, il sera impossible aux alliés « d'entreprendre le siège de Mons. » Il est certain que, si M. de Boufflers avoit pris ce parti-là, les ennemis auroient été très embarrassés pour faire subsister leur cavalerie. A la fin du siège, ils alloient au fourrage à huit lieues de leur camp. Si nous avions campé à Bavay, nous leur aurions ôté, non seulement le fourrage du pays qui est entre Malplaquet et à trois lieues en deçà du Quesnoy, mais aussi ils n'auroient jamais hasardé d'envoyer leur cavalerie au fourrage si loin, pendant le temps que nous aurions été campés si proche d'eux. Il y auroit eu de la témérité à l'entreprendre.
Trois jours après que nous fûmes arrivés au camp du Quesnoy, le maréchal de Boufflers fit la revue générale de l'armée, qu'il trouva en très bon état et en bonne disposition de combattre une seconde fois les ennemis. Il fit un discours aux troupes touchant la valeur avec laquelle elles s'étoient comportées à Malplaquet.
Plusieurs généraux furent aussi chargés de les com-
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plimenter à ce sujet, entre autres M, de Brendlé^ Suisse, qui, en passant devant le régiment, nous dit : « Messieurs, en vérité, on ne peut, Messieurs. » Ce fut toute sa harangue, qui nous fit crever de rire. Tout le monde n'a pas le talent de bien parler au public. Cependant, il me fut rapporté que, dans une autre occasion, comme je le dirai dans la suite, il fit un discours des plus forts, des plus persuasifs, et avec les termes du monde les plus convenables, touchant le sujet pour lequel il le faisoit.
Nous restâmes dans ce camp pendant tout le siège de Mons, qui fut mal défendu par M. de Grimaldi-, lieutenant général dans les troupes d'Espagne. Il est vrai qu'il n'y avoit que douze bataillons espagnols et un bataillon françois, très foibles. L'ouverture de la tranchée se fit devant cette place la nuit du 25 au 26 septembre, et elle capitula le 20 octobre. On accorda à la garnison tous les honneurs de la guerre^.
Le 22, le maréchal de Boufflers envoya vingt escadrons et dix-neuf bataillons, dont les deux du régiment, à Maubeuge. Dès que nous y fûmes arrivés, on nous employa à faire un camp retranché sur une hau-
1. rsotre chevalier écrit Brangdelei. — Josse de Brendlé avait débuté en 1663 comme cadet aux gardes suisses ; devenu en 1701 colonel du régiment de Stoppa, il avait été nommé maréchal de camp le 20 mars 1709; il devint lieutenant général en 1710, et ne mourut qu'en 1738.
2. Il signait : le marquis de Ceva-Grimaldi, et était lieutenant général depuis 1708 ; il reçut la Toison d'or en 1709 et eut plus tard le gouvernement de Cadix et le commandement de l'Estrémadure.
3. Sur le siège de Mons et la capitulation, on peut voir les Mémoires militaires, t. X, p. 100-110 et 390-401, et V Histoire militaire de Quincy, t. VI, p. 207-217.
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leur qui commande cette ville. Ce fut dans ce camp que je vis pour la première fois le maréchal de Berwick; je fus charmé de voir un si grand homme, qui s'étoit déjà acquis la réputation d'un capitaine des plus renommés^.
Mauheuge. — La ville de Maubeuge est située sur la Sambre. Cette rivière la sépare en deux, et elle prend sa source près de la Capelle, passe à Landrecies, à Maubeuge, à Charleroi, et ensuite elle va se jeter dans la Meuse à Namur. Cette ville est du Hainaut, assez bien fortifiée, mais, comme je l'ai dit, dominée par une hauteur. Il y a un chapitre de chanoinesses, où il faut faire, pour y entrer, les preuves de noblesse comme à celui de Mons~. Maubeuge est à la France depuis la paix des Pyrénées en 1659^.
Les alliés, contents des lauriers qu'ils a voient recueillis par le gain de la bataille de Malplaquet, de la prise de la ville et de la citadelle de Tournay et de Mons, après la prise de cette dernière place, ne songèrent plus qu'à faire reposer leurs troupes, qui en avoient grand besoin, aussi bien que nous.
