‹ Memoires du chevalier de QuincyChapitre 95 sur 183 · On trouvera dans le Grand dictionnaire géographique de · texte numérisé non relu

On trouvera dans le Grand dictionnaire géographique de

[Août 1706] DU CHEV.M.IER DE QUINCY. 189

eûmes satisfait notre curiosité, le Père procureur, qui nous conduisoit, nous pria d'aller déjeuner, ce que nous acceptâmes. Dans le moment que nous allions nous mettre à table, La Bussière arriva. Il remit après le déjeuner à voir la maison; mais il déjeuna si bien, qu'il ne fut point en état d'accomplir le dessein de son voyage : il remit à un autre temps à l'exécuter. Pendant tout le chemin, il ne faisoit que chanter : Quand on CL bien bu, on a tout vu. Nous campâmes dans l'endroit même où François P"" fut battu et pris.

Chivas. — Enfin, le 31 août, nous arrivâmes sur le midi à Chivas, petite ville sur le Pô, à cinq bonnes lieues de Turin. M. de Vendôme s'en étoit emparé, l'année précédente, après plusieurs jours de tranchée ouverte. Nous y fîmes une halte de quatre heures. Il faisoit une chaleur extraordinaire ; nous étions une trentaine d'officiers dans une grande salle. Quelque temps après que nous y étions, nous vîmes entrer un jeune officier du régiment Dauphin-dragons ; il s' étoit échappé de ses camarades. Étant au milieu de la salle, il défait ses culottes et se met en devoir de pousser sa selle devant nous, en nous regardant tous les uns après les autres. Quelques-uns voulurent d'abord se fâcher contre lui ; mais on s'aperçut bientôt de l'état où étoit ce jeune homme : il avoit un flux de sang accompagné d'un transport au cerveau. Plusieurs officiers de son régiment arrivèrent enfin, et ils le ramenèrent; nous apprîmes qu'il étoit mort trois jours après.

Ce jour-là, nous fûmes camper à Volpiano^ En

Bruzen de la Martinière, t. VII, p. 157, une description de la chartreuse de Pavie au milieu du xviii^ siècle.

1. Village à l'ouest de Chivas et au nord de Turin, sur la route d'Ivrée.

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arrivant dans ce camp, nous apprîmes que nous avions été chassés de la demi-lune et des deux contre-gardes, avec une très grande perte de notre part, tant officiers que grenadiers ; ces ouvrages n'étoient point murés. Apparemment que l'approche de l'armée ennemie fit prendre ce parti au duc de la Feuillade^

Le 1^"^ septembre, nous arrivâmes de bonne heure au camp devant Turin. Nous trouvâmes les troupes qui faisoient ce siège dans un état pitoyable : beaucoup de malades, officiers, soldats, cavaliers et dragons, et ceux qui se portoient le mieux avoient des visages effilés, pâles et maigres. Enfin, cette armée étoit dans une si grande consternation, qu'elle paroissoit n'être point touchée de notre arrivée. Nous étions persuadés, après la longue et pénible marche que nous venions de faire, qu'on nous laisseroit reposer quelques jours. Il en arriva le contraire. En arrivant dans notre camp, la brigade fut commandée pour monter la tranchée le lendemain, second du mois. Pendant que j'y étois, j'examinai et je parcourus toutes les tranchées et toutes les batteries. Les travaux étoient immenses; il y avoit une fois plus de tranchées qu'il n'en falloit^. Je vis une batterie de quarante pièces de

1. La Feuillade voulut, le 31 août, s'emparer de la demi-lune et des contre-gardes, qu'il avait déjà attaquées quelques jours auparavant, et le duc d'Orléans lui fournit onze compagnies de grenadiers pour cette expédition. Les deux ouvrages furent d'abord emportés; mais les troupes furent obligées de les évacuer à cause du feu terrible des assiégés. [Mémoires militaires, t. VI, p. 268-273, lettres du duc d'Orléans et du maréchal de Marcin.)

