MÉMOIRES [D.'C
prince de Goiili ' , pour eux et leur poslérité, au royaume d'Espagne, lesquelles renonciations avoient été enregistrées au parlement de Paris le 15 mars présente année, étoient persuadés, dis-je, qu'il y avoit toute apparence que la guerre étoit entièrement tînie. Ils se préparoient déjà à se défaire de leurs équipages, lorsqu'ils eurent ordre de se rendre à leurs troupes. L'Empereur (que nous ne nommions encore qu'archiduc) prit le parti de continuer la guerre, quoique tous ses alliés l'avoient abandonné : ce qui nous lit faire encore une campagne et lui fit perdre la place formidable de Landau, qu'on lui laissoit, s'il avoit voulu accepter la paix aux conditions qu'on lui proposoit alors.
1. Louis-Armand de Bourbon (1695-1727), qui portait le titre de prince de Conti depuis la mort de son père (février 1709).
[Avril 1713] DU CHEVALIER DE QUINCY. 211
Voici la dernière campagne que j'ai faite. Il n'a pas tenu à moi d'en faire davantage ; car je puis dire que personne n'aimoit plus le métier de la guerre que moi : je m'y plaisois infiniment, je m'y portois bien^ ; les fiatigues, l'ardeur du soleil, le froid, les pluies et toutes les autres incommodités qui accompagnent toujours l'homme de guerre ne faisoient aucune impression sur moi; au contraire, je m'en faisois un véritable plaisir. Si le duc d'Orléans, régent du royaume, m'avoit accordé l'agrément d'acheter un régiment comme il me l'avoit promis, petite grâce après vingtdeux années de service, écoulées presque toutes pendant la guerre^, je n'aurois jamais quitté, et j'y aurois passé le reste de mes jours.
Je partis de Paris le 1 7 avril pour aller rejoindre le régiment, qui étoit en garnison à Rocroy. M. de Braque^, mon ami, me pria instamment en partant
1. On peut se rappeler cependant qu'il n'y a eu guère de campagne où il n'ait été malade, d'une façon ou d'une autre, et nous allons en avoir encore un exemple quelques pages plus loin.
2. Il ne quitta donc pas le service en 1714, lors de son mariage, mais seulement en 1719, puisqu'il était entré aux mousquetaires en 1697.
3. Peut-être était-ce un fils du marquis de Braque qui avait épousé la fille de M. Grillet de Brissac, major des gardes du corps.
212 MÉMOIRES [Avril 17!3]
d'amener avec moi un jeune homme âgé de dix-sept ans pour servir de cadet' (l;ins ma compagnie ; il me pria en même temps de lui donner cjualre sols par jour, outre la paye du Roi, et il me promit de me les rendre. Je fis manger ce jeune garçon avec moi pendant mon voyage, et je lui ai donné exactement les quatre sols pendant toute la campagne, à la fin de laquelle il mourut après quelques jours de maladie. J'en suis encore à être remboursé.
J'étois si persuadé que nous ne ferions pas de campagne, lorsque je sortis de Paris, que je laissai ma chienne à ma belle-sœur : je m'imaginois qu'au bout d'un mois je reviendrois dans la grande ville; mais, en arrivant à Rocroy, j'appris que l'Empereur ne vouloit point acquiescer aux conditions de paix (|ui lui avoient été proposées, et que, seul avec l'Empire, il vouloit soutenir la guerre contre la France.
Le jour que je partis de Paris, je fus coucher à Nanteuir% petit bourg appartenant au duc d'Estrées\ Cette terre appartenoit autrefois à la maison de Schonberg, issue de la famille des Schonberg, dans la Misnie, dont il y a eu un maréchal de France duc d'Halluin*.
1. o En termes de guerre, cadet se dit d'un jeune homme qui se met volontaire dans les troupes, sans prendre de paye, pour apprendre le métier de la guerre et se rendre capable de quelque emploi » [Dictionnaire de Trévoux).
2. INanteuil-le-Haudouin, à cinq lieues de Senlis, sur la Nonette.
3. Victor-Marie, comte et maréchal d'Eslrées (lGGO-1737). Il dépensa beaucoup pour cette terre, qu'il « aimoit fort, » dit Saint-Simon (éd. Boislisle, t. XI, p. 22-23).