‹ Mémoires du chevalier de Qunicy (volume 2)Chapitre 112 sur 203 · Gi-dessus, p · texte numérisé non relu

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dans son grenier, il tut convaincu par ses propres yeux de ce que son fils venoit de lui dire. Le jeune homme, pendant ce temps-là, fut trouver M"° de Noyelle, sa sœur', âgée de seize ans, qui étoit parfaitement belle et bien faite. Il la trouva à sa toilette; elle se préparoit pour aller dîner chez le comte d'AIbemarle. Après le repas, il devoit y avoir un concert et ensuite un grand bal, dont la demoiselle devoit être reine, et le comte Dohna, gouverneur de Mons, devoit commencer le bal avec elle. On prétend que ce général l'auroit épousée sans le funeste sort qui lui arriva le même jour. Ainsi la demoiselle en fut pour sa parure, et elle perdit l'espérance de faire une fortune des plus brillantes.

Garondelet, après avoir resté une heure dans la maison paternelle, vint nous rejoindre dans notre marche. Le colonel le mit aux arrêts pour s'être absenté sans congé : il étoit d'autant plus coupable que, par la suite, M. d'Albemarle pouvoit être averti de notre projet.

Le prince Eugène, absolument persuadé que le véritable dessein du maréchal de Villars étoit d'attaquer l'armée des alliés sur la rive droite de la Sambre, le passage de cette rivière par nos dragons aux ordres du comte de Coigny le confirmant dans ce sentiment, en fit serrer la droite sur la gauche. Ce général ne fut informé (jn'à sept heures du matin de notre marche sur Denain : sur-le-champ, il monte dans sa chaise de poste, et, après avoir ordonné à tous ses grenadiers

1. Clairc-B()nnc-A.loxandrine de Garondelet, qui épousa plus tai'd le haron de Neveiléc.

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de se rendre le plus promptement qu'ils pourroient de ce côté-là et ordonné à toute son armée de les suivre, il se rendit à Denain dans le temps que M. d'Albemarle faisoit mettre ses troupes le long de ses retranchements pour les défendre. Il y arriva à dix heures du matin. Il trouva la disposition de ce général parfaitement bien; il lui en fit compliment. Ensuite, il lui dit : « Monsieur, je vois présentement le dessein de « M. de Villars. Il veut se poster entre Denain et Mar- « chiennes, afin de nous ôter la communication d'avec c( cette dernière ville. Ainsi je crois que vous ne « serez pas attaqué ; mais il est toujours nécessaire, « par précaution, de renvoyer vos quatorze esca- « drons au delà de l'Escaut ; ils ne vous seroient « d'aucune utilité, et ils ne feroient que de l'embarras « si l'ennemi vous attaquoit. »

De nos hauteurs, nous vîmes cette cavalerie passer l'Escaut, et ensuite se mettre en bataille sur les hauteurs près de Denain. Le prince Eugène s'y rendit aussi, accompagné de tous les officiers généraux de son armée, d'où il envoyoit de temps en temps des adjudants généraux dans le camp de Denain, pour être instruit de ce qui s'y passoit, et d'autres à son armée, afin d'en précipiter la marche.

De notre côté, le marquis de Vieuxpont ayant fait faire plusieurs ponts sur l'Escaut et des chemins de fascines sur les marais, pour nous y rendre après avoir passé cette rivière, et d'autres chemins pour nous porter sur la communication de Denain à Marchiennes, le comte de Broglie, à la tète de ses quarante escadrons, passa le premier la rivière, et, sans perdre de temps, il marcha droit à cette communication. En m 10

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chemin faisant, il trouva quelcjne cavalerie en deçà : il la poussa si vigoureusement, qu'il y entra pêle-mêle avec les ennemis, dans le temps qu'il y arrivoit un convoi de pain destiné pour les troupes de Denain et pour l'armée du prince Eugène, escorté par cinc) cents chevaux et cinq cents fantassins. Il s'empara du convoi, après avoir mis en déroute l'escorte, dont une partie fut tuée ou prise, et le reste se sauva à Marchiennes. Après cette défaite, le comte de Broglie se rendit au delà de la communication qui faisoit face du côté de Valenciennes, afin de favoriser le prince de Tingry, qui devoit être sorti de cette dernière place à la tête de la plus grande partie de sa garnison, et qui devoit attendre à la censé de Hurtebise', située à une demi-lieue de Valenciennes, le moment qu'il falloit marcher pour attaquer de son côté et la communication de Denain à Marchiennes et le camp retranché de Denain. Je ne sais pas la raison pour lacjuelle il ne se rendit pas assez à temps pour avoir part à la victoire; la besogne étoit faite lorsqu'il arriva près de Denain. C'est dans ces moments précieux qu'il est nécessaire à un général d'avoir de bons espions, et qu'il sacrifie quelques petites troupes, afin d'être bien informé de ce qui se passe.