2. L'Atlas àe?! Mémoires militaires contient un plan du siège; on y peut voir l'étendue démesurée des lignes de circonvalla-

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canon qui à peine pouvoit battre les cheminées de Turin. Je suis persuadé qu'on avoit employé à ce siège les plus grands imbéciles, tant pour le génie que pour l'artillerie, à l'exception du chevalier de Saint-Périer ^ à qui on avoit donné le commandement de l'artillerie peu de jours auparavant la bataille de Turin. Il est certain qu'il avoit commencé à réparer les fautes de son prédécesseur^.

En descendant la tranchée, je fus me mettre au lit ; je dormis bien douze heures de suite. La veille de la bataille, je fus commandé à la tête de cent hommes pour perfectionner les lignes de circonvallation entre le Pô et la Doire. Il auroit été à souhaiter que les ennemis nous eussent attaqués de ce côté-là.

Revenons présentement où nous avons laissé l'armée des ennemis, qui décampa de la plaine de Millefleurs le 5, pour marcher du côté de Pianezza. Gomme elle nous prêtoit le flanc, elle marchoit avec grande précaution sur trois colonnes : l'infanterie faisoit celle de la droite, la cavalerie celle de la gauche, et l'artillerie et le peu d'équipages qui étoient restés dans cette armée celle du centre. Elle mit sa droite à Rivoli et sa gauche à la Doire, vers Pianezza.

Défaite entière de notre convoi^. — En arrivant dans

tion, qu'une armée trois fois plus nombreuse aurait à peine pu garder, et l'immensité des travaux d'approche.

1. César-Joachim, chevalier puis marquis de Saint-Périer, devint lieutenant général en 1734.

2. On trouvera dans les Mémoires militaires, t. VI, p. 2G4- 265, le rapport adressé au Roi par le duc d'Orléans sur le mauvais état du siège.

3. La défaite du convoi que notre auteur va raconter fut peu connue en France, ou plutôt la nouvelle s'en confondit avec celle

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ce camp, le duc de Savoie apprit qu'un convoi considérable, qui étoit parti de Suse, marchoit à notre armée. Il ordonna sur-le-champ à M. de Langalerie^ de prendre plusieurs escadrons et quelques compagnies de grenadiers pour aller attaquer les troupes qui escortoient ce convoi. Une partie de ce détachement ayant passé la Doire à Albignano, et l'autre partie près de Pianezza, elles attaquèrent notre convoi en queue et en tête si vivement, que le marquis de Bonnelles, qui le commandoit, fut obligé de se jeter dans le château de Pianezza avec le seul régiment de Chastillonca Valérie^ et de se rendre prisonnier de guerre avec ce régiment, après s'être défendu quelques heures \ au même M. de Falkenstein que nous avions pris à la bataille de Calcinato et qui avoit été échangé depuis^. Tout le convoi fut pris (il étoit composé de quantité de chevaux et de mulets chargés de farine, de poudre

du désastre de Turin. La Gazette n'en parle pas, non plus que les Mémoires militaires du général Pelet ; Dangeau ne la mentionne que le 14 septembre (p. 205), et le marquis de Sourches le 17, à propos de la mort du marquis de Bonnelles (p. 175). Seule, V Histoire militaire de Quincy (t. V, p. 151-152) en donne un récit plus détaillé que celui de notre auteur, et émanant certainement d'un témoin oculaire.

1. Cet officier général était passé aux Impériaux pendant le quartier d'hiver précédent. Voir A. de Boislisle, Les aventures du marquis de Langalerie, dans la Revue historique de janvier-février et mars-avril 1898.

2. Régiment de dragons levé en décembre 1702 par Philippe- Gaucher de Chastillon, et qui était passé en 1703 au frère du premier mestre de camp, Alexis-Madeleine-Rosalie, comte de Chastillon; il fut licencié en 1714.

3. M. de Bonnelles était grièvement blessé et mourut peu après.

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