Le Serio
[Oct. 1705] DU CHEVALIER DE QUINCY. 143
fourriers avoient déjà marqué son logement et ceux des officiers généraux à San-Bernardino'^, village en deçà du pont de Crème par rapport à nous, que ce prince avoit choisi pour être son quartier général, lorsque M. de Vendôme y arriva à la tête de la sienne. Quelle fut sa surprise, lorsqu'il vit que nous nous préparions à nous disposer d'attaquer son avant-garde, et qu'on mettoit six pièces de canon sur le bord du Serio pour foudroyer son armée, dont presque toute l'infanterie remplissoit le terrain entre Crème et cette rivière. Il ne perdit point de temps à faire repasser ses troupes et à les faire éloigner de la portée de notre mousqueterie et de nos canons. Il fit prudemment; car notre canon ne laissa pas de leur tuer bien du monde, comme je l'appris, le soir, d'un colonel des troupes vénitiennes, qui ne me fit que répéter, pendant la conversation que j'avois avec lui : 0 la bella canonadaf II me dit qu'un seul boulet de notre canon avoit tué six Allemands sur le pont. Le rempart, les maisons et les clochers de la place de Crème étoient remplis des bourgeois et des troupes des Vénitiens, persuadés qu'il y auroit une action générale entre les deux armées. Nous eûmes dans cette affaire plusieurs grenadiers de tués et de blessés ; le chevalier de Luxembourg, et même le traître Golmenero, eurent le même sort. A l'égard de la perte des ennemis, elle doit avoir été très considérable, étant les uns sur les autres dans un terrain fort serré entre Crème et la rivière pendant notre canonnade.
1. Grosse commune rurale, à très peu de distance à l'est de Crème.
144 MÉMOIRES [Nov. 1705]
Le lendemain 19, l'armée des ennemis quitta les environs de Greme, pour remonter toujours le Serio, afin de tâcher de trouver un endroit pour passer cette rivière; les vivres commençoient à lui manquer. M. de Vendôme, qui fut informé de sa marche, ne jugea pas à propos de la suivre; il se contenta seulement d'envoyer quelques troupes pour l'observer. Il apprit que les Impériaux avoient enfin traversé le Serio, la nuit du 210 au 211 , à Mozzanica^ vis-à-vis de Gabiano, à huit grands milles de Greme ; que leur infanterie l'avoit passé dans l'eau jusqu'à la ceinture, et qu'ils alloient à Fontanella^. Notre général auroit pu encore s'opposer à leur passage ; mais il ne voulut pas hasarder une bataille dans le temps qu'il lui venoit un secours considérable de Piémont, d'autant plus que cette rivière est presque réduite à rien dans cet endroit.
Le 21 , nous décampâmes de San-Bernardino, et, après avoir changé deux fois ce même jour notre camp, pour donner le change aux espions du prince Eugène, nous fûmes camper devant Soncino, ayant cette place derrière nous, notre droite à l'Oglio et notre gauche à Ticengo.
Prise de Soncino. — Le 23, la grosse artillerie étant arrivée, M. de Vendôme fit attaquer cette place, qui se rendit six heures après. Je fus commandé à la tète de cent hommes pour l'ouverture de la tranchée. La garnison fut faite prisonnière de guerre ; il y avoit
1. Dans le Bergamasque, sur la rive droite du Serio, Gabiano étant sur la rive gauche.