Dès que les quarante escadrons aux ordres du comte de Broglie eurent passé l'Escaut, le maréchal de Villars passa cette rivière, suivi de quarante bataillons commandés par le marquis de Vieuxpont. Cette infanterie fut suivie par les vingt bataillons de M. d'Albergotti, et ensuite par toute l'armée.

1. Ou Urlcbise; ferme sur une haut(Mir, au sud-ouest de Valenciennes, d'où l'on domine tous les environs. C'est là que, en

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Attaque du camp retranché de Denain^. — Les quarante bataillons ne furent pas plus tôt arrivés à la vue du camp retranché de Denain, que le maréchal en forma huit colonnes, bataillons sur bataillons, à une distance convenable, et les colonnes séparées de deux cents pas les unes des autres. Cette disposition est excellente, et la meilleure pour forcer des retranchements; car, un bataillon repoussé, ceux qui le suivent, en se jetant à droite ou à gauche, sont en état de marcher au retranchement attaqué, et ils évitent par là d'être mis en désordre par le bataillon repoussé. Il n'en est pas de même de la colonne du chevalier de Folard^; la tête de sa colonne étant émoussée, que devient le reste? C'est un corps sans àme; je la compare à un serpent dont on a coupé la tête. Les alliés nous ont attaqués au combat de Cassano, à la bataille de Turin et à celle de Malplaquet, et auparavant à celle de Luzzara, de la manière que le maréchal de

1676, Louis XIV avait laissé échapper une occasion d'écraser le prince d'Orange. Saint-Simon le lui reproche en toute occasion. 1. Les récits de la bataille de Denain sont nombreux. Il faut citer en première ligne celui de Villars lui-même dans ses Mémoires (t. III, p. 154-158), puis ceux de la Gazette (p. 383-384), de la Gazette d'Amsterdam (n°^ lxi, lxii et surtout Lxxix), des Mémoires de Sourches (p. 456-458), du Journal de Dangeau (p. 190-192), une relation française provenant des papiers du duc d'Ormond [Mémoires de Villars, p. 336- 339) et une relation anglaise insérée dans les Lettres de M"^^ Dunoyer (t. IV, p. 233-250), V Histoire militaire de Quincy (p. 65-74), les Mémoires militaires (p. 76-83 et 496-498), le chapitre xxiii du Siècle de Louis XIV, enfin le récit de M. le marquis de Vogué, dans Villars d'après sa correspondance (t. II, p. 36-43). 2. Folard préconisait la colonne serrée, compacte, sans intervalles entre les éléments qui la composent. Le grand Frédéric a fait justice de cette formation.

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Villars attaqua les relranchornents à Denain. Revenons h celle attaque, qui fit changer les affaires de la France.

Notre général ayant fait mettre les compagnies de grenadiers et les piquets des bataillons qui formoient chaque colonne à la tète, il se mit à la droite, avec le maréchal de Montesquiou et M. d'Albergotti à la gauche. La prière étant faite, il donna le signal. Surle-champ les huit colonnes s'ébranlèrent, et elles arrivèrent en même temps aux retranchements ennemis sans tirer un seul coup de fusil, les grenadiers et les soldats portant leurs fusils en chasseur et ayant chacun une fascine. Ils essuyèrent trois décharges de six pièces de canon chargées à cartouches et trois décharges de la mousqueterie auparavant d'y arriver. Dès cju'ils furent près du fossé, ils se débarrassèrent de leurs fascines, et, ayant grimpé comme des chats les retranchements, qui avoient au moins quinze pieds de hauteur, ils eurent après bon marché des seize bataillons des alliés. Après les avoir mis en déroute, ils les suivirent avec tant de vivacité jusqu'au village de Denain, qu'ils n'eurent pas le temps de se rallier, et, y étant entrés aussitôt qu'eux, il y eut un carnage affreux. Ce fut alors que les ennemis s'aperçurent (ju'ils ne pouvoient plus résister à l'impétuosité de nos soldats ; ils prirent donc le parti, non seulement les soldats et les officiers particuliers, mais même les officiers généraux, de fuir de tout leur mieux pour tâcher de gagner le seul pont qu'ils avoient sur l'Escaut. La plus grande partie fut tuée ou noyée; car, malheureusement pour eux, le pont se rompit. Ainsi, n'ayant plus de retraite, l'officier et le soldat, pour éviter de mourir par le

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feu et par l'arme blanche, se, précipitèrent dans la rivière, où ils trouvèrent la mort qu'ils tâchoient d'éviter.

Les officiers généraux noyés ou tués furent le comte Dohna, le comte de Vondenberg', les deux princes d'Anhalt^, dont un fut tué et l'autre noyé. Les prisonniers furent le comte d'Albemarle, général des troupes hollandoises et commandant ce camp, le prince de Nassau-Siegen^, le comte Corneille de Nassau \ M. Sickingen, M. ZobeP, les comtes de Hohenzollern et de la Goppe, le baron d'Alberg, le comte de la Lippe, colonel ^ et plus de trois cents officiers particuliers, et environ quatre cents soldats. Le reste fut noyé ou tué. Nos soldats firent dans ce camp et dans

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