‹ Memoires du chevalier de QuincyChapitre 64 sur 183 · Ci-dessus, p · texte numérisé non relu

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et des plus grands hommes que j'aie jamais vus; Ton prétend qu'il étoit aussi un des plus forts buveurs de son armée. Il étoit généralement aimé et estimé de tout le monde. M. de Vendôme le fit enterrer honorablement dans l'église de Cassano. Son valet de chambre, qui étoit François, étoit blessé à côté de lui. Je lui parlai, et je le priai de se laisser panser, ce qu'il ne voulut jamais souffrir, nous disant qu'il ne pourroit jamais survivre à un si bon maître; il mourut quelques heures après, à côté de lui. Un autre spectacle se présenta à moi, qui me toucha infiniment. Je vis un gros chien danois qui ne cessoit de lécher la blessure de son maître, qui étoit mort, et de temps en temps il faisoit des hurlements affreux : un soldat voulut s'en approcher pour le caresser et lui donner du pain ; le chien se mit à grincer les dents et à vouloir s'élancer sur lui. Dans cette promenade, je trouvai un officier ennemi qui respiroit encore. Il étoit nu ; il avoit son hausse-col qui lui pendoit au col; il avoit la langue coupée d'une balle de fusil. Je le fis mettre dans une charrette, et je le fis conduire à l'hôpital de Cassano. Il en est revenu, et il m'a fait remercier depuis de la vie que je lui avois procurée.

L'action de M. Gotron^ capitaine des gardes de M. de Vendôme, mérite bien qu'on ne l'oublie jamais et qu'elle passe à la postérité. Un officier irlandois qui avoit autrefois servi dans nos troupes reconnut M. de Vendôme : il avance au delà de son régiment et

1. Gaspard Cotron, d'une famille de Provence, était, depuis 1696, lieutenant, puis capitaine des gardes de Vendôme; il mourut en mai 1716, chevalier de Saint-Louis et commandant de Saint-Tropez.

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couche en joue ce prince. Cotron s'en aperçoit, se met promptement au-devant de son maître, et il reçoit le coup au travers du corps, dont il pensa mourir. Action digne d'un vrai Romain.

Si M. de Vendôme avoit été secondé du comte de Médavy, qui étoit à la droite avec dix-huit bataillons qui débordoient la gauche des ennemis, notre victoire, certainement, auroit été des plus complètes. Il demeura, pendant toute l'action, les bras croisés. En laissant seulement deux de ces bataillons à un autre pont de pierre qui étoit à sa droite sur le Grand- Ritorto, afin d'empêcher la cavalerie des ennemis de passer, et en faisant traverser la Pandine aux seize bataillons qui lui restoient, il auroit tombé sur le flanc de la gauche des Impériaux. Je ne doute point que ce mouvement n'eût décidé entièrement l'affaire en notre faveur et nous eût donné une victoire des plus décidées. M. d'Albergotti [le] lui reprocha bien, huit jours après, en l'endroit même où il avoit fait cette grande faute. J'étois présent, ayant suivi le comte de Muret\ mon parent^, qui étoit avec eux. M. de Médavy leur rendit compte de sa position. « Hé! Monsieur, « lui dit M. d'Albergotti, que ne passiez-vous ce ruis- « seau? Vous auriez bien embarrassé les Impériaux. « Vous les auriez attaqués par leur flanc gauche : ils « n'auroient pu soutenir cette attaque ; vous nous auriez « rendu un grand service, et vous auriez contribué le « plus à la défaite entière des ennemis. » — « Je

1. Jean-François Lécuyer, comte de Muret, était maréchal de camp depuis 1704 et deviendra lieutenant général en 1710.

2. Il était parent de M""*^ Chamillart, elle-même cousine éloignée de notre auteur. [Mercure de janvier 1708, p. 293-294.)

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« n'avois aucun ordre de M. de Vendôme, lui répon- « dit M. de Médavy. » — « M. de Vendônie, lui répli- « qua M. d'Albergotti, étoit si sérieusement occupé à « la gauche de notre armée, qu'il n'avoit pas le temps cr de vous envoyer des ordres. » Étoit-ce là le discours d'un lieutenant général? Nous en levâmes les épaules. Il est vrai qu'il est de la discipline militaire de ne rien entreprendre sans l'ordre du général; mais on peut cependant excepter de cette règle une occasion importante et décisive comme celle-ci. Apparemment que M. de Médavy n'avoit pas lu Plutarque : il auroit appris d'Agésilas que c'étoit très bien agir de faire de son mouvement ce qu'on connoît être utile au bien public, sans attendre les ordres de ses supérieurs.

Si M. de Médavy fit une grande faute, le prince Eugène, selon mon petit génie, en fit encore une plus grande de n'avoir pas sacrifié son pont qui étoit visà-vis le Paradiso, et une centaine de soldats, pour nous amuser. Mais, me dira-1-on, n'ayant plus de pontons, il falloit absolument abandonner le dessein de passer l'Adda. Je répondrai à cette objection : l'armée du Grand Prieur battue, tout certainement étoit perdu ; car la plus grande partie auroit été tuée et noyée dans cette rivière, et le reste auroit été obligé de se rendre. Qu'auroit pu faire M. de Vendôme avec dixhuit bataillons, deux régiments de dragons et un de cavalerie? Le prince Eugène auroit été le maître, non seulement de passer l'Adda, mais il auroit fait la conquête du Milanois, et il auroit joint à sa volonté le duc de Savoie.

Parlons du Grand Prieur. Il est étonnant que ce prince, qui s'étoit rendu de bon matin à Rivolta à

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cause de la chaleur, après avoir mis l'armée en marche, il est surprenant, dis-je, qu'il n'eût aucune nouvelle de ce qui se passoit entre les deux armées, Rivolta n'étant qu'à six milles de l'endroit où se donnoit le combat. Il est vrai, comme je l'ai déjà dit, que le vent étoit contraire ; mais, que qui que ce soit ne soit venu l'avertir que son infanterie étoit attaquée, cela me surprendra toujours, le combat ayant duré au moins trois bonnes heures : il commença à deux heures après midi, et il ne finit qu'à cinq heures et demie.

M. le marquis de Senneterre* fut envoyé en France pour en porter la nouvelle au Roi, et Conche, capitaine de dragons, qui, le premier, comme je l'ai dit, vint avertir M. de Vendôme que les Impériaux approchoient pour nous combattre^, porta les drapeaux au Roi. Il les avoit mis dans son porte-manteau. M""® la duchesse de Bourgogne, qui étoit dans le cabinet de S. M., lorsqu'il arriva, voulut elle-même les retirer du porte-manteau. Après en avoir retiré trois, elle tira une chemise des plus sales : ce qui la fit crier et bien secouer ses mains. Le Roi se prit à rire et lui dit : a Madame, il faut bien qu'il mette son linge, sale « ou blanc, dans son porte-manteau. Conche est un « brave garçon ; peut-être que, sans lui, le prince a Eugène se seroit emparé de notre pont de Cassano. »

Le 17 août, qui étoit le lendemain du combat, notre armée se mit en marche à midi, pour aller à Rivolta, qui fut le centre de notre armée, dont la

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