Nous restâmes au camp de Maubeuge jusqu'à la fin de la campagne. Nos semestres* arrivés, je partis pour
1. Jacques Fitz-James, duc de Berwick, fils naturel du roi Jacques II et d'Arabelle Churchill, sœur de Marlborough, était maréchal de France depuis 1706 et avait gagné en 1707 la brillante victoire d'Almanza.
2. Les chanoinesses de Maubeuge devaient prouver trentedeux quartiers de noblesse. Elles avaient succédé, au xi® siècle, à des religieuses bénédictines dont le monastère avait été ruiné par les Normands.
3. C'est seulement au traité de Nimègue que Maubeuge fut définitivement attribué à la France.
4. « Semestre se dit, à l'armée, des congés que l'on donne aux
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me rendre à Q[uincy], où je passai la plus grande partie de mon hiver, n'ayant plus aucune espérance d'avoir un régiment ; car le Roi avoit ôté, au printemps dernier, la charge de secrétaire d'État de la guerre à M. de Ghamillart' et au marquis de Cany, son fils, qui en avoit la survivance^. En allant à Q[uincy], je passai à Soissons. J'y restai pendant dix jours chez M. d'Ormesson, intendant du Soissonnois% qui me fit la plus grande chère du monde et qui me reçut mieux qu'il n'auroit fait un officier général. Il avoit épousé la sœur de la présidente de Q[uincy]^.
Soisson-s. — La ville de Soissons est située dans une petite plaine environnée de coteaux, sur l'Aisne, qui prend sa source en deux endroits, l'un au-dessus de Sainte-Menehould, où elle passe, et l'autre au-dessus de Clermont, dans le duché de Bar. Cette rivière passe à Rethel, à Chàteau-Porcien, à Soissons, et elle se jette
officiers ou aux soldats pour aller passer le quartier d'hiver chez eux ou ailleurs. » [Dictionnaire de Trévoux.)
1. C'est le 9 juin 1709 que Louis XIV avait envoyé les ducs de Chevreuse et de Beauvillier demander à Chamillart la démission de sa charge de secrétaire d'État de la guerre et celle de son fils comme survivancier. [Dangeau, t. XII, p. 435.)
2. Michel II Chamillart, marquis de Cany. Le Roi lui avait donné la survivance de son père au mois de janvier 1707, alors qu'il n'avait encore que dix-huit ans. Il fut, en compensation, autorisé à acheter la survivance de la charge de grand maréchal des logis qu'avait M. de Cavoye.
3. Antoine-François-de-Paule Le Fèvre d'Ormesson, intendant à Rouen en 1694, en Auvergne en 1695, et enfin à Soissons depuis 1704 jusqu'à sa mort (21 février 1712).
4. Jeanne Le Fèvre de la Barre, mariée à M. d'Ormesson le ■21 décembre 1682, morte en 1735. Sa sœur Marguerite avait
épousé Thierry Sevin de Quincy, président à mortier, oncle de notre auteur (tome I, p. 26 et 69).
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dans l'Oise, près de Compiègne. Il y a plusieurs tombeaux de nos rois de la première race à Saint-Médard'' dans cette ville, qui a été anciennement capitale du royaume de Soissons. Il y a un évêché sufFragant de Reims, dont l'évêque, en l'absence du métropolitain, a le droit de sacrer nos rois'^. Louis XIV l'a été par M. Le Gras^ qui en étoit alors évéquc^.
Gomme j'avois perdu presque tous les soldats de ma compagnie pendant le cours de cette campagne, dont la plus grande partie tués à la bataille de Malplaquet, je fis un effort, avec les dix hommes que le Roi me donna, pour la rendre complète. Je fis vingthuit bons hommes dans Quincy et aux environs.
Je fis très peu de voyages à Paris et à la cour, m'étant fait un point d'honneur de remettre entièrement ma compagnie. Ainsi je ne m'amusai nullement à l'amour ni à ses charmes ; je ne m'occupai que de mon devoir. Je puis dire que passer ainsi son temps, c'est le véritable bonheur de la vie. Si les plaisirs ne sont point grands, au moins les peines sont légères.
1. L'abbaye de Saint-Médard, fondée près de Soissons par Clotaire P"" en 560, possédait les tombeaux de ce roi et de son fils Sigebert.
2. Ce droit de l'évêque de Soissons était subordonné à l'assentiment du chapitre de Reims, qui gérait le diocèse pendant la vacance du siège.