Il s'appelait Filleul, dira-t-il en
[Avril 1705] DU CHEVALIER DE QUINCY. 85
un jour marqué, à la tête de sa garnison, sur nos tranchées, pendant que ce prince attaqueroit le quartier général, qui, depuis peu, étoit fort dégarni de troupes. Si la chose avoit réussi, nous étions perdus. Mais le Savoyard avoit affaire à un capitaine qui avoit l'œil sur tout et qui payoit ses espions mieux qu'aucun autre général ^ .
Depuis plusieurs jours, nous nous apercevions des signaux qu'on faisoit du côté de Chivas. M. de Vendôme en fut averti, et, persuadé que le duc de Savoie avoit quelque projet dans la tète, il se tint sur ses gardes. L'espion en fut pour la peur; comme il avoit avoué la vérité, il eut son pardon.
Nous nous retranchâmes à Brusasco, que l'on fortifia encore de nouvelles troupes qu'on fit venir du côté de Gabiano. M. de Savoie, averti des mesures que nous prenions, n'osa entreprendre son projet. Ainsi Monsieur le commandant, à qui les vivres commençoient à manquer, et n'ayant nulle espérance d'être secouru, fit battre la chamade le 6 avril ; mais, comme il faisoit des propositions qui ne convenoient pas à M. de Vendôme, qui le vouloit, lui et sa garnison, prisonniers de guerre, le feu recommença de part et d'autre^.
i. Ci-dessus, tome I, p. 349, et ci-après, p. 110.
2. Il demandait à sortir par la brèche, avec sa garnison, quatre pièces de canon et quatx^e mortiers. « Il y avoit des gens à la cour qui ne laissoient pas de blâmer le duc de Vendôme de n'avoir pas voulu accorder au gouverneur de Verue une capitulation honorable, et cela dans l'appréhension qu'ils avoient que cela ne fît retarder la prise de cette place, qu'ils croyoient qu'on ne pouvoit trop tôt avoir à cause du secours qui venoit d'Allemagne. D'autres disoient qu'il avoit fort bien fait, et le
86 MÉMOIRES [Avril 1705]
Le 7, il fit battre encore la chamade pour se rendre prisonnier de guerre ; mais notre général, pour le punir de n'avoir pas accepté la première condition, voulut qu'il se soumît à sa discrétion. Fâché de cette proposition, il tint encore deux jours. Enfin, le 9, il se rendit à discrétion avec sa garnison. Il étoit lieutenant-colonel du régiment de Nigrelli, le même que nous prîmes à Arco en 1703, et qui nous dit, en sortant de cette dernière place : Hodie mihi, cras tibiK Quelqu'un lui dit, lorsqu'il sortit de Verue : « Eh bien, « Monsieur, Yhoclie mihi est toujours pour vous. » Il se nommoit Frecset-; il étoit un très brave homme, mais un peu gascon, comme nous nous en aperçûmes dans ses discours. Le duc de Vendôme le traita très mal : il hésita quelque temps s'il l'enverroit en prison ; car, lorsqu'il sut que M. de Vendôme vouloit qu'il se rendît à discrétion, de rage il fit sauter toutes les fortifications des trois enceintes-^ et fit mettre le feu à tous les artifices pour nous empêcher d'en profiter'^.
Roi étoit de ce nombre, disant que, dès qu'une place avoit battu la chamade d'elle-même et qu'on voyoit bien que ce n'étoit que par défaut de vivres, il étoit bon d'ôter encore à coup sûr quatorze cents hommes au duc de Savoie. » [Mémoires de Sourclies, t. IX, p. 220, note